Aiolia écrasa la pédale de frein et déclencha un épais nuage ocre de gaz d'échappement et de poussières. Heureusement, il était seul sur la petite route et aucune voiture ne vint emboutir son pare-choc arrière.
Il sortit du quatre-quatre qu'il avait loué à Los Angeles, et se posta bien droit au milieu de la chaussée, tous les sens en alerte. Son cosmos venait de s'embrasait. Ce n'était pas très fort, juste une étincelle mais il s'était allumé sans raison et de sa propre volonté sans qu'Aiolia ne fasse appelle à lui.
— Un écho … Comme lors de mon voyage en Europe.
Le Lion scruta autour de lui à la recherche d'une présence. Il n'y avait rien à l'horizon. Du vert et de l'ocre, c'était tout ! Que des grands sapins verts à perte de vue et la route de terre battue qui filait tout droit dans la forêt.
Quelques nuages filandreux zébraient l'azur pur du ciel et le soleil encore au Zénith ne dispersait que de maigres ombres violettes sur le sol.
Au loin, Aiolia pouvait apercevoir la ligne bleue des montagnes et la silhouette si caractéristique du Half Dome.
D'après le plan et les informations recueillies par l'agence de détective, c'était à son pied que se trouvait Aphrodite, en plein tournage d'un film. Dans l'avion, Aiolia avait mémorisé la carte des environs. Il devait rejoindre Vénus Stella, la convaincre de le suivre au Sanctuaire et revenir à l'aéroport où les attendait le jet privé. Dans la boite à gants du quatre-quatre, il y avait un permis de conduire, un visa, deux passeports aux noms d'Aiolia et de Vénus, les billets d'enregistrement et toute la paperasserie nécessaire pour se rendre en Grèce. Dans le coffre était caché l'armure d'or du Lion.
Aiolia n'était pas très sûr de lui. C'était un bon orateur auprès des chevaliers de bronze ou d'argent. Il en avait l'habitude. Mais qu'en était il devant une inconnue ? Une personne du monde de l'art et du spectacle ? Comment convaincre une civile de tout quitter pour Athéna ? Son travail, ses amis, ses ambitions … Allait-elle même comprendre quoi que se soit de ce qu'il lui raconterait ?
Il avait répété avec Milo, Shion et Saori tous les arguments qu'il pourrait employer. Il fallait la convaincre sans en dire trop. Il valait mieux la tenter avec une image flatteuse de la chevalerie, d'Athéna et du chevalier des Poissons et ne pas évoquer les enfers, le passé d'Aphrodite et sa complicité avec Saga.
Le vent se mit à souffler, la poussière du chemin se souleva doucement et tacha les baskets neuves immaculées d'Aiolia d'une fine couche jaunâtre. Le Lion continuait de scruter l'horizon et restait sur ses gardes. L'écho de sa cosmo-énergie l'avait pris au dépourvu. Était-ce avec celle d'Aphrodite qu'elle résonnait ?
Son approche avait-elle déclenché quelque chose, avait-elle éveillé le cosmos endormi du Poisson ?
Il n'avait pourtant pas reconnu sa signature juste un éclat de cosmos au loin, trop flou pour le distinguer vraiment.
Aiolia ferma les yeux pour mieux se concentrer. Seules les cimes des sapins qui bruissaient dans le vent perturbaient le calme et le silence de la nature sauvage du Yosemite. La poussière se collait à sa peau le long de ses jambes.
Une seconde vague de cosmos l'enveloppa.
—Encore un écho… plus fort …
C'est alors qu'il le sentit arriver à une vitesse fulgurante ! Menaçant et imposant. Un vrai tourbillon de rage !
Un cosmos offensif, sombre et occultant venait à sa rencontre. Il n'y avait pas de doute possible, c'était la signature spécifique d'un… BAM !
Aiolia eut à peine le temps de s'écarter de la route qu'une secousse colossale défonça le sol et aplatit la voiture et les arbres aux alentours. La déflagration traça dans la terre un cercle parfait de cinquante mètres d'envergure. Aiolia évita un tronc d'une bonne tonne qui s'écrasait sous l'onde de choc et découvrit le visage de son assaillant.
Un spectre se tenait devant lui le corps recouvert d'un surplis noir et brillant comme les reflets de la lune sur un lac d'eaux sombres. Il arborait un air revanchard avec un sourire en coin, fier de son entrée en scène spectaculaire.
Il ne parlait pas et se contentait d'observer le chevalier d'Athéna avec mépris.
A présent qu'ils étaient tous les deux face à face, Aiolia sentait leurs cosmos résonner en synchronisation. Ils se répondaient comme un effet Larsen de plus en plus fort ou au contraire de plus en plus faible. Aiolia comprit immédiatement qu'il n'arriverait pas à ouvrir son cosmos à son paroxysme. Il était tronqué par cet d'écho. Aiolia scruta attentivement son adversaire. Il ne l'avait jamais vu pendant la guerre sainte, il en était certain. Impossible de savoir s'il s'agissait d'un spectre puissant et haut gradé ou d'un sous-fifre. Alors la question cruciale était de savoir si le cosmos de ce spectre était également tronqué. Il semblait si sûr de lui.
Les cosmos des spectres avaient cela de reconnaissable qu'ils ne prenaient pas source dans les atomes des cellules des êtres vivants. Contrairement aux marinas et aux chevaliers d'Asgard et d'Athéna, ils n'étaient pas lumineux et irradiants de chaleur, ils étaient minérales, étouffants et sentaient la mort.
Ce spectre puait la mort par l'absence d'énergie vitale qui s'échappait de son être.
Et cette étrange cosmo-énergie augmentait en intensité et en agressivité à chaque résonance.
La surprise passée, Aiolia ne se laissa pas intimider. Il fallait agir vite. Loin du Sanctuaire et de la présence de Saori, son propre cosmos était trop instable pour engager un combat lent. D'un moment à l'autre il pouvait diminuer de moitié, voir disparaitre complètement. Ce spectre l'avait attaqué sans sommation et s'il ne l'avait pas évité, son coup l'aurait tué sur le champ. Ce n'était pas un avertissement pour l'impressionner et le faire déguerpir. C'était un duel. Un combat à mort. Il n'avait pas le droit à l'erreur. Oh oui, Il devait faire vite !
Aiolia appela son armure. Bien que malmenée par l'attaque du spectre, elle était intacte et vint en un éclair, recouvrir le corps de son chevalier dans un fracas d'éclats dorés et de métaux qui s'entrechoquent. Le Lion ne perdit pas une seconde et lança son attaque la plus meurtrière en puisant au maximum dans son cosmos.
L'air s'embrasa. Le sol trembla.
L'Éclair foudroyant, destructeur et sans pitié, coupa, hacha et extermina tout sur son passage. Ni Les arbres, ni les roches et ni le surplis ne résistèrent à la pression. Les atomes bouillaient, vibraient, éclataient, s'enflammaient, se survoltaient…
Puis plus rien.
Le cosmos du spectre venait de s'éteindre. Il n'avait même pas eut le temps de crier ou de s'enfuir. Aiolia l'avait abattu du premier coup. Ce n'était que du menu-fretin ou alors son cosmos l'avait lâché au plus mauvais moment. Son corps ensanglanté gisait au milieu des branches de sapin et des souches déracinées.
Que faisait il ici ? Comment avait-il su qu'Aiolia se trouverait dans les parages ?
Le chevalier regretta de l'avoir tuer si vite, peut-être aurait-il pu le faire parler ?
Le calme revint.
Les oiseaux qui piaillaient de peur, s'étaient envolés au loin. Le vent s'était tu et la poussière ocre était retombée au sol. Le silence régnait mais le paysage si serein et monotone, avait changé. La route était défoncée, un cratère s'était formé tout autour de l'épave du quatre-quatre. De grands arbres abattus gisaient, il semblait qu'un ouragan s'était déchainé et avait renversé ces géants majestueux comme un simple jeu de quilles.
Le danger était passé, Aiolia devait à nouveau se concentrer sur sa mission.
La voiture n'était plus qu'un tas de ferraille, il s'assura de l'état des papiers dans la boite à gants. Ils étaient carbonisés et les noms à peine visibles. Inutiles. Ce serait un problème à régler plus tard lorsqu'il retournerait à Los Angeles. Pour l'instant, il n'avait pas le choix, il allait devoir partir à pied pour rejoindre le plateau de tournage. Sur place, il trouverait surement un moyen de locomotion pour ramener Aphrodite.
Avant de prendre la route, il se retourna vers le corps.
Cela lui semblait sacrilège de le laisser au milieu du trou, face contre terre, à la merci des charognards.
Au moment où il prenait la décision de l'enterrer un peu plus loin dans la forêt à l'abri du regard des rares passants, le cosmos d'Aiolia s'enflamma de nouveau.
— Que se passe-t-il ? Encore un écho ?
Puis il sentit des cosmo-énergies qui pulsaient légèrement en résonance avec la sienne.
Trois. Il y avait trois cosmos distincts.
Il tendit son esprit pour mieux les repérer : deux spectres qui se déplaçaient et… un cosmos familier très ténu.
Les spectres étaient à l'ouest et se dirigeaient vers les montagnes.
— Aphrodite !
Oui, c'était bien le cosmos du Poisson qui pulsait faiblement au pied du Half Dome. Aiolia partit immédiatement. Une course contre la montre s'engageait.
Le Lion puisait dans ses réserves et courait aussi vite qu'il le pouvait en direction du campement du tournage.
Ce serait à qui de lui ou des deux spectres rejoindrait Aphrodite en premier.
Milo était pressé.
Sifakis lui avait donné rendez vous d'urgence dans le hall de l'hôtel Excelsior à Athènes.
A peine le message lui était-il parvenu, qu'il avait enfilé ses vêtements et ses chaussures de ville et prit le premier bateau pour le port du Pirée.
En toute première chose, il avait fallu payer une grosse commission au capitaine qui habituellement ne prenait que des marchandises et pas de passager. Hé hop ! Cinquante milles drachmes !
— Décidément capitaine, ne put s'empêcher de remarquer Milo en lui tendant les billets, je vous trouve de plus en plus filou. Vous n'oubliez jamais de profiter des largesses du Sanctuaire sans jamais rien donner en retour.
— Hé ! C'est que j'ai une entreprise à faire tourner, moi ! Et la paye de mes hommes chaque samedi !
Il montra du pouce ses marins qui goguenards, les observaient à l'autre bout du pont avec des sourires complices pour leur patron.
—Mouais …. le toisa le Scorpion. Après le coup du clandestin de l'autre jour, à votre place, je ne fanfaronnerais pas trop. Un retour de bâton, ça peut vite arriver !
Cela jeta un froid. Le capitaine se ferma comme une huitre et ils ne s'échangèrent plus un mot de tout le trajet. Milo s'assit sur une caisse à tribord et pour être tranquille, tourna ostensiblement le dos aux hommes qui s'affairaient sur le pont.
...
Le Pirée grouillait de badauds, de pêcheurs et de touristes. Pour faire plus court, Milo coupa par le marché et se faufila parmi les vendeurs de poissons et de fruits et légumes. Les odeurs des sardines grillées et de graillon envahissaient l'atmosphère et les narines des passants et lui donnaient l'eau à la bouche aussi bien que la nausée.
Milo était trop pressé pour s'attarder mais au retour il envisagerait sérieusement de se remplir la lampe.
Puis il passa devant les rôtisseries où grillaient pintades, poulets, cailles et autres animaux de basse cours. La foule était si dense, qu'on apercevait à peine les étals. Milo se frayait difficilement un chemin au milieu de tous ces civils. Pas question de jouer des coudes avec sa carrure de chevalier et sa grande taille (bien trois têtes au dessus de toutes ces mères de famille avec leur cabas), il risquerait de blesser quelqu'un.
Il arriva tant bien que mal au niveau des stands des baratineurs. Il y avait des attroupements de ménagères hystériques prêtes à tout pour être la première à acheter à prix cassé, le dernier cri du gadget de cuisine. Des vendeurs bonimenteurs hachaient, éminçaient, râpaient, écrasaient dix fruits et légumes à la minute avec un appareil en plastique tout en hurlant dans leur micro dans l'espoir de parler plus fort que le voisin. Les clientes hypnotisées se ruaient sur ces " coupe-tout" en plastique en écrasant allègrement avec leurs talons les pieds de Milo.
— Charmantes ….
Le chevalier parvint à s'exciper des halles couvertes et héla un taxi qui passait justement.
— Ouaip ! vous allez où ?
— A l'Excelsior.
— Bah, ça m'arrange pas !
Et le chauffeur démarra en trombe avant même que Milo n'ait eut le temps de toucher la poignée de la portière arrière.
— Arrrrh ! Mais quel petit c…
Le Scorpion se retint de justesse de jurer dans la rue au milieu des touristes et des riverains qui attendaient le bus. Un gamin d'à peine quatre ans qui suçait son pouce le regardait, les yeux écarquillés.
— Quoi ? Tu devrais pas être à l'école, toi ?
Un second taxi passa.
—Hé !
Pour être bien sur de l'avoir celui là, Milo se posta au milieu de la chaussée les mains sur le capot. Et cria fort pour se faire entendre.
— Emmenez moi à l'Excelsior !
Le chauffeur tira sur sa clope et se pencha par la fenêtre.
— C'est trop loin, ça m'embête.
— Ah ?! Et comment ça ? Milo ne bougeait pas d'un millimètre et bloquait toujours la route.
— Ouais… Faut revenir après... à vide...
— Il vous faut peut être une petite motivation ? Milo brandit une liasse de billets de sa poche.
Et hop trente mille drachmes !
...
Le taxi le déposa pile devant l'hôtel. Milo s'engouffra dans la porte pivotante.
L'accueil était luxueux et tape à l'œil. La hauteur de plafond était époustouflante et décoré par une fresque baroque remplis d'angelots tout nus qui batifolaient au milieu des fleurs, des fruits et des cornes d'abondance. Les boiseries de noyer reflétaient des nuances rouges et dorées sur le comptoir et les lampes de cristal étalaient des myriades de petites paillettes blanches sur les corps et les visages des clients qui attendaient que l'on s'occupe d'eux.
Un employé tiré à quatre épingle, les mains gantées de blanc se présenta.
— Monsieur ?
— J'ai rendez-vous avec monsieur Sifakis.
Le réceptionniste consulta son registre.
— Monsieur Sifakis attend dans le salon bleu.
— C'est par ici, j'imagine ? Milo se dirigea vers le couloir.
— Monsieur !
Le ton était si outré que le chevalier se retourna, tout étonné ?
Le réceptionniste lui montra le panneau qui reposait sur un petit pupitre sur le comptoir : tenue correct exigée.
— Bah quoi, je ne suis pas à poil, non ?
Le maitre d'hôtel souleva un élégant sourcil. Les cheveux de Milo en bataille sentaient le poisson et la friture. Ses chaussures étaient toutes crottées par les mégères qui leur avaient marché dessus et ses vêtements étaient tous fripés de s'être faufilés au milieu des badauds. Et surtout, il lui manquait une cravate.
— Bon ça va, j'ai compris.
Et le scorpion lui posa discrètement des billets dans la main. Et hop ! Quinze mille drachmes !
— Voilà pour vos scrupules ?
Si ça continuait, à force de faire des petits cadeaux, Milo allait vraiment finir tout nu !
L'employé jeta des coups d'œil à droite à gauche pour vérifier qu'aucun de ses supérieurs n'étaient dans le hall.
—Suivait moi, Monsieur.
Où allait le monde ?! Mais où allait le monde ?! Milo s'énervait tout seul et murmurait dans sa barbe en traversant les longs couloirs .
Ha ! Ça valait mieux d'être un chevalier ! On était coupé du monde dans un endroit dirigé par le code de l'honneur et la dévotion. Loin de l'avidité, loin de tous ces profiteurs et ces…. Ah ! Il y avait plus de moral !
Milo oubliait simplement tous les avantages à être un chevalier d'or dans un sanctuaire où l'on trouvait des servantes et des apprentis pour effectuer toutes les tâches ingrates. Payés une misère, sans pourboire, ils devaient se contenter de la grande satisfaction de servir la déesse Athéna. Un pourboire moral en quelques sortes !
Ce n'était pas les chevaliers d'or qui soulevaient les sacs de charbon jusqu'en haut de la colline, au temple du grand Pope. Ce n'était pas les chevaliers d'or qui épluchaient les patates ! Ce n'était pas Milo qui lavait les latrines !
Au bout du couloir, le réceptionniste lui céda le passage en lui ouvrant la porte et s'éclipsa.
La première chose que vit Milo fut un plateau avec trois tasses et une cafetière en argent brillant qui trônait au centre d'une petite table ronde en acajou.
Monsieur Sifakis directeur de l'agence du même nom, se leva ainsi que la personne assise à ses côtés.
Poignées de mains, salutations et tout et tout.
— Je vous présente mon avocat, maître Mourousis. Enfin l'avocat de l'agence.
—Ah ? Milo commençait à se méfier.
Un rendez-vous en terrain neutre, loin du bureau de l'agence et un avocat. Ça n'allait pas être un entretient classique.
L'avocat portait un complet cravate très chic et bien coupé qui semblait taillé sur mesure très loin des vestons de prêt-à-porter mais d'une couleur verte assez indéterminée. Entre le cornichon et le haricot vert pensa Milo.
Ses yeux noirs perçants et l'absence totale de cheveux sur son crâne lui donnaient un faux air d'oiseau de proie qui calme et patient observerait les rats depuis les hauteurs des grands peupliers.
— Un haricot vert trop cuit, rectifia Milo pour lui même, en prenant place dans un fauteuil face à eux.
Monsieur Sifakis fit le service. Milo qui commençait à bien le connaître le trouva hésitant comme à son habitude lorsque quelque chose le turlupinait mais il semblait également stressé. Et cela, c'était inhabituel. Il y avait bien anguille sous roche.
Milo saisit sa tasse et touilla son sucre.
— Monsieur Sifakis, si vous m'expliquiez la raison de cette convocation urgente.
—Oui, oui, oui… Nous avions besoin de vous voir pour régler un petit problème…
Sifakis aimait bien parler avec des « nous », cela mettait une distance entre lui et son client et laissait planer un doute quand à la taille de l'agence et au nombre de ses effectifs.
Le directeur se saisit de sa mallette et la posa sur ses genoux.
— Après notre dernière entrevue, nous avons enquêté sur ce Saga que vous recherchez. Étonnamment, ça a été très rapide.
—Ah oui ? Je suis surpris. Cela me semblait quasiment impossible.
—Il se trouve que seules trois paires de jumeaux sont nées à Athènes le jour que vous nous avez indiqué.
Sifakis sortit un dossier en carton bleu de sa mallette et le posa méticuleusement devant lui à égales distances parfaites entre eux et exactement parallèle au rebord de la table. Il reposa sa mallette au sol.
— Deux filles et quatre garçons.
Il plaça ses mains bien à plat sur le dossier.
— Mais seule une paire sur les trois a connu un destin mouvementé et tragique rappelant la vie de Saga.
Milo tendit la main vers le dossier.
—Hum hum !
L'avocat venait d'ouvrir la bouche pour la première fois et les mains de Sifakis s'étaient crispées, bien accrochées au dossier. L'expression grave, il laissa la parole à son conseiller légal.
— Avant même de vous donner de plus amples informations, nous aimerions éclaircir un petit point.
— Oui ? tiqua Milo.
Eux aussi, ils voulaient un " pourboire" ? Décidément, le monde allait-il si mal ? L'appât du gain et la vénalité allait perdre l'humanité !
— Il me semble que nous avons déjà parlé des rémunérations et que nous avons été généreux et reconnaissants.
Voilà que Milo commençait à parler avec des « nous », lui aussi.
— Il ne s'agit pas du tout d'argent mais un petit détail nous chagrine.
— Comment cela ?
—Nous aimerions avoir la garantie qu'il n'arrivera rien de fâcheux à la personne dont nous allons vous donner le nom.
— …?
— Nous sommes une agence d'investigation et ne pouvons, ni ne souhaitons contrevenir à la loi.
Sifakis et le cornichon regardèrent intensément le chevalier comme si il était censé comprendre quelque chose de sous entendu.
Milo les regardait tour à tour sans saisir, mais ils insistaient, muets et inquisiteurs comme si le chevalier avait quelque chose à avouer et que tel un gamin pris en faute il finirait par craquer sous la simple pression du regard paternel.
Milo nullement impressionné laissa échapper sa surprise sans pudeur.
Ça dura une bonne minute pendant laquelle les yeux de Milo ne cessèrent de s'agrandir jusqu'à devenir ronds comme les yeux d'un poisson rouge hypnotisé à tourner sans fin dans son bocal.
Voyant qu'il n'allait rien en tirer, le cornichon lui présenta un journal.
— En une.
C'était le New York Times.
— Nous aimerions être rassuré quant au sort de Vénus Stella avant de continuer notre collaboration.
Milo se concentra sur l'encart que lui pointait du doigt l'avocat.
« Attaque à l'arme de guerre sur un tournage Hollywoodien : article page 4 »
—Qu'est ce qui se passe ? pensa le Scorpion.
Milo feuilleta jusqu'à la page en question. Son anglais avait beau être plus qu'approximatif il en comprit l'essentiel :
Blessés, destructions, explosions, disparition de la vedette Vénus Stella ! La police enquêtait mais pour l'instant aucune déclaration officielle.
Ah la galère ! Qu'est que ça signifiait ? Et Aphrodite ? Il était toujours en vie ? La panique commençait à monter dans les veines du chevalier.
— Alors ? demanda le juriste.
Milo prit le soin de refermer le journal proprement pour se donner quelques secondes de réflexion. Il prit son inspiration et regarda franchement l'avocat dans les yeux.
— Je vous assure qu'il n'a jamais été dans notre intention de faire du mal à qui que se soit. La fondation Graad n'est pas une organisation criminelle. Nous n'avons rien à voir avec cette attaque.
— A votre avis, qu'est il arrivé à Mademoiselle Stella ? demanda Sifakis.
Il fallait jouer la carte de la sincérité, Sifakis semblait réellement inquiet des implications de ses recherches. Mentir ne ferait qu'éveiller encore plus de soupçons. Et adieu la belle collaboration !
— Aucune idée ! Notre objectif était simplement de la convaincre de venir au Sanctuaire. Il n'a jamais été question de violence ou d'intimidation. Ce qui s'est passé sur ce tournage n'a rien à voir avec nous. Si il y a eut un combat, c'est indépendant de notre volonté !
Les deux hommes ne semblaient pas rassurés par ses propos. Milo soupira et se passa une main dans les cheveux.
— Écoutez, des forces obscures entravent actuellement le bon fonctionnement de la Chevalerie. Elles ont sûrement repérées Vénus Stella et sont passées à l'action.
Sifakis préféra ne pas trop s'interroger sur ces « forces obscures » qui lui semblaient un sujet un peu trop surnaturel pour lui.
— Vous ignorez donc si elle est saine et sauve ?
— J'ignorais même il y a encore cinq minutes, qu'il y avait un problème ! Mais un de nos meilleurs hommes est sur place. Et j'ai toute confiance en lui pour assurer sa sécurité !
Milo fixa alternativement ses deux interlocuteurs. Il fallait les convaincre.
— La santé de Vénus Stella est notre priorité. Je vous assure que nous n'utilisons les services de votre agence que pour retrouver des êtres qui nous sont chers.
Le Scorpion devait trouver les bons mots. Il prit une profonde inspiration.
— Monsieur Sifakis, le Sanctuaire a besoin de votre aide. D'après cet article, tout porte à croire que les trois autres personnes que nous recherchons sont également en danger. Nous devons au plus vite les retrouver et les mettre à l'abri ! Leurs vies sont en jeu, aidez nous !
La franchise paya. Après avoir consulté du regard son avocat, Sifakis lui tendit le dossier bleu.
On pouvait y lire, tapé à la machine, le nom : Aétios Antonopoulos
Le café dans les trois tasses ne fut jamais bu et refroidi doucement dans l'atmosphère feutrée et cosy de l'hôtel Excelsior.
Aiolia atteignit le premier le campement. Les deux spectres étaient à ses trousses et ils sentaient leurs auras noires se rapprocher à toute vitesse.
Au loin, il apercevait un lac et les nombreux techniciens qui s'affairaient avec agitation. Plus près, sur un terrain dégagé, des caravanes, des tentes et des camions de toutes tailles étaient installés en rond tout autour d'un grand marabout. Il y avait au moins deux cents personnes sur cette place prenant leur pause déjeuner dans un joyeux brouhaha de bruits de couverts en plastique, de chaises qui raclent, de rires et de papotages. Mais le Lion sentait distinctement le cosmos d'Aphrodite pulser de manière aléatoire à l'écart. Il n'était pas parmi l'attroupement mais se tenait apparemment dans l'une des caravanes. Aiolia décida de passer sous la pénombre de la forêt de sapins pour contourner le cercle et ne pas se faire remarquer des civils. Il parvint en quelques bonds à l'arrière de la caravane et sans hésiter, il cassa la vitre d'une fenêtre puis s'engouffra à l'intérieur.
Il était bien conscient qu'il y avait plus subtil comme entrée pour faire une première impression, mais il n'avait pas le choix, l'ennemi serait là dans un instant.
Comme un voleur surpris au milieu de son forfait, il s'attendait à un cri ou du moins à un hoquet de surprise mais seul le silence l'accueillit.
Et pour cause, Vénus était allongée de tout son long sur le sol, le nez enfoncé dans la moquette dans une position des plus inconfortables. Ses bras étaient coincés sous son ventre dans un réflexe malhabile et inutile de se protéger de la douleur. Ses orteils s'étaient crispés dans l'effort vain de ramper vers la porte. Pendant un instant, le chevalier du Lion la crut morte et son cœur sauta un battement. Était-il arrivé trop tard ? Mais elle brillait vaguement d'une aura mal contrôlée et ressemblait à une vieille enseigne en néon d'un motel minable dont l'électricien n'était même pas capable de changer deux fils pour réparer un banal court circuit. Déjà leurs deux cosmo-énergies se synchronisaient et Aiolia se mit également à luire au même rythme. Deux belles ampoules d'une guirlande de Noël !
— Aphrodite ! Ça va ?
Aiolia s'approcha et la retourna. De vilaines brulures rouges striaient ses genoux et son front : preuves d'avoir ramper sur la moquette. Ses yeux s'agitaient sous ses paupières closes mais elle était manifestement évanouie.
— Rien d'étonnant ! Sans entrainement, un cosmos qui s'embrase épuise beaucoup trop l'organisme. Bon ! On n'a pas de temps à perdre !
Il la chargea sur son épaule comme un sac de pommes de terre.
Bien lui en prit, à l'instant même un frison glacé lui parcourut l'échine et il sentit la déflagration d'un cosmos néfaste fondre sur eux.
Il défonça la cloison de la caravane et extirpa juste à temps Vénus avant que l'attaque ne les touche. La caravane explosa en petits morceaux dans un fracas assourdissant. Le Lion protégea Vénus de son dos, penché sur elle, pour éviter qu'un éclat ne l'atteigne. Mais un morceau de métal se figea dans sa cuisse.
Elle poussa un gémissement sans reprendre connaissance. Aiolia s'affola, il ne parvenait pas à aviver assez fort son cosmos pour dégager une aura protectrice.
— Et merde ! Pas maintenant !
Il sentit plus qu'il ne vit le spectre lancer une deuxième attaque. Il n'avait pas le choix, il devait fuir. Il remit Vénus sur son épaule et traversa la place en zigzaguant tout en évitant les attaques continues de l'ennemi. Il parvenait à sentir la concentration de cosmos de son adversaire et à prévoir les impacts des chocs pour les éviter. Malheureusement, il lui était toujours impossible d'enflammer son propre cosmos. Au contraire, il faiblissait de plus en plus.
Autour de lui c'était le chaos. Au milieu des fragments de bois et de métal, de la fumée et de la poussière, les civils hurlaient et courraient dans tous les sens. Le spectre semblait prêt à tout pour les tuer tous les deux, quitte à sacrifier tous les innocents sur son passage. C'est alors qu'il sentit le second spectre arriver.
Au même instant, son cosmos et celui d'Aphrodite s'éteignirent totalement.
Contre tout attente, Aiolia ricana.
— Qu'en penses tu Aphrodite ? On va utiliser ça à notre avantage.
Ha ça ! Dans l'état où il était, Aphrodite n'allait pas le contredire. Néanmoins, la tactique fonctionna. Rien de plus efficace que de se cacher au milieu d'une foule. Les gens tout autour paniquaient et tentaient de s'échapper. La poussière se soulevait sous le choc des attaques et opacifiait l'atmosphère. Sans leurs cosmos qui luisaient, Les deux chevaliers n'étaient plus que des ombres qui filaient parmi une multitude de silhouettes. Incapables de les distinguer, les spectres lançaient des coups au hasard.
Aiolia parvint à sortir de la place en se faufilant entre deux camions et courut de toutes ses forces en direction de la forêt. Une fois à couvert, loin de la mêlée, il accéléra pour couvrir le plus de distance possible avant que leurs deux cosmos ne s'éveillent à nouveau et ne les trahissent.
— Voyons, voyons ! Aétios Antonopoulos !
Milo, de retour sur le bateau, n'attendit même pas d'être sorti du Pirée pour consulter le dossier de l'agence Sifakis.
— Aétios Antonopoulos… Aétios Antonopoulos… Ce nom ne m'est pas inconnu.
Il feuilleta les premières pages qui étaient essentiellement des factures et des fiches de frais et tomba sur une photo. Un portrait en noir et blanc.
— Mais oui ! Bien sur ! Aétios Antonopoulos ! Ah ah ah !
Le Scorpion partit d'un grand rire franc et tonitruant qui fit sursauter les deux mousses sur le pont, occupés à graisser des rouages de machinerie. Le vieux loup de mer que tout le monde surnommait Pépé et qui traversait la Méditerranée en long, en large et en travers depuis plus de quarante ans, rata pour la première fois de son existence, son nœud de cabestan. Et le capitaine dans sa cabine de pilotage lâcha de surprise les billets qu'il comptait et en perdit une bonne liasse par la fenêtre. Impuissant, il vit les billets s'envoler, se poser sur la surface de l'eau puis se prendre dans l'hélice du bateau qui les déchiqueta en tout petits morceaux.
Le capitaine ragea en constatant par un rapide calcul mental (il était doué pour ça !) qu'il venait de perdre plus que ce que le trajet du chevalier lui avait rapporté. Vivement qu'il ait vite débarqué celui-là ! Il l'avait assez vu pour la journée !
Milo totalement indiffèrent à ce qui se passait sur le pont, continuait à parler tout seul.
— Ah Saga ! Tu étais sous nos yeux depuis le début !
Le chevalier tendit la photo à bout de bras pour mieux dévisager le portrait.
— Aétios te va bien Saga ! Grand, beau, fort et athlétique ! Célèbre et adulé !
Milo se mit à lire le dossier. Comme il s'intéressait au sport, il en connaissait déjà une partie. Aétios Antonopoulos était le vainqueur du décathlon aux Jeux Olympiques de 1984 à Los Angeles. Il avait triomphé également dans la plupart des compétitions d'Athlétisme. Polyvalent, il obtenait l'or aussi bien au lancer de javelot, qu'à la course d'obstacle ou au triple saut. Quinze médailles d'or à lui tout seul ! Un vrai phénomène ! Milo comme beaucoup de grecs, avait suivit sa carrière fulgurante à travers les magazines sportifs. C'était le chouchou des journalistes et des photographes ! Pendant l'été des J.O. il n'y avait pas eu une semaine où il n'avait pas fait la couverture.
Et ce n'était pas tout, les détectives avaient récolter de nombreuses coupures de presse: mondiaux d'athlétisme, jeux européens, marathon, triathlon …L'ascension d'Aétios semblait filait vers les étoiles.
Puis en 1988 aux jeux de Séoul, tout bascula. Aétios ne se présenta pas au premier jour de compétition et déclara forfait. Depuis il n'avait plus jamais remis les pieds dans un stade. Plus un seul article sur lui dans la presse.
Sur le pont, Pépé avait tellement été contrarié qu'il n'arrivait plus à rien ! Il devenait gâteux ou quoi ?! Il dut s'y reprendre à cinq fois pour réussir son nœud de cabestan. Ce fut uniquement en fermant les yeux qu'il réussit à retrouver ses automatismes. Ses vieilles mains ridées et burinées s'activaient d'elle mêmes après toutes ces années de labeur comme un vieux canasson qui retrouve tout seul le chemin de l'étable. Lorsqu'il souleva les paupières, son cabestan était parfait. Ouf ! Tout allait bien ! C'était pas demain la veille qu'on aller l'enfermer dans une maison de retraite. Un mouroir loin de la mer ! Non merci !
Milo continua de parcourir le dossier. Il parvint aux pages sur la vie privée d'Aétios. Il était né à Athènes en même temps qu'un frère jumeau Ieremias. Les parents étant décédés dans leur petite enfance, ils furent confiés à un cousin éloigné. Entraineur sportif, il les inscrivit très tôt aux compétitions sportives. Aétios en athlétisme et Ieremias en gymnastique. Ils réussirent à concilier leur éducation et le sport de haut niveau. Ils étaient deux juniors très prometteurs dans leurs domaines respectifs.
Tout semblait aller pour le mieux jusqu'en 1975 et l'accident. Un rapport de police photocopié était joint à la page. Milo le parcourut rapidement. Les deux garçons en scooter avaient fait une embardée sur un chemin en haut d'une falaise. Ieremias était tombé dans la mer et s'était noyé. Aétios qui conduisait en était sorti indemne. Les inspecteurs avaient conclus à un accident. Connaissant le passé de Saga, Milo lui n'en était pas aussi certain.
— Ça commence à te ressembler vraiment beaucoup Saga. Allez un fratricide pour commencer !
Milo tourna la page, il y a avait un deuxième rapport de police. La déclaration de disparition du tuteur quelques jours plus tard.
— Hé oui, le cousin à la trappe ! C'est plus facile ! Plus d'autorité parentale pour te mettre des bâtons dans les roues !
En effet quelques mois plus tard, Aétios obtint le statut de mineur émancipé et s'inscrivit dans un nouveau club d'athlétisme. Et sa carrière décolla. Ce club connut ensuite toute une série de magouilles avec des sponsors et des recouvrements louches. Cependant aucune enquête officielle ne fut ouverte.
Il y avait encore un rapport de police daté de 1988. Aétios était arrêté et inculpé pour la tentative de meurtre du président du club. C'était assez confidentiel et la presse fut tenue à l'écart.
— Ça correspond pile poil à ta vie Saga. Treize ans entre ton premier forfait et ton arrestation. Treize ans pendant lesquels Athéna fut bannie du Sanctuaire.
Milo n'avait plus de doutes, Sifakis avait bien fait son travail. Aétios était Saga.
Il restait encore un cahier dans la chemise: le dossier médical.
—Oh la la ! Une belle liste de médicaments ! Anxiolytiques, psychotropes, antidépresseurs…
Ainsi qu'un certain nombre de traitements dont Milo n'avait même jamais entendu parler. Il y avait aussi plusieurs diagnostiques de différents spécialistes. Il n'y comprenait pas grand chose mais ça avait l'air sérieux.
— Amarrez ! cria le capitaine.
Milo leva les yeux. Ils étaient arrivés au Sanctuaire.
Aiolia courait toujours tenant Vénus sur son épaule.
La nuit tombait et il sentait les cosmos des deux spectres décliner dans le lointain. Intentionnellement, il ne suivait aucun sentier pour ne pas laisser de piste et ne tentaient en aucun cas d'élever son cosmos pour ne pas se faire repérer. Par chance le cosmos d'Aphrodite restait inerte. Il commençait à fatiguer. Sans puiser dans sa cosmo-énergie, il courrait et portait la jeune femme qui pesait tout de même son poids, à la seule force de ses muscles.
L'obscurité tombait très vite et bientôt il lui devint très difficile de se diriger sans se cogner contre un tronc, se prendre la cheville dans une racine ou tout simplement éviter des trous. C'était le moment de faire une pause. Aiolia adossa contre un arbre Vénus, toujours inconsciente. Son pouls était stable, sa respiration régulière. Il farfouilla dans sa chevelure pour examiner son crâne : pas de bosse, ni de choc.
Le chevalier souleva sa robe et inspecta sa cuisse. Un gros morceau de métal coupant était toujours fiché dans la chair. D'un coup sec, il le retira en faisant bien attention de ne pas toucher la plaie avec ses mains sales. Le sang coula un peu plus fort mais la coagulation et la cicatrisation allaient pouvoir commencer. Il devait trouver de quoi désinfecter et recoudre la plaie assez vite.
— Aphrodite ! Hé Aphrodite !
Il secouait doucement Vénus.
— Allez! Allez !
Il la secoua plus fermement mais n'obtint aucune réaction.
Aiolia souffla et s'adossa à ses côtés. Il était totalement désorienté et commençait sérieusement à avoir soif. La brume se levait ainsi que montaient le froid et l'humidité. Il devait leur trouver un refuge. Peut être une grotte. ils n'étaient pas loin des montagnes et il avait repéré des falaises sur la carte.
— Je te laisse tout seul, Aphrodite. Mais je reviens vite ! Je vais juste inspecter les environs.
Le Lion se dirigea vers la clairière qu'il apercevait de loin. Peut être y aurait il un horizon assez dégagé pour apercevoir quelque chose.
Il marchait doucement pour ne pas faire de bruit. Ses yeux s'habituaient à l'obscurité. Il distinguait à présent les différentes nuances de bleu et de violet dans les arbres, sur le sol et les mousses. Il était précautionneux et vérifiait où il posait le pied à chacun de ses pas.
La forêt, la nuit, n'est jamais totalement silencieuse. Ça et là on peut entendre le cri d'un oiseau nocturne, les crissements d'une souris dans les feuilles, ou le bois des arbres qui grincent avec le changement de température. Mais il y eut un bruit très net sur sa droite. Aiolia se figea et attendit sans bouger en position de garde. Il regretta immédiatement d'avoir laisser Aphrodite seul et sans défense. Les sens en alerte, il se concentra. Le bruit se reproduisit. Plus près.
Encore une fois, encore plus près.
Ce n'était pas le son du pas d'un être humain et il ne ressentait aucune énergie. Le bruit se répéta, tout proche. Puis il les vit.
C'était des biches. Un petit groupe de quatre qui suivait un petit sentier entre les arbres. Un sentier presque invisible tracé par les sabots des animaux qui passaient chaque jour et recouvert de feuilles, de mousses et de fougères. Les animaux suivent souvent le même rituel. Ce sentier devait mener quelque part, une rivière ? Qui sait ? Ces bêtes devaient bien s'abreuver chaque jour ?
Il y avait quelque chose de fantastique et de féérique à suivre calmement des biches sous les sous-bois et dans le noir. Le Lion derrière les gazelles ! Elles s'arrêtaient, il s'arrêtait. Elles reprenaient, il reprenait. leurs silhouettes telles des fantômes immatériels, venaient et disparaissaient derrière le rideau des arbres. Seule la lune entre les feuilles trahissait parfois la présence d'Aiolia en se reflétant sur les courbes de son armure. Puis les arbres se firent moins touffus et plus clairsemés. Un petit gargouillis retentit. De l'eau.
Les biches firent halte et se désaltérèrent à un petit ruisseau qui brillait et serpentait dans la nuit tel un ruban d'argent. Aiolia trébucha et l'instant magique fut brisé. Les bêtes apeurées s'enfuirent précipitamment en quelques bonds gracieux au delà des buissons et des sapins.
Le chevalier s'approcha de la berge et mit un genoux à terre pour recueillir de l'eau dans ses paumes jointes. L'eau fraiche et apaisante soulagea sa gorge en feu. Il replongeait ses mains pour les laver lorsqu'il remarqua les pierres. Des pierres carrées et plates étaient alignées au fond du lit. Ce n'était pas un ruisseau naturel, des hommes avaient posées des pierres pour créer une rigole et détourner le courant d'un ruisseau plus grand.
Il décida de remonter la gouttière. Au bout de quelques mètres, il aperçut un petit moulin à eau, bloqué par une petite écluse en bois. A côté, se découpait noir sur noir, le contour cubique d'une cabane.
