Un goéland volait majestueusement.
Les paysages brulés par la canicule défilaient sous ses yeux. Des champs desséchés, la terre craquelée, les plantes roussies et ratatinées, seuls le sable, les rochers et les vagues resplendissaient de leur beauté habituelle.
Libre et sauvage, il jouait avec les courants et reprenait de la hauteur lorsqu'il traversait un passage d'air chaud, il s'élevait alors sans effort toujours plus haut dans le bleu pur du ciel. Quelle grâce, quelle liberté !
La chaleur écrasait tous les malheureux animaux à quatre pattes obligés de se réfugier à l'ombre. Mais le goéland profitait de la fraicheur de l'altitude et surplombait seul et royal la myriade de petites iles de la mer Egée.
Soudain alors qu'il planait, un fumet alléchant et irrésistible lui parvint. D'un battement d'aile, il se dirigea vers la source. Il survola une plage de galets puis une petite maison blanche un peu vétuste adossée à la falaise. Une maison typique des îles grecques, murs à la chaux blancs, et volets bleus. L'oiseau se posa sans bruit sur le toit d'une remise d'où il pouvait observer toute la petite terrasse cintrée d'un petit muret. Un homme faisait griller des sardines sur un petit barbecue aménagé à la va-vite avec quatre briques et une grille.
Qu'elles sentaient bon ! La faim se réveilla dans son ventre. Il suffirait à l'oiseau que l'homme ait un instant d'inattention et en un éclair il pourrait s'élancer, attraper un poisson et remonter haut dans le ciel, hors d'atteinte des foudres du cuisiner.
Le goéland allait se lancer, quand du haut de son perchoir, il remarqua quelque chose caché derrière un pot de cactus sur le muret à deux mètres des sardines. Un chat. Un matou de gouttière roux et blanc comme on en voit tant errer sur les toits des maisons et qui font le bonheur des photographes pour vendre des cartes postales aux touristes. Il était un peu décrépi, de ses yeux et de son museau coulait un mucus jaunâtre. Les oreilles dressées en avant, les pattes repliées comme des ressorts, l'arrière-train qui remuait frénétiquement, il attendait le bon moment pour bondir. Mais le chat remarqua un bruit, un halètement de l'autre côté du barbecue, derrière le muret.
Un chien se tenait à l'affut, le museau dépassant, dont on voyait frémir les narines pour mieux humer l'odeur des poissons grillés. C'était un bâtard d'allure indescriptible, mélange de nombreuses races, l'oreille fendue et l'œil humide, comme ces nombreux chiens qui dorment étendus de tout leur long dans les rues, accablés par la chaleur de l'après-midi. Il posa ses deux pattes avant sur le mur prêt à l'enjamber d'un bond. Il leva les yeux et remarqua le goéland. Le goéland tourna vivement la tête et remarqua le chien ce qui attira l'attention du chat qui sursauta ce qui fit tourner la tête du chien vers le chat qui aperçut l'oiseau. Tous les trois se regardaient alternativement comme des spectateurs à la finale de Roland Garros qui tournent le cou de gauche à droite pour mieux suivre le parcours de la balle. Le statu quo dura un bon moment, aucun n'osait bouger. Ils calculaient dans leurs petites cervelles, leurs trajectoires pour atteindre les sardines avant la concurrence. Le goéland déployait ses ailes, le chat ratatinait sa colonne vertébrale, le chien prit de l'élan.
L'homme se détourna de la grille du barbecue, une pique à la main pour attraper une assiette qui se trouvait sur la table derrière lui.
Ce fut l'hallali !
Dans un bruit d'ailes, de grognements et de feulements, les trois chasseurs fondirent sur leurs proies simultanément.
La grille vola, les braises et les cendres se rependirent sur toute la terrasse, quant aux sardines, elles exécutèrent brillamment un joli petit salto dans les airs avant de retomber dans la poussière et la saleté. Sans attendre, le chat se jeta sur la première répandant encore plus les cendres dans tous les sens et disparut d'un bond derrière les rocailles de la falaise. Au même instant, le goéland ramassa prestement la seconde sardine dans son bec et partit se réfugier sur le toit de la maison, le chien englouti la troisième d'une seule bouchée puis s'enfuit par où il était venu et se cacha derrière le muret en prenant soin d'éparpiller les briques chaudes sur son passage.
L'homme ne comprenant rien à la situation, se retourna vivement et constata les dégâts.
— Ahhhhhh ! Les sales bêtes !
Le déjeuner de Kanon venait littéralement de s'envoler. Il ne restait qu'une malheureuse sardine, couverte de cendres et de poils. Dépité, il la ramassa tout de même et la posa dans son assiette.
Un rire clair et cristallin retentit. Kanon leva la tête. Saori se tenait sur le sentier qui menait à sa maisonnette. Elle avait assisté à toute la scène. Dans son habituelle robe blanche, elle posait délicatement un pas après l'autre en le regardant, un sourire bienveillant aux lèvres. Quand elle arriva à sa hauteur, Kanon mit immédiatement un genou à terre.
— Relève toi chevalier, il ne s'agit pas d'une visite protocolaire. Je peux ?
Elle désignait du doigt le tabouret en face du sien.
— Oui oui, bien sur. Il bafouillait.
Kanon, cet homme si fort, vainqueur du juge des enfers, ce chevalier aux pouvoirs incommensurables se trouvait tout intimidé devant cette jeune femme. Mal à l'aise dans son rôle d'hôte, il lui proposa un verre d'eau.
Soudain, il se sentait sale et rustre. Ses vêtements étaient usés et tachés, il puait la sueur. Sa table était rongée par la rouille, la peinture blanche était devenue orange par endroit et s'écaillait, elle avait bien besoin d'une cale sur les dalles irrégulières de la terrasse. Les tabourets dépareillés auraient mérité un petit coup de rabot pour enlever les échardes et les assises un petit rempaillage. Sa vaisselle était fendue et le plastique de ses verres avait jauni. Kanon réalisa alors qu'il ne connaissait le monde que dans un climat de survie, de concurrence et de brutes.
Devant cette jeune femme, il était face à une facette de l'humanité dont il n'avait jamais eu réellement accès, dont il ne s'était jamais vraiment intéressé et qu'il avait toujours considéré trop rapidement de futilité : la féminité, la grâce, l'élégance, les bonnes manières, le confort de vie agrémenté par les petits détails qui rendent une vie plus riche. C'était des frivolités certes mais surtout de la délicatesse et de la personnalité.
A part de l'eau, le gémeau n'avait pas même un jus de fruit ou un sirop à proposer. Sur sa table il n'avait que du pain un peu rassis, un concombre et quelques olives. Un régime frugal et crétois qui lui convenait bien n'étant ni gourmand, ni gourmet.
Mais Saori, avait été élevée dans la soie, chez un multi millionnaire. Que devait-elle penser de son accueil ?
Kanon perdait toute confiance en lui. Il savait se battre, il savait élaborer des plans militaires. Il ne manquait pas de subtilité et connaissait l'âme humaine et la diplomatie. Mais à cet instant, il se sentait comme un soldat désarmé qu'on envoie au front.
Saori eut la politesse de boire son verre. Elle le posa ensuite devant elle sur la table et regarda Kanon dans les yeux.
— Je suis venue, chevalier, te faire part de ma décision. J'ai jugé préférable de t'en parler en premier en privé, avant de faire une annonce officielle.
Le chat roux et blanc revint, il sauta sur le petit muret près du cactus en se léchant les babines. Il commença à faire sa toilette en nettoyant consciencieusement sa patte avant et en la passant derrière l'oreille une bonne dizaine de fois. Puis il s'occupa de l'autre patte et de l'autre oreille.
— J'ai décidé qu'officiellement, il y aurait deux chevaliers des Gémeaux.
Elle leva la main pour signifier à son interlocuteur de ne pas l'interrompre.
— Tu me diras qu'il en a toujours été ainsi, avec un chevalier reconnu de tous et dans la lumière et de son remplaçant dans l'ombre. Mais je ne veux plus de cette situation qui ne peut qu'engendrer conflit et rancœur.
La posture de Saori droite et confiante effaçait la jeunesse de son visage dont les traits ne reflétaient alors que l'autorité de sa charge.
Le goéland revint sans bruit se poser sur le toit de la petite remise et contempla avec calme les deux personnes attablées.
— Je voudrais, puisque Saga et revenu parmi nous, clarifier devant tous la situation : il y a deux chevaliers des gémeaux qui se partagent à égalité la fonction de chevalier d'or. Il n'y aura toujours qu'une seule armure des gémeaux mais les deux chevaliers seront toujours inséparables jusqu'au décès de l'un d'eux. Lorsque je convoquerai dans le futur le chevalier des Gémeaux, les deux se présenteront devant moi et effectueront ensemble leur mission. Qu'en penses-tu chevalier ?
Kanon ému, prit quelques instants avant de répondre.
— Athéna, je suis honoré et loin de moi l'idée de critiquer votre décision mais…
— Mais ?
— Suis-je vraiment l'homme qu'il faut pour cette situation ? Est-ce-que je le mérite ? J'ai beaucoup à me pardonner. La liste de mes méfaits est longue comme le bras…
Kanon s'interrompit et détourna son regard de sa déesse. La prise de conscience de ses actes passés était une vraie épreuve d'endurance qui le hantait bien trop souvent.
Le chien choisit ce moment pour revenir sur la terrasse, il s'allongea sous la table entre les pieds de Kanon et de Saori et haleta bruyamment pour récupérer un maximum de fraicheur.
— Je suis bien consciente chevalier, de tes péchés. Tes malversations ne sont pas facilement pardonnables. Tu as causé de nombreuses morts inutiles aussi bien parmi les marinas que parmi les civils. Et la manipulation de la réincarnation d'un dieu est un crime de lèse majesté.
Kanon gardait la tête basse.
— Cependant, ton frère peut se targuer des mêmes crimes. Il est également responsable de nombreux morts parmi la chevalerie et d'une trahison envers Athéna. Je n'en vois pas un de vous deux qui soit moins fautif que l'autre.
Saori tendit le bras par dessus la table et souleva gentiment le menton de Kanon.
— Chevalier, je vous crois sincères toi et ton frère dans votre volonté de vous réhabiliter. Je vous donne alors votre chance non pas seulement d'expier vos péchés comme dans la bataille contre Hadès mais de réintégrer également les rangs de la chevalerie et d'y mener une vie classique comme n'importe lequel de mes chevaliers.
— Merci.
— Attends la suite avant de me remercier. Seulement, j'exige de vous deux une attitude exemplaire. Vous avez causé beaucoup de souffrance aux habitants du Sanctuaire et aucune incartade de votre part ne sera acceptable aussi bien avec tous les chevaliers, gardes et serviteurs qu'entre vous deux. Ma décision de vous garder tous les deux, inclut qu'il faudra vous entendre quoi qu'il arrive et prendre le rôle de gardien des Gémeaux comme prépondérant à toute rivalité personnelle. Un écart et vous quittez le Sanctuaire.
— Cela me paraît juste.
— Bien ! En plus de votre rôle de gardien de la troisième maison du Zodiaque, vous aurez la mission de former des apprentis quand le moment viendra. Nous aurons un jour besoin de nouveaux chevaliers d'argent et de successeurs pour l'armure des Gémeaux. Et cela aussi, vous le ferez à deux. J'espère que tu te rends bien compte que je vous contrains à rester toujours ensemble. L'un gardant un oeil sur l'autre. Ce ne sera pas toujours facile à gérer. Cela te paraît-il envisageable ?
— Oui. Je comprends que c'est le prix à payer.
— Vois-le ainsi si tu veux. Mais cela n'a jamais été de toute façon un cadeau de faire partie de ma chevalerie. Qu'on soit chevalier d'or ou de bronze, Athéna demande toujours une vie de sacrifice.
Kanon eut un petit sourire.
— Mais c'est un sacrifice que je choisis et cela change tout.
Saori répondit à son sourire.
Le silence se fit, pour laisser le temps de graver cette discussion dans leurs mémoires. Face à la mer, la maisonnette isolée à l'orée du territoire du Sanctuaire était un lieu propice à la réflexion et la méditation. Le vent iodé et l'ombre de la pergola avec sa vigne enchevêtrée offraient un refuge pour se reposer de la canicule infernale qui accablait le pays depuis un mois. Saori se détendit et posa les coudes sur la table. Elle relança la conversation sur un ton plus amical.
— Maintenant que nous avons éclairci ce point, je tenais à te féliciter pour la récupération de Saga. Penses-tu que vous êtes tombés sur une embuscade ou que l'attaque des spectres était une coïncidence ?
—Je ne sais pas exactement. J'aurais tendance à croire qu'ils nous guettaient. Les spectres tournent beaucoup autour du Sanctuaire en ce moment. Je pense que lorsque l'écho entre Milo et Saga s'est déclenché, ils nous ont repérés et sont passés à l'action.
Kanon était à l'aise lorsqu'il s'agissait de stratégie et retrouvait sa superbe et son regard malicieux.
— Ils nous surveillent.
— Oui, et ils guettent la moindre occasion.
— L'occasion de quoi ? Dans quel but ? Saori frustrée, soupira.
— L'avenir nous le dira bientôt je pense. Ils ne s'arrêteront pas là. La mort d'un juge va attiser leur colère.
Ils restèrent quelques instants silencieux, chacun dans leurs pensées. Le chien haletait toujours sous la table, le chat ronronnait sur le muret et le goéland lissait ses plumes sur la remise.
— Athéna ?
—Oui ?
— Comment ressuscite un spectre ?
— Pardon ?
— Pendant mon combat comme Rhadamanthe, j'ai remarqué quelques détails étranges. Il ne se souvenait pas de moi ni de notre combat. Pourtant c'était il y a quatre ans seulement. Et son visage …
— Son visage ?
— Lorsque je lui ai retiré son casque, j'ai constaté que ce n'était pas le même homme. La forme de la mâchoire, les pommettes, les yeux, rien à voir ! Non ce n'était pas le même homme ! Pourtant c'était bien son cosmos, la même signature qu'autrefois.
Le chat, les deux pattes avant loin devant lui, les doigts écartés, s'étira et cambra son dos.
— Alors, je me suis demandé si ce n'était pas normal pour un spectre.
— Comment cela ?
— Si à l'instar de nos chevaliers perdus, les spectres ne ressuscitaient pas à chaque fois dans des enveloppes charnelles différentes. Une nouvelle naissance au milieu de nouvelles familles humaines et non des morts-vivants éternellement ressuscités dans le même corps.
— Je n'ai absolument aucune idée de comment Hadès ramène les défunts à la vie. Cependant, il est le maître des âmes des morts mais pas des corps.
— Non, il n'est pas le maître des corps. Un corps se décompose, en deux cents ans il ne reste pas grand chose, quelques os. Et encore ! Seulement si il a été enterré proprement, sinon les charognards s'en occupent et les broient en petits morceaux. Et pourtant nous nous battons contre des ennemis de chair et de sang et non des squelettes.
— Hadès a besoin de corps de vivants pour ses spectres.
— Oui et c'est notre plus grand atout !
— Comment cela ?
— La guerre entre Hadès et Athéna dure depuis des milliers d'années, si les spectres revenaient à la vie toujours dans le même corps, nous n'aurions pas fait long feu. Ils se seraient souvenus de nos techniques de combat, de notre organisation martiale et auraient trouvés nos faiblesses rapidement. En deux ou trois guerres, le temps de trouver la parade et c'était plié ! Mais non, à chaque fois, tout recommence. Tout repart de zéro.
Le chien à leurs pieds bailla à s'en décrocher la mâchoire dévoilant tous ses crocs et ses gencives roses.
— Le Juge que j'ai affronté, n'a pas eu de chance. Je connaissais déjà ses attaques et lui ne se souvenait pas des miennes. J'en déduis que tous les deux cents ans lorsque les spectres reviennent à la vie, leurs corps changent ainsi que leurs souvenirs, il ne reste de leurs dernières incarnations que leurs essences, leurs âmes mais pas leurs expériences.
— Comme nos chevaliers perdus, qui se sont retrouvés dans un corps différent mais dont les aspirations profondes et la personnalité sont restées intactes.
— Exactement !
Leurs voix s'élevaient d'excitation, emballés par la sensation de comprendre enfin. Ils s'entrainaient mutuellement dans leur raisonnement.
— Nous avons pour une fois, un atout de taille ! continua Kanon. Contrairement aux siècles précédents où les guerres ne laissaient qu'une poignée de survivants qui n'avaient que la possibilité de former des apprentis de génération en génération pour prendre la relève deux cents plus tard et qui ne pourraient plus jamais utiliser leurs expériences personnelles contre les spectres, nous avons aujourd'hui à disposition une armée de chevaliers d'Athéna connaissant les techniques de l'ennemi contre une armée de spectres amnésiques et inexpérimentés.
— Tu suggères que ce serait le moment d'attaquer.
— Il serait bête de rater notre chance, une telle occasion ne se reproduira pas ! Nous pourrions totalement anéantir l'ennemi. Il suffirait pour cela qu'au lieu de se défendre comme nous l'avons toujours fait, nous prenions pour une fois l'initiative d'attaquer.
— Mais loin du Sanctuaire le cosmos des chevaliers est faible et instable.
— C'est juste, c'est pour cela qu'il faudrait les attirer tous ici. Cela doit pouvoir se faire, j'ai déjà quelques idées.
Saori ferma les yeux et prit le temps d'ordonner ses pensées. Quand elle reprit la parole sa voix était claire et assurée.
— Ce que tu proposes est tentant, chevalier. Exterminer son ennemi semble toujours la solution aux problèmes. Mais c'est un leurre, une facilité d'esprit. Ce n'est pas le rôle d'Athéna d'attaquer Hadès. Athéna protège les hommes, la défense est justement sa mission. Il y a eu bien assez de morts ces derniers temps, tu ne trouves pas ?
— Si, mais si cela pouvait nous permettre d'éviter des morts futurs, je n'hésiterai pas.
— Ce n'est de toute façon qu'un sursis, les spectres ressusciteront dans deux cents ans quoi qu'il advienne. Nous devons plutôt nous concentrer sur ce phénomène d'écho du cosmos et ses conséquences, pour répliquer pleinement en cas d'affrontement.
— Et trouver les trois derniers chevaliers disparus.
— Oui et avant les spectres qui semblent vouloir les récupérer.
Saori se leva, il était temps de rentrer au temple d'Athéna. Ses serviteurs devaient commencer à s'inquiéter. Kanon se leva précipitamment pour la raccompagner. Ils avaient à peine franchit le muret de la terrasse qu'un grand fracas dans leur dos les fit se retourner. Le chat, le chien et le goéland venaient de se jeter sur la table pour récupérer la dernière sardine. La table vieille et usée, ne résista pas et bascula, renversant la vaisselle, le pain, le concombre et les olives. L'oiseau fut le plus réactif, il attrapa le poisson dans son bec et prit son envol avant que ses concurrents ne le lui arrachent. Il monta haut, très haut dans le ciel sans nuage. Il disparut doucement dans le bleu jusqu'à n'être plus qu'une minuscule silhouette en forme de « v » comme les enfants aiment styliser les mouettes sur leurs dessins aux crayons de couleurs.
Vénus avait mal au ventre.
Elle était dans la minuscule salle de bain. Elle avait juste la place de se tenir debout entre la bassine qui servait de lavabo et les toilettes sèches.
Ce n'était pas le lieu le plus confortable du monde, entre l'odeur de sciure et d'urine et le manque de lumière mais c'était son seul refuge lorsqu'elle ne supportait plus la présence de son kidnappeur.
Elle se regarda dans la petite glace pendue à un clou. Ses traits étaient tirés et des cernes apparaissaient sur son si beau visage. Ces derniers jours avaient été très éprouvants, cela n'avait rien de surprenant que ça s'inscrive sur son visage. Ses joues s'étaient creusées, elle avait perdu du poids.
Elle prit le temps d'inspirer longuement. Depuis qu'elle était coincée ici, elle tentait par tous les moyens de se maitriser, elle avortait chaque crise d'angoisse qui menaçait de se déclencher. Elle devait tenir ! Elle ne savait pas combien de temps, mais elle devait tenir.
Un jour ou l'autre, la police finirait bien par la trouver. Son impresario avait dû prévenir les autorités et lançait des recherches.
Son mal de ventre empira, ses intestins se tordaient.
Six jours qu'elle était coincée ici à ne manger que des haricots en sauce. C'était la seule chose comestible dans la cabane. Tout un stock de boites de haricots rouges façon chili con carné mais sans viande. Et l'autre qui refusait qu'elle fasse du feu pour réchauffer une conserve ! Car « les spectres pourraient les repérer » comme il disait. Ils mangeaient donc depuis six jours des haricots froids, matin, midi et soir. Rien de surprenant que son ventre la torturait. Les haricots lui donnaient des gaz et elle sentait ses boyaux se tortiller et émettre des bruits de bouteille d'eau secouée dans un sac à dos. Elle rêvait d'un bon steak avec des carottes et des légumes verts. Enfin quoi que se soit qui la change de son régime de haricots et qui lui donne des fibres. Lui, le "médium" n'avait pas l'air d'en souffrir.
De toute façon, il ne réagissait pas comme un humain normal. Depuis six jours, elle ne l'avait jamais vu dormir. Il ne quittait quasiment jamais son poste à la fenêtre d'où il guettait les spectres. De temps en temps, il semblait se concentrer, ses yeux suivaient quelque chose qui se déplaceraient au loin, comme si les murs de la cabane devenaient transparents et qu'il pouvait voir à travers.
Les spectres ! Les fameux spectres qui l'obsédaient !
Les trois premiers jours, Aiolia n'avait cessé de parler de ces spectres et de choses totalement incongrues à chaque fois qu'elle lui avait demandé des explications ou qu'elle avait essayé de deviner ses intentions. Il avait eu l'air vraiment sincère. Il y croyait à son délire.
Vénus retira sa robe et la plaça dans la bassine. Elle était sale, tâchée, déchirée et puait le bouc mais c'était l'unique vêtement à sa disposition. Elle attacha le plaid du canapé à son cou comme un paréo improvisé. Cela suffirait le temps que sa robe sèche.
Vénus avait besoin de retrouver l'image d'elle même. Elle avait besoin de s'occuper d'elle puisqu'elle ne savait pas combien de temps cette situation allait durer. Elle ne devait pas perdre l'estime d'elle-même et cela commençait par son apparence.
— La force et l'endurance commence par l'auto-persuasion. Si je m'occupe de moi, je tiendrai.
Elle versa de l'eau avec le tuyau d'arrosage qui reliait la petite citerne d'eau de pluie sur le toit, prit le savon et commença à frotter.
Les trois premier jours, les choses n'allaient pas si mal. Il la rendait dingue et l'empêcher de sortir à chacune de ses tentatives mais il n'avait jamais été violent ou méchant. Il tentait de la raisonner et de l'emmener dans sa psychose poliment, jamais un mot plus haut que l'autre. Il lui préparait à manger, (enfin il ouvrait une conserve), soignait sa blessure avec les moyens du bord, lui laissait le lit pour dormir. Elle avait vite compris qu'il gagnait toujours à chaque fois qu'elle tentait une rébellion. Impossible d'ouvrir la porte ou la fenêtre, impossible d'écarter les rideaux, impossible d'allumer un feu. Il était plus fort qu'elle et il lui suffisait de la saisir par les bras fermement et de la forcer à s'asseoir, sans plus de violence.
Au début, elle l'insultait, il eut droit à de beaux chapelets de noms d'oiseaux. Elle avait tout tenté pour lui faire perdre son calme. Des insultes sur sa santé mentale, sur son intelligence, sur son physique, sur sa virilité…. Rien n'y fit. Il restait toujours calme et imperturbable. Avec un ton doux et apaisant, il lui répétait qu'elle finirait un jour par comprendre que c'était le mieux pour sa sécurité.
Elle cessa alors les insultes, la provocation ne servait à rien.
Alors elle le supplia. Ce fut pénible de supplier son kidnappeur et d'oublier toute retenue et tout orgueil. Il se contenta de répondre qu'il était désolé mais qu'il ne céderait jamais.
Elle n'avait pas osé lui faire de proposition salace en échange de sa liberté. Elle ne voulait pas tomber si bas, cela la dégoutait et surtout elle avait senti que c'était inutile. Il ne l'avait pas enlevée parce qu'il était intéressé par la chose mais à cause de son obsession et de sa folie.
Vénus frotta méticuleusement une tache de sang incrusté dans le vinyle. Elle gratta avec l'ongle.
Elle n'avait rien à faire de ses journées à part attendre qu'il se décide à partir de la cabane. L'inactivité la rendait folle alors elle s'occupait comme elle pouvait. Elle comptait les nœuds des poutres et des planches. Elle avait méticuleusement arraché toutes les toiles d'araignées. Elle se remémorait les cours de latin de son enfance et les retranscrivait sur un carnet qu'elle avait trouvé sous le lit. Rosa, rosa, rosam, etc…
Lorsqu'il sentait que les spectres s'étaient éloigné, Aiolia s'asseyait à la table et devenait plus disert. Toujours avec la même distance polie, il engageait la conversation. Ils n'avaient pas beaucoup de sujet en commun, il ne s'intéressait que très peu au cinéma ou à la musique actuelle. Alors ils parlaient de voyage. Les villes et les paysages qu'ils avaient traversés. Bien sur, ils pouvaient toujours parler de la météo. « Il va bientôt pleuvoir » « Le ciel se couvre » « Le vent se lève » Fascinant ! Mais ça passait le temps.
Vénus vida la bassine à travers la petite fenêtre. Dehors en effet le vent s'était levé et la pluie tombait. Elle commença à tordre sa robe pour l'essorer.
Le quatrième jour, il y eut l'incident et depuis la situation était devenue insupportable.
Il y avait un cube dans la cabane, sous un vieux plaid en laine marron troué. Il était posé près de la fenêtre où Aiolia scrutait les alentours. Alors qu'il farfouillait dans les placards de la cuisine à la recherche d'une conserve de haricots, Vénus avait soulevé le plaid et au lieu du pouf attendu, elle avait découvert une boite en or. Un objet totalement incongru dans cette cabane si rustique. Elle s'était penchée pour mieux l'inspecter. Un bas-relief de lion était sculpté sur chaque côté et une rosace sur le dessus. Attirée comme un aimant, elle avait posé sa main sur la surface. Elle était chaude comme la peau d'un animal et avait des reflets brillants bien qu'il n'y avait pas beaucoup de lumière dans la pièce.
—Vous pouvez l'ouvrir si vous voulez.
Aiolia la fixait depuis la cuisine. Il y avait un je -ne sais- quoi d'inhabituelle et d'intense dans ses yeux.
— Ouvrez la.
Vénus ne voyait pas de mécanisme. Mais en caressant le couvercle, il lui avait semblé que quelque chose avait réagit à l'intérieur. Un halo sortait par les fentes entre les plaques des côtés.
—Je pense qu'elle le voudra bien. avait murmuré Aiolia.
Le couvercle s'était déboité et elle put le soulever. Elle s'était attendu à y trouver une lampe, mais non. La lumière ne brillait plus et il s'y trouvait une sculpture.
— C'est de l'or ? demanda t-elle.
— Oui, un Lion d'or.
— C'est à vous ?
— C'est l'armure d'or du Lion. Et je dirais plutôt que c'est moi qui lui appartient.
Voilà qu'il repartait dans ses élucubrations !
Il la regardait étrangement, pensif, les yeux rétrécis et la mâchoire en avant, déterminé.
— Essayez la !
— Quoi ?
— Essayez l'armure !
La sculpture se mit à luire.
— Elle réagit à votre présence, essayez la.
— Quoi ?
— On ne sait jamais, si elle faisait revenir Aphrodite !
— Quoi ? Qui ça ?
Aiolia attrapa la tête du lion en or qui se détacha. Ça ressemblait alors à un casque. Il irradiait de la chaleur, Vénus pouvait le sentir même à un mètre. C'était vraiment étrange. Aiolia le rapprocha de sa tête. La chaleur s'intensifia. Vénus recula.
—Pas question que je mette ce truc !
—Si Aphrodite revient, ça réglerait tous nos problèmes.
—Je ne sais pas qui est cette Aphrodite. Nous ne sommes que deux ici.
En plus des spectres, voilà qu'il lui prenait de sentir des déesses maintenant !
— Mettez le ! Il lui tendait le casque qui brillait et chauffait.
— Non !
— Allez !
— Non !
Le casque irradiait de plus en plus. C'était quoi exactement ce truc ? Ça allait lui griller la cervelle.
Aiolia avait une attitude étrange. Lui d'habitude si calme, était tout excité.
— Non et non !
Il lui saisit le bras.
— Juste un instant !
Il approcha l'objet près de son crâne. Elle hurla.
—Lâchez moi ! Lâchez moi !
Elle se débattit comme un beau diable mais comme toutes les autres fois, il était tellement fort, qu'elle ne pouvait pas lui faire lâcher prise. Une souris dans le bec d'un aigle. Son regard déterminé la terrifiait, cet étrange casque la terrifiait. Tout son corps se mit à trembler. Il allait se passer quelque chose de terrible ! Elle ne savait pas quoi, mais une catastrophe allait arriver si elle portait ce truc. Sans réfléchir, elle saisit le couteau posé sur la table à sa droite et le planta dans l'épaule d'Aiolia.
Enfin, c'était son intention mais Aiolia en un éclair avait lâché son bras et attrapé la lame avant qu'elle ne s'enfonce dans la chair.
Vénus tétanisée, ne pouvait plus lever ses yeux du couteau et regardait la paume s'ouvrir doucement. Il n'y avait aucune blessure. Il avait saisit la lame sans même une égratignure. Il reposa le couteau sur la table calmement. Mais qui était cet homme ?
Profitant de son hébétude, Aiolia lui posa le casque sur la tête. Vénus cria, s'attendant à sentir la brulure mais rien ne se produisit. Le casque redevint froid.
Le visage d'Aiolia se décomposa. Les bras ballants, il semblait tellement déçu.
Vénus, bouleversée par toute la scène avait balancé le casque sur le sol et s'était enfui dans la salle de bain.
Depuis, ils ne se parlaient plus. L'ambiance était devenue pesante, étouffante. Fini les petites discussions de voyage et d'horizon lointain. Et la pluie s'était mise à tomber sans interruption resserrant encore plus le huis clos sur eux deux.
Vénus tordit sa robe dans l'autre sens pour mieux l'essorer.
Elle n'allait pas bien. La situation la chamboulait. Elle avait peur. Qui savait ce qui allait lui arriver? Qui savait ce qu'elle allait devoir faire ?
Jamais, jamais au grand jamais, elle n'avait imaginé un jour, qu'elle en viendrait à poignarder un homme.
Cette situation la poussait à commettre l'indéfendable. Elle devenait violente et dangereuse.
— Non ! Tu ne dois surtout pas culpabiliser, tu dois mettre tes scrupules de côté. Pour survivre, tu ne peux pas te permettre de suivre ta morale habituelle.
Cet Aiolia n'avait pas l'air d'un mauvais bougre pourtant, du moins jusqu'à présent. Il ne l'avait pas maltraitée, il ne l'avait pas touchée. Il se contentait juste de la séquestrer.
— Oh ça suffit Vénus ! Elle chuchotait pour ne pas être entendu de l'autre pièce. Tu vas pas te faire un syndrome de Stockholm et puis quoi encore ! C'est un salaud, un connard qui te retient prisonnière. C'est de sa faute à lui, si tu deviens violente ! Il n'a qu'à te laisser partir ! C'est lui qui agit mal, toi tu te défends ! C'est légitime ! C'est légitime !
Elle déplia la robe et la secoua pour faire tomber les dernières gouttes.
Oui, utiliser la violence quand on a pas d'autre choix était légitime.
La robe sur le bras, elle sortit l'étendre dans la pièce principale. Elle venait d'avoir une idée.
Agapios avait du mal à émerger. Le soleil dardait ses rayons pile sur son visage en s'infiltrant malicieusement entre les lattes en métal du store. C'était pénible et aveuglant. Déjà que ses paupières lui semblaient lourdes comme du plomb !
— Ah, tu reviens à toi !
Agapios reconnut la voix de Justin. Il devait être à l'infirmerie du Sanctuaire. En grimaçant, Il tenta vainement de se protéger de la lumière avec sa main, mais son bras répondait difficilement. Il avait la sensation d'être englué dans de la mélasse, collé à son lit.
Le garde-malade prit pitié de lui et réajusta le store pour bloquer totalement l'intrusion du soleil. Agapios se rendormit aussitôt.
...
Lorsqu'il sortit de nouveau des limbes du sommeil, la bouche pâteuse et l'esprit dans le brouillard, trois silhouettes le fixaient au pied du lit. Trois personnes de grande taille et de grande carrure. Ce n'était pas Justin assurément. Il lui fallu quelque secondes pour que ses yeux fassent la mise au point. Il distingua tout d'abord trois chevelures abondantes comme des crinières, puis les contours des visages se dessinèrent, le menton, les sourcils et enfin les traits se dévoilèrent, nez, lèvres et yeux.
Agapios sursauta.
Se tenaient à son chevet, le chevalier d'or Milo du Scorpion, le chevalier d'or Saga des Gémeaux et le Grand Pope en personne ! Le jeune garde instinctivement remonta d'un geste vif son drap jusqu'au menton comme une jeune pucelle effarouchée surprise dans son plus simple appareil, soucieuse de protéger sa vertu.
Les trois hommes le regardaient avec des sourires d'indulgence et une petite pointe de paternalisme.
— Bonjour Agapios ! Comment te sens-tu ?
La voix du Scorpion était pleine d'une empathie mielleuse.
— Je pense que ça va à peu près... Mais j'ai du mal à me souvenir de pourquoi je suis ici.
Ses trois supérieurs firent un petit mouvement lent de la tête et une expression sucrée s'afficha sur leurs visages, exactement la même expression que lorsqu'on regarde un chiot un peu pataud tentant sans succès de monter sur le canapé.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
La question qu'Agapios avait réellement envie de poser était : "Qu'est-ce qu'il se passe ?". Il ne voyait pas du tout d'un bon oeil l'arrivée inattendue de ces trois éminences du Sanctuaire et s'attendait au pire.
Milo lui posa sa main sur l'épaule et croisa son regard, solennel.
— Jeune homme, je tenais à te remercier pour ton geste.
— ... ? Hein ? murmura Agapios dans un souffle à peine audible.
— Messieurs, le chevalier pivota sur ses talons et s'adressa alors aux deux autres, la main toujours solidement arrimée à l'épaule du garde, je vous présente l'homme sans qui toute notre opération aurait échouée.
Agapios, se figea de surprise. Mais qu'est-ce qui se passe ? pensa-il.
— Je peux en témoigner car je l'ai vu, de mes yeux vu, tenter au péril de sa vie de secourir Saga qui se noyait au fond de la piscine.
L'évènement de la veille lui revenant immédiatement en mémoire, Agapios toujours tétanisé, se garda bien de contredire le Scorpion sur ce qu'il s'était vraiment déroulé. Il avait voulu secourir son copain Pyrrhus, c'est tout ! Et qu'est ce que Saga venait faire dans cette histoire ? Dans la piscine c'était le patient de l'hôpital qu'ils avaient été chercher, pas Saga ?
Milo continuait toujours son petit monologue sur le ton empesé d'un président de la République gratifiant de la légion d'honneur un citoyen méritant.
— Alors que nous étions tous entourés du parfum mortel de l'ennemi, voyant que j'étais aux prises avec le spectre et que je n'arriverais jamais à temps...
Agapios, coincé sous l'eau et bien incapable d'analyser le cosmos des combattants, n'avait rien vu du tout et découvrait en même temps que Saga et Shion les péripéties du combat. Milo continuait en faisant des moulinets expressifs avec son bras libre.
— ... sans hésiter un instant, ce jeune homme bien qu'empoisonné, a replongé pour aller chercher Saga au fond du bassin...
Agapios découvrit alors qu'il avait été empoisonné et que c'était sûrement pour cela qu'il était à l'infirmerie. Dans l'action, il n'avait pas vraiment compris ce qu'il lui arrivait, il avait eu mal et s'était senti faiblir, voilà tout !
— ...malgré ses muscles endoloris et le souffle qui lui manquait, il a puisé dans ses dernières ressources pour soulever hors de l'eau notre chevalier des Gémeaux. Grâce à son intervention, nous avons gagné les quelques précieuses secondes qui permirent à l'armure d'or d'intervenir pour sauver Saga. Puis épuisé, après s'être assuré que Saga était bien sain et sauf, il tomba terrassé par le poison...
Milo avait une capacité incroyable pour romancer les évènements, Agapios tremblait de terreur en écoutant le récit de sa quasi mort.
— ... de justesse, grâce à mon cosmos je le maintins en vie jusqu'à ce que nous arrivions au Sanctuaire où le docteur de ses mains habiles, réussit à le stabiliser.
Milo se retourna de nouveau vers le garde.
— Merci, sans toi nous n'aurions pas réussi. Merci, mon ami.
Et après avoir tapoté trois fois gentiment son épaule, le Scorpion, d'un air sérieux et imperturbable reprit sa place au pied du lit.
Agapios préféra ne rien dire et ne pas réagir et pour une fois, ce fut surement la réaction la plus sage et la plus avisée.
— Sergent, cette fois c'était le Grand Pope qui prenait la parole, tu as fait preuve de courage et de persévérance dans l'adversité. J'ai trop tendance à oublier que les chevaliers ne sont pas les seuls à vouloir protéger Athéna et l'humanité. Chacun d'entre nous participe à la mission du Sanctuaire selon ses moyens. Et chaque homme qu'il soit en bas ou en haut de l'échelle peut toujours avoir un jour, un rôle essentiel à jouer.
Les deux chevaliers d'or qui l'encadraient, hochaient la tête à chacune de ses affirmations.
Agapios comprit, bien qu'il ne le méritait pas totalement, que tout ceci était fondé sur un quiproquo, et que son quart d'heure de gloire était arrivé. Et qu'il devait bien savourer chaque compliment qu'on lui adressait, car ça ne risquait pas de se répéter de si tôt.
— Cette mission était un travail d'équipe, sans toi, tout était perdu. La valeur d'un homme ne se juge pas à ses capacités mais à ses actes et à ses convictions. Tu as risqué ta vie pour Athéna et je ne l'oublierai pas.
Que c'était beau, que c'était émouvant !
Les trois hommes pleuraient des larmes silencieuses, le regard perdu dans l'horizon. Agapios était si ému qu'il se mit à croire réellement à cette version des évènements. Hé oui ! Un petit rien du tout, un asticot comme lui avait sauvé la mission. Ah, c'était quelque chose tout de même ! Toutes ces années de sacrifice pour en arriver là, à lui tout seul il avait sauvé Athéna. Son imagination ne s'arrêtait plus et il se voyait également en sauveur du monde qui sans son intervention au moment fatidique, aurait sombré sous les assauts de l'armée des spectres. Il était le petit caillou dans le rouage de l'ennemi. Le petit pois qui faisait pencher la balance ! Agapios, fier, releva le menton et ses yeux s'humidifièrent d'émotion.
Saga, emporté par tous ces sentiments se pencha vers lui et bouleversé, prit la parole.
— Merci. Merci de tout cœur. Grâce à toi je reprends confiance en l'humanité !
Saga saisit ses mains entre les siennes.
— Longtemps, j'ai été perdu, obsédé par ma soif de pouvoir. Je me suis coupé des réalités et j'ai oublié que l'humanité n'était pas seulement la somme des hommes mais surtout la somme de leurs qualités et de leurs espoirs.
Les mots étaient grandioses et son ton éloquent faisait vibrer les cœurs de son auditoire. Impressionnés, ils pleuraient tous de plus belle, entrainés dans cette vague de nobles sentiments, de rédemption et de devoir accompli.
— Grâce à toi, je suis revenu parmi vous. Tu m'as libéré de ce destin tragique où criminel, j'étais condamné à reproduire les mêmes erreurs et où drogué de médicaments, j'errai dans un asile psychiatrique, enfermé avec mon démon intérieur.
Comme d'habitude, Saga avait beau être reconnaissant, il ne pouvait s'empêcher de se tirer la couverture vers lui et en bon narcissique, à finir par ne parler que de sa petite personne.
— J'étais perdu dans les ténèbres, mon âme déchirée par le péché. Je ne croyais pas même en l'espoir ! Alors qu'un homme qui ne me connaissait pas, un garde que j'ai trompé comme tous les autres habitants du Sanctuaire me pardonne et risque sa vie pour me donner une seconde, que dis-je, une troisième chance de me racheter ...
Le docteur Harmen entra à cet instant dans l'infirmerie et tomba sur cette scène cocasse ou quatre hommes adultes pleuraient comme des madeleines dans un grand sérieux des plus tragi-comique. Ha ça ! Ce n'était pas à l'armée qu'il avait assisté à des spectacles pareils !
— ... me redonne fois en l'Humanité ! Je te promets que grâce à ton sacrifice et ton courage, je ne gâcherai pas cette occasion qui m'est donnée de devenir un homme bon et d'enfin laisser une trace positive dans l'Histoire de la Chevalerie d'Athéna. L'honneur ne se trouve pas dans la force comme tu me l'as montré mais dans le sacrifice de soi. À partir d'aujourd'hui, je serai humble et modeste dans l'accomplissement de ma charge.
Harmen devait admettre qu'il savait utiliser les grands mots et qu'il n'avait pas peur du ridicule.
Les quatre hommes étaient si hauts perchés dans leur exaltation qu'Harmen entendait presque un orchestre jouait l'Hymne à la joie de Beethoven en l'honneur de toute cette ferveur. Et ça pleurait en communion et ça priait Athéna et ça s'enorgueillissait de sa propre noblesse !
Le Grand Pope, comme un grand Gourou devant ses adeptes, écarta les bras en croix et reprit la parole.
— Agapios, tu as bien mérité je pense, d'être remercié officiellement aux yeux de tous. C'est pour cela qu'à partir de maintenant, je te nomme capitaine de la garde d'Athéna.
Les deux chevaliers applaudirent de concert.
Agapios se crispa. Oh non non non non ! Non, non, non !
Les larmes d'émotion d'Agapios se transformèrent en larmes d'angoisse. Mais il n'osa toujours rien dire.
Shion se méprit sur sa réaction, un sourire bienveillant orna son visage.
—Venez, laissons ce brave se reposer.
Et il entraina avec lui les deux chevaliers d'or.
La porte fermée, Agapios pleurait toujours. Il n'avait déjà pas envie d'être sergent avec toutes les responsabilités que cela incombait alors capitaine... C'était la catastrophe !
Harmen aussi se méprit sur sa réaction.
— Ah ! Vous avez bien raison de pleurer ! Quelle idée vous avez eu de vous prendre pour un chevalier ! Laissez le travail dangereux aux compétents ! Est-ce que je joue les pompiers, moi ?! Non, j'attends qu'ils m'amènent les blessés et là, j'agis !
Et il lui enfila un tensiomètre et commença à pomper sur la poire pour serrer le brassard.
— Ça s'est joué à un cheveu ! Si vous saviez ce que j'ai dû me démener pour vous sauver. Ça n'a pas été simple. Déterminer le poison, l'antidote et tout ça ... Ne vous amusez plus à jouer les héros ! Vous avez failli mourir, pauvre idiot !
Agapios en pleine détresse, se demanda si en effet, ça n'aurait pas mieux valu.
Tam tam dam dam tamdam dam dam dam…
La pluie tombait toujours. Depuis quatre jours s'égrainaient les notes des gouttes qui frappaient les tuiles de bois. Une musique envahissante qui prenait tout l'espace entre les deux habitants de la cabane qui ne se parlaient pas. Parfois lorsqu'une ondée plus forte survenait, les gouttes traversaient le conduit de cheminée en rebondissant sur les parois dans une cacophonie de timbales et de grelots et terminaient immanquablement dans un final raté, assourdi par les cendres poussiéreuses de l'âtre.
Aiolia restait immuable en poste à la fenêtre. Les rideaux toujours tirés pour ne pas divulguer leur position, plongeaient la pièce dans la pénombre. Il sentait toujours l'ennemi tourner dans le parc. De temps en temps, un écho se déclarait et il pouvait localiser un spectre. Ils étaient deux. Et surtout ils n'abandonnaient pas leurs recherches. Ils effectuaient des repérages à tour de rôle guettant la moindre erreur.
Jusqu'à présent Vénus et lui avaient eu de la chance, leurs cosmos ne les avaient pas trahis. Mais cela ne durerait pas longtemps, il devait trouver une solution.
La jambe de Vénus allait de mieux en mieux chaque jour, dès que les spectres s'éloigneront de leur secteur, ils tenteraient une sortie. Il allait devoir la convaincre de le suivre sans histoire.
Aiolia soupira. Ça n'allait pas être simple.
Le Lion n'était pas fier de lui en ce moment. Premièrement, il se sentait affaibli avec son cosmos instable. Il culpabilisait de ne pas pouvoir correctement protéger Vénus. Si il avait pu utiliser sa cosmo-énergie à son niveau habituel, cela ferait longtemps qu'elle serait en sécurité au Sanctuaire.
Et aussi, sa relation avec l'actrice le mettait particulièrement mal à l'aise. Il ne se reconnaissait pas dans ce rôle de gardien de prison. Il était devenu chevalier pour aider la veuve et l'orphelin, par pour terroriser une pauvre femme. Il avait beau se répéter qu'il faisait tout cela pour son bien, il avait des remords. Il la voyait dépérir. Devant lui, elle tentait de surmonter ses peurs et ses incertitudes mais il l'entendait pleurer à travers la porte chaque fois qu'elle s'enfermait dans les sanitaires. Elle le voyait comme un tortionnaire qui lui enlevait sa vie, qui la coupait des gens qu'elle aimait.
Mais le pire était le mépris qui s'affichait sur son visage. De temps en temps, du coin de l'œil, il l'apercevait qui furieuse, la bouche tordue et les yeux venimeux le fixait avec dédain. Par instinct de survie, lorsqu'elle se rendait compte qu'il la regardait, elle reprenait une expression neutre. Elle avait peur de lui et de sa force et alors elle le méprisait pour l'utiliser contre elle. Il ne pouvait pas l'en blâmer. Lui non plus n'appréciait pas les hommes qui abusaient des plus faibles.
Tam tam dam dam tamdam dam dam dam…
Une nouvelle averse. Forte. La pluie gênait la visibilité. Aiolia avait du mal à distinguer quoi que se soit après la première rangée d'arbres. La pluie déployait un rideau gris et opaque et camouflait toutes les silhouettes. Le sol devenait boueux et dégorgeait. Des flaques grisâtres recouvraient ça et là l'humus et se mouchetaient de petits impacts ronds de gouttes de pluie. De minuscules ruisseaux s'enlacaient et serpentaient entre la mousse et les racines des pins et se déversaient en aval vers le moulin à eau de la cabane. Aiolia l'avait bloqué pour éviter le bruit significatif du mécanisme.
Tout disparaissait dans le gris. Du vert des arbres, de l'ocre de la terre, du bleu du ciel, du doré du soleil, il ne restait plus qu'un camaïeu de gris plus ou moins mauve.
La vie aussi semblait disparaître. Les pétales des fleurs s'étaient dispersés dans la boue. Les animaux restaient cachés sous leurs abris. Les oiseaux ne chantaient plus. Le monde, la nature s'arrêtait.
Une bouffée de cafard envahit le cœur du Lion.
Dans son dos, il entendit Vénus sortir de la salle de bain. Elle alluma la lampe tempête et se chargea de tâches domestiques. Aiolia avait bien comprit qu'elle ne supportait pas la passivité. Sous le stress, il fallait qu'elle agisse, qu'elle s'occupe les mains pour éviter que son cerveau ne cogite trop. Rester sans rien faire la rendait malade.
Elle étendit sur le montant du lit la lessive qu'elle venait de faire, passa un coup de balai et fouilla dans les placards de la kitchenette.
Aiolia toujours à la fenêtre, restait de dos à observer la pluie. Il préférait lui laisser un peu d'intimité plutôt que d'observer tous ses faits et gestes comme un garde-chiourme.
— C'est prêt !
Sa voix le tira de sa mélancolie. Venus avait déposé une boite de conserve, deux cuillères et deux assiettes sur la table. Comme tous les jours, il s'agissait de haricots froids. Elle lui servit une grosse plâtrée et une petite pour elle. Aiolia prit place face à elle et mangea. Elle ne dit pas un mot et ne le regardait pas, fermée.
Elle ne semblait pas avoir faim et mangeait plus pour s'occuper qu'autre chose. Elle grappillait et touillait distraitement sa nourriture.
Aiolia n'avait plus les mots pour essayer de la réconforter et préféra se taire que d'engager une conversation. A la fin du repas, il ramassa les assiettes et les couverts et les posa dans l'évier. Il n'y avait pas d'eau courante dans la cabane. Un jerrican était posé sur le plan de travail, et un trou au fond de l'évier évacuait l'eau usée directement à l'extérieur. Aiolia déversa un peu d'eau et fit la vaisselle. Puis il essuya avec un torchon. Pendant tout ce temps, Vénus ne bougeait pas d'un pouce, prostrée sur son tabouret. Cela ne lui ressemblait pas, c'était une combattante qui cherchait toujours à avoir le dernier mot. Elle devait être au bout du rouleau.
Aiolia avait de la peine pour elle, elle était entraînée contre sa volonté dans une histoire invraisemblable qu'elle ne comprenait pas.
Impuissante, totalement dépassée, du jour en lendemain sa vie avait basculé.
Ce n'était pas Aphrodite chevalier d'Athéna, rompu à la guerre et au danger. C'était Vénus, une danseuse et actrice. Elle n'avait jamais été formée à supporter le stress d'un combat, à supporter l'incertitude et la probabilité d'une mort violente.
Rien d'étonnant à ce que ses nerfs lâchent. Rien d'étonnant à ce qu'elle déprime.
S'il ne parvenait pas à la réconforter, du moins Aiolia pouvait-il tenter de lui changer les idées.
Tam tam dam dam tamdam dam dam dam…
La pluie impitoyable, continuait son tambour sur le toit.
Aiolia soupira. Au lieu de retourner à son poste. Il revint vers elle, prit le livre qui trainait sur le manteau de la cheminée et s'assit face à elle, à la lumière de la lampe.
— Moby Dick. Herman Melville.
Vénus ne réagit pas. Elle fixait ses mains.
— « Appelez-moi Ismaël. Voici quelques années – peu importe combien – le porte-monnaie vide ou presque, rien ne me retenant à terre, je songeai à naviguer un peu et à voir l'étendue liquide du globe…
Aiolia lisait très mal l'anglais, il déchiffrait les mots difficilement et son accent supprimait les intonations où il fallait et les plaçait où il ne fallait pas. C'était pénible à écouter mais il ne se découragea pas.
— C'est une méthode à moi pour secouer la mélancolie et rajeunir le sang.
Les lettres à la flamme de la bougie, vacillaient. Les mots se mélangeaient.
— Quand je… … sens s'abaisser le… coin de mes lèvres, quand s'installe en son… non…,en mon âme le crachin d'un humide novem….bre,
Les oreilles d'Aiolia se mirent à bourdonner, il avait du mal à entendre clairement sa propre voix. Les mots dansaient de plus en plus.
— quand je me… sur…prends à faire halte….dedans, non, devant, devant… l'échoppe du fabricant de… de….
Sa tête tournait. Il s'arrêta un instant pour reprendre.
—quand je me surprends à faire…. »
Mais sa tête tournait encore plus fort et sa respiration s'accéléra. Il se leva et immédiatement une nausée monta. Il voulut aller se chercher un verre d'eau, le sol tanguait sous ses pieds. Il se rattrapa de justesse à la table.
Quelque chose clochait. Il se sentait malade, très malade. Le bourdonnement dans ses oreilles augmenta et tout tournait, il respirait trop vite et n'arrivait pas à se calmer. Il eut un violent haut-le-cœur qui lui secoua toute la trachée et vomit sur le tapis avant même d'avoir eut le réflexe d'aller dans les toilettes.
Que lui arrivait-il ? C'est alors que vénus redressa la tête et le fixa. L'expression de son visage était terrible, la lèvre tremblante, les yeux écarquillés, le teint blanc. Aiolia y lut un mélange de terreur et de culpabilité.
— Qu'avez-vous fait ? souffla-t-il d'un ton sourd.
La bouche de Vénus s'ouvrit sans sortir un son, comme une carpe hors de l'eau.
— Qu'avez-vous fait ? cria t-il pour la secouer.
— Je suis désolée… lança t –elle dans un murmure …
Aiolia tenta d'inspirer profondément mais son pouls et son souffle s'accéléraient encore.
— Je répète, que m'avez-vous fait ?
Il était pâle, il transpirait et tenait à peine debout.
— J'ai… J'ai…J'ai vidé toute la boite d'aspirine dans les haricots.
Elle ferma les yeux et se crispa, les bras devant le visage pour se protéger comme si il allait la frapper.
— Vous m'avez empoisonné…
Il se rassit sur le tabouret car ses genoux le lâchaient.
— Quelle dose ?
— Hein…
— Quelle dose vous m'avez donné ?!
— Je sais pas trop …
— Allez chercher la boite ! Tout de suite !
Vénus était si terrorisée par ce qu'elle avait fait qu'au lieu de s'enfuir dans la forêt loin de son ravisseur, elle alla prendre la boite de sachets d'aspirine dans le placard.
Quand elle avait fomenté son plan dans sa tête un peu plus tôt, tout était simple. Elle s'était imaginée le tuer puis en profiter pour fuir loin de la cabane et retrouver sa vie et l'équipe du tournage.
Mais voir un homme mourir devant soi par sa faute, le voir souffrir et vomir n'a rien d'une balade de santé. A peine avait-il ingurgité toute son assiette, que le ventre de Vénus s'était noué et qu'elle regrettait son geste. Elle n'avait plus osé bouger et avait prié silencieusement pour que rien ne se passe. Pour que son plan échoue. Tuer un homme ce n'est pas simple ni facile, cela vous déchire l'âme et vous tâche indélébilement.
Un meurtre tue sa victime mais aussi son auteur. Comment rester humain, comment rester de marbre devant la souffrance et l'agonie d'un homme ?
Quand il avait commencé à hyperventiler et à avoir des vertiges, elle avait compris toute l'étendue de ce qu'elle avait fait. Elle avait choisi consciemment de tuer Aiolia. C'était la réalité, ce n'était pas juste un plan sortit de son imagination ou une ligne dans un article de fait-divers. C'était la réalité. Aiolia était un être humain réel. Et surtout c'était irrattrapable, inéluctable.
— La boite était quasiment pleine. Elle revint devant Aiolia qui transpirait et luttait pour rester conscient. J'ai dû mettre quinze sachets de mille milligrammes.
— Quinze mille… je suis en train de faire une overdose.
Aiolia s'écroula au sol, ses yeux roulaient. Vénus paniquée, s'agenouilla à ses côtés. Elle n'osait pas le toucher. Peut être qu'elle aurait le temps d'aller trouver un docteur ? Mais non, ils étaient au milieu de nul part sans voiture ! Mais qu'est ce qu'elle avait fait ?! Il allait mourir. Il allait mourir devant elle ! Elle l'avait tué. Le méritait-il vraiment ? Non ! Non ! Bien sur que non ! C'était un connard qui la retenait prisonnière mais c'était un homme ! Mais qu'est ce qu'elle avait fait ?! Mais qu'est ce qu'elle avait fait ?!
— Pardon, pardon murmura-t-elle.
— Pauvre idiote, ce n'est pas moi que vous avez mis en danger, c'est vous !
Et Aiolia embrasa son cosmos pour permettre à son corps de résister à l'intoxication.
Instantanément, il sentit l'énergie noire et minérale des spectres fondre sur eux.
