Deathmask, tel un milan immobile sur un piquet de clôture au bord de l'autoroute guettant les petits lapins, ne quittait pas des yeux le gouffre des enfers.
Il y avait du changement. Il le sentait.
L'activité des enfers reprenait.
Non seulement la cadence des morts s'accélérait doucement mais à présent une cosmo-énergie étrangère émanait du puits. Ce n'était rien de régulier ni de spectaculaire. Mais des pulsations d'énergie vibraient de temps à autre.
Ce cosmos perturbait les morts et leur redonnait alors qu'ils s'approchaient du vide, un élan de vitalité. Au lieu de tomber passivement et indifférents à leur sort, comme depuis les débuts de l'Humanité, ils avaient des soubresauts, des gémissements, des réactions de peur ou de stress.
Car ce cosmos puissant dont certaines bouffées s'échappaient du puits n'était pas le cosmos d'Hadès. Non ce n'était pas le cosmos minéral et froid du Dieu de la mort. Ce cosmos pulsait de vie et d'émotion.
Cependant, il n'avait rien d'agréable et hérissait les poils des bras du Cancer. Rien à voir avec les cosmos des Dieux dont il avait l'expérience, ceux d'Athéna et de Poséidon qui chauds et intenses animaient et émerveillaient les êtres vivants aux alentours.
Ce cosmos-ci piquait, comme des petites aiguilles qui vous piqueraient la peau ou des fourmis dans les jambes et les mains.
Les morts réagissaient à ces sensations là où le cosmos d'Hadès les endormait dans une soumission amorphe pour mieux sauter dans le gouffre et obéir au jugement qui les attendait.
Deathmask en conclut qu'une autre divinité avait pris les rênes des enfers.
Et cela coïncidait aussi avec le réveil des spectres.
Quel dieu avait donc intérêt à réveiller les spectres et à attaquer le Sanctuaire ?
Il faudrait descendre pour le savoir.
Sauter dans le puits n'était bien sur pas la solution, même sous sa forme astrale, ce passage était le chemin officiel vers la mort et tout chevalier d'or qu'il soit, le Cancer n'y couperait pas.
Deathmask pour mieux réfléchir se mit à marcher sur le sol rocailleux de la montagne des morts. C'était essentiellement des pierres et des cailloux de laves, légers car pleins de trous comme des éponges et qui s'effritaient sous ses pieds. Tout ici était illusion, rien n'avait de réalité matérielle mais ce vestibule des enfers répondait tout de même à la logique du monde des vivants. On pouvait respirer, parler, crier. On pouvait courir, sauter, s'assoir, les corps astraux y subissaient encore la gravité. Ils ressentaient encore la douleur et les blessures. C'était d'ailleurs pour cette raison que l'armure du Cancer l'accompagnait dans ce lieu et venait physiquement protéger son corps astral comme elle protégeait son corps sur terre.
Deathmask se dirigea vers le flanc le plus sombre du volcan. Il connaissait les lieux par cœur pour les avoir si souvent exploré durant sa formation. Il savait qu'il s'y trouvait une entrée cachée que les spectres empruntaient parfois pour venir aux puits des morts.
C'était très risqué. Apprenti, il avait évidemment voulu essayer et son maître l'en avait fortement dissuadé.
Tout d'abord c'était interdit, une violation des Enfers pouvait être considéré comme une déclaration de guerre par Hadès. Et ensuite c'était extrêmement dangereux. S'y aventurer représentait un danger de mort.
La notion du temps sous forme astrale était particulièrement difficile à gérer. Une heure ressentie pouvait aussi bien correspondre à une heure pour son corps physique qu'à deux minutes ou deux jours. Le péril était grand de se perdre dans le temps comme dans un rêve.
Contrairement à la montagne des morts où Deathmask pouvait selon sa volonté repasser dans son corps physique en un instant, une fois entré dans le royaume d'Hadès, il fallait nécessairement repasser par l'entrée et revenir à la montagne des morts pour pouvoir réintégrer son enveloppe charnelle. En restant trop longtemps dans les Enfers, le Cancer laissait son corps sans protection et surtout sans alimentation. En général les rares fois où un chevalier avait franchi de son vivant la porte des Enfers, c'était lors d'un assaut final, une dernière attaque suicide quand il n'y avait plus rien à perdre. Le chevalier du Cancer, lui, avait bien l'intention de rester vivant.
— Un homme moyen tient trois jours sans boire au maximum. Avec mon cosmos et mon entraînement, je pourrais surement tenir plus longtemps. Mais je ne dois pas m'y fier car ma cosmo-énergie sera focalisée sur mon corps astral et non sur l'état de mes organes. Je dois donc agir vite et revenir au plus vite.
Il arriva au pied de la Montagne où les roches basaltiques grises et noires formaient une arche torturée et sinistre, elle ouvrait sur un grand goulot obscure et irrégulier comme taillé par une coulée de lave qui ensuite en se refroidissant se serait ratatinée et aurait laissée un tunnel empruntable.
— Nous y voilà ! La grande porte ! Ou plutôt la petite porte de service. Et en parlant de porte, intéressons nous aussi à la portée politique de mon intrusion ! Humm... Deathmask s'adressait avec sarcasme à un public imaginaire comme un acteur déclamant son monologue dans un style baroque et surjoué lors de la représentation générale, à croire que la fréquentation des morts le poussait à parler tout haut pour compenser l'absence réelle de compagnie.
— Hé bien, il me semble que l'attaque surprise des spectres l'autre jour équivaut déjà à une déclaration de guerre officielle ! Malgré tout je me garderai bien d'en demander l'autorisation à Shion. Qui sait ? Il pourrait bien essayer de m'en empêcher. Hé hé !
Décidé, le chevalier du Cancer s'engouffra dans le tunnel.
Vénus reprit conscience.
Au moment même où elle ouvrit les yeux, et où son corps retrouvait ses sens, la douleur se développa comme un bouton de fleur délicat qui s'ouvrait et s'épanouissait à la lumière du soleil. Tout en douceur, lentement mais sûrement le long de ses membres. Elle prit alors conscience qu'elle avait mal aux poignets, aux coudes, aux épaules, aux cuisses, aux genoux, aux talons et aux orteils. Mais aussi à l'arrière du crâne et au visage. Quelque chose la gênait aussi. Tout d'abord son bras gauche était coincé sous son corps dans une position des plus inconfortables et elle avait de la peine à respirer. Face contre terre, elle avait du sable et des petits cailloux plein la bouche et les narines. Elle toussa pour les évacuer mais le sable lui collait aux lèvres. Délicatement, elle dégagea son bras et puis se redressa sur les coudes pour observer les environs.
Elle se tenait sur une plage de graviers au bord d'une rivière. Au loin, très loin à l'horizon en amont de cette rivière, elle apercevait en minuscule les montagnes du parc Yosemite et le Half Dome. Elle était toujours en pleine nature, aucune trace de civilisation autour d'elle.
Comment était elle arrivée ici ?
Elle était seule.
La nuit allait bientôt tomber. Le froid allait se lever alors qu'elle frissonnait déjà.
Pourquoi tremblait elle d'ailleurs ?
Son esprit engourdi peinait à comprendre. Elle était glacée parce que ses vêtements et ses cheveux étaient mouillés. Et ses pieds baignaient dans l'eau.
Un rayon orange du soleil couchant transperça la couverture de nuages gris et gorgés de pluie qui recouvrait le ciel. Un éclat doré brilla un instant et Vénus éblouie remarqua qu'elle portait l'étrange armure dorée d'Aiolia. Elle voulut se redresser sur ses jambes. Son corps était si lourd et de nouvelles douleurs remontaient le long de ses nerfs en provenance de ses hanches, de sa nuque, de ses côtes.
Dieu que cette armure pesait ! Après plusieurs tentatives, Vénus réussit à se mettre à genoux.
Elle avait la sensation d'avoir couru un marathon. Il fallait qu'elle retire cette cuirasse.
Doucement, elle tenta de retirer les gants. Cela n'avait rien d'évident. Ses doigts avaient gonflé de par son séjour prolongé dans l'eau. Et cette armure n'avait aucune fermeture visible, pas de boutons pas de lacets. Rien ! à croire qu'elle s'emboitait toute seule sur le corps qu'elle recouvrait. De plus elle s'ajustait parfaitement à son anatomie, comme si elle avait été faite sur mesure. Les gants étaient parfaitement à sa taille et ne laissaient aucun espace vide tout en laissant une grande souplesse de mouvement.
A force de tirer sur les phalanges, elle comprit qu'il fallait d'abord retirer le bras par le coude pour avoir accès au gantelet.
Les mains libres, elle s'attaqua à la ceinture et au plastron. Chaque morceau d'armure tombait sur les graviers dans de grands bruits mats.
Sous l'armure, elle portait toujours son plaid noué autour du cou, à présent déchiré et trempé. Vénus le souleva et inspecta ses bras et son torse. Elle était couverte d'hématomes et fourbue de courbatures mais elle ne semblait pas blessée à part les écorchures de sa course poursuite dans la montagne.
La course poursuite !
Les spectres !
Tout son être se mit immédiatement en alerte. Elle scruta frénétiquement les environs en pivotant sur elle même pour vérifier de tous côtés. Elle guettait les bruits tout en évitant de marteler les graviers avec ses jambières en or.
Elle n'entendit que des sons naturels, l'eau qui coule, le vent dans les branches. Un cri d'oiseau.
Mais rien d'inquiétant.
Enfin… il lui semblait apercevoir quelque chose en aval sur la berge, coincé entre deux arbustes. Elle était trop loin pour la distinguer.
Que faire ? Allez voir ? Ou au contraire s'en éloigner ? Et si c'était un piège ? Et si c'était important ?
Elle retira les jambières et les chaussures de l'armure et les posa gentiment au sol sans bruit pour avancer sur la berge en catimini.
Pieds nus, un pas après l'autre, elle se rapprocha avec prudence.
Les tunnels de basalte étaient un vrai dédale, pour faire au plus pressé et ne pas se perdre, Deathmask suivait les pulsations du cosmos de cette mystérieuse divinité. Il avançait à tâtons dans le noir, pour ne pas se faire repérer. Ce cosmos plein d'énergie vitale était idéale pour cacher la présence d'un vivant.
Etrangement, il n'y avait aucun spectre en vu, le Cancer ne ressentait pas la moindre once de cosmos noir. Le tunnel, après bien des méandres, déboucha sur un fleuve noir chargé d'âmes, de regrets et de chagrin : le Styx.
Le fleuve découpait l'espace en deux rives sombres et arides : des regs de roches volcaniques, basaltes, granites, andésites, dépourvus de vie végétale comme de vie animale.
Au dessus, le ciel-illusion les recouvrait d'une chape de nuages noirs et rouges dont la lumière diffuse n'émanait d'aucun soleil. Le chevalier longea le Styx sur ses gardes, prêt à affronter Charon le passeur, s'il venait à le croiser.
Les enfers étaient plus perturbants par leur coté immuable que par leur aspect inhospitalier.
Contrairement à la surface de la Terre, où la vie grouillait et modifiait sans cesse le paysage, même dans les déserts les plus rudes, ici un lichen recouvrant un rocher, ici un oiseau passant dans un bruit d'ailes, ici l'empreinte du sabot d'un oryx, ici le terrier d'un scarabée, ou la racine desséchée et torturée d'un arbuste, les Enfers étaient inaltérables et perpétuels comme la surface d'une planète inhabitée et sans atmosphère.
En ces lieux, il n'y avait ni jours, ni nuits, ni saisons, ni même de température. Les sens n'étaient sollicités d'aucunes façons, pas de chaud, pas de froid, pas de vent, pas d'odeur, pas de gravité réelle, les sons portaient à peine sur quelques mètres. Il ne restait que les sensations minimums indispensables pour que les corps astraux des défunts puissent se repérer et trouver leur chemin.
Deathmask aperçu devant lui, la file indienne des morts qui survenait au détour d'un virage.
Pas de gardiens et les morts avançaient docilement. En remontant la file, il parvint à …
— Un pont ?
Un immense pont enjambait le Styx.
Le chevalier était surpris. Il n'y avait jamais eu de pont aux Enfers. Traditionnellement, Charon sur sa barque transportait les morts de l'autre côté.
Ce pont était en gray rose et blanc et se détachait ainsi de façon surréaliste dans le décor des Ténèbres. Il avait été façonné en urgence, les pierres avaient été empilées sans aucune ambition esthétique.
— Quelqu'un a importé du matériel et paré au plus pressé. Non mais regardez moi ce travail de cochon ! Le mortier n'est même pas lissé ! On s'est pas foulé : deux arches simples, sans fioritures. Et que je te pose des pierres grossièrement taillées en briques ! Pas le temps pour un peu de décorum ! Pas de bas relief, pas de colonnades !
Deathmask soupira de dépit.
—Et puis on s'est pas embêté à accorder les choses avec l'atmosphère ambiante ! De la pierre rose ! Ah, à regardez seulement à la dépense dans les appels d'offre, on arrive toujours à une cata !
Il posa ses pieds sur le tablier du pont. Il ne paraissait pas très solide mais bien suffisant pour supporter des corps astraux qui par définition n'avaient pas de masse.
— Du coup, quand on fait pas d'effort, faut pas s'étonner si c'est moche !
Le ciel bleu occupait tout l'espace du petit patio.
Car à part ce bleu, il n'y avait rien à voir que le blanc.
Rien que le blanc. Le blanc du marbre des colonnes, des dalles du sol et du revêtement des murs. Même la rigole qui, au centre, recueillait l'eau de pluie et la canalisait vers la grille d'évacuation, était de marbre blanc et se fondait parfaitement dans le pavage.
Le soleil n'entrait jamais directement dans le cloitre orienté au nord et aucunes ombres portées ne se dessinaient jamais sur les murs et le sol. Le blanc des murs restait toujours d'un blanc vierge sans aucune interférence.
C'était certainement le but recherché des anciens fondateurs des siècles passés, d'isoler tel une île déserte ce petit morceau du temple d'Athéna de la clameur du monde, afin de favoriser l'apaisement et la tempérance et de permettre à la réincarnation de la déesse de déambuler entre les colonnes et les murs, de circuler autour de ce carré immaculé pour se vider l'esprit, libérer sa conscience et oublier le temps avant de prendre de grandes décisions.
Ce patio formait un petit cocon carré immaculé dont rien ne venait perturber la pureté mise à part l'alternance jour-nuit du ciel. Et ce jour là, en plein midi, le ciel était d'un azur parfait pas même traversé par un nuage éthéré ou la trace fine et quasi immatérielle du passage d'un avion. Et tel le dôme d'une église byzantine, il recouvrait le cloitre d'un plafond céleste bleu uni et infini.
Marine restait immobile, comme accablée, écrasée par le poids de ce bleu. Elle attendait assise entre deux colonnes, que quelque chose se produisit. Mais ce patio était si coupé du reste du monde que pas même un bruit de vague qui se brise sur le rivage pourtant si proche, ne parvenaient à percer les murs épais.
Plutôt que de trouver en ce lieu la sérénité, son cœur plongeait dans le désespoir. Dans un vague élan de réconfort elle tendit la main vers le compagnon qui se tenait à ses côtés et caressa la paume ouverte.
Aucune réaction.
Séyar immobile dans son fauteuil, ne semblait pas même prendre conscience de cette main qui cherchait un contact.
Marine était amorphe. La colère était passée depuis longtemps. Depuis des jours, des mois, des années. Maintenant elle était fatiguée. L'inquiétude lui avait pompée toute sa vitalité.
Elle entrelaça ses doigts entre ceux de son disciple et serra très fort à lui briser les os.
Séyar ne cria pas, ne remua pas une paupière.
Alors les sanglots sortirent. Un son guttural comme un animal blessé qui tente une dernière escapade, sortit en courant de sa gorge et brisa tel un chien déboulant dans un jeu de quilles, le silence si recherché de ce cloitre. Sous son masque impassible, des larmes chaudes coulaient et ruisselaient dans son cou.
Elle se sentait si impuissante !
Que n'aurait elle pas donné pour aider Séyar ! Depuis son arrivée au Sanctuaire, elle l'avait formé et protégé. Protégé au départ, des autres apprentis qui se moquaient de lui puis de Shina et de sa revanche pour l'obtention de l'armure de Pégase. Puis des manigances de Saga avec les chevaliers d'argent.
Elle avait failli périr noyée à cause de la mascarade qu'elle avait joué pour lui sauver la peau ! Et sur les marches du grand escalier entre les maisons du Zodiaque et le palais de Pope, elle avait également failli mourir empoisonnée par les roses démoniaques !
Elle avait bien conscience que Séyar n'avait plus besoin de son enseignement depuis longtemps et que sa maîtrise du cosmos avait surpassé la sienne de très loin, mais il avait fallu qu'elle lui vienne en aide dans la mesure de ses moyens.
Il n'y avait pas tant de personnes sur cette terre qu'elle aimait et à qui elle était attachée, alors si l'une d'elle venait à avoir besoin d'aide, elle ne pouvait s'empêcher d'intervenir.
Cependant aujourd'hui, Séyar était aussi faible et dépendant qu'un nourrisson et Marine ne pouvait rien pour lui. Personne, pas même Athéna, ne comprenait vraiment ce qui lui était arrivé. Les nombreux spécialistes qui s'étaient penché sur son cas avaient été bien incapables de donner le moindre diagnostique.
Marine se sentait totalement impuissante et ne pouvait même pas lui apporter un peu de compagnie pour passer le temps. Car depuis quatre ans, rien n'avait changé. Ni sa personnalité, ni son cosmos ne revenaient.
Marine avait perdu espoir.
Séyar ne reviendrait jamais.
Les sanglots ne se tarissaient pas. Elle les avait contenu depuis trop longtemps. Une fois les vannes ouvertes, elle était incapable de les refermer.
Se cachait au fond d'elle une terrible faiblesse qui la mettait en danger et influençait ses décisions dans les moments critiques.
N'avait elle pas protégé Séyar au péril de sa propre existence ?
Mettre sa vie en jeu pour en sauver une autre, n'était ce pas la preuve d'une folie déraisonnable ? Oublier sa propre sécurité au profit d'un autre sans même réfléchir ? En temps que chevalier, ne devait elle pas agir avec prudence et circonspection ?
Cette faiblesse était si humaine : il lui était insupportable de perdre un être cher.
C'est souvent le lot des orphelins qui se retrouvent trop jeunes, seuls et sans attaches affectives et qui s'accrochent à certaines personnes comme à une famille de compensation. Ils y retrouvent le réconfort et la stabilité mais également les risques qui l'accompagnent.
« Si je m'attache à toi ? Et que tu meurs toi aussi ? Et que tu m'abandonnes ? Je repasserais alors par tout ça ? Par la douleur ? Le deuil ? Je l'ai déjà vécu ! Pas deux fois ! Pas encore! »
Il aurait été plus simple alors de s'éloigner. De ne pas former d'attache avec quiconque, c'était ce que Marine s'était promis. Qu'elle ne s'attacherait plus à personne et qu'elle ne se consacrerait qu'à Athéna.
Elle s'était fait cette promesse, enfant, en arrivant au Sanctuaire pour y suivre sa formation. C'était une belle idiotie cette promesse ! Une erreur de jeunesse ! Une promesse bien naïve d'une enfant qui ne connaît rien au monde et à l'âme humaine ! Une promesse impossible !
Les sanglots soulevaient sa poitrine d'acouts brusques et douloureux. Elle se courba en deux le front posé sur les cuisses et les mains lui maintenant le crâne.
Séyar, elle ne l'avait pas choisi, il était entré dans sa vie car le Grand Pope le lui avait mis dans les pattes pour le former. Et malgré toutes les barrières qu'elle avait érigées pour se protéger, il avait pris une place prépondérante dans son existence. Il avait comblé l'absence de son frère disparu. Et voilà où elle en était aujourd'hui ! Ses nerfs lâchaient et chose qu'elle ne se serait jamais permise auparavant, elle pleurait à chaudes larmes, sans retenue, sans pudeur devant son disciple.
Aujourd'hui elle pleurait comme une pauvre petite chose hystérique et incontrôlable, car aujourd'hui, en plus de la situation de Séyar elle devait gérer l'inquiétude et la peur de perdre Aiolia.
Aiolia qui s'était lui aussi forcé une place dans son cœur. C'était encore arrivé sans qu'elle le veuille, petit à petit mais bien surement, à force de le côtoyer, de le fréquenter.
Cela avait été si facile. Sa présence avait été fascinante et réconfortante.
Lors de leur première rencontre, Aiolia était un paria pas tellement apprécié par ses pairs en armure d'or pour la trahison de son frère et craint par les autres chevaliers pour sa puissance phénoménale. Il se sentait seul, il était beau, attachant et il appréciait la compagnie de Marine.
Il n'en avait pas fallu plus pour qu'il occupe la première place dans sa vie. Elle s'était réveillée un matin en sachant qu'elle était amoureuse. Et après les tumultes des combats internes au Sanctuaire, puis l'euphorie des victoires contre les soldats de Poséidon, dans un élan d'insouciance et de folie, elle s'était laissée aller à manifester ses sentiments.
Par malheur, ils avaient été réciproques. Dans les bras du Lion, Marine avait fondu et ses dernières barrières étaient tombées.
Il s'en été suivi une semaine dévastatrice de bonheur. Une vraie lune de miel où les deux amants se découvraient, complices et sensuels. L'amour tissait des liens, accentuait leurs ressemblances et harmonisait leurs différences. Deux âmes flottant sur un petit nuage.
Puis l'armée d'Hadès avait attaqué. Elle ne revit jamais Aiolia, elle n'eut pas le temps d'un adieu. Il était mort aux enfers.
Aiolia était mort, Séyar était revenu dans un état catastrophique et le monde de Marine s'était écroulé.
Les nouvelles avaient été si terribles qu'elle n'avait pas même eu la force de pleurer.
En état de choc, désemparée, elle s'était accroché à la seule chose qui lui restait : Athéna.
Elle s'était perdue corps et âme, dans la reconstruction du Sanctuaire, pour ne pas penser à la douleur, pour ne pas sombrer. Pas question de tomber en léthargie ! Pas question de déprimer ou de se laisser abattre !
Elle avait tenu bon ! Le deuil et la désespérance ne l'avaient pas fait pas chuter.
Bien que les larmes coulaient toujours, les sanglots s'étaient apaisés et Marine prit une grande inspiration, se leva et entreprit de pousser le fauteuil roulant. Elle promena son disciple autour du patio doucement. Le léger bruit de ses pas et le frottement des caoutchoucs des roues s'étouffait comme les pattes d'un chat.
Séyar lui manquait, Aiolia lui manquait !
Puis les morts du Sanctuaire avaient ressuscités et Aiolia était revenu ! Aussi brutalement et inattendu qu'il était mort !
Marine n'avait alors pas su comment réagir, déchirée entre la joie et la peur de le revoir. La peur l'avait emporté. Terrifiée, elle avait simplement évité tout contact.
Et elle avait pensé s'en tirer comme ça ?!
Mais quelle idiotie ! Quelle naïveté ! N'avait elle donc rien compris ? N'avait elle rien appris de toutes ces mésaventures ?
Cela ne sert à rien de fuir !
Elle aurait mieux fait de profiter de l'instant présent avec Aiolia plutôt que d'essayer de se protéger du malheur qui de toutes façons aller la frapper !
A quoi cela l'avait il avancé de s'éloigner de lui, puisque de toutes façons, elle était là à pleurer et à craindre pour sa vie ! L'amour et l'attachement ne fonctionnaient pas ainsi. On ne choisit pas d'oublier quelqu'un, ça arrive parfois mais ce n'est pas un choix ! C'est juste une conséquence !
Les sanglots repartirent de chagrin mais aussi de regrets !
Le mépris d'elle-même la dégoutait et la submergeait.
Elle cessa de pousser le fauteuil et s'adossa sur le dossier. Les larmes coulaient dans son cou mais aussi dans les cheveux de Séyar et lui aplatissaient sa belle tignasse. Beau spectacle ! Elle n'avait peut être pas pleuré depuis quatre ans mais en une demi heure, elle devait bien avoir rattraper son retard et de fontaine, elle était passé aux grandes eaux de Versailles.
En plus comme les larmes lui libéraient les sinus et humidifiaient les muqueuses nasales, elle avait un besoin pressant de se moucher.
Pour éviter un accident fâcheux, elle renifla un grand coup avec un bruit peu ragoutant et très inélégant. Devant Séyar elle pouvait bien se permettre ce manque flagrant de politesse, car ne comprenant rien à ce qui l'entoure il n'allait sûrement pas s'en offusquer et puis l'urgence le justifiait car se moucher dans un masque n'avait rien d'une expérience appétissante.
Elle sortit un mouchoir en papier de sa poche et souleva son masque.
Le masque dans une main, le mouchoir dans l'autre, les yeux rougis et la morve au nez, ses traits se crispèrent en une grimace grotesque et un nouveau gémissement commença à se manifester. Un énième sanglot s'apprêtait à sortir pour s'exprimer à nouveau sur son absence de relation avec Aiolia et sa lâcheté à rester indécise et l'angoisse de ne pas avoir de nouvelles du Lion et son impuissance face à la situation, sa vie qui s'écroulait, l'amour qui ne servait à rien, le malheur d'être orphelin, la condition humaine, les dieux qui se jouaient des hommes, la fatalité du Destin, la guerre, la famine, les épidémies, les disciples qui finissaient toujours par mourir, les bêtes à chagrins, les impôts, les incapables du gouvernement, les premiers cheveux blancs, les voisins qui descendaient jamais les poubelles le bon jour, les trains qui n'arrivaient jamais à l'heure… et patati et patata…, lorsque Spouff ! Une chose molle et informe tomba du ciel !
Le timing était parfait ! Le tir parfaitement exécuté ! Pile entre les deux yeux !
Le sanglot et le gémissement se coincèrent dans sa gorge.
Le cri moqueur d'une mouette rieuse retentit.
Marine resta interdite. Sans réaction.
Le guano coulait tout doucement le long de l'arête de son nez. La morve lui coulait des narines...
Puis elle éclata d'un grand rire franc !
Elle ria longtemps, les yeux vers le ciel comme si les dieux venaient de lui apporter les réponses à ses questionnements.
« Ne te lamente pas Marine ! ça ne sert à rien de pleurer comme un veau ! N'oublie pas qu'une surprise peut toujours survenir ! L'imprévu peut toujours renverser la donne ! »
Ce n'était pas encore le moment de sombrer dans le désespoir et de pleurer sur sa petite personne. Séyar n'était pas mort ! D'après Deathmask, Aiolia non plus !
Tant qu'il y avait de la vie, il y avait de l'espoir !
Il fallait juste qu'elle trouve comment agir pour améliorer la situation.
Son cœur se revigora, sa posture se redressa. Le courage reprenait du terrain.
Elle était prête à affronter tous les obstacles !
Rien n'était joué, elle devait avoir confiance en Aiolia et en l'avenir.
Ses malheurs oubliés, son cerveau devait à présent s'atteler à une nouvelle tâche des plus complexes : parvenir à s'essuyer le front pour enlever ce maudit guano et à se moucher avec le seul petit mouchoir en papier qui lui restait.
Après un long trajet, le chevalier du Cancer parvint devant un grand bâtiment majestueux recouvert de plaques d'obsidienne et de marbre noir.
— Ah ça ! Ça, ça a de la gueule ! Rien à voir avec la crotte architecturale de tout à l'heure ! Franchement, ça en jette ! Là, le petit mort qui arrive, il le sent bien que le moment est solennel !
C'était le hall des morts, où ils faisaient la queue avant d'être redirigés dans les différentes strates après leur jugement.
Deathmask se mêla à la foule, il n'était pas bien difficile pour lui qui côtoyait les morts depuis si longtemps, de mimer leurs démarches errantes, molles et apathiques. Petit à petit, au milieu de la masse, il se fraya un chemin vers la salle des jugements. Il n'y avait toujours aucun spectre en vue. Mais des cosmos de vivants émanaient du tribunal en plus du cosmos divin.
—Des cosmos bien faibles. marmonna t-il.
Une fois entré, il se cacha derrière une colonne et observa.
La salle était immense, des colonnes de marbre en faisaient tout le tour comme dans un cloitre. Une tapisserie gigantesque brodée suspendue au plafond et représentant la carte du monde souterrain, séparait la pièce en deux.
Les morts s'entassaient devant une balustrade noire de bois sculpté et passaient un par un par un petit portillon avant de se placer devant une immense estrade. Deathmask frissonna, de cette scène, il en avait de vifs souvenirs. Lui aussi était passé par là, lui aussi avait fait la queue et s'était agenouillé, impuissant et avait attendu sa sentence pour sa trahison envers Athéna. Il se souvenait parfaitement des yeux méprisants des juges.
Cependant, pas plus que le moindre spectre, aucun juge n'était visible.
Cinq jeunes gens en toges rouges, bien vivants et les joues roses, déchiffraient laborieusement un grand livre au passage de chaque âme. Puis chacun écrivait une sentence possible sur des parchemins, lisaient leurs notes respectives puis prenaient ensemble une décision collégiale avant d'énoncer la sentence définitive. Un sixième inscrivait ensuite la décision sur un immense parchemin.
— C'est bien laborieux cette affaire ! Pas étonnant que la file avance si lentement !
D'autres jeunes gens en toge, se déplaçaient dans le hall, transportant des parchemins et disparaissant derrière la tapisserie.
— Ils sont bien jeunots ces petits pages ! à peine des ados, je leur donnerais pas plus de quinze ou seize ans ! Pas un homme d'expérience ! Pas de cosmos particulier ! Apparemment, Il y a eut du recrutement en urgence.
Les pages étaient très occupés ce qui permit à Deathmask de se faufiler le long des murs de colonne en colonne jusqu'à la tenture du fond.
Il passa la tapisserie, la puissance de la cosmo-énergie le saisit tel une moutarde qui vous montait au nez et piquait à vous faire pleurer. Oui, ce cosmos était irritant !
Deathmask se cacha très vite derrière une sculpture de griffon, deux gardes en étranges armures rouges se tenaient de part et d'autre d'un trône.
Eux aussi étaient bien vivants et semblaient bien jeunes. Ils possédaient un cosmos de guerrier. Des pages allaient et venaient en permanence déposer des parchemins sur un bureau devant le trône.
Le Cancer prit son temps pour passer derrière un second griffon sans se faire remarquer. Il tordit le cou pour mieux apercevoir la personne assise.
— Si tu t'imagines que je ne t'ai pas vu petit mortel ?! Arrête de me tournicoter autour c'est aussi agaçant qu'un moustique qui bourdonne dans mon oreille !
Deathmask se figea. La divinité tourna la tête et le chevalier put enfin admirer son profil. C'était une femme d'une cinquantaine d'années. Encore un détail qui clochait. En général les dieux préfèrent ressusciter dans le corps d'un adolescent. Cette incarnation, tout comme la construction du pont et l'organisation des jugements sentait la précipitation. Cette divinité n'avait pas eut l'intention de s'incarner si tôt et n'avait pas trouvé l'avatar idéal.
Elle n'en avait pas moins l'attitude d'une déesse, belle et froide, de longs cheveux raides, poivre et sel, encadraient son visage. Elle restait concentrée sur les parchemins qui s'entassaient devant elle et après chaque lecture, elle y apposait un sceau de cire dans un bruit sourd comme le son glaçant du marteau d'un juge annonçant une peine de mort inéluctable. Deathmask sortit de sa cachette.
— Euh ... Bonjour… Pardonnez mon ignorance… mais puis-je connaître votre nom ?
Pour la première fois, la déesse leva les yeux vers lui par dessus ses lunettes et repartit immédiatement dans sa lecture.
— Némésis.
Tiens, tiens se demanda le Cancer, la déesse de la vengeance et de l'équilibre.
— Madame ! cria un des gardes en armure, affolé qu'un intrus approche sa déesse.
— Tout va bien. Je gère.
Sans quitter son travail des yeux, elle le congédia d'une main dédaigneuse.
— Oui, Madame. Pardon, Madame.
Deathmask jugea plus sage de jouer le jeu de l'étiquette et s'inclina poliment.
— Bonjour Déesse Némésis.
— Qu'est ce que tu veux ? sa voix n'était ni froide ni sèche, juste indifférente. D'après ton accoutrement, je suppose qu'Athéna t'envoie comme émissaire.
BAM ! Elle apposa son seau. Une pulsation de cosmos vibra. Un page emporta vivement le parchemin et disparu le long d'un couloir étroit. Un autre page en déposa un nouveau qu'elle consulta immédiatement.
— Oui, Athéna se demande ce qui se passe aux Enfers.
— Et quoi, il aurait fallu laisser les choses se dégrader ?
BAM !
— Non je vois bien que vous avez repris les choses en mains.
— Oui et vous pouvez annoncer à Athéna que je suis en train de rattraper ses impairs !
— Ses impairs ? Je ne comprends pas.
BAM !
— En effet, vous n'avez pas l'air d'avoir la comprenette facile ! Je vous parle bien sur de la mort d'Hadès !
— Euh …
— Je ne parle évidemment pas de l'incarnation d'Hadès mais de son essence divine.
BAM ! Némésis consultait toujours la pile de rapport que ses sbires ne cessaient d'alimenter. Des colonnes de chiffres et de listes de noms à n'en plus finir. Parfois elle levait la main et rayait quelques lignes d'une plume rageuse et déposait le parchemin sur le côté. Souvent elle semblait approuver d'un petit coup de menton et apposait son sceau.
— Toujours là ? s'étonna-t-elle à l'adresse du Cancer. Elle retira ses lunettes et l'examina longuement. Tu n'as évidemment rien compris, n'est ce pas ?
— Je dois vous avouer que je suis un peu perdu.
—Bon…soupira Némésis. Elle posa ses lunettes de vue. Visiblement, cela lui coûtait de devoir prendre sur son temps pour expliquer la vie à un benêt.
— Le mieux, je suppose est de commencer par les bases. Elle joignit ses mains devant elle et prit un ton solennel : l'existence de l'univers se base sur l'équilibre des Forces.
Elle fit silence en fixant Deathmask pour s'assurer qu'il suivait. Ce dernier, finit par comprendre qu'il devait hocher la tête pour que la déesse continue. Les gardes et les pages se mirent à ricaner.
— Je vais t'épargner les grandes explications car de tout de façon tu n'y comprendrais rien, mais retiens bien que les Dieux sont une manifestation de ces Forces.
Deathmask hocha la tête, de nouveaux ricanements retentirent.
— L'Equilibre n'est pas un phénomène immuable, il évolue constamment mais toujours dans une certaine proportion.
— Et lorsque l'Equilibre est rompu, alors vous intervenez ?
Le garde de gauche avait un rire de cheval et ne se gênait plus pour se moquer ouvertement.
— On peut résumer comme ça. soupira Némésis. Bref, continuons. Régulièrement, les Dieux s'affrontent, ils sont tous l'incarnation de concepts et de puissances plus ou moins en opposition. Ces affrontements font partie intégrante du fonctionnement de l'univers. C'en est même un des principaux moteurs. C'est clair, jusqu'à présent ?
— Oui Madame.
Le Cancer avait bien fini par comprendre qu'il fallait mieux jouer les imbéciles et qu'apparemment ainsi il obtiendrait plus d'informations et s'éviterait des ennuis vu les regards méprisants des gardes qui ne le considéraient plus comme un danger.
— Pour régler ces affrontements, les dieux s'incarnent dans des enveloppes humaines. Et il arrive que ces enveloppes décèdent. Ça n'a pas beaucoup d'importance, une divinité l'emporte sur l'autre, elle se réincarne plus tard, etc… c'est un phénomène cyclique tout ça.
— Cyclique ?
Ricanements et rire de cheval.
— Oui, oui. Enfin, on parle de cycles dépassant de loin l'espérance de vie des mortels… Comment simplifier pour un chevalier d'Athéna…humm
L'exercice de se mettre à la portée d'un simple mortel semblait difficile, Némésis prit quelques instants pour réfléchir.
— Athéna et Hadès se livrent combat fréquemment, n'est ce pas ? Ils s'incarnent et utilisent des soldats pour cela, n'est ce pas ? Cela permet de minimiser les pertes, n'est ce pas ?
— Euh… en général il y a de nombreux morts.
— Si tu t'attardes sur des détails aussi…tu ne risques pas de comprendre.
Némésis lui lança un regard perçant comme on regarde un enfant nigaud qui de toutes façons n'entendait jamais rien à rien et ne finirait jamais nul part.
— Je repends : Athéna ou Hadès, selon qui sort vainqueur, perd son incarnation terrestre. Mais, et c'est cela qui est important à retenir, son essence divine reste intacte. Le temps passe, d'autres conflits entre les dieux peuvent se déclarer ou on revient à nouveau à une nouvelle dissension entre Athéna et Hadès. De toute façon, peut importe ! Tant que les forces divines peuvent se régénérer, l'Equilibre règne.
Némésis repris le parchemin dont elle avait commencé la lecture.
— C'est bon ? Tu y vois plus clair maintenant ?
Les ricanements repartirent de plus belle, Deathmask s'aperçut qu'un grand nombre de petits pages s'étaient regroupés autour d'eux et observaient la situation.
— Et que s'est-il passé de différent cette fois-ci ?
—Bah ! L'essence divine du dieu Hadès a été touchée ! Il faut vous le dire dans quelle langue ?!
— Vous voulez dire que le chevalier Pégase …
— Peuh ! cracha-t-elle. Ce misérable petit rat a osé toucher un dieu du Panthéon !
OH ! OH ! Les ricanements tout autour d'eux avaient cessé et s'étaient muté en cris d'indignation. OH !
— L'hybris ! L'hybris ! L'hybris ! scandaient alors les pages et les gardes.
L'apparence de Némésis se transforma alors, son visage devint terrifiant, ses yeux noirs brillaient d'une lueur surnaturelle, son cosmos augmenta de façon sidérante.
Deathmask se sentit oppressé, ratatiné, étouffé. Son souffle devint cours, la déesse face à lui était épouvantable et exultait la rage. Malgré son statut de chevalier d'or et ses années d'expérience, le Cancer trembla devant l'incarnation de la Vengeance. Face à Némésis, tous les pauvres mortels chancelaient.
— L'hybris ! L'hybris ! L'hybris ! L'hybris ! L'hybris ! L'hybris !
Les pages devenaient de plus en plus frénétiques et s'agitaient.
L'hybris était la pire faute qu'un humain pouvait commettre, c'était un acte fou de démesure, une offense aux Dieux et visiblement Pégase en s'en prenant directement à Hadès avait réveillé Némésis la déesse de la vengeance. Mais pas de n'importe quelle vengeance se rappela Deathmask, c'était la déesse de la vengeance des Dieux. Pour la première fois, les chevaliers d'Athéna ne s'étaient pas contentés de vaincre les troupes de spectres et l'incarnation du dieu des Enfers comme auparavant, ils avaient touché l'âme même d'Hadès. Cela était un hybris. Une faute impardonnable.
En un éclair, la déesse redevint calme aussi soudainement qu'elle s'était emportée. La foule suivit.
— Suite à cela, Les Enfers ont été profondément déstabilisés… murmura le chevalier pour orienter le sujet loin de Séyar.
— Voilà ! Tu commences à saisir…
— Pour rétablir l'Equilibre, vous avez eu besoin d'intervenir aussi bien ici que sur Terre. continua -t-il.
— Alléluia ! Il a enfin comprit ! ironisa Némésis en levant les bras vers le ciel.
Les rires moqueurs de la foule devinrent hystériques. Le cheval s'esclaffait à pleins poumons. De plus en plus de pages entraient dans la salle. Il y en avait des centaines.
— Mais, poursuis ! Poursuis ! l'encouragea-t-elle.
— Vous avez reconstitué les armées opposées. En ressuscitant les chevaliers d'Athéna et les spectres d'Hadès.
— Ce n'est pas tout à fait ça ! A tes yeux, c'est évidemment ce que cela implique, mais en réalité, j'ai remonté le temps des personnes impliquées dans la répartition du cosmos pour revenir à une époque stable pour l'Equilibre. Le phénomène n'a pas touché que les soldats d'Athéna et d'Hadès mais tous les centres de pouvoir.
— Cependant les cosmos de tous ces guerriers sont instables et tronqués.
— En effet, il est possible qu'il ait quelques défauts, l'Equilibre ne se rétablit pas d'un seul coup. Le temps ne peut jamais être totalement effacé, ce n'est pas une bande magnétique que l'on peut rembobiner et redémarrer. Il est normal que les choses prennent du temps avant de se rééquilibrer.
Némésis rechaussa ses lunettes.
— Madame, encore une question, si je peux me permettre ?
Ricanements de partout.
—Certains de nos chevaliers sont manquants, est ce pour cela que l'équilibre des cosmos de la Chevalerie ne se reforme pas ?
Némésis prit une seconde de réflexion.
— Hum, oui ! C'est bien possible. Les retrouvez rétablira le partage des forces. Mais quoi ? ! Pas de quoi en faire un fromage !
— pourt...
— Oh tout finira bien par s'arranger de toute façon ! le coupa-t-elle.
— Vraiment ?
— Il suffit d'attendre que tout le monde meure. Les spectres reviendront aux enfers et s'occuperont de la gestion des âmes défuntes. Si un chevalier meurt, son cosmos repartira dans sa constellation. Et la nouvelle génération de chevaliers d'Athéna n'aura plus de problèmes.
Elle saisit deux parchemins.
— Allez, va, dans cinquante ans maximum tout est réglé ! Avec une bonne guerre ça irait même plus vite ! Crois moi, les guerres ont toujours fini par régler les problèmes !
— Au prix de vies innocentes ?
— Décidément, tu aimes t'attarder sur les petits détails ! Il faut un peu de recul, voyons ! Il faut avoir une vision d'ensemble ! Et surtout penser sur le long terme ! Dans six ou sept cents ans, on en parlera même plus ! Hadès reprendra une nouvelle incarnation charnelle et tout redeviendra comme avant.
Némésis se replongea dans son travail. Bam ! Bam ! Elle écrasa les deux parchemins coup sur coup.
— Maintenant, fiche moi le camp, j'ai du boulot là !
Deathmask s'inclina avant de déguerpir sans demander son reste. La présence des pages aux sourires grimaçants lui portait sur les nerfs.
Alors qu'il allait repassait la tenture, la voix de la déesse de la vengeance retentit une dernière fois.
— Et sache chevalier, que personne n'est jamais innocent ! Je suis bien placée pour le savoir.
Deathmask s'inclina de nouveau par politesse.
Il retraversa le pont du Styx, abattu, avec la pensée amère que les Dieux se moquaient bien des hommes et des guerriers à leurs services. Ils n'étaient que des petits soldats de plomb, remplaçables pour assouvir leur soif de querelles et de guerres sans prendre de risque personnel. Des pions d'un grand jeu d'échecs pour tromper l'ennui au Panthéon.
Le bel Aiolia, dont Marine se lamentait n'était pas dans un très bel état !
Vénus le contemplait échoué sur la rive. C'était lui, la chose informe qui l'avait intriguée quelques instants plus tôt.
Au premier coup d'œil, elle avait cru qu'il était mort.
Immobile. Dans une position de cadavre noyé, la moitié basse du corps dans l'eau, sa peau était violette tellement il était recouvert d'ecchymoses, ses yeux étaient gonflés par l'eau et des plaies avaient formées des croutes sur son crâne qui s'étaient entremêlaient dans ses cheveux.
Mais sa poitrine se soulevait, preuve qu'il respirait encore.
Elle le tira par les bras pour tenter de le dégager des branchages dans lequel il était enchevêtré.
Quiconque ayant déjà soulevé un mort sait à quel point, un corps mou sans aucune énergie, Peut être lourd. Les fesses d'Aiolia, impossibles à soulever, creusaient deux sillons de boue dans les graviers. Ses vêtements trempés y adhéraient et par effet de ventouse augmentaient encore la difficulté. Vénus parvint tout juste, péniblement, à le hisser sur la berge hors de l'eau, au sec, dans le bruit écœurant d'un déboucheur d'évier.
Pendant toute l'opération qui prit un certain temps, Aiolia ne reprit pas conscience.
Ses yeux ne clignèrent même pas.
Les muscles endoloris par cet effort, Vénus respirait profondément pour reprendre haleine et pour contrer une vague de panique qui montait dans sa gorge. Des fourmillements se déclaraient dans ses mains et ses pieds.
Comment Aiolia qui lui semblait si indestructible pouvait-il se retrouver dans cet état ? Tout son corps, du moins ce qu'elle en voyait à travers ses habits déchirés, était roué de coups.
Elle l'avait vu à l'œuvre pourtant, tel un héro mythologique, il lui avait alors semblé capable de déplacer des montagnes et de lancer des éclairs.
Le soleil termina la course de sa journée et disparut soudainement derrière la crête de la montagne, les plongeant tous les deux dans l'ombre et laissant la place au bleu indigo du crépuscule puis très vite au noir profond. La berge devint encore plus sinistre. Tout était devenu gris, les cailloux, l'eau, la végétation. Tout se perdait dans le gris.
Dans cette obscurité, les oiseaux cessèrent de chanter et les silhouettes des arbres prirent des allures de fantômes décharnés bougeant lentement comme des esprits malins les observant de loin, et les encerclant avant la charge finale.
Impressionnée par cette ambiance macabre, Venus se tenait debout devant Aiolia sans oser bouger et ne pouvait pas en détacher ses yeux.
D'après leur situation, elle pouvait imaginer ce qu'il s'était passé : Aiolia l'avait rattrapée dans sa chute et pour qu'elle s'en sorte vivante il l'avait revêtu de sa propre armure avant qu'ils ne tombent tous les deux dans la rivière au bas de la falaise.
Le courant après la tempête avait été rapide et dangereux. Il s'était surement agrippé à elle quand leurs deux corps furent entrainés par le courant. Il avait dû encaisser les chocs contre les rochers et les débris qui flottaient tout en maintenant la tête de Vénus hors de l'eau pour éviter qu'elle ne se noie. Ensuite, exténué, il l'avait surement lâchée et ils s'étaient échoués sur la berge de graviers à cinquante mètres l'un de l'autre.
— Après tous ces chocs, dans quel état doivent se trouver ses organes internes !?
Il l'avait sauvée au péril de sa propre vie.
Cet homme qu'elle avait tant détesté dans la cabane, l'avait sauvé ! En une soirée, tout avait été chamboulé. De bourreau qui la retenait captive, il était devenu garde du corps, contre les monstres et les éléments.
Oui, il l'avait sauvée deux fois au péril de sa propre vie.
— Mais, pauvre andouille ! gémit elle dans un sanglot. Regarde où tu en es maintenant ! On est au milieu de nul part ! Blessés ! Mais qu'est ce qu'on va devenir ! Hein ? Qu'est ce qu'on va devenir ?
Elle cria alors, tout en restant immobile et droite comme un piquet face au corps gisant d'Aiolia. Les fourmillements envahirent ses mains et ses jambes.
— Hein ? Qu'est qu'on fait Monsieur Superman ? Tu m'as protégée ? Tu m'as sauvée ? La belle affaire ! Et moi je fais quoi ? Je suis même pas capable de te porter ! Comment je fais, moi, pour jouer les héros et nous sortir de cette merde ?
La tétanie arriva et crispa ses doigts et ses orteils. Son pouls s'accéléra, son souffle se hacha.
—Comment je fais moi ? Je sais pas lancer des éclairs comme toi, je sais pas sentir les spectres ? Comment je fais ? Hein dis moi ? Comment ? Comment ?
Ses cris montèrent encore et encore dans les aigus et gagnèrent une octave, redescendirent d'une octave puis remontèrent à nouveau, chose extraordinaire qui si Vénus était en état d'en prendre conscience, l'aurait remplit de fierté et d'orgueil pour réussir ce tour de force que seules quelques cantatrice de talent parviennent à exécuter pour la chanson de la reine de la nuit dans la Flute Enchantée de Mozart.
— Comment ? Comment ? Comment ? Comment ? Comment ?
Bien évidemment, ses hurlements de panique n'eurent aucun effet sur le pauvre chevalier du Lion qui obstinément restait affalé dans les graviers, à ne rien faire pour essayer de régler la situation.
Vénus continuait à crier ses « comment » jusqu'à ce que les sanglots l'emportent et que les larmes de détresse se mettent à couler. Les « comment » devinrent des « ah » assourdis puis des gargarismes incompréhensibles qui se perdirent dans la bruit du vent et de la rivière.
Epuisée par cette débâcle de cris hystériques, Vénus tomba sur les fesses tout d'un coup, bien droite, comme si un ciseau avait coupé les fils d'une marionnette et fini assise en tailleur dans les graviers. Encore quelques gémissements la secouèrent et elle s'écroula sur le flanc puis s'allongea à côté d'Aiolia.
Dans son esprit embrumé par la crise de panique, fatiguée, éreintée, sans solution, elle décida d'attendre la mort.
Sa respiration se calma petit à petit. Ses membres se délassèrent.
Son esprit s'attarda dans des pensées romantiques et contemplatives comme pour sublimer ces derniers instants et mieux vaincre la peur de la mort.
— Profite de ce ciel noir à travers la ramure des arbres, ce sera la dernière chose que tes yeux verront.
Elle gémit d'un désespoir soumis puis continua sa tirade improvisée.
— Profite du bruit de l'eau qui courre, ce sera le dernier son que tes oreilles entendront, l'odeur délicate du sous bois serait la dernière chose que tes narines sentiront.
Et les cailloux pointus qui lui rentraient impitoyablement dans le dos seraient la dernière chose que sa peau sentirait ! Comme un martyr sur le grill qui sent les flammes le chatouiller, elle en profiterait jusqu'à son dernier souffle. Elle se concentrera sur ses sens et les sensations de la vie, jusqu'au la fin !
Dans un dernier élan d'amour propre, elle rabattit les pans de son plaid correctement sur sa poitrine afin d'être plus présentable pour les pompiers qui allaient découvrir son corps quelques jours plus tard. Avec sa main, elle replaça les mèches de ses cheveux et dégagea l'ovale de son visage, dans une dernière coquetterie.
Puis telle une héroïne de tragédie, telle Antigone devant sa sentence, telle Juliette buvant son poison, fière et résolue, elle ferma les yeux pour mieux accueillir la visite de la grande faucheuse.
…..
Deux heures plus tard, Vénus se réveilla en sursaut par le son de son propre ronflement.
La lune s'était levée et éclairait gentiment la berge. Rien n'avait changé. Aiolia n'avait bien évidement pas bougé et nécessitait toujours des soins.
La panique envolée et ses esprits retrouvés, une bouffée de culpabilité étreignit Vénus.
Elle chercha le pouls du Lion. Faible.
Sa peau était glacée, il devait être en hypothermie.
Il saignait encore. Des taches s'agrandissaient sur son torse à travers la chemise.
C'était l'effet secondaire de l'aspirine. Il cicatrisait mal.
Elle jura ! Cela, c'était de sa faute à elle ! Elle l'avait empoisonné !
— Si il lui restait encore un peu de chances de s'en sortir, je l'ai surement achevé …
Quel gâchis ! Que faire !? Elle ne pouvait pas le laisser comme ça ! à pisser le sang ! Il y avait bien quelque chose à faire plutôt que de rester planter là comme un piquet à le regarder mourir !
Il fallait qu'elle réfléchisse, qu'elle se calme pour trouver quelle était la meilleure chose à faire dans cette situation. Et il fallait qu'elle retrouve du courage !
— T'es au milieu de nul part, ma grande ! Il faut bouger ! Trouver de l'aide ! Tu vas suivre le courant de la rivière, avec un peu de chance ça te mènera à un patelin. C'est plus sérieux que de marcher au petit bonheur la chance !
Comme elle, Aiolia frissonnait de froid. Sa peau était couverte de chair de poule dans l'espoir de se réchauffer un peu. Elle prit la décision de le déshabiller pour qu'il sèche plus vite. Elle eut du mal à lui retirer sa chemise avec tous les petits boutons mais encore plus à ouvrir le gros bouton en métal de la braguette de son pantalon. Elle tira sur une jambe puis l'autre mais le tissus mouillé collait à la peau.
Alors elle lui retira ses baskets mouillées puis réussit à ratatiner le pantalon comme un collant aux chevilles et enfin força pour faire passer le coup de pied. Les chaussettes vinrent en même temps. Ainsi sa peau pourrait enfin se réchauffer.
Elle hésita et tergiversa avec sa pudeur et finalement, n'osa pas lui retirer son sous-vêtement.
Au moment de lui remettre ses chaussures, elle réfléchit.
Elle même, était pieds-nus et elle allait devoir marcher dieu savait combien de kilomètres. Comme ils faisaient quasiment la même taille tous les deux, c'était presque sa pointure, juste un poil trop grand.
Elle jeta un coup d'œil à Aiolia, comme pour s'assurer de son approbation, en relevant le menton dans le sens de « tu veux bien ? ». Pour conclure ce dialogue unilatéral, elle hocha du chef comme si c'était lui qui lui répondait et enfila laborieusement les baskets.
C'était partit ! Elle resserra le pauvre plaid mouillé qui lui servait de vêtement depuis leur fuite de la cabane quelques heures plus tôt, et elle s'engagea le long de la rive sur les graviers.
Trois fois, elle se retourna la boule au ventre et les larmes aux yeux, pour regarder encore une fois Aiolia, seul, misérable, affaibli, en slip, à la merci de n'importe quel danger. Les spectres qui rodaient à leur recherche mais aussi tous les prédateurs opportunistes de la nature, les ours, les loups, les pumas, les coyotes…
— Ne meurs pas, je t'en supplie ! Ne meurs pas avant mon retour. Ne meurs pas tout seul, abandonné dans la boue.
