Aétios couché sur son lit, attendait. Il guettait les bruits du soir qui rythmaient la vie quotidienne de l'hôpital. Les pas des visiteurs, les allers et venues des chariots des infirmières, les portes anti-feu battantes des couloirs qui balayaient le sol dans un petit crissement particulier. Les agents d'entretien qui passaient l'aspirateur dans les salles de repos et les bureaux avec en musique de fond la circulation automobiles de l'autre côté du parc qui avec un peu d'imagination, pouvait passer pour un cours d'eau au courant rapide.

En alerte, le jeune homme vidait son esprit et se concentrait sur toutes les vibrations. Une femme marcha rapidement dans le couloir d'une allure saccadée et fit légèrement vibrer les pieds et le cadre en métal du lit à chaque fois que ses hauts talons battaient le lino.

Puis les sons s'adoucirent, les frémissements du lit cessèrent, le bâtiment se vidait. Les patients sortaient un par un de leurs chambres et se dirigeaient doucement vers le réfectoire.

Le silence régna, Aétios ne bougeait pas. Rien pendant de longues minutes.

Soudain, il entendit distinctement le clic de la poignée de la porte de sa chambre qui se baissait. Dans l'encadrement Martinez, l'infirmier chef, un doigt sur les lèvres pour lui intimer le silence, lui fit signe de le suivre. C'était un grand costaud dont le visage épais et le nez cassé rappelaient plus l'ancien boxeur que le jeune interne.

— Bin tiens ! Je m'en doutais qu'il n'était pas bien net celui là. Pas du genre à cracher sur de l'argent facile.

— Ça va être un problème quand on reviendra.

— On gérera ça en temps voulu.

Ils suivirent le couloir jusqu'à une aile interdite au public. Ils passèrent sans se faire remarquer, devant le sas de sécurité annexe à la loge d'où l'on entendait le générique de la roue de la fortune et le micro onde du gardien qui devait d'après l'odeur qui s'en dégageait, se réchauffer une pizza.

L'infirmier sortit un passe-partout et ouvrit une porte « réservée au personnel qualifié ». C'était la pharmacie. Toutes sortes de produits, flacons, pilules, seringues étaient rangés soigneusement dans de grandes armoires vitrées fermées à clé. Rien n'était accessible. Aétios jeta un coup d'œil sur les scalpels avec regrets. Il aurait bien aimé se trouver une arme avant d'affronter l'inconnu. Il aurait souhaité avoir le temps de fouiller ou de briser une vitre mais Martinez se dépêcha d'ouvrir une seconde porte qui menait à un patio puis celle d'un petit débarras où les salariés rangeaient les poubelles de matériel médical. L'odeur d'antiseptique prenait à la gorge bien que les sacs avaient été méticuleusement fermés. Des rails au sol guidaient les roulettes des poubelles vers une porte de sortie où devaient passer les camions pour le traitement des déchets.

Martinez marqua l'arrêt et consulta sa montre.

— Nous sommes un peu en avance.

— C'est qui ces gens qui me font sortir ? demanda Aétios.

— Tu les connais pas ? Martinez ne levait pas les yeux de son cadran.

— Non !

— T'es sur ? Et l'autre ? Il les connaît pas non plus ?

— Pff ! Alors ? T'as pris leur fric, t'as bien une petite idée, non ?

— C'est l'heure !

Et il poussa Aétios dehors d'un grand coup d'épaule puis claqua la porte derrière lui avant même qu'il ait eu le temps de réagir.

C'était une porte de sortie de secours, Aétios était piégé à l'extérieur.

Il se trouvait dans une ruelle sombre. Désorienté et dans le crépuscule, il ne distinguait pas grand chose mais il sentait qu'il n'y avait pas âme qui vive. Pas de réverbère, pas de poubelle, pas de trottoir, juste des murs aveugles sans fenêtre, avec seulement une grille d'aération d'où émanait le vent chaud de la soufflerie de l'aération de l'hôpital.

Il en sortait un bourdonnement sourd qui lui glaça le sang tel le cri saisissant d'une harpie, signe de mauvais présage et de mort.

— C'est pas le moment de flipper ! Reprends-toi !

Il était seul ! Que faire ? Devait-il attendre ou fuir ?

— Nous pouvons encore retourner à l'intérieur, contourner le bâtiment et passer par la porte principale.

— Pas question de renoncer. Tu étais d'accord !

— Mais il n'y a personne. On s'est fait balader.

— Il faut en être certain.

— On n'a pas pris nos cachets ce soir, tu vas encore être insupportable.

— Et toi, tu vas encore passer ton temps à geindre ?

— Tu vois tu recommences ! Il nous faut nos médocs.

— On a plus urgent à régler !

— Tu vas péter les plombs comme avec le président !

— T'as toujours pas compris qu'on était en danger !

Alors qu'il était en pleine discussion avec lui même, une voiture noire, les pneus crissant, s'arrêta brusquement plein phare devant Aétios, l'éblouissant et lui bloquant toute possibilité de s'échapper.

Il entendit plus qu'il ne vit une portière s'ouvrir et un homme descendre.


Dans une banlieue industrielle aux alentours d'Athènes, Agapios en faisant le pied de grue, commençait à s'inquiéter. Conforme à ses nouvelles habitudes, Pyrrhus était en retard. Ce jour là, il ne s'agissait pas d'un tour de garde mais d'une mission officielle. Agapios en tant que plus haut gradé des deux, était responsable de la réussite de l'opération.

La sonnerie d'une usine résonna et se répercuta sur les façades des immeubles récents en béton. C'était l'heure de la transhumance des trois huit où se croisaient les employés qui arrivaient frais et dispos pour se rendre à leur poste à la chaîne et ceux qui fourbus, se dirigeaient vers l'arrêt de bus, contents de rentrer à la maison pour le repas du soir après une longue journée de travail.

C'était aussi bientôt l'heure de fermeture des bureaux. Agapios pouvait apercevoir à travers la vitrine de l'agence de location, la standardiste se préparer pour la soirée en sortant un petit miroir de son sac à main pour inspecter son maquillage. Elle avait sûrement un rendez-vous.

Et Pyrrhus qui n'arrivait toujours pas !

Tant pis ! Agapios poussa la porte. Une sonnette retentit.

La standardiste venait tout juste de porter une cigarette à la bouche.

— C'est pour quoi ? elle n'avait pas l'air ravi d'accueillir un client de dernière minute.

Agapios mit un certain temps à réagir.

— Hou hou ! Je répète : c'est pour quoi ?

— Heu… oui…bonjour…

— Bonsoir plutôt ! le coupa-t'elle pour bien lui rappeler l'heure tardive, tout en lui envoyant délibérément sa fumée dans la figure.

— J'ai réservé une voiture jusqu'à demain matin.

— Ouais… à quel nom ?

— Smith…

Elle ne cachait pas sa mauvaise humeur et sortit le registre qu'elle venait tout juste de ranger et l'ouvrit à la date du jour.

C'était une femme de caractère un peu vulgaire mais à la fois d'une certaine classe. Sa beauté avait du connaître son heure de gloire au milieu des années soixante-dix. Elle portait un pantalon patte d'eph très moulant qui mettait en valeur sa silhouette toujours svelte et élancée. Une blouse de coton blanc avec un gilet en macramé complétait l'ensemble. Les accessoires s'inspirait de la même tendance : un sac en peau à franges incrusté de turquoises, des gros bracelets en bois naturel et des lunettes en écaille démesurées. Une grande chevelure en boule et teintée au henné rouge donnait la touche finale.

— Smith, Smith, Smith, Smith, Smith…

Son index suivait la colonne des réservations.

— Ah ! Smith ! Vous avez réservé la mercedes taille M !

— Oui je crois…

— Vous croyez ? Elle lui lança un regard insolent par dessus ses lunettes.

— C'est mon collègue qui a réservé….

— Et ?

— Taille M, on rentre à cinq ?

— Oui, sans problème.

— Alors, c'est celle là !

— Sûr de sûr !?

— Sûr !

— Parce que vous allez pas me faire faire tous les papiers, permis, constat et tout le tintouin pour changer d'avis au dernier moment !

— Sûr !

Décidément, sa gueule de môme mal nourri et son allure mal assurée desservaient le pauvre sergent que personne ne prenait au sérieux.

La sonnette retentit de nouveau, Pyrrhus venait d'entrer dans l'agence. Tout comme Agapios, il portait un uniforme bleu marine de chauffeur de maître pour passer incognito, mais il portait également une casquette avec visière.

— Voilà le collègue, je suppose ! Bon, passez-moi vos permis, je vais aller les photocopier.

La fondation Graad avait réussi à leur fournir des faux papiers en urgence.

— Smith et Wesson… Hum… Mouais, je préfère pas poser de questions…

Il fallait croire qu'il y avait des petits malins à la fondation.

Elle sortit dans la pièce voisine, les documents en main.

— T'es en retard ! T'étais où ? chuchota Agapios.

— Nul part, les transports en commun, tu sais c'est pas très fiable… Le bus…

Pyrrhus n'avait pas l'habitude de mentir et même le naïf Agapios s'en rendait compte. En colère, il se tourna pour regarder son ami droit dans les yeux et c'est alors qu'il aperçu une chose jaunâtre qui sortait de sa casquette.

— Mais qu'est ce que …

— Quoi ?

Agapios lui arracha la casquette d'un coup sec. Une cascade de boucle blondes décolorées se révéla, ornant la tête du garde d'une improbable auréole dorée.

— Oh !

— Quoi !

— C'est pour ça que tu étais en retard !? Tu es passé chez le coiffeur avant de venir ?

— Oui, on a pas souvent le droit de sortir du Domaine sacré et comme demain j'ai rendez vous avec Galatée… Tu vois…

Le plus jeune était stupéfait. Son ami, autrefois si sage et préoccupé par son devoir, se permettait de se faire une beauté avant une mission ! Ha ça ! L'amour lui faisait tourner la tête et Agapios se demanda si plus qu'une mauvaise nouvelle, ce n'était pas une malédiction que les dieux jouaient aux hommes depuis la nuit des temps, tout en prenant un malin plaisir à leur faire croire que c'était une chose formidable.

— Qu'est ce que tu en penses ? demanda Pyrrhus timidement.

— J'en pense que tu comportes en dessous de tout ces derniers temps!

— Pas ça ! Ma nouvelle coiffure ! Qu'est ce que t'en penses ?

Agapios était si atterré que sa colère tomba d'un coup. Pyrrhus semblait avoir besoin d'être rassuré, alors il examina sérieusement les cheveux de son ami dont il fit le tour pour bien en voir toutes les facettes. Le coiffeur avait beaucoup travaillé, de ces mèches brunes et raides, il avait obtenu des vagues et des ondulations dorées qui encadraient délicatement le visage de Pyrrhus. Malheureusement, le visage de Pyrrhus lui, n'avait rien de délicat, un nez un peu épais, un menton un peu trop protubérant, des cicatrices ici ou là et de gros sourcils drus et noirs qui juraient atrocement avec le blond lumineux.

Pyrrhus le regardait les yeux brillants en attente de son verdict, tel un bachelier à l'oral qui nécessiterait un petit coup de pouce bienveillant de l'examinateur pour se lancer.

Agapios n'eut pas le courage d'être honnête et franc.

— C'est pas mal réussi !

— Oui, je trouve aussi, les vagues me donnent du volume.

— Et blond ?

— Je me suis dit que ça plairait à Galatée, tu vois Misty…

La femme revint.

— Et voilà, suivez-moi jeunes hommes, je vous emmène au garage pour l'état des lieux !

…..

La mercedes s'arrêta devant le trottoir où se tenait Milo, habillé en dandy méditerranéen en pantalon blanc, devant un hôtel du quartier chic Kifisia. Jouant son rôle, Agapios sortit lui ouvrir la portière arrière et lui donna du « Monsieur ». Puis il roulèrent quelques kilomètres et récupérèrent Kanon qui attendait près de la place Monastiraki.

— Tu n'as pas été repéré ? lui demanda Milo, lorsqu'il s'assit à ses côtés.

— Non, je n'ai rien vu.

Il était indispensable pour la bonne réussite de l'opération que les spectres d'Hadès ne se doutent de rien. Le Sanctuaire n'avait rien changé à ses habitudes et avait envoyé Marine et Dante comme tous les jours, faire leur ronde au nord du pays pour distraire l'ennemi loin de la ville.

Les deux gardes, le Scorpion et le Gémeau étaient venus séparément, habillés en civil pour n'éveiller aucun soupçon.

Enfin, tous étaient habillés en civil sauf Kanon qui gardait son éternelle tenue d'entrainement décrépie, même en plein centre-ville. Il n'avait absolument aucun sens du style et de la mode et Milo préjugeait fortement que c'était la dernière de ses préoccupations.

La mercedes emprunta le contournement ouest et se dirigea en direction de l'hôpital.

Lorsqu'il arrivèrent au lieu de rendez-vous, la nuit tombait.

A la lumière des phares, ils distinguèrent clairement un homme debout en train de se parler à lui-même à voix haute. Il semblait plus précisément, se disputer violemment avec lui-même.

— Ouais… Kanon était septique.


— C'est bien celui là ?

Aétios fut abruptement poussé sur la banquette arrière de la mercedes par un homme baraqué qui l'avait agrippé fermement par le col de sa blouse et l'avait soulevé du sol.

— Oui, oui c'est bien lui.

Un second homme l'attendait, assit sur le siège de droite et le regardait. Il lui tendit la main comme un commercial au début d'une réunion avec un client important, le sourire plein de dents et l'expression exagérément accueillante.

— Ravi de vous rencontrer Monsieur Antonopoulos !

— Il ne lui ressemble pas du tout ! dit le baraqué qui s'installa à sa gauche et referma la portière.

Aétios se retrouva coincé entre les deux. La voiture démarra en trombe. Très vite, elle quitta le quartier dans un zigzag audacieux et s'engagea sur l'autoroute. Aétios se retrouvait collé à son siège par l'accélération.

— C'est pas possible que ce soit lui ! reprit le premier homme.

— Mais si, moi je trouve qu'il a un air de famille. dit le second.

— Il n'a pas l'air fini, plutôt ! renchérit l'autre.

— Bouclez votre ceinture, Monsieur Antonopoulos, on ne voudrait pas qu'il vous arrive un accident.

— C'est quoi ce cirque ? s'énerva Aétios qui ne comprenait pas ce que baragouinaient ses deux voisins. Vous jouez au bon et au méchant flic ?

A peine avait-il prononcé ces mots que tout son corps se mit à vibrer. Une gigantesque secousse comme une vague déferlante lui vint des entrailles et lui traversa le corps de part en part. Une chaleur insoutenable émanait de chacune de ses cellules. D'abord, il eut le souffle coupé puis la douleur intense le sonna comme un coup de marteau sur le crâne. Il entendit les exclamations de surprise des hommes autour de lui et se sentit s'évanouir.

— Et merde ! Un écho ! C'est pas le moment !

Les cosmos de Milo et d'Aétios luisaient en synchronisation.

— Merde, merde, merde ! Bonjour la discrétion !

— Prends la prochaine sortie ! le Scorpion penché en avant, criait dans les oreilles de Pyrrhus.

Malheureusement, le garde n'en eut pas le temps. Il bifurquait dans une bretelle qui empruntait un pont autoroutier, quand un terrible bruit retentit dont la formidable propagation souleva le véhicule et le propulsa dans une tornade violente par dessus le parapet. Dans un capharnaüm infernal de tôle froissée, de cris de panique et de rafales de vent, les 1455 kilos de la mercedes s'envolèrent plus haut, plus haut et plus haut encore, en tourbillonnant, tels les graines légères d'un pissenlit soufflées et dispersées dans les champs par une brise printanière.

Puis tout à coup, tout s'arrêta, le vent cessa et la voiture piqua vers le sol, capot en avant.

Milo se saisit d'Aétios inconscient, ouvrit la portière et s'extirpa de l'habitacle. Une deuxième bourrasque fit de nouveau pivoter dans les airs la mercedes et propulsa dans le vide Kanon qui avait également ouvert sa portière. D'une pirouette improvisée, le Gémeau se posa de justesse sur le pont. Tous les sens aux aguets, il sentit les cosmos de ses deux compagnons qui pulsaient en contre-bas et deux cosmos noirs qui se dirigeaient à une vitesse hallucinante dans leur direction.

La voiture après ce rebond aérien, repiqua vers le sol. A l'intérieur, Agapios et Pyrrhus, affolés n'avaient rien compris à ce qui se passait, tout s'était déroulé trop vite. Épouvantés, ils assistaient impuissants à leur chute. Kanon voulut leur porter secours mais une ombre menaçante surgit devant lui et lui bloqua la route.

…..

Kanon observa son adversaire. C'était un spectre assurément, son surplis noir brillait d'un éclat sombre et inquiétant, absorbant plus la lumière qu'il ne la réfléchissait.

Il était, le chevalier devait le reconnaître, impressionnant avec son casque orné de cornes, ses épaulettes acérées de pointes et ses ailes gigantesques qui lui donnaient la silhouette d'un ange infernal venu du fond des ténèbres châtier les hommes pour leur nombreux péchés dans le monde matériel. Kanon, face à lui, se sentait tout nu. Il n'avait pas d'armure, lui ! Pourtant, il refusait d'avoir peur, rien n'était jamais joué d'avance dans un combat et il défendrait chèrement sa peau.

Le Gémeau tenta de nouveau de sauter du pont pour atteindre la mercedes mais son ennemi le bloqua et mésinterpréta son geste.

— Inutile d'essayer de fuir. C'est lâche et ça ne servirait à rien ! Mais qu'attendre d'autre d'un misérable chevalier d'Athéna ?

Sa voix était si dédaigneuse et pleine de mépris que Kanon le reconnu alors.

— Je pourrais te retourner le compliment, Rhadamanthe. As-tu oublié la leçon que je t'ai donné ?

Le juge des Enfers sursauta.

— Oh, tu as l'air surpris ? Je t'avais pourtant bien donné du fil à retordre dans les Enfers et tu avais pu constater la véritable puissance d'un chevalier d'or.

— Quelle fable me racontes-tu là ? Il me semble bien ne jamais t'avoir rencontré.

— Serais tu si imbu de toi même, que tu en oublies tes défaites ?

— Tu m'as l'air de ne pas avoir toute ta tête, chevalier.

Un grand fracas retentis en contre bas. La voiture venait sans doute de s'écraser.

Kanon commit l'erreur de détourner le regard pour constater les dégâts et évidemment la Wyverne en profita pour lancer une attaque. Rien de bien terrible pour commencer, juste une vague de cosmos qui projeta Kanon au sol.

Le Gémeau se releva tout de suite.

— Tu ne devrais pas me sous-estimer, spectre. Tu t'en es déjà mordu les doigts !

— Assez ! Tu me saoules avec tes élucubrations. Qu'ai-je à me préoccuper d'un vermisseau sans armure ! Je vais donc être plus expéditif ! Greatest caution !

Et Rhadamanthe lança sa puissante attaque.

Loin de tout cette agitation, au même moment, dans le temple du Grand Pope, Marcelina alluma la lumière et sortit l'aspirateur du placard du fond, soigneusement dissimulé dans les boiseries. Il y avait eu beaucoup de passage et de réunions toute la journée et le sol avait bien besoin d'être nettoyé. Marcelina avait hâte de rentrer à la maison et retrouver ses voisines de Rodorio avec qui habituellement elle jouait au rami toute la soirée, devant leur feuilleton préféré tout en sirotant quelques verres d'Ouzo. Mais elle préférait finir le ménage ce soir plutôt que de devoir revenir tôt le lendemain matin. Elle rajusta son tablier, enfila ses gants verts pales en plastique, déroula le fil électrique et se brancha sur le secteur. L'aspirateur dont le sac était encore peu rempli, ronronna joyeusement de tous ses 1800 Watt dans le grand hall dont le haut plafond vouté répercutait les sons comme dans une nef de cathédrale lors des chorales des premiers communiants un jour de Pâques. Marcelina s'activait tant et si bien dans ce boucan assourdissant qu'elle n'entendit, ni ne remarqua le lourd rideau de velours rouge se soulever. Un grand fracas de verre brisé la fit sursauter de surprise et lorsqu'elle se retourna, elle constata médusée qu'une des grandes portes fenêtres avait volé en éclats ! Des milliers de morceaux de verre jonchaient le sol ! Elle en aurait pour un temps fou, à tout balayer ! Rageuse, elle sortit chercher le balai, la pelle et un sac poubelle bien épais. Ce n'était pas ce soir là qu'elle allait enfin prendre sa revanche contre Célestina, la voisine du dessus !

L'onde noire de cosmos était si puissante que le pont sur lequel les deux adversaires se trouvaient, se souleva et s'arracha des gigantesques pilonnes de béton qui soutenaient l'ouvrage. Le pont tangua d'un côté et de l'autre et de bas en haut comme le roulis de la coque d'un navire perdu dans la tempête. Tout autour, c'était le chaos ! Les voitures se tamponnaient les unes aux autres, les conducteurs écrasaient les pédales de frein et perdaient le contrôle, les pneus crissaient, les véhicules s'emboutissaient. Un pilier en béton céda et le pont s'écroula à demi au niveau de l'entrée de la bretelle. L'éclairage se coupa et les câbles à haute tension volèrent dans tous les sens projetant des arcs électriques bleu et blanc. Les étincelles fusaient au milieu des civils qui criaient et pleuraient. Un deuxième pilier céda. Un grand nuage épais et gris de poussières de béton se souleva alors, bloquant toute visibilité. L'obscurité régna.

Soudain un éclat lumineux perça ce brouillard minéral. Puis deux éclats qui devinrent de plus en plus distincts.

Ces deux lumières dorées s'approchèrent alors lentement du juge des Enfers qui se tenait sur un pilonne encore vaillant. Lorsqu'elles furent à sa hauteur sur la partie du pont encore debout, Rhadamanthe constata qu'il s'agissait de deux chevaliers des Gémeaux en armure d'or. Deux Kanon identiques, le sourire aux lèvres, se tenaient devant lui et le fixaient de leurs quatre yeux.

— Eh oui ! Je suis totalement indemne. leurs bouches s'ouvraient en parfaite synchronisation.

— Que …

— Tu devrais pourtant savoir qu'une attaque ne marche pas deux fois contre un chevalier et crois moi, j'ai eu le temps d'analyser ta technique autrefois.

Un cosmos doré si puissant qu'il en était étouffant, envahi l'atmosphère. Les deux hommes en armures brillaient d'une aura surnaturelle et offraient un tableau remarquable de force et d'assurance. Ils continuaient d'avancer en parfaite symétrie, doucement, un pas après l'autre dont les clacs métalliques résonnaient pardessus le vacarme ambiant. Ces armures des Gémeaux étaient perturbantes par leurs multiplicités, ce casque à double visage renvoyait l'illusion que six personnes s'unissaient contre l'ennemi et renforçait le sentiment d'être cerné de toute part.

Les deux chevaliers s'arrêtèrent au bord du vide, face au spectre. Après un instant d'immobilité, ils soupirèrent ensemble d'un long souffle de contentement et leurs mains gantées d'or caressèrent d'un geste tendre et étonnamment délicat, les plaques du torse de leurs armures, comme un amant retrouvant la douceur de la peau de son aimée après une longue absence.

— Merci ma belle ! Je savais que je pouvais compter sur toi. chuchotèrent-ils.

Les volutes de fumée et de poussières se dispersèrent mues par une brise fantomatique, puis se reformèrent plus denses et plus opaques créant un système complexe de tunnels et de passages toujours changeants et mouvants.

Les deux chevaliers parlèrent alors à l'unisson depuis l'intérieur de ce méandre.

— En tant que chevalier d'Athéna, j'ai de nouvelles responsabilités, je me dois de protéger la population aux alentours. Je ne peux me permettre le risque que tu fasses encore des dégâts.

Les volutes enveloppèrent totalement Rhadamanthe, l'emprisonnant dans des nuées opaques.

— A quel jeu joues tu, misérable ? ragea-t-il

Deux voix lui répondirent en écho.

— Bienvenu spectre, dans le labyrinthe des Gémeaux !


Agapios avait longtemps cru que le jour de sa mort, il verrait ce qu'on appelle communément le film de sa vie, se déroulait devant ses yeux. Mais il n'en fut rien, tout ce qu'il vit fut le noir de la nuit et quelques éclairs de lumière de l'éclairage public et tout se qu'il ressentit fut la peur, le désespoir et son cœur qui remontait, remontait et remontait dans sa gorge. Tout allait définitivement trop vite, pas de temps pour les remords et les regrets, pas de temps pour contempler l'approche de la fin de sa vie et d'en récapituler une dernière fois les bons souvenirs avant de partir dans le néant. Pas le temps de philosopher sur le sens qu'il avait donné à son existence et à ce qu'il laisserait en héritage aux générations futures. La Mort implacable et impatiente, n'a jamais eu l'âme poète et a toujours fauché les gens sans se préoccuper de leurs sentiments métaphysiques. La voiture prit de la vitesse, le sol se rapprocha, il y eut un choc à l'arrière comme si la voiture rebondissait sur quelque chose et … PLAFF !

Par chance, la mercedes termina sa course folle dans une étendue d'eau.

….

Milo essayait d'analyser la situation.

En atterrissant avec Aétios dans les bras, il avait senti l'approche imminente de deux spectres et au même instant, il avait aperçu la mercedes tomber en chute libre. En un éclair, il avait inspecté les environs pour trouver un point de chute qui amortirait le crash, il avait alors aperçu la forme bleu et rectangulaire d'une piscine et avait lancé une pique de cosmos pour faire pivoter l'arrière de la voiture et la rediriger vers le bassin tout en diminuant la force de l'impact. Il avait entendu clairement le bruit du plongeon.

Tout en transportant toujours Aétios sur son épaule, il avait couru porter secours aux deux gardes. Il avait franchi l'enceinte d'un grand espace ouvert à l'écart de la sortie de la bretelle où un concessionnaire de piscines y présentait ses modèles au milieu de palmiers en pots, de bananiers, de transats et de salons de jardin. Quelques mannequins en plastiques simulaient des nageurs en maillots de bain en train de s'amuser où de se détendre au bord de l'eau. Certains bassins creusés dans le sol étaient remplis d'eau chlorée et des cuves turquoises vides étaient étrangement alignées à la verticale pour présenter un maximum de modèles différents aux clients potentiels.

Le Scorpion s'était arrêté net avant même d'atteindre la voiture accidentée. Les poils de ses bras et de sa nuque s'étaient dressés provoquant une chaire de poule comme ceux du dos d'un chat de gouttière agressif qui aurait senti le matou de la ferme voisine pointer le museau sur son territoire.

Le cosmos d'un premier spectre s'était immobilisé sur le pont d'autoroute mais le second cosmos venait de disparaître soudainement.

Milo figé, prit quelques secondes pour analyser le problème. Pas de mouvement autour de lui mais quelque chose clochait.

Soudain, il compris : un parfum dangereux et invisible se déployait dans l'atmosphère. Son corps, avant même son esprit, avait repéré le phénomène. Il tenta une petite inspiration pour mieux identifier la toxine : poison très violent.

Que faire ? Son cosmos pulsait toujours et ne pouvait se développer à son niveau habituel.

Le parfum se concentrait de plus en plus dans l'air. Aétios, simple civil n'y survivrait pas plus de quelques secondes.

Vite, Milo appela son armure qui se trouvait encore dans le coffre de la mercedes. Fidèle à son chevalier, elle vint recouvrir et protéger son corps en un éclair. Sans perdre un instant, Milo retira son casque et le plaça sur le crâne d'Aétios pour le lester puis le balança dans la piscine à l'abri des effluves mortelles. Le corps coula à pic.

Trois minutes à trois minutes trente, c'est le temps dont disposait maintenant le Scorpion pour vaincre son adversaire avant que le jeune homme ne se noie.

Le chevalier se plaça en position de défense et tendit son cosmos tronqué autour de lui.

Trois minutes

—Inutile de te cacher, je t'ai repéré ! Présente-toi, ce sera plus poli !

Milo semblait s'adresser à un petit mannequin en plastique représentant un enfant en short, un ballon de plage gonflable jaune et rouge dans les mains. Comme réponse, un nuage violet, opaque et sombre se diffusa, le visage du garçon en plastique commença à fondre. La bouche se tordit en un rictus grossier, les yeux commencèrent à pleurer du plastique rose et gluant puis se déformèrent en une soupe grise et nauséabonde, les cheveux blonds synthétiques roussirent et s'évaporèrent. Le ballon gonflable explosa. La figurine se ratatina sur elle-même dans un mouvement grotesque et repoussant, le short intact tomba sur les chevilles qui se déformèrent à leur tour dans une torsion saugrenue rappelant les guimauves de la fête foraine sans cesse étirées par une machine à roulement.

Puis un rire mesquin retentit.

C'était une provocation, un petit aperçu de ce qui attendait Milo si le nuage empoisonné l'atteignait.

Derrière la silhouette informe de plastique, un spectre apparu. Son surplis noir qui brillait d'une lueur surnaturelle au centre de la brume parfumée rappelait la forme fantastique et inquiétante d'une gargouille.

— He bien te voilà enfin ! C'est pas beau de se cacher derrière un enfant. Milo fanfaronnait pour ne pas montrer à l'ennemi que son temps était compté et que son cosmos fluctuait. Et à qui ai-je affaire ?

— Niobé, Spectre de Deep de l'étoile Terrestre de l'Obscurité. Hé hé hé !

Deux minutes

Agapios ouvrit les yeux, il avait dû perdre connaissance un instant. Sa poitrine le faisait atrocement souffrir et il avait le souffle coupé. Désorienté, il roula des yeux dans tous les sens pour tenter de comprendre ce qui se passait. Tout autour de lui était bleu et sombre. Il était toujours sur le siège passager de la mercedes. Ses oreilles étaient bouchées et des acouphènes et un sifflement aigu lui résonnaient dans les tympans. La voiture s'était écrasée dans le fond de la piscine et la ceinture de sécurité avait évité qu'il ne passe par le pare-brise au moment de l'impact, elle le soutenait horizontalement alors que le siège était à la verticale.

Pyrrhus à sa gauche se massait la poitrine là où la ceinture l'avait retenu. Il avait un gros bleu sur le front et une bosse qui enflait à vue d'œil pour s'être cogné sur le volant. Heureusement, avec son entrainement de garde il avait la tête dure.

— Hé Pyrrhus ! ça va ? Tu peux bouger ?

— Hmmm, hmm, je crois… sa voix était bien faible.

Agapios sentit une goutte sur sa joue, il leva les yeux et constata que de l'eau s'infiltrait par les fentes des vitres et des portières.

— Oh la ! Vite ! Vite !

Le jeune sergent défit sa ceinture et tomba sur le tableau de bord.

L'eau montait.

...

Aétios inerte, se tenait les bras en croix au fond du bassin.

...

— Tu es perdu chevalier ! Je vois que tu tentes de retenir ta respiration, mais mon poison doit déjà s'infiltrer dans tes veines par les pores de ta peau. Dans quelques instants tu perdras tes cinq sens un à un et je n'aurais plus qu'à te donner le coup de grâce. Héhé, héhé !

Le spectre, sûr de lui, frimait. Le poison se libérait ostensiblement de son corps et la brume violette envahit tout l'espace. L'un après l'autre, les mannequins de plastiques fondaient et se ratatinaient dans de cocasses danses macabres. Les palmiers et les bananiers dépérirent, flétrirent et s'évaporèrent en cendres grises, consumés comme des cigarettes.

Seule l'armure d'or du Scorpion résistait, belle et forte dans la tempête. Milo ne bougeait pas et canalisait son cosmos pour le stabiliser.

Une minute

L'eau montait de plus en plus vite. Elle arrivait déjà à la taille.

Agapios se redressa les pieds dans le creux sous la boite à gants et déboucla la ceinture de Pyrrhus. Son collègue à moitié dans les vapes s'écroula sur le volant.

— Hé ! Tiens le coup ! L'eau monte dans l'habitacle ! Il faut sortir au plus vite. L'eau fait pression sur les portes ! Il va falloir pousser très fort tous les deux en même temps chacun notre portière.

Pyrrhus hochait la tête mollement.

Ils attrapèrent tous les deux leurs poignées respectives.

— à mon signal, continua Agapios. On prend une grande inspiration et on ouvre. Ok ?!

— …Ok…

— A la une, à la deux, à la trois ! Ahhh !

Les deux hommes remplirent leurs poumons et poussèrent avec la force du désespoir. L'eau s'engouffra violemment.

...

Aétios n'avait toujours pas repris connaissance, malheureusement son corps eut le réflexe de prendre une inspiration. L'eau envahit sa gorge.

...

Le spectre riait toujours et se délectait de la vue du chevalier dont la vision, l'odorat et l'ouïe commençaient à se troubler. Son sens de l'équilibre était également atteint, et bien qu'immobile sa tête chancelait en tentant de rester droite.

— Impressionnant ! Tu tiens encore debout ! Je vais t'aider à t'écrouler !

Niobé fondit sur lui le poing en avant. Étonnamment vif et réactif, Milo le bloqua dans la paume de sa main.

— Manque de chance pour toi, spectre ! Je ne suis pas un chevalier ordinaire et je suis entrainé à résister au poison.

Milo qui avait utilisé la perte de ses sens pour concentrer son cosmos lança l'immobilisation du Scorpion.

Trente secondes

En dehors du véhicule malgré le chlore qui lui piquait les yeux, Agapios arrivait à distinguer son environnement, la voiture, le fond du bassin et la surface de l'eau. Ce n'était pas profond, en quelques battements de jambes, il sortit la tête hors de l'eau. Mal lui en prit, à peine avait–il prit une grande inspiration qu'il se mit à tousser, ses bras et ses jambes s'engourdirent. Sans comprendre qu'il venait d'inhaler le gaz toxique du spectre, il coula.

...

Les poumons d'Aétios se remplissaient d'eau ainsi que son estomac.

...

L'attaque à la vitesse de la lumière fut si rapide que Niobé ne put l'éviter. Ses membres et ses nerfs ne répondaient plus.

— Mais...je ne peux plus bouger…

— Habituellement, je répugnerais à utiliser ces deux techniques en même temps, cela me semblerait déloyal, mais j'ai un homme sous ma garde et je n'ai pas le temps de prendre des pincettes.

Le chevalier d'or leva le bras, l'ongle de son indexe s'étira en une griffe rouge acérée où se concentrait son énergie.

— Tu vas goûter toi aussi, au goût du poison ! Par l'aiguille écarlate !

Milo s'élança et dessina sur le corps de son ennemi les quatorze premières étoiles de la constellation du Scorpion.

Quinze secondes

Agapios atteignit le fond de la piscine, il reprit appuis sur le carrelage pour ressortir, il était épuisé, ses muscles répondaient à peine. Il aperçu une main pâle tendue vers lui. L'espoir revint comme un soleil dans son cœur, il l'agrippa et tira avec ses dernières forces pour se hisser.

Mais le destin souvent cruel, aime jouer des mauvais tours aux âmes désespérées. Avec horreur, le jeune garde constata que la main qu'il avait attrapée, céda sous son poids et se détacha du corps auquel elle appartenait. Plutôt que de le secourir, cette main salvatrice coula avec lui. Pauvre Agapios ! Il ne comprit rien à rien à ce qui lui arrivait. C'était la main d'un des mannequins en bikini qui prenait un bain de soleil sur sa peau en plastique sur les margelles de la piscine et qui laissait langoureusement son bras jouer délicatement avec le clapotis de l'eau.

...

Pyrrhus coincé dans la mercedes n'arrivait pas à ouvrir sa portière, l'eau avait totalement envahie l'habitacle. Il ne pouvait plus reprendre sa respiration. En pleine panique, il tenta de briser la vitre avec son coude, mais ne parvint qu'à se faire mal, en apnée, il n'avait pas assez de force. Il décida alors de se contorsionner par dessus la boite de vitesse prit son élan sur le fauteuil du passager, il plia ses genoux puis les tendit comme des ressorts vers la zone plus claire qu'il apercevait et espérait être la surface.

...

Niobé cloué au sol par la douleur, respirait difficilement, son sang formait une flaque rouge vif sur les margelles en calcaire blanc. Son surplis était en morceaux, quatorze marques de piqures l'avaient brisé. Ses nerfs étaient en feu et convulsaient furieusement. Quelle torture ! Il n'y résisterait pas longtemps.

Les volutes sombres cependant, s'évacuaient toujours de son corps, intoxiquant l'atmosphère.

— Tu peux encore t'en sortit vivant, spectre ! Te rendre et stopper la profusion de ton poison, empêcher la mort d'Aétios et d'innocents. Je peux te sauver ou te donner le coup de grâce, cela ne tient qu'à toi !

— Tu n'y penses pas, seule ma mort pourra dissoudre le Deep Flagrance. En temps que spectre, je n'ai pas à craindre la mort, je reviendrai tôt ou tard pour la prochaine guerre sainte et si je dois emmener le maximum d'ennemis avec moi avant de partir, j'aurais accompli ma mission.

— Soit !

Et Milo lança l'Antares.

Cinq secondes

Agapios se retrouva encore au fond du bassin. Il allait de nouveau se redresser pour pousser sur ses pieds lorsqu'il aperçu un éclat de lumière sur sa droite. La silhouette d'un homme se découpait, allongée de tout son long.

— Pyrrhus ! pensa le jeune sergent avec horreur.

Il tendit les bras pour attraper son ami sous les aisselles et poussa le sol avec toute l'énergie qui lui restait. Mais ce ne fut pas assez puissant, avant d'atteindre la surface, son élan se brisa et il se sentit de nouveau retomber vers le fond. L'angoisse, le saisit, il but la tasse et l'eau entra dans sa gorge et les poumons, ça le brulait, ça l'étouffait. Ses muscles étaient si engourdis et fatigués que même la panique ne parvint pas à lui donner l'énergie de se débattre une dernière fois. Il agrippa Pyrrhus comme une bouée de sauvetage. Au moment où il perdit tout espoir et qu'il suppliait dans son esprit Athéna et la vierge Marie de lui venir en aide, une main pâle apparut une nouvelle fois dans son champ de vision. Mais cette main, contrairement à la première, lui saisit la tignasse et tira d'un coup sec et violent, les deux hommes hors de l'eau puis les hissa sur les dalles blanches du bord du bassin.

...

Au même instant, Pyrrhus sortit la tête de l'eau.

La brume de poison s'était totalement évaporée.


Rhadamanthe, de l'Étoile Céleste Forte et Violente, courrait depuis ce qui lui paraissaient des heures, ou peut être des jours dans un dédale de brumes et de poussières. Tantôt l'obscurité disparaissait et le monde s'illuminait d'une clarté blanche et aveuglante tantôt l'obscurité revenait tout aussi brutalement. Il était difficile d'évaluer le temps et les distances. Toutes les voies se ressemblaient. Tous les chemins étaient identiques. Rien ne menait à rien.

Son ennemi, le chevalier des Gémeaux ou plutôt les deux chevaliers des Gémeaux, semblait toujours aussi loin et inatteignable. Rhadamanthe n'était pas dupe, un des chevaliers était une hallucination ! Mais lequel ? Il tentait de frapper au hasard, en pariant sur la chance pour toucher le bon mais les distances se dilataient et se contractaient dans cette grande illusion d'optique et ses coups ne portaient jamais. C'était comme si son adversaire le baladait dans une autre dimension où les lois de la physique n'obéissaient pas aux mêmes règles que sur Terre.

— Une autre dimension ! Mais bien sur !

Le juge embrasa son sombre cosmos qui propulsa une onde d'énergie violente tout autour de lui. Le décor où il était piégé se brisa et les volutes grises du labyrinthe se volatilisèrent. Le blanc et le noir disparurent. Il ne resta que le bleu sombre de la nuit et la lueur éthérée de la lune.

Le juge remarqua alors qu'il avait les pieds mouillés.

Il baissa les yeux et constata qu'il se tenait sur une plage couverte de rochers rouges et violets le long d'une falaise escarpée. La marée montait et recouvrait ses chevilles.

L'ennemi se tenait en hauteur sur un promontoire qui surplombait la plage et l'observait.

Et l'ennemi était seul ! L'illusion avait totalement disparu.

— Si tu penses qu'un petit tour comme celui-ci peut vaincre un juge des enfers, tu es bien naïf, chevalier !

—C'est toi le naïf, tu te trouves exactement où je le souhaitais.

Rhadamanthe surpris, observa mieux les environs et comprit. Ils se situaient à la frontière du Sanctuaire d'Athéna. Il pouvait apercevoir le sommet du Mont étoilé dépasser de la falaise.

— Et oui ! ricana le Gémeaux. Bienvenue au Sanctuaire ! Ne sens-tu pas la cosmo-énergie de la déesse irradier jusqu'à nous ?

— Pourquoi m'as-tu traîné jusqu'ici ?

Kanon descendit le rejoindre sur le sable. Il continua d'une voix calme.

— Vois-tu, j'ai remarqué quelques petites choses tout à l'heure sur le pont.

— Quoi donc ? Le ton du juge restait fier et méprisant.

— Contrairement à notre dernier combat…

— Tu continues encore avec cette allégation! le coupa le spectre.

— Oui, oui, ta perte de souvenirs fait aussi partie de ces petites choses... Mais revenons à ce que je voulais t'expliquer. J'ai remarqué que ton cosmos contrairement à notre combat dans les Enfers, était bien faible !

— Comment ! ?

— Si, si et j'en ai déduit que les spectres comme les chevaliers souffrent en ce moment d'instabilité dans leurs pouvoirs. Et qu'à l'inverse des chevaliers d'Athéna qui ressentent leurs cosmo-énergie se stabiliser à l'approche du Sanctuaire, les spectres d'Hadès devaient se retrouver en plus grande difficulté.

— Et tu as pensé qu'en m'amenant ici tu aurais des chances de me battre ?

Le juge se déplaça en position de combat, les jambes pliées bien ancrées dans le sol.

— Un avorton avec un avantage ou non reste un avorton ! Greeding roar !

Rhadamanthe accumula son cosmos dans ses mains et lâcha la Wiverne déferlante sur le Gémeau. L'énergie gigantesque de ce dragon magique crépitait et tourbillonnait dévastant la plage, broyant les rochers, rasant la falaise dans un gigantesque typhon de colère.

Tout volait, le sable, l'eau, les débris de roches et de coquillages. Quand la vague cessa, le paysage était devenu méconnaissable. Mais le chevalier d'or n'avait pas bougé d'un centimètre.

— Tu n'as toujours pas compris qu'une attaque ne fonctionne pas deux fois. Tu n'as pas de chance, juge ! Je connais très bien tes techniques mais tu as oublié les miennes. Et cette fois-ci je n'ai aucune intention de recourir au suicide pour me débarrasser de toi.

— Il faudrait encore que tu parviennes à quelque chose !

— Oh mais j'ai l'avantage d'un cosmos en pleine forme et puis j'ai un frère à retrouver !

Sur le visage de Kanon, un sourire tendre se forma et les mots qui suivirent furent d'autant plus terribles.

— J'ai un but à présent et un avenir noble qui m'attend au sein de la chevalerie. Alors tu comprendras que je n'aurai aucune pitié ! Je te le redit : je n'ai plus le besoin, ni l'envie de me sacrifier pour devoir te vaincre. Je vais rester en vie et je vais t'anéantir ! Par l'explosion galactique !

L'enfer se déchaina ! Le peu de débris qui restaient sur cette plage, se désintégrèrent en poussières. Tous les atomes furent secoués, compressés, broyés dans une fusion nucléaire !

Quand le vacarme cessa, il n'y avait plus du tout de roche ou de falaise, tout avait disparu. Ou plutôt, tout était devenu sable, un sable fin et rouge.

L'onde de choc avait repoussé les vagues au loin qui revinrent dans un reflux rapide et houleux recouvrant les dernière traces du combat, effaçant le souvenir de ce qu'avait été ce lieu et le drame qui s'y était joué.

L'affrontement terminé, l'armure d'or des Gémeaux se détacha de son porteur et s'envola dans les cieux comme elle était venue.

Kanon était toujours debout, inébranlable.

Devant lui, sur le sol, était étendu le corps de Rhadamanthe, le surplis en miette que l'écume recouvrait de sa mousse blanche. La vie l'avait quittée avant qu'il n'ait eu le temps de riposter.

Le Gémeau s'approcha et souleva le casque du juge pour bien observer son visage.

— Je m'en doutais... murmura-il.


Agapios toussait et toussait pour évacuer l'eau de ses poumons, il était à peine capable de se rouler sur le côté pour cracher. Toute sa trachée brulait. Ses muscles étaient toujours engourdis.

Quand enfin, il reprit son souffle, il constata que Pyrrhus se tenait de l'autre côté du bassin et que l'homme qu'il avait secouru n'était autre que le type étrange qu'ils avaient été chercher à l'hôpital psychiatrique. Le chevalier du Scorpion était en train de lui administrer du bouche à bouche et embrasait doucement son cosmos pour relancer le cœur.

— Allez Saga ! Allez ! soupirait il entre chaque inspiration. Si près du but ! Ce serait trop bête !

Mais le jeune homme ne reprenait pas connaissance, Pyrrhus se pencha et lui saisit le poignet.

— Le pouls est de plus en plus faible.

Milo n'arrêta pas son action. Il continua encore et encore à lui insuffler de l'air dans les bronches en lui pinçant le nez.

— Tu vas devoir trouver un téléphone et appeler une ambulance ! ordonna-t-il à Pyrrhus.

Le garde courut vers le bureau d'accueil du concessionnaire de piscines. Il fracassa la vitre de la porte d'entrée en balançant un pied de parasol. Une alarme retentit. En passant la main par dessus les éclats de verre, il accéda à la clé, la tourna puis abaissa la poignée. Il entra en trombe, inspecta les lieux. Un secrétariat classique avec des bureaux pour accueillir les clients et pour régler la paperasserie. Un grand miroir fumé recouvrait le mur du fond et Pyrrhus ne put s'empêcher d'y jeter un coup d'œil pour constater l'ampleur des dégâts de sa baignade sur sa coiffure. Adieu les belles boucles blondes ! Adieu la mise en plis ! Ses mèches pendaient toutes droites le long de son visage et le blond semblait piteux. C'était fichu pour son rendez-vous avec Galatée ! Sans parler de sa bosse sur le front.

Bien entendu, vu la situation, il ne prit pas le temps de s'appesantir sur son petit malheur et derrière le comptoir, il trouva un téléphone. Il décrocha le combiné avec des doigts fébriles et composa le numéro des urgences. Mais il n'obtint jamais la communication. Il recomposa plusieurs fois le numéro mais le standard sonnait toujours occupé. Entre chaque essai, le temps écoulé, lui semblait durer une éternité.

Comme il entendit au loin des hélicoptères, des sirènes de polices, de pompier et d'ambulance, il comprit qu'il n'obtiendrait jamais personne, dehors par la fenêtre il aperçu le pont d'autoroute détruit et le chaos qui en suivait.

Au moment où il retourna vers les autres leur annoncer la mauvaise nouvelle, un flash doré déchira le ciel et l'armure d'or des Gémeaux apparut au milieu de la nuit telle le deus ex machina d'une pièce antique.

Brillante et mue par sa volonté propre, sans attendre, elle fondit sur Aétios comme un rapace sur sa proie. Il y eut un éclair et le cosmos d'Aétios commença à briller doucement, puis de plus en plus fort.

Au milieu de ce paradis artificiel perdu, au milieu des hommes de plastique fondu et des plantes calcinées, au milieu des odeurs de chlore et de sang, au milieu des blessés et des morts, le temps se figea en un instant de grâce. Le cosmos s'éleva vers les étoiles et un miracle se produisit.

La peau blafarde du noyé se fissura comme une céramique brisée et tomba en morceaux sur le sol révélant le beau visage inoubliable de l'ancien usurpateur du Grand Pope.

Puis tout cessa. Aucun des témoins de la scène n'osaient rompre le calme et le silence. Ils attendaient, le cœur rempli d'espoir et de foi.

Si le Titien, génie de la couleur du seizième siècle, était encore de ce monde et était passé ce soir là chez ce concessionnaire de piscine, il n'aurait pas manqué de s'inspirer de cette étrange scène surréaliste où le mortel frôlait le divin et aurait réalisé un grand chef-d'œuvre de peinture représentant la vierge Marie, sainte Anne et Marie-Madeleine éplorées mais confiantes, à genoux devant Jésus tombé de la croix, le ciel fendu de gloires lumineuses qui perçaient les nuages obscures.

Enfin, Saga ouvrit les yeux.

Au même instant, Agapios sentit ses sens s'affaiblir et sombra dans l'inconscience.