Marine courrait. Derrière elle, elle sentait une présence hostile.
Un cosmos noir la poursuivait, elle et son coéquipier depuis le nord du pays. L'ombre se déplaçait vite, en prenant soin la plupart du temps de cacher son énergie. Mais elle semblait avoir des problèmes pour stabiliser son cosmos et se trahissait de temps en temps.
L'Aigle et le Cerbère avaient dévié de leur itinéraire initial depuis qu'ils avaient repéré ce spectre à leurs trousses dans la banlieue de Thessalonique. Depuis, ils évitaient les zones habitées et coupaient à travers les champs et les bois.
Plusieurs fois les deux chevaliers avaient essayé de le piéger en le laissant suivre l'un d'entre eux pour laisser l'opportunité au second de le prendre à revers. Mais chaque fois qu'ils essayaient ou leurs cosmos se déclenchait subitement en échos révélant leurs deux positions, ou bien ils perdaient toute trace de la cosmo-énergie du spectre et ne pouvaient alors plus le localiser.
Ce spectre était malin, il les suivait plus ou moins subtilement en se gardant toujours une marge de manœuvre pour fuir.
—Je crois que nous l'avons semé chuchota Dante du Cerbère.
Ils s'arrêtèrent derrière un muret de pierres sèches, les sens aux aguets. Sur la plaine, seul le silence les entourait, coupé parfois de cris grinçants des corbeaux ou des étourneaux dans le lointain. Immobiles, avec pour seule compagnie les ballots de pailles ronds qui plantés au milieu des champs dévastés après la moisson rappelaient les silhouettes des coquilles de gigantesques escargots, Dante et Marine projetaient leur sixième sens vers la signature énergétique de leur suiveur. Rien. Plus rien. Pas même une once d'énergie. Seuls les habitants des villages alentours et quelques gros animaux dégageaient une faible aura.
Rien d'autre. Et surtout rien qui sentait les enfers.
— Nous nous sommes beaucoup rapprochés d'Athènes où la présence de Saori se ressent fortement. déclara Marine. Il a du sentir que nos cosmos se solidifient.
—Que pouvait-il bien nous vouloir ? Il ne cherchait manifestement pas la confrontation. Il nous filait comme un chien après son os mais nous esquivait comme une anguille dès que nous faisions un pas vers lui. Peut être a t'il peur de nous affronter ?
Le regard de Marine balaya rapidement l'horizon. Rien ne bougeait sur la terre ocre des sentiers ni dans les champs de céréales jaunes et bruns, brulés par le soleil.
— Il ne semblait pas particulièrement agressif. Son but doit être tout autre. Peut être a-t'-il repéré nos rondes ? Cela fait plusieurs jours maintenant que nous suivons le même parcours...
— Il nous aurait repéré ? Et après ? Que compte t'il faire ? Nous surprendre ?
— Après ? Qui sait quelles sont ses intentions ? Mais je ne présage rien de bon.
Marine lança le départ.
HOUUUUUUUU !
Vrrrrrrrr ! Frouuuuuu ! Dindeline dindeline dindeline !
Le vent soufflait dans le temple du Grand Pope. Un serviteur avait surement ouvert une porte dans les appartements privés et déclencher le courant d'air.
Dans un hurlement de loup, l'air froid de la marée montante du soir s'engouffrait dans le bâtiment et chassait la chaleur accumulée dans la journée en ces temps de canicule. Tel un fauve impatient, il parcourait au galop tout le temple de long en large depuis le parvis d'entrée jusqu'à la terrasse de la statue d'Athéna.
Les papiers posés sur le bureau voulurent s'envoler dans un bruissement d'ailes d'oiseau mais le presse-papier en fonte à l'effigie d'une nymphe des bois les clouait impitoyablement au sol.
Les rideaux de toiles bruissèrent devant les grandes portes fenêtres occultant l'horizon et les pampilles des lustres tintinnabulèrent en miroitant de mille éclats.
Au milieu de tout ce charivari, Shion bouillait.
Son sang s'échauffait dans ses veines. Il était à la fois en colère et impatient d'agir.
La température glacée de la maison du Grand Pope ne parvenait pas à le tempérer. Ni les colonnes glaciales de marbre blanc, ni les dalles froides et dures, ni le courant d'air saisissant n'y pouvaient rien.
Shion bouillait.
Il se cachait derrière son masque et maintenait son cosmos pour ne rien laisser paraitre à Milo du Scorpion qui au pied de l'estrade du trône, finissait son rapport. Mais Shion piaffait d'impatience. C'était dans sa nature. Il avait toujours eu un caractère vif et emporté.
Quant il était un jeune chevalier, sans autre responsabilité que sa propre santé et son devoir envers Athéna, il avait pu se laisser aller à sa véritable nature. Lors de l'ancienne guerre sainte plus de deux cents ans auparavant, fonceur, il avait sauté dans l'inconnu sans même y réfléchir à deux fois. Il avait été un homme d'action, fougueux et téméraire !
Puis l'âge avait laissé des traces dans son corps et dans son âme. Avec les cicatrices de la guerre et les années écoulées, il était devenu plus posé. La transition avait été douce et naturelle. Plus le temps s'écoulait, plus la folie de ses jeunes années s'était estompée. Il n'avait eut aucun regret, les choses avaient évoluées doucement et l'envie de courir partout, de crier, de sauter et de foncer dans le tas, s'était émoussée tout tranquillement.
Son corps s'était assagi. Les articulations étaient devenues douloureuses, les os plus fragiles et les réflexes moins réactifs. Ensuite son esprit avait suivi. Il était devenu vieux et sage.
C'était un atout pour un Grand Pope. Il avait évolué en un être capable de diriger sans s'emporter, poussant les réflexions toujours plus loin.
Il lui semblait même qu'il était devenu juste aussi car il n'avait pas oublié ce qu'étaient la fougue et l'empressement de la jeunesse. Il avait alors su gérer efficacement tous ces jeunes chevaliers enthousiastes, impatients d'utiliser leurs pouvoir pour leur déesse et prêts à en découdre. Il avait appris à canaliser leurs énergies pour l'utilité du Sanctuaire. Et sincèrement, Shion pensait qu'il avait été un bon Pope.
Sa vieillesse avait durée longtemps, très longtemps à telle point qu'il avait certainement passé plus des deux tiers de son existence dans un corps âgé. Sa jeunesse avec toutes les sensations qui l'accompagnaient, était devenue un souvenir lointain presque irréel.
Puis la mort était venue par la main de Saga. Puis la résurrection.
A présent, il était de retour dans ce corps jeune et flamboyant. Il avait retrouvé l'enveloppe charnelle de ses vingt ans et son esprit était à nouveau embrouillé et surchargé par toute cette énergie qui circulait dans son corps. Quelle vitalité ! Quelle frénésie ! Quelles sensations ! Il était ivre de sa propre jeunesse. Son corps bouillait, exaltait de force et de dynamisme.
Shion soupira.
Quand il était jeune et chevalier, il pouvait être irréfléchi et fonceur. Cela lui manquait. A présent, Il ne pouvait plus se le permettre. Son rôle de Grand Pope lui demandait réflexion et circonspection. Les conséquences de ses choix et de ses actes impliquaient bien plus que sa propre existence.
Alors non ! Il ne prendrait pas le premier avion pour l'Amérique comme il en avait envie, non il ne foncerait pas à l'aventure éclaircir cette histoire d'attaque de spectres sur le plateau de tournage.
Il resterait là. Sur son trône, à planifier, à cogiter, à analyser. Et à envoyer les autres se charger de l'action et des actes héroïques.
Ses chevaliers étaient jeunes et fous et pouvaient se le permettre. Lui c'était fini. On n'a jamais vraiment qu'une seule jeunesse. Une seule virginité.
Que pourrait il bien plaider pour sa cause ? La naïveté, l'ingénuité ? L'impétuosité ne se pardonne que pour l'inexpérimenté. Passé un certain âge, il n'y a plus d'excuses, c'est juste de la bêtise et des nerfs mal contrôlés.
Il fut tiré de ses pensées par Milo qui venait de terminer son rapport.
Les choses avançaient également pour Saga. Il avait été identifié.
— Vu le personnage, je suggère de ne pas y aller frontalement. Il n'est pas loin d'ici, à l'Hôpital psychiatrique dans une banlieue d'Athènes. Évitons d'aborder les sujets qui peuvent fâcher, Athéna, les enfers, la bataille du Sanctuaire…
— Oui, ça me semble plutôt judicieux. marmonna le Pope.
Milo s'en sortait très bien, pour une mission de contact.
Shion en avait été le premier surpris, il s'était attendu à une tête brulée comme le chevalier du Scorpion à l'époque de sa jeunesse. Mais Milo savait gérer aussi bien avec les civils qu'avec ses subordonnés. Il savait attendre. C'était surement sa plus grande qualité. Il savait analyser une situation, attendre et ne frapper qu'au bon moment.
En cela l'armure et les techniques du Scorpion lui seyait à merveille. Son attaque n'était jamais mortelle du premier coup, laissant le temps de comprendre son adversaire et ses motivations. Inutile de hâter les choses.
Le caractère profond des chevaliers du Scorpion n'était pas la violence ou le sadisme comme beaucoup avait tendance à le croire due à la souffrance infligée par l'Aiguille écarlate. Au contraire, c'était un signe de compassion, de tolérance et de rédemption. Quel chevalier outre le Scorpion proposait à l'ennemi, une alternative à la mort ? Quel chevalier proposait douze fois la reddition à son adversaire ?
Lui-même, lorsqu'il était encore le premier gardien de l'escalier sacré, n'avait-il pas essentiellement une technique d'attaque qui représentait une destruction totale de l'adversaire sans lui laisser la moindre chance d'échappatoire ?
Quant aux autres techniques des chevaliers d'or, entre la Corne du taureau, l'Autre dimension et le tranchant d'Excalibur, on était plus proche de l'exécution que de la sommation.
Plus il l'observait, plus Shion remarquait combien Milo était un candidat idéal à l'armure d'or du Scorpion. Cela n'avait rien d'étonnant qu'il y ait une telle osmose entre lui et son armure. Elle l'adorait. Shion avait déjà eu au cours des siècles, l'occasion de la restaurer et d'apprendre à la connaître, il devait concéder qu'elle s'épanouissait avec ce porteur. Elle brillait de reflets intenses et semblait chanter de bonheur. Sa voix à peine perceptible pour un homme moins habitué aux variations de cosmos des armures, exprimait toute sa satisfaction à entourer le corps de Milo. Elle cherchait l'harmonie, la fusion. Et Milo semblait lui insuffler la vie. Elle respirait et réagissait comme si ce corps lui appartenait et que c'était elle qui bougeait et se déplaçait.
L'esprit du Pope se dirigea alors vers l'armure des Poissons qui par contraste avec celle du Scorpion, pleurait et se lamentait de son porteur.
En hauteur, derrière le rideau avec ses trois compagnes elle périclitait. Shion releva la lourde étoffe de velours, et l'observa longuement. La souffrance de l'armure des Poissons irradiait jusqu'au plus profond de son âme mais le Grand Pope décida de la considérer comme de bon augure.
Si Aphrodite était mort lors de l'attaque du tournage alors l'armure des Poissons aurait cessé de pleurer et aurait repris sa place dans sa maison à attendre son prochain porteur. Les pleurs des Poissons représentaient un espoir, l'espoir qu'Aphrodite était toujours vivant.
HOUUUUUUUUUUUUUUU !
Vrrrrrrrr ! Frouuuuuu ! Dindeline dindeline dindeline !
La porte d'entrée venait de s'ouvrir et à nouveau, le vent s'était engouffré dans la pièce comme un loup en chasse, soulevant les papiers, les rideaux et les pampilles dans un tintamarre improvisé.
C'était Jabu dont la tête passait dans l'entrebâillement. Le jeune homme scanna du regard les occupants de la chambre du Pope.
—La Princesse Saori n'est pas là ?
" La Princesse Saori" ! Qu'est ce que cela pouvait énerver Shion ! On n'était pas dans un conte de fée mais dans Le Sanctuaire sacré ! Il n'y avait pas de "princesse " qui tienne en ces lieux ! "Athéna", "Déesse" ou alors "Déesse Saori", ou encore "Mademoiselle Saori". C'étaient des appellations correctes, mais pas "Princesse" !
Elle avait l'air d'aimer cela pourtant, la petite Saori !
Shion avait bien remarqué que Saori avait un faible pour Jabu.
Pour Seiyar aussi, de cela tout le monde était au courant, mais son cœur gardait également bien au chaud une petite place pour Jabu de la Licorne. Elle rougissait à chaque « Princesse » qui sortait de sa bouche. Elle ne le reprenait jamais et laissait la mauvaise habitude perdurer. Cela devait bien la flatter d'avoir un chevalier servant au milieu de tous ces chevaliers du Zodiaque, voué à sa petite personne et non uniquement à la déesse Athéna.
Le Pope souffla un petit soupir de tendresse. Comme lorsqu'on regarde avec indulgence un petit enfant refaire encore et encore la même bêtise. Car c'était dans ces petits instants que la jeunesse de Saori ressortait. Elle était si jeune ! Shion ne devait jamais l'oublier. Elle était si jeune, perdue dans une guerre millénaire ! C'était à lui, Shion, d'être sage, expérimenté pour elle et de la guider.
Encore une bonne raison pour ne pas écouter les égarements de son corps et de rester à sa place de Grand Pope. Shion cessa de s'égarer dans ses réflexions et revint à ses devoirs.
— Non, la déesse Athéna n'est point parmi nous, chevalier de la Licorne. Et j'imagine que si tu te permets de nous interrompre, c'est que tu as des nouvelles à nous apporter !
Le ton était sec et distant, à la fois une réprimande pour être entré sans s'être annoncé et une invitation à parler.
Jabu mit un genou à terre précipitamment, prenant conscience de son manquement à l'étiquette.
— Je viens de recevoir un appel des Etats-Unis, Grand Pope. Il semblerait que la police de Californie ait découvert le corps d'un homme revêtu d'une étrange armure à proximité de l'attaque de l'équipe de tournage.
Shion s'assit en soupirant, Milo serra les poings.
Jabu continua.
— Et comme, le chevalier Aiolia n'a toujours pas appelé comme il était prévu…
— On pourrait en conclure qu'il s'agit de son cadavre. le coupa son supérieur.
— Oui Grand Pope. Le corps est dans une morgue du comté des rangers du Parc et sera transféré dans la journée à Los Angeles.
Il y eut un blanc. Assez long. Pendant lequel personne ne parla et n'osa même respirer. Le temps était en suspend, il fallait que leurs cerveaux analysent concrètement la situation, que les conséquences de cette révélation deviennent une réalité. Aucun d'entre eux ne bougeait, ils pouvaient bien rester encore un instant dans le déni. La réalité n'avait rien d'agréable. Encore un instant. Oui, pendant encore un instant ils pouvaient feindre l'ignorance.
Shion reprit place sur son trône.
— Bien ! Bien, bien, bien. Le sang dans les veines de Shion n'en finissait pas de s'échauffer.
—Il nous faut donc envisager l'éventualité de la mort d'Aiolia.
Il fallait mieux s'en assurer.
Qui allait-il envoyer là-bas ? Un chevalier d'or ? C'était encore la garde d'or qui maitriser le mieux leurs cosmo-énergies.
Non.
En ces temps d'instabilité avec ces accidents de cosmos, il était dangereux et inconscient de sacrifier un élément aussi important qu'un chevalier d'or. Risquer de perdre une grosse pièce pour en récupérer une autre n'était pas la bonne stratégie. Déjà, il avait peut être perdu le Lion pour ne pas ramener le Poisson.
Quelle personne pourrait-il envoyer récupérer l'armure du Lion en incluant le risque de la perdre, elle et son armure. Automatiquement son esprit se dirigea vers un chevalier de bronze. Une moindre perte si ça tournait mal.
Mais lequel ? Envoyer un homme au casse-pipe n'avait rien d'évident. Il fallait un chevalier qui ait à la fois les chances de s'en sortir sain et sauf et d'accomplir sa mission et un homme qui en cas d'échec, ne représenterait pas une grosse perte pour l'organisation du Sanctuaire.
Il était impensable d'envoyer un chevalier de la fratrie des Kido. Ils avaient déjà tous les dix beaucoup donné au Sanctuaire et Saori leur était particulièrement attachée.
Peut être était-ce la mission qu'il fallait mieux déterminer ? Envoyer un bronze récupérer l'armure mais lui préciser qu'il ne doit pas mettre sa vie en danger inutilement ? C'était ça ! Il fallait ériger des limites et présenter cela comme une recherche d'informations à propos de l'armure d'or du Lion : localiser l'armure, le corps de son porteur et si l'occasion se présentait, les rapatrier. La réalisation complète de la mission n'était pas absolue. Plus Shion aurait d'informations, plus il serait en capacité de prendre la bonne décision.
Le Pope ferma les yeux et se cloitra un instant dans son esprit. Il devait se calmer.
Ne pas s'impliquer émotionnellement. Se distancier des individus. Ce n'était pas Aiolia et Aphrodite qui avaient des problèmes et avaient besoin d'aide. C'était deux chevaliers d'or en moins pour protéger Athéna. Deux pions difficilement remplaçables. Une formation et un candidat à une armure d'or ne se trouvaient pas sous les sabots d'un cheval. Il devait ignorer l'aspect humain et ne garder que l'esprit comptable.
Toc, toc, toc !
La porte s'ouvrit encore et le chevalier de l'Aigle entra.
HOUUUUUUUUUUUUUUU !
Vrrrrrrrr ! Frouuuuuu ! Dindeline dindeline dindeline !
Shion n'attendit pas que Marine s'incline à genoux.
— Tout s'est déroulé comme nous l'avions prévu ?
—Oui l'ennemi nous a bien repéré. Il nous a encore suivi tout le long du trajet. Devons nous tenter de le maitriser demain ?
— Au contraire, nous allons continuer comme aujourd'hui. Faire croire que nous ne changeons pas nos habitudes. Demain vous repartez faire vos rondes comme les autres jours. Quadrillez la même région, ne changez l'itinéraire qu'en cas de besoin. Il a du remarquer que vous l'avez repérez. Ne cherchez pas la confrontation mais essayez de l'identifier. Que nous sachions à qui précisément nous avons affaire. Puis revenez immédiatement me faire votre rapport.
— Compris Grand Pope.
Marine se releva et entamait son demi-tour vers la porte quand Shion l'interpella de nouveau.
— Autre chose chevalier…
Shion se leva et marcha vers elle pour lui parler avec plus d'intimité.
— Je vous sais assez sages toi et Dante pour ne pas tenter de jouer les héros. Ramenez un maximum d'informations. Y a il plusieurs spectres ? S'agit il d'un haut gradé ou d'un soldat mineur ? Jusqu'où s'approche t-il du Sanctuaire ? Mais surtout au moindre problème, revenez le plus vite possible. Même si vous vous sentez plus fort que l'ennemi, vos cosmos sont trop instables pour engager un combat. Même à deux contre un.
OUUUUUUUUUUUUUUU !
Vrrrrrrrr ! Frouuuuuu ! Dindeline dindeline dindeline !
Cette fois ci, c'était Deathmask du Cancer qui entrait avec assurance sans être invité. Voyant qu'il n'était pas seul, il respecta ce jour là, l'étiquette et salua le Pope en mettant un genou à terre.
— Relève toi chevalier, je suppose que tu m'apportes des nouvelles du puits des morts.
— Tout juste. Il y a du neuf !
— L'activité des Enfers a augmenté ?
— Oh ! non ! Les morts défilent toujours dans le trou à une vitesse d'escargot. On est bien loin du rendement d'autrefois ! On a tout le temps d'observer les nouveaux arrivants qui viennent se placer au bout de la file.
— J'imagine…
— Les morts vous savez n'ont pas un grand sens de l'esthétique ! Ils se contentent de porter les vêtements dans lesquels ils sont décédés.
— Où veux tu en venir ? le pressa Shion. Les explications du Cancer avaient souvent la faculté de l'amuser mais ce jour là, il n'était pas d'humeur.
— Que les morts dans leur grande majorité portent soit des pyjamas soit des blouses d'hôpital alors un type en armure au milieu des petits nouveaux, ça se remarque !
— Aiolia ! crièrent ensemble Marine, Jabu, Shion et Milo.
— Euh ! Non !
— Non ?
— Non ! Si c'était lui, je pense bien que je l'aurais reconnu même avec le teint d'un macchabée ! Non, non, vu le bonhomme, je pencherais plutôt pour un spectre.
L'expression d'espoir qui s'anima soudainement sur les visages de ses interlocuteurs n'échappa pas au Cancer qui cabotin, leur lança un sourire complice si lumineux qu'il lui plissait les yeux jusqu'à ne laisser que deux petites fentes dont on distinguait à peine les pupilles malicieuses.
Vénus savait avant même d'ouvrir les yeux, alors que sa conscience n'était pas encore éveillée, qu'elle n'était pas dans son lit. Le tissu sur lequel reposait sa joue la grattait. C'était une surface urticante et chaude.
De la laine ! Comme lorsque toute petite, sa mère lui enfilait un de ces gros collants en laine qui finissaient toujours par lui irriter la peau des jambes, se rouler en boule dans le devant de ses chaussures et dont l'entrejambe descendait au niveau des genoux, l'obligeant à marcher comme un pingouin. " Non comme un manchot ! " lui répondait sa mère quand elle s'en plaignait. " Les pingouins volent et nagent. Les manchots marchent et nagent ! "
C'était bien gentil le petit cours de biologie mais ces collants grattaient quand même !
Ah ! Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas songé à sa mère ! C'était agréable et nostalgique. Un petit voyage dans le passé où les parents bienveillants semblaient tous puissants, capables de résoudre tous les problèmes et de consoler tous les chagrins. Entre le rêve et l'éveil, il était facile de s'imaginer retourner à cette époque où la vie était plus simple, plus douce et sécurisante. Vénus savoura ce souvenir encore un instant avant d'ouvrir les yeux.
Elle tenta de papillonner des paupières mais elles étaient si lourdes et la lumière était si vive qu'elle replongea immédiatement dans l'inconscience. Avant de sombrer totalement, il lui semblait qu'une voix inconnue lui parlait.
" Aphrodite ? Aphrodite ? Ça va aller ne t'en fais pas. J'ai presque fini."
Une odeur métallique parvint à ses narines.
Du sang ? Vénus était bien trop fatiguée pour s'en soucier.
Le noir l'engloutit.
Aétios avait un rendez vous.
C'est ce que lui avait annoncé son infirmier ce matin. Mais il n'avait jamais été au courant d'un quelconque rendez-vous, il en était certain.
Cependant, il ne se faisait pas confiance pour ce genre de choses. Il avait déjà du mal à se souvenir quel jour il était.
Jeudi ou vendredi ? Qu'avait il fait hier, déjà ? La même chose que la veille mais la jeune femme à la réception avait t'elle été là ? Le jeudi, elle n'était jamais présente !
Les jours se ressemblaient trop et il lui était impossible de savoir avec certitude si cette femme avait été la veille derrière le comptoir.
Il avait fait beau. Mais le jour d'avant aussi. Et le jour d'avant et le jour d'encore avant. Il était bien incapable de se rappeler quand il avait plu pour la dernière fois.
Rien ne changeait, rien ne bougeait et le temps ne s'écoulait plus de manière linéaire. De toute façon, sans repère, le temps existait-il vraiment ? Seul son estomac lui permettait une approximation. Il n'avait pas faim donc il était plus près du petit déjeuner que du déjeuner.
Puis il aurait faim pour le diner et la nuit allait tomber et tout recommencerait comme toujours. Comme tous les jours. Comme chaque jour.
Mais à présent, quel jour était-ce ? Le 12 ? Le 20 ?
Il attendait dans une des petites pièces de réunion.
Tout était blanc comme dans le reste de l'hôpital. Les murs étaient blancs, le sol en lino était blanc et le mobilier s'il n'était pas en inox, était en plastique rigide blanc.
Les stores baissés qui obstruaient la baie vitrée le séparant du couloir où circulaient les visiteurs et les patients, étaient également d'un blanc immaculé.
Aétios vivait dans un univers blanc et aseptisé. Les agents d'entretien briquaient chaque jour avec attention tous les moindres recoins du bâtiment et pas un mouton de poussière n'osait venir perturber la pureté virginale des lieux.
Une horloge était accrochée au dessus de la porte, très haut, inaccessible sans un escabeau.
Elle ne fonctionnait pas. L'aiguille des secondes ne bougeait pas. Personne n'avait songé à changer les piles.
Ou alors …
Ou alors, c'était les secondes qui ne s'écoulaient plus.
Non ! Aétios en était persuadé, l'aiguille ne bougeait pas. Le temps ne s'était pas arrêté. Ce n'était pas possible ! Le temps s'écoulait. Toujours ! Même si la vie semblait stagner. Même si tout avenir était impossible, enfermé dans cet hôpital dans un quotidien répétitif, le temps s'écoulait toujours.
Mais Aétios avait besoin de s'en assurer, d'en être certain.
Tendu, il ne quittait pas l'horloge des yeux. Ses pupilles le brulaient, il n'osait pas cligner de peur de rater le petit mouvement de l'aiguille. Il ferma un œil puis l'autre pour les humidifier sans jamais lâcher cette maudite aiguille. Cette petite ligne rouge immobile !
C'était l'horloge qui était cassé ! Pas lui ! Ni sa raison, ni sa tête ! C'était l'horloge qui n'allait pas ! Lui, il allait ! Avec les médecins et les pilules, il allait !
— Arrête avec ça ! Quelle importance cette horloge ?
— Elle ne bouge pas…
— Non, elle est cassée. Regarde ailleurs.
Il n'y avait aucun objet dans la pièce, pas même un stylo. Les fauteuils et la table ovale étaient soudés au sol. Tout était immobile !
Cette pièce était coupée du monde, coupée du temps, coupée de la réalité.
Étrangement, une fois qu'il eut repris son calme, Aétios s'y sentait plutôt bien
Si tout était immobile alors il n'y avait plus de regrets, plus de remords, plus de culpabilité. Le cerveau s'immobilisait lui aussi. Plus de réalité, juste l'existence. Être vivant et c'est tout ! La paix.
Mais l'instant de grâce ne dura pas. La raison de sa présence dans cette pièce le hantait.
Ce rendez-vous, qui cela pouvait-il être ? Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait plus de contact avec personne. Il était incapable de se souvenir depuis combien de mois exactement, mais cela faisait trop longtemps. Il s'agissait peut être d'un ancien du club. D'un ancien voisin.
— Mais voyons, tu penses qu'ils ont envie de te voir ? Ne rêve pas ! Personne ne veut plus entendre parler de nous.
— Sans doute …
— C'est surement un journaleux qui vient fouiner. Ou pire encore ! Un de ces soi-disant spécialistes qui ont envie de nous disséquer la cervelle !
La porte s'ouvrit et un infirmier laissa entrer un homme en costume-cravate vert.
Il s'assit face à lui avec un petit coup de tête en signe de bonjour. Aétios répondit machinalement, en miroir, d'un hochement lent.
Il n'avait jamais vu cet homme. Ces yeux perçants, ce crâne chauve et cette veste criarde ne lui disaient rien du tout.
C'était perturbant ce vert au milieu du blanc.
— Laisse tomber ! Il n'a rien d'un toubib !
L'homme entama une discussion.
Il parlait dans un brouillard opaque. Il s'adressait directement à Aétios mais aucun son n'était vraiment audible. Son visage était flou et loin, très loin.
L'inconnu lui tendit une carte : Maitre Mourousis, avocat-conseil.
— Ah ! Il va falloir la jouer fine. C'est à propos du procès ! Laisse moi faire.
La vision d'Aétios devint nette et s'encra dans la réalité et l'instant présent.
— Alors Maitre, je suppose que vous représentez les parties civiles, le club doit demander des dommages et intérêts.
— Hum hum, pas du tout ! Je suis seulement missionné pour vous contacter, je n'ai rien à voir avec l'accusation ni les plaignants. En revanche, j'ai lu votre dossier. Ce n'est pas fameux.
Le regard d'Aétios s'alluma.
— Missionné par qui ?
—Vous avez des amis, Monsieur Antonopoulos. Des amis qui souhaitent vous voir libre.
Aétios figé, ressemblait à un chien de chasse à l'arrêt, tendu vers sa proie. L'avocat continua.
— Des amis qui peuvent vous aider.
— M'aider ?
— A sortir d'ici.
Aétios relit la carte de visite une seconde fois. Pas de numéro de téléphone. Pas d'adresse. Aucune information valable, ni vérifiable. Il examina attentivement l'homme. Ces petits yeux de fouine ne lui inspiraient que de la méfiance. Un homme sans scrupule, retors et malin.
— Sortir d'ici ? à la bonne heure ! Je suis surveillé vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
— Il n'est pas grand chose que le pouvoir de l'argent ne puisse régler.
— Comment comptez vous vous y prendre ?
— Tenez vous prêt demain soir, à l'heure de fermeture des visites. On viendra vous chercher.
— « On » ? Dites à ce « on » que je n'apprécie pas de recevoir des ordres d'un inconnu.
— Mes clients ont des arguments à faire valoir.
Mourousis sortit un dossier de son attaché case et le fit glisser sur la surface de la table.
— Nous avons mené notre propre enquête concernant l'accident qui à couté la vie à votre frère. La police n'avait pas de raison de se méfier et a conclu à un dérapage mal contrôlé. Mais nous, nous avons préféré orienter nos recherches sous l'angle de l'assassinat. Et nous avons découvert des éléments pour le moins troublants.
Aétios ouvrit le dossier et découvrit des photos du scooter de son frère. Apparemment, il n'avait pas été envoyé à la casse et ces gens l'avaient récupéré.
— C'est du bluff !
— Peut être. Mais avez vous vraiment envie de tenter le risque que ce dossier soit envoyé à la magistrature qui s'occupe de votre affaire de tentative de meurtre ? Après un premier homicide, poignarder le président de votre club ne pourra plus passer comme un coup de folie passager.
— Du chantage ?
— Prenez le comme vous voulez mais votre intérêt est de nous suivre.
L'avocat se leva, récupéra le dossier et se dirigea vers la porte.
— Demain soir, à la fin des visites. Suivez gentiment ce qu'on vous dira. Votre entière coopération est essentielle pour votre extraction.
— Je ne sais toujours pas qui est ce « on ».
— Ça, ce n'est pas mon problème. Au revoir Monsieur Antonopoulos.
Et il disparut dans le couloir.
Aétios resta un bon moment indécis sur sa chaise.
Les yeux écarquillés, la respiration haletante, ses mains s'agitaient de spasmes.
— Ils savent ! Ils savent !
— Non, c'est du bluff !
— Ils savent pour Ieremiah, ils savent !
— Calme toi, calme toi, il faut d'abord découvrir ce qu'ils savent vraiment. Et après, seulement après, on s'en débarrasse. Définitivement !
— Mais comment ? La police va nous trouver, encore !
— La police ne trouvera rien si elle ne fait pas de rapport avec nous.
— J'ai peur… Et si ils font le lien…
— On a les médecins dans la poche. Ils nous gavent de médocs, c'est bien la preuve qu'on est fous, non ? Ils nous renverront ici, c'est tout !
—C'est vrai, nous reviendrons ?
—Oui, oui, nous reviendrons. Mais ils faut s'arranger sinon il vont nous mettre dans un autre centre, une prison et adieu nos médicaments ! Au milieu des criminels et des voleurs !
— Ne sommes nous pas nous même des assassins ? Ne méritons nous pas la prison ?
— Non, non ! Nous avons un but, nous ! Ieremiah nous empêchait d'être ensemble ! Il ne voulait pas notre bonheur, il voulait nous séparer. Nous ne pouvions pas le laisser faire. N'est-ce pas ?
— Nous n'avions pas le choix…
— Non, nous n'avions pas le choix ! On est plus fort à deux, oui, on est plus fort à deux ! Il n'y avait pas de place pour un troisième, pas de place !
— C'était de la légitime défense en quelque sorte …
— Oui ! C'était de la légitime défense ! Nous n'avons pas fait ça pour de l'argent ou par bêtise comme de vulgaires meurtriers. Nous avons voulu survivre !
— Mais la police nous connait maintenant.
— Non, ils ne savent rien ! Ils n'ont pas de preuves ! Ils supputent c'est tout !
—...
— Écoute, on se débarrasse des nouveaux gêneurs et c'est fini. Plus de problèmes ! Après, on revient ici gentiment.
— Un patient qui fait une fugue et qui revient, ça n'a rien d'exceptionnel…
— Exactement ! La police ne se doutera de rien. Et puis, nous restons calmes et sages jusqu'au procès. Nous continuerons à présenter des remords pour avoir tenter de poignarder le président du club et nous embobinerons les jurés.
— Nous avons réellement des remords !
— Oui, oui, bien sur !
— Encore heureux que nous n'ayons pas réussi !
— Oui, oui, oui, encore heureux… Ça jouera pour nous au procès et nous pourrons rester ici. Dans notre chambre. Avec les docteurs et les médicaments.
— C'est mieux ici. Nous sommes sereins.
— Oui, ici, nous sommes heureux. Mais pour que cela continue, il va falloir tuer tous ces petits curieux.
— Tous ?
— Oui, il ne faut pas laisser de témoins ! Sinon, adieu l'hôpital et bonjour la prison ! Tu crois que les gardes-chiourmes te diront bonjour le matin, comme les infirmiers ? Tu crois que tu pourras te promener comme tu le souhaites dans le jardin ? Ce sera une heure de promenade par jour dans une cour lugubre entourée de miradors et c'est tout ! Ce sera fini la chambre personnelle, nous serons coincés avec trois prisonniers dans une même cellule !
— Oh non !
— Et tu crois qu'ils vont comprendre qui nous sommes ? Les médecins nous comprennent et nous tolèrent, mais eux, les détenus ?! Ils vont flipper ! Et nous serons juste leurs prochains boucs émissaires ! Il faudra nous cacher ! Encore et encore !
— Non !
— Alors, sois prêt !
— Oui !
— Nous sortons d'ici et nous les suivons !
— Oui.
— Puis nous les éliminons tous ! Sois prêt !
— Oui, je suis prêt !
Vénus ouvrit les yeux de nouveau. Une migraine atroce se mit immédiatement à vriller derrière ses globes oculaires comme si une main invisible enfonçait lentement une vis dans ses arcades sourcilières. Une nausée suivit. Elle se redressa sur les coudes et observa les environs.
L'obscurité régnait mais une petite lampe-tempête brulait sur une table non loin d'elle. Elle était dans un refuge ou une cabane construite tout en rondin de bois. Il régnait une odeur de fumée de feu démarré avec du bois trop vert. Ses cheveux et le plaid en laine qui la recouvrait en étaient imprégnés. Des cendres grises et épaisses gisaient dans l'âtre d'une cheminée face au lit où Vénus reposait.
Une silhouette se tenait devant une fenêtre, dos à elle et de sa main écartait légèrement un lourd rideau pour scruter l'extérieur. D'après la carrure cela devait être un homme grand et athlétique.
— Qu'est ce qui s'est passé ? Sa voix était plus faible que d'habitude et croassait comme celle d'une vielle fumeuse.
L'homme se retourna et s'approcha du lit. Il lui tendit un verre d'eau posé sur une table basse.
— Tenez! Buvez, vous devez avoir soif.
En effet la migraine devait être dû à la déshydratation, comme une belle gueule de bois. Avait-elle bu la veille ? Qu'avait-elle fait ? Avait-elle trop fait la fête et fini dans le lit d'un inconnu ? Ce n'était pourtant pas son genre. Elle fouilla sa mémoire : le trou noir.
Malgré les coups de butoir qui sonnaient dans son crâne, Vénus eut le réflexe de se méfier. Elle regarda le verre avec appréhension.
— Ce n'est que de l'eau. Bois.
Vénus se redressa plus franchement et aussitôt une nouvelle douleur la saisit à la cuisse.
— Ah !? Mais …
Elle souleva le plaid. Sa robe était toute ratatinée sur son ventre et ses jambes nues. Elle découvrit un bandage serré mi-cuisse avec un morceau de gaze rougi qui dépassait.
— Qu'est ce qui s'est passé ? répéta t'elle.
— Tenez. Buvez. Vous êtes restée trop longtemps inconsciente. Vous avez besoin d'eau. Buvez.
— Pourquoi je suis blessée ? Qui êtes vous ? Je suis où ?
L'homme la regardait d'un drôle d'air, en lui tendant toujours le verre. Comme s'il ne comprenait pas ce qu'elle racontait, comme si les mots qui sortaient de sa bouche n'arrivaient pas jusqu'à lui. Vénus se mit alors à l'observer réellement. Ses yeux, sa peau, sa bouche, son nez, ses pommettes. Son visage ne lui disait vraiment rien du tout. Il continuait de lui tendre le verre comme un automate mal réglé, une expression expectative sur le visage.
— Buvez ! Ça vous fera du bien.
C'est alors que Vénus compris. C'était du grec. Cet inconnu lui parlait en grec et n'avait pas l'air de comprendre l'anglais. Elle fut prise d'un grand frisson qui lui traversa tout le corps. Son cerveau réfléchissait à toute vitesse pour essayer de trouver une explication rationnelle selon laquelle elle serait arrivée en Grèce. Elle resta un bon moment immobile, la bouche ouverte comme un poisson hors de l'eau. Malgré son mal de tête carabinée, ses méninges sortirent précipitamment quelques scénarios des plus improbables passant par l'enlèvement par des extraterrestres, une tactique de la CIA et un fan psychopathe amoureux transi.
Ou alors, on lui avait administré une drogue qui aurait provoquait une amnésie comme dans tout mauvais film d'espionnage de série B.
Ou alors, on l'avait enlevé pour extorquer une rançon à la 20th Century Fox, qui ne pouvait finir le film sans elle.
Ou alors, elle avait été témoin d'un crime sans le savoir et on la retenait prisonnière pour qu'elle ne parle pas.
Ou alors, une actrice concurrente jalouse avait décidé d'éliminer une rivale pour son prochain casting.
Ou alors, un cheik malfaisant et richissime désirait une nouvelle épouse pour son harem secret.
Ou alors…
En bref, une petite part de son cerveau lui disait clairement qu'elle devait être mêlée à une drôle d'histoire.
Pour se donner une contenance, elle prit machinalement le verre d'eau et but cul-sec d'un petit coup de la tête en arrière, comme un vieux bucheron au pub se siffle un whisky pour se réchauffer après avoir passer dix heures dans le vent froid de la lande à fendre des bûches pour en faire du petit bois. Puis elle prit une grande inspiration et reposa sa question en grec.
—Qu'est ce qui s'est passé ? Pourquoi suis-je ici ?
— Nous avons subit une attaque de spectres !
Ah !
Ça, ça ! Elle ne l'avait pas vu venir celle là !
Son crâne cogna de plus belle. Elle ne put retenir un gémissement plaintif en se tenant la tête d'une main.
— Je vous apporte une aspirine si vous voulez.
— Euh… Ok.
Et il lui reprit le verre des mains et se dirigea vers une kitchenette au fond de la pièce.
Vénus se releva doucement, réajusta sa robe, boita jusqu'à la table et posa ses fesses sur un tabouret. Sa blessure à la cuisse ne devait pas être si grave si elle arrivait à faire quelques pas mais ses nerfs la brulaient de la hanche jusqu'aux orteils.
A la lumière de la lampe, elle fit rapidement un inventaire de son état. Elle était plutôt défraichie mais pas trop abimée. Bien qu'elle ait des courbatures dans tout le corps, elle ne semblait pas avoir quoi que se soit de cassé. Les bras, les côtes, le cou paraissaient normales. Avec la langue, elle compta ses dents, il n'en manquait pas et elles étaient intactes. Elle devait trouver un miroir pour mieux s'examiner.
Son haleine en revanche était infecte, ses cheveux graisseux et emmêlés et ses vêtements froissés puaient la sueur, la poussière et la fumée. C'était son costume de scène, une robe en vinyle rose. Elle balaya la pièce du regard et ne vit ses chaussures nul part.
Ses derniers souvenirs ressurgirent brutalement : le tournage du film, la visite de son agent, son nouveau contrat, son coup de chaleur et sa perte de connaissance. Si elle portait toujours son costume, alors il n'y avait pas dû se passer plus de quelques jours depuis qu'elle s'était évanouie dans sa caravane.
L'homme revint vers elle, un sachet d'aspirine dans une main et le verre d'eau à nouveau plein dans la seconde. Mais c'était qui ce type ?
— Comment va la jambe ? demanda-t-il en prenant place sur le deuxième tabouret.
— Je ne sais pas trop, ça me lance. Qu'est ce qui m'est arrivé ?
— Un débris de tôle s'est fiché dans votre cuisse. Je l'ai retiré et recousu la plaie. Je ne pense pas qu'un nerf soit sectionné, vous allez vite guérir.
— Ah… vous êtes médecin ?
— Non.
— Mais vous m'avez recousu quand même…
Le ton de Vénus était accusateur. Elle n'appréciait pas du tout ce qui se jouait et comptait bien le montrer.
— Ne vous en faites pas, j'ai l'habitude de ce genre de blessure.
— « Ne vous en faites pas ! » Ah ! La belle affaire ! Et vous êtes qui d'abord, Monsieur le non-médecin ?
Vénus s'était levée, fière.
Voyant qu'ils étaient partis sur un mauvais pied, le Lion resta assit et garda la voix basse.
— Je m'appelle Aiolia.
— Aiolia, hum… Ça ne me dit rien… Et on s'est déjà rencontré ?
— Non…
Vénus respira trois fois bruyamment et s'assit de nouveau sur son tabouret. Elle tremblait de fureur. Elle ne comprenait rien à la situation. Elle stressait et préférait se mettre en colère plutôt que d'avoir peur. Elle souleva sa jupe et examina longuement le bandage. Elle retira doucement le sparadrap qui le maintenait en place et déroula délicatement la bande. Sous la gaze qui avait épongé le sang, la plaie paraissait propre et les points de suture réguliers et réalisés d'une main professionnelle. Vénus soupira de soulagement.
— Et si ça s'infecte ?
— Il faudra alors se rendre dans une pharmacie pour se procurer des antibiotiques.
— On peut pas y aller maintenant ? Autant prévenir que guérir !
Surtout si ça lui permettait de partir d'ici et de savoir où elle se trouvait et de retourner chez elle.
— C'est impossible, les spectres sont toujours dans la région.
— Ah oui… les spectres.
Vénus foudroyait Aiolia du regard avec une petite moue provocatrice qui ne cachait nullement son incrédulité.
— Et qui sont ces spectres précisément ?
L'homme était manifestement embarrassé. Il se passait la main dans les cheveux et soupirait.
— Je ne connais pas leurs identités exactes… Ils sont deux. Je sens leurs présences régulièrement. Ils tournent dans le parc.
— Le parc ?
— Le Yosemite.
Alors elle était toujours en Californie.
— Et vous ? Vous les sentez, vous dites ! Vous êtes qui ? Un médium ?
— Un chevalier d'Athéna.
Ah ! Celle là non plus, Vénus ne l'avait pas vu venir !
Elle prit appui sur la table et se releva en penchant tout son poids sur sa jambe valide.
— Ça suffit ! Je sors d'ici ! Il n'est pas question que je reste plus longtemps en compagnie d'un type qui joue les médiums chevaleresques et sent les spectres roder autour de nous !
Elle se dirigea vers la porte. Aiolia se plaça devant elle pour lui barrer le chemin.
— Ils rodent autour de vous surtout. Ils sont dangereux et cherchent à vous tuer.
— Pour des fantômes qui viennent hanter les gens, ils m'ont l'air bien vivants ces spectres !
— Oui ils sont vivants ! Ils viennent des enfers et leurs âmes se sont incarnées pour nous combattre.
Vénus resta bouche bée. Que répondre à cela ? Il avait l'air complétement sincère en plus !
Elle se décala pour le contourner. Il se décala pour la bloquer.
Vénus tenta d'être diplomate, avec un fou, on ne savait jamais. Elle lui parla en articulant lentement comme on s'adresse à un enfant un peu lent.
— Écoutez, je vais avoir besoin de soins pour ma jambe. De vrais soins, d'un vrai médecin. Je dois aller dans un hôpital.
— Je surveille l'aura des spectres, dès qu'il y a une ouverture, nous partirons.
— Et si je ne suis pas d'accord avec ce petit programme ? J'ai une vie, moi ! Un film à finir, un travail, une carrière !
— Désolé, vous restez là. Vous n'avez pas le choix.
— Par ce que je suis menacée par des spectres ? répliqua-t-elle d'une voix acide.
— Oui ! La voix d'Aiolia montait elle aussi.
— Je n'ai pas peur de vous, ni des fantômes !
— C'est parce que vous avez oublié !
— Quoi ?!
— Vous avez oublié les spectres, les chevaliers et les combats. Sinon vous ne les sous-estimeriez pas et ne chercheriez pas à sortir !
— Ah bon ! Et vous, vous le savez mieux que moi ?
— Oui !
Un vrai malade ! Qui avait réponse à tout.
— Ah !
Elle le poussa de toutes ses forces pour dégager le passage.
Il vacilla à peine et lui attrapa les poignets.
— Vous ne pouvez pas sortir !
— Lâchez moi ! Mais lâchez moi !
Elle se trémoussa furieusement pour essayer de se défaire de sa prise mais il avait une poigne impressionnante et ne bougeait pas d'un pouce.
— Calmez vous et comprenez que je fais ça pour votre bien !
L'homme avait un ton déterminé et intransigeant.
—Vous n'avez pas le droit de m'enfermer !
— Et bien ! Je le prends ce droit !
— Au secours, au secours !
Elle criait à tue tête tout en sachant bien que perdue au milieu du parc, elle n'avait quasiment aucune chance d'être entendue.
— Quelqu'un, à l'aide ! Help ! Help ! Help !
Ses mouvements pour se libérer devinrent frénétiques mais l'homme ne bronchait pas. L'hystérie s'empara de Vénus. Elle hurla des mots de plus en plus incompréhensibles, elle essaya de donner des coups de pieds, de coudes et de têtes. Elle tenta de mordre, de cracher.
Elle avait beau pousser et se débattre comme une damnée, l'homme restait droit comme un roc, imperturbable. Vénus avait la sensation d'être une souris impuissante, prise au piège dans les griffes d'un chat. Quel était cet homme ? Ils faisaient la même taille, elle aurait dû pouvoir répliquer tout de même ! Mais pas plus qu'une enfant devant un adulte, ses coups comme sans force, ne portaient pas.
La panique monta. Les larmes coulèrent, la respiration se hacha, les sanglots la submergèrent. Elle était à la merci de cet inconnu, prisonnière, incapable de se défendre.
Vénus hurla encore et encore jusqu'à l'épuisement ! Les mains l'agrippaient toujours sans faiblir.
Lorsqu'elle se calma enfin, l'homme la força à se rasseoir sur le tabouret et lui tendit à nouveau le verre d'eau. Machinalement elle le saisit entre ses doigts dans un geste rassurant comme une tasse de café chaud. Les larmes continuaient de couler dans son cou et mouillaient le col de sa robe. Son nez qui coulait, ses yeux bouffis et son hoquet qui lui secouait violemment le sternum régulièrement, offraient un spectacle bien pitoyable.
Il attendit un long moment qu'elle se reprenne.
— Vénus, calmez vous. Je ne vous veux aucun mal. Je veux juste vous aider. Je sais que c'est difficile à comprendre et que tout cela vous paraît fantaisiste mais le danger est bien réel …
Vénus ne l'écoutait pas. Il fallait qu'elle quitte la pièce. La présence de cet homme la dégoutait, l'oppressait. La panique risquait à nouveau de monter d'un instant à l'autre. Elle sentait les fourmillements se déclarer aux bouts de ses doigts. Si elle ne réagissait pas maintenant, la panique allait la submerger totalement. C'était la pire des erreurs. Devant son kidnappeur, elle ne devait pas se montrer encore plus faible qu'elle ne l'était déjà. Si il était plus fort qu'elle physiquement, il fallait pour survivre qu'elle soit plus forte psychiquement ! Pas question de se laisser dominer ! Elle avait encore des cartes à jouer ! Pas question de lui montrer qu'elle était impressionnée.
Pas question ! Pas question ! Elle voulait survivre !
Mais en premier lieu, il fallait quelle s'éloigne de lui pour se ressaisir.
Elle releva le menton et essuya ses larmes.
— C'est une salle de bain derrière cette porte ? Elle montra de la main une petite porte à droite de la cheminée. Je dois aller au petit coin.
— Oui, mais c'est sans issue, vous ne pourrez pas sortir par là.
Vénus se leva en essayant d'ignorer sa jambe et ouvrit. C'était le strict minimum. Une bassine reliée à un tuyau d'arrosage, lui même relié à une bonbonne d'eau en hauteur, un petit miroir rond au mur et des toilettes sèches. Une minuscule fenêtre à guillotine laissait entrer la lumière du jour mais était bien trop étroite pour espérer se faufiler.
Avant de fermer la porte derrière elle, elle se retourna vers Aiolia. Elle devait dire quelque chose, il fallait qu'elle ait le dernier mot, c'était vital ! Il fallait inverser le rapport de forces. Il fallait qu'elle prenne le dessus. Elle devait trouver la faille qui le déstabiliserait. L'attaquer sur un terrain qui le désarçonnerait.
Elle redressa la colonne vertébrale et hautaine, sourit.
— Aiomia ? C'est bien ça ?
— Aiolia.
— Une petite chose que je voudrais préciser.
— Oui ?
— Je voulais vous prévenir, que j'ai mes règles !
— …?!
— Je dis ça pour que vous évitiez de vous faire des idées, au cas où vous auriez des envies libidineuses !
Et Vénus, magistrale, claqua la porte.
Sous le coup de cette abracadabrante accusation, Aiolia éberlué, resta planté, sans réaction, comme un poireau dans son potager.
