Chapitre 13 : le calme avant la tempête.
Les flacons de parfum présentés sur les étagères blanches en plexiglas, scintillaient sous les éclairages de la boutique duty-free. Les formes complexes et exubérantes des bouteilles de par leurs angles improbables, reflétaient la lumière sur les murs et le plafond telles de petites boules à facettes en verre et les éclaboussaient de couleurs jaune, rouge et rose. Les fragrances précieuses embaumaient l'atmosphère en un pot-pourri extravagant, mélange de touches iodées, florales et musquées. Jean-Sébastien s'approcha pour mieux sentir mais n'osa pas manipuler les flacons de peur de les casser. Vu le prix au litre, il valait mieux éviter.
Il n'avait jamais été intéressé par les produits de luxe mais il fallait bien passer le temps. Il trainait ça et là entre les boutiques en attendant de pouvoir embarquer. Sans visa pour les Emirats arabes, il devait se contenter de la zone internationale de l'aéroport.
Il avait quitté la veille Vladivostok et faisait escale à Doubaï avant de s'envoler pour la Grèce.
De l'air glacial du vent de la toundra, il était passé à l'air artificiel tiède des climatiseurs en pleine zone désertique. Une aberration !
Les choses s'étaient passées très vite et il avait encore du mal à réaliser qu'il se trouvait là, à l'autre bout du monde bien loin de la station d'exploration du permafrost. L'entreprise qui l'embauchait l'avait contacté d'urgence pour l'envoyer sur un site archéologique d'une île des Cyclades. Il semblait qu'il y avait un besoin urgentissime d'identifier des couches géologiques et que lui seul était à même de l'effectuer.
— Hum ...
Jean-Sébastien avait bien du mal à voir où était l'urgence. Si les ruines antiques avaient attendu deux mille ou trois mille ans, elles n'étaient plus à trois mois près le temps qu'il finisse sa mission en Sibérie.
Mais non ! L'entreprise avait préféré briser la si périlleuse coopération avec l'ambassade russe pour cette petite mission anodine d'une semaine. Avec tous les embêtements administratifs que cela engendrait pour le retour en Sibérie : visa, autorisation de forage, traducteurs etc…
— Sûrement des histoires de gros sous !
Jean-Sébastien ne voyait pas d'autres explications. Cette aventure le dérangeait. Il ne détestait rien de plus qu'un travail inachevé et avant même de quitter Vladivostok, il avait déjà eu envie de revenir terminer ce qu'il avait commencé.
Son billet à la main, il tuait le temps en se baladant au milieu d'articles de luxe totalement inintéressants dans un hall d'aéroport à l'architecture totalement insignifiante avec en bruit de fond une radio totalement inintelligible couverte par les annonces-micro, les bruits des voyageurs et les roulettes de leurs valises.
Il soupira d'ennui, il avait hâte de retourner à son travail.
…
Les sièges en plastique puaient. Ils sortaient tout juste de l'usine et diffusaient encore cette odeur si caractéristique de voiture neuve. L'imprimé moucheté à carreaux des revêtements synthétiques rappelait une invasion de fourmis l'été sur le carrelage de la terrasse. En bougeant rapidement la tête de gauche à droite, on pouvait aisément imaginer ramper ces petites bêtes.
Maxence étira ses jambes presque sous le siège de son voisin en face de lui pour éviter de s'ankyloser puis les posa sur sa valise. Il était chargé : une petite valise pour ses affaires personnelles, une grosse valise pour ses diapositives et ses dossiers pour la conférence et son sac à dos pour ses papiers, son blouson et son appareil photo.
Le soleil brillait déjà fort pour une heure aussi matinale. Il enjamba sa voisine de gauche et baissa le store sans demander ni même se soucier si elle avait eu envie de profiter du paysage. La double porte du RER s'ouvrit et une masse compacte de travailleurs, d'ouvriers et d'employés de bureau s'engouffra dans la rame. Tous les sièges libres furent pris d'assaut, les strapontins baissés en un instant. De nombreux usagers restèrent debout, dont un grand homme patibulaire avec un doberman. Le chien stressé par la foule et la chaleur, aboyait et haletait juste sous le nez de Maxence. Merci l'haleine de chacal ! Le trajet allait être long ! Encore une dizaine d'arrêts avant l'aéroport !
Le jeune chercheur préféra se taire que de râler. Tout d'abord ça ne servait à rien face à un chien. Ensuite parce qu'il y avait déjà assez de bruit comme ça avec le jeune en jeans en face de lui qui faisait profiter tout le monde de ses choix musicaux en montant à fond le volume sonore de son baladeur. Maxence lança une petite prière au premier dieu qui voudrait bien l'écouter pour que les piles s'épuisent. Pour compléter le tableau, le copain avec qui le voisin partageait ses écouteurs, eut la charmante idée de sortir un chewing-gum de sa poche. Les yeux fermés pour bien se concentrer sur la musique, il mâchait instinctivement, en rythme et dévoilait toute sa dentition à chaque tempo. Smach, smash,smash, smash,smash,smash ! Il réussissait tout de même l'exploit de faire reconnaître la mélodie à Maxence : " Casser la voix". Une nouvelle musique au top cinquante. A chaque "voix" mâchouillé, le chien couinait, inquiet de ce drôle de bruit inhabituel dans la bouche d'un être humain. Il enchaîna immédiatement sur une deuxième chanson remplie de Ah et de Hé la bouche grande ouverte. Ce qui permit à Maxence de constater que le chewing-gum devait être à la fraise vu la couleur rose du truc mastiqué.
— C'est bien parce que j'ai besoin de sous ! marmonna le jeune scientifique dans sa barbe.
Il n'avait pas du tout envie d'être là, coincé entre un chien et un bouffeur de chewing-gum, il aurait de loin préféré continuer ses recherches dans son labo et envoyer au diable les organisateurs de la conférence.
Dans ce train de banlieue, tous les passagers autour de lui essayaient eux-aussi de tromper l'ennui comme ils pouvaient : musique, mots croisé, livre de poche. Son damné billet d'avion pour la Grèce à la main, lui, tuait le temps en rêvant à tout ce qu'il pourrait bien accomplir avec l'argent de la fondation Graad. Un nouveau microscope électronique peut être ?
Maxence soupira. Il avait hâte de retourner à son travail.
Agapios sifflotait.
Il prenait son temps et remontait jusqu'au bureau de la garde en empruntant un petit sentier ombragé. Le sol de terre battu, le fossé qui canalisait les eaux de pluie et les peupliers plantés des deux côtés du chemin conservaient encore un peu de la fraicheur de la nuit et de la rosée. C'était un lieu à savourer pendant ces temps de chaleur mais habituellement, c'était surtout un recoin sombre et humide qui sentait l'urine car à proximité des grandes esplanades du Sanctuaire sans cachettes possibles pour se soulager discrètement.
La matinée était déjà très chaude et cette fraicheur allait bientôt s'évaporer. La canicule s'éternisait sur toute la Grèce et le Sanctuaire d'Athéna bien que sur une île, étouffait. La brise de mer était si légère qu'elle n'apportait aucun soulagement et asséchait les peaux plutôt que les refroidir.
La nature souffrait, la faune et la flore s'épuisaient. Les herbes jaunes étaient à présents brulées et racornies, les arbres perdaient leurs feuilles encore vertes et les insectes se faisaient rares.
Cette canicule exceptionnelle devenait une grande épreuve d'endurance.
De mémoire d'homme, c'était sans pareil !
Certains en venaient à y voir un signe de colère des dieux.
Des rumeurs courraient dans tout le Domaine qu'Hélios et Apollon punissaient les hommes et s'évertuaient à les tyranniser de chaleur, à les écraser sous un soleil de plomb et un air irrespirable.
Bien qu'il transpirait déjà à grandes eaux depuis le lever du soleil, Agapios était d'humeur joyeuse. Il sifflotait et avançait d'une démarche légère et désinvolte. Peu lui importait la météo et ses conséquences néfastes, car pour lui jusqu'à présent, tout allait bien ! S'il n'avait pas été de nature si paresseuse, il aurait bien exécuté quelques petits pas de biche à la suite comme une ballerine classique pour célébrer sa joie de vivre.
Il avait prit son nouveau poste deux jours plus tôt. Rétabli, en sortant de l'infirmerie, il avait trouvé sa chambre vide. Ses maigres affaires personnelles avaient été déménagées dans le bâtiment des gradés. Intimidé, il avait découvert ses nouveaux quartiers loin de ses anciens compagnons : une chambre sans fioritures comme les toutes les habitations du Sanctuaire, à l'atmosphère spartiate jouissant d'un peu plus d'intimité que pour un simple sergent avec des toilettes personnelles.
C'était tout tremblant le lendemain à l'aube qu'il s'était présentait à son chef le lieutenant général en se demandant à quelle sauce il allait être mangé.
Le lieutenant général Kallias frôlait la soixantaine et la retraite approchait. Il en avait connu beaucoup des subordonnés dans sa carrière ! Au premier coup d'oel il avait su jauger mille fois plus justement que le Grand Pope, à qui il avait affaire et ce qu'il devait en faire :
" Au placard !" avait-il soupiré, en ce demandant ce que pouvait bien avoir en tête Son Éminence de lui envoyer ce loustic au lieu du renfort dont il avait cruellement besoin pour faire tourner la baraque.
Il lui avait alors attribué le petit bureau tout au fond du couloir, vide depuis une décennie, sombre et mal ventilé, dont personne ne voulait jamais.
Le nouveau capitaine Agapios fut ravit de la situation. Ainsi, il arrivait dans sa nouvelle affectation sans faire de jaloux, sans s'attirer la moindre hostilité et surtout sans aucune grosse responsabilité.
La patrouille de gardes sous ses ordres s'en sortait très bien toute seule et suivait les injonctions habituelles. Pour organiser les rondes, Agapios s'était contenté de recopier le planning de la semaine précédente. Il faisait l'appel à l'aube, tournait un peu avec eux puis retournait rêvasser et procrastiner la moitié de la matinée dans son bureau.
Donc tout allait bien ! Rien de bien terrible après tout ! Lui qui se faisait toute une montagne de ses nouvelles fonctions de capitaine.
Tout allait bien ! La clé du bonheur c'était de se contenter de ne surtout pas chercher à innover quoi que se soit. Voilà !
Tout allait pour le mieux !
Le cœur guilleret, il sortit du chemin ombragé, remonta quelques marches brulantes de soleil et entra dans la bâtisse en chaux blanche de l'administration de la garde.
Toujours en sifflotant, il traversa le couloir de bout en bout, passant devant la loge du concierge, devant la porte fermée du lieutenant Kallias, devant les porte entrouvertes à travers lesquelles il apercevait ses collègues travailler.
Plein de bonhommie, le jeune capitaine souriait pour lui-même, l'un de ces sourires insupportables des imbéciles irresponsables qui ont la chance insolente de pouvoir vivre dans l'instant présent sans se soucier des soucis qu'ils accumulent derrière eux.
—Je me ferai bien un petit café, tiens !
Il ouvrit la porte de son petit bureau. Son sourire se flétrit comme une feuille morte.
Un homme était assis sur la chaise visiteur.
L'homme tourna son visage.
Misty.
Agapios eut soudain la désagréable impression que tout ne continuerait pas à aller si bien et tournerait très vite au vinaigre. Un frisson froid parcourut son échine de haut en bas puis de bas en haut.
Le jeune capitaine dut réprimer le réflexe de claquer la porte et de s'enfuir discrètement, mais Misty dans sa chemise rose pastel impeccablement repassée, le regardait droit dans les yeux, c'était trop tard pour s'esquiver.
— Bonjour chevalier.
— Bonjour capitaine.
Le Lézard se leva et lui serra la main d'une froideur des plus professionnelle, puis s'installa de nouveau en s'adossant confortablement sur sa chaise en skaï. Il était là pour un moment apparemment.
— Que puis-je faire pour vous ? balbutia Agapios en s'asseyant à son tour en face de Misty de l'autre côté du bureau et en priant le ciel de ne justement rien pouvoir faire pour lui.
—Je viens porter plainte !
—Ah ? croassa le capitaine, à quel motif ?
— Pour harcèlement !
Et merde ! Qu'est ce que Pyrrhus avait encore fait ?
— Bien, bien…
— Bien ?
— Heu... je veux dire … qu'on va remplir un formulaire !
C'était la procédure après tout. Si Agapios pouvait bien se baser sur quelque chose pour régler les problèmes tout en évitant de prendre des initiatives, c'était de suivre la procédure.
Alors les formulaires, où sont les formulaires ?
Agapios fouilla les tiroirs, rien dans le premier, rien dans le deuxième et bien sur, rien dans le troisième. Il se leva et ouvrit l'armoire. Rien, rien de rien ! L'armoire était totalement vide. Agapios réalisa ainsi qu'il aurait peut être dû se soucier du matériel ces derniers jours, pour éviter de se retrouver dans cette situation devant Misty qui les bras croisés ne le quittait pas des yeux et jugeait chacun de ses faits et gestes.
— Euh… excusez moi un instant, chevalier…je reviens.
Rouge de confusion il quitta le bureau et alla toquer à la porte voisine.
— Pardon…de vous déranger….
Le plus proche des deux collègues dont il n'avait pas prit la peine de retenir correctement le nom, Amhed ou Armed, l'accueillit avec une petite grimace sur les lèvres proche du sourire. Ce ne fut pas sans malice qu'il le laissa mijoter, tout penaud dans l'embrasure de la porte, laissant traîner le silence à en devenir gênant, avant de le soulager de sa misère par un "oui?" faussement encourageant.
—Je me demandais si par hasard, vous ne sauriez pas où sont rangés les formulaires de plaintes ?
—Par hasard, ils ne seraient pas classés dans l'armoire des archives ?
— Merci.
Et Agapios fit volte face vers la sortie et fut couper dans son élan par un doute.
—Par hasard, tu ne te demanderais pas où est l'armoire des archives ?
— Euh… Si, si…
Le second capitaine qui n'avait rien dit jusqu'à présent releva les yeux de son dossier et arbora lui aussi un discret sourire revanchard.
—Dans le cagibi au fond du couloir, à côté de ton bureau.
—Merci.
Agapios referma la porte et repassa devant son bureau pour accéder au cagibi. Il avait laissé la porte ouverte et les yeux de Misty tels celui dans la tombe qui regardait Caïn, le suivirent sur son passage.
Deux minutes et un claquement de porte de placard plus tard, il revint devant le chevalier tenant fièrement les formulaires à bout de bras et reprit sa place face à Misty, plein de courage.
— Alors…
— Alors si on pouvait faire vite, j'ai un bateau à prendre le coupa le Lézard, impatient. Où est votre machine ?
— Ma machine... ?
— à écrire.
— Ah ! Mince… je reviens…
Et il planta Misty pour repartir toquer chez les voisins.
Cette fois-ci Armed l'attendait le menton posé sur ses mains jointes.
— Ouiiiii ? le "i" traînait de manière beaucoup trop ironique au goût d'Agapios.
D'un rouge léger il était passé au rouge pivoine, il formula tout de même sa demande.
—Savez vous où je pourrais trouver une machine à écrire ? De libre ? rajouta-t-il en en voyant une sur chaque bureau.
— Ah ! Une machine ? ça fait trois jours que tu es ici ? Non ?
— Si…
Après un regard significatif bien appuyé, Armed se leva, ouvrit un placard mural et sortit une machine à écrire.
—Tu sais t'en servir ?
Agapios n'osa pas dire non. Il avait déjà utilisé une machine les rares fois où il avait dû écrire des courriers importants mais jamais avec une si sophistiquée. Elle lui semblait énorme avec des touches pour les chiffres et les lettres en alphabet grec et latin. Il y avait plein de couleurs et d'options.
Les mains prises, il ne put fermer correctement la porte derrière lui et entendit distinctement :
— Eh voilà ! Va bien falloir qu'il se mette au boulot le petit chouchou du Grand Pope !
Deux rires moqueurs retentirent lorsqu'il revint dans sa pièce. Il posa la machine sur le bureau sans oser lever les yeux vers Misty et observa le mécanisme. Au bout de plusieurs essais infructueux, il réussit enfin à placer correctement la première feuille du formulaire et la case à remplir en face des barres de lettres.
—Identité du plaignant : Misty du Lézard
Agapios tapait laborieusement avec deux doigts. Retour chariot. Le rouleau souleva la feuille d'une ligne. Rien, ça n'avait pas marché. Agapios tourna doucement le rouleau en sens inverse et replaça la case correctement. Il recommença.
—Identité du plaignant : Misty du Lézard
Retour chariot et…Rien. ça ne marchait toujours pas.
Il recommença. Rouleau. Case. Frappe des lettres. Retour chariot. Et… Rien ! Rien de rien !
Misty observant ce petit manège se pencha sur la machine.
—Il n'y a pas de ruban encreur.
— Pas de …
De rouge pivoine, Agapios devient écarlate comme un coucher de soleil.
— Un ruban… Je reviens…
Et voilà qu'il était repartit chez les collègues.
—Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ?
Le "i" traîna encore plus longtemps que la fois d'avant.
— Est ce que par hasard vous auriez un ruban encreur ?
— Voyons… est ce que par le plus grand des hasards, il y aurait un ruban dans ce tiroir ?
Armed fit mine de chercher, son collègue, les yeux malicieux, observait la scène.
—Ah oui tiens ! Un ruban de rechange ! Étonnant ! Dans le bureau d'un homme qui s'organise pour travailler ! Quel hasard ! Vraiment ?!
Et il le lança à Agapios.
— Merci.
Le jeune homme avait du mal à déglutir.
" Ha ha ha ! Tu me dois vingt drachmes, Armed !" entendit-il lorsqu'il ferma la porte.
Le ruban dans les mains, il revint devant le chevalier. Il réussit à sortir le ruban de sa boite sans se tacher, et l'installa laborieusement dans la machine. Il plaça une feuille blanche pour faire un test et tapa des touches au hasard. Et merveille ! ça marchait ! Les lettres "jdkguhfc" s'affichaient en noir sur blanc. Il sortit la feuille de brouillon et plaça le formulaire.
—Identité du plaignant : Misti du Lézard.
Retour chariot. Le rouleau tourna. La feuille se leva d'une ligne. Parfait. Tout marchait, deuxième ligne, deuxième case…
— Misty avec un "i grec" l'interrompra le chevalier dans son élan.
En effet, un beau "Misti" sans i grec s'étalait sous leurs yeux.
Agapios leva la tête et croisa les prunelles de son vis-à -vis. Misty avec sa maniaquerie légendaire n'avait pas l'air du genre à accepter qu'on écorche son nom. Le capitaine regarda autour de lui à la recherche d'un correcteur blanc. Aucun évidement. Et il savait pertinemment que les tiroirs et l'armoire étaient vides. Totalement vides.
Il n'avait plus le courage d'aller en demander aux voisins. Il déchira la feuille et se saisit d'un deuxième formulaire. Il inspira un bon coup et recommença.
—Identité du plaignant : Mysti du Lézard
Retour chariot. Le rouleau tourna. La feuille se leva d'une ligne.
— Le second "i" avec un "i grec" ! Pas le premier !
Agapios déchira la feuille et se saisit d'un troisième formulaire et recommença encore une fois.
—Identité du plaignant : M...
— M- I-S-T-I grec. lui épela le Lézard en articulant exagérément et en se plaçant derrière lui pour lire par dessus son épaule.
Retour chariot. Le rouleau tourna. La feuille se leva d'une ligne. Le mot Misty correctement orthographié apparut dans toute sa gloire !
Agapios souffla et continua.
— Objet de la plainte : arcelement
Retour chariot.
— Harcèlement avec un "h" ! Non mais, vous le faites exprès ?! Misty perdait patience. Allez! On se dépêche un peu ! Je n'ai pas toute la matinée !
Cramoisi comme un homard trop cuit qui sortait du court-bouillon, Agapios déchira le deuxième formulaire et se saisit d'un troisième. Ses mains tremblaient.
—Identité du plaignant : Misty du Lézard avec un i grec.
Le souffle du chevalier dans son cou le mettait très mal à l'aise et ravivait des souvenirs lointains de l'époque de son apprentissage. Quand son maître le terrorisait à scruter ses moindres gestes à la recherche de la plus infime erreur dans le mouvement martial qu'il s'échinait à tenter de lui enseigner. Les yeux noirs le hantaient encore parfois dans ses rêves.
— Objet de la plainte : harcellement
Retour chariot.
— Harcèlement avec un seul "l" ! C'est pas possible d'être aussi nouille !
Agapios sursauta. Des rires fusèrent dans la pièce voisine, ils avaient entendus les cris du Lézard. Tremblant encore plus, il déchira la feuille et au moment d'en saisir un quatrième, remarqua seulement alors qu'il n'avait plus de formulaire…
Le regard de Misty était terrible. Exactement comme celui de son ancien maître. Ces mêmes pupilles jugeantes et implacables.
— Exc…Excusez moi un instant… je reviens.
Le nouveau capitaine, les jambes flageolantes, ressorti de la pièce pour se rendre au cagibi. Il revint avec une bonne quinzaine de formulaires. De rouge cramoisi, il était devenu livide. Tremblotant de tout son corps comme une jelly anglaise à l'heure du thé, il installa le quatrième formulaire et commença à taper.
—Identité du plaignant : M….
Il n'osa pas aller plus loin. Les doigts en suspension, ses yeux oscillaient entre le "i" et le "i grec" sans parvenir à se décider. Toutes les possibilités orthographiques se bousculaient dans sa petite cervelle : Misti ? Mysty ? Misty ? Mysti ? Un "i" ou un "i grec" ? Et les prunelles du Lézard qui ne le quittaient pas. Un "i" ou un "i grec" ? Un "i" ou un "i grec" ? Il avait envie de pleurer. Un "i" ou un "i grec" ? Un "i" ou un "i grec" ? Il restait tétanisé, l'index droit au-dessus de la touche I et l'index gauche au-dessus de la touche Y. Un "i" ou un "i grec" ? Un "i" ou un "i grec" ? Il tremblait de toute son âme comme si sa vie en dépendait. Un "i" ou un "i grec" ? Un "i" ou un "i grec" ?
Comme il était pressé, Misty prit pitié du pauvre garde.
— Bon, laissez moi la place sinon on y sera encore demain !
Et le chevalier le poussa, s'assit et entama la frappe du texte lui-même.
Avec une efficacité redoutable, il remplit le formulaire sans aucunes fautes d'orthographe à toute vitesse comme une dactylo lors des interminables cessions du parlement qui, sans oublier un seul mot, gravent dans l'Histoire toutes les phrases prononcées par les députés prenant la parole pendant les débats, qu'elles méritent ou non de passer à la postérité.
Identité du plaignant : Misty du Lézard chevalier d'argent.
Objet de la plainte : harcèlement
Sujet de la plainte : Pyrrhus garde
etc….
Dans son dos, n'osant bouger, Agapios ne put s'empêcher de contempler le chevalier. Comme une révélation, à cet instant dans ce petit bureau sombre, et banal, le Lézard lui apparut dans toute sa beauté. Oui, Misty était beau. Vraiment beau.
Ses magnifiques cheveux blonds ondulaient doucement en suivant les petits mouvements de ses épaules. Son profil au nez parfait se découpait à contre jour comme un camé antique gravé sur un coquillage .
Mais ce que remarquait surtout Agapios c'était l'expression corporelle de Misty.
Il était concentré sur son but, déterminé. Il avançait sans avoir peur de rien.
Pour la première fois, il réalisa que Misty était bien un chevalier d'Athéna et que derrière toutes ses simagrées horripilantes se cachaient une forte personnalité et une volonté de fer. Le Lézard était passé par des entraînements exigeants et difficiles et avait réussit à maitriser son cosmos, contrairement à Agapios. Il avait affronté la mort et était revenu des Enfers.
Qui savait ce qu'il y avait vu ?
Surement des choses terribles comme les lui avaient racontées les quelques serviteurs du Sanctuaire qui avaient accepté d'en parler, les yeux hantés de cauchemars.
Misty était revenu des Enfers et pourtant il continuait de vivre fièrement et avait décidé d'avancer.
Il irradiait de force et de conviction.
Misty était de ce genre de personne dont les défauts sont si visibles au premier abord qu'on en oublie les qualités. Sa suffisance cachait tout le reste. Mais surprenamment à cet instant, le voile se levait et la complexité de l'homme se révélait.
Agapios se sentait si minuscule à côté.
Et lui ? Avançait-il dans la vie ? Non.
Non ! Il avait toujours décidé de faire du sur-place. Et voilà où il en était à présent ! Dans un rôle où il ne se sentait pas légitime ! Comment avait-t-il pu accepter ce poste de capitaine ? Lui qui n'était qu'un rien du tout ?
Un usurpateur ! Voilà ce qu'il était ! Pas étonnant que ces collègues se fichent de lui ! Eux, ils avaient travaillés pour monter au grade de capitaine. Eux, ils le méritaient.
Le lézard bien inconscient des états d'âme du capitaine, finissait la liste de ses griefs à l'encontre de Pyrrhus : vol de courrier, voyeurisme, filature et effraction de domicile.
Ah ! C'était donc ça la dernière bêtise de Pyrrhus : il était rentré chez Misty par effraction. C'était la goutte de trop qui avait poussé le Lézard à porter plainte.
Le chevalier termina de remplir toutes les cases du formulaire.
Retour chariot final.
Il retira la feuille et la relit. Il sortit un stylo de sa poche puisque manifestement il n'y en avait aucun dans ce bureau et d'un geste magistral signa en bas à droite.
— Bon, c'est fait !
Il se leva et tendit le document à Agapios.
— Je voudrais éviter d'impliquer ma hiérarchie dans cette petite affaire ridicule, je préfère impliquer sa hiérarchie à lui. Mais j'apprécierais moyennement que cette plainte reste lettre morte et j'espère que vous agirez en conséquence.
— On peut peut-être le raisonner…
— Raisonner Pyrrhus ?! Bah ! Voyons !
— C'est que … c'est peut être pas la peine d'en faire autant...
Agapios voulait plaider la cause de son ami et lui éviter de gros ennuis. Cela mit Misty en colère, ses sourcils se froncèrent et sa voix devint tranchante.
— J'en ai assez du comportement de Pyrrhus ! Alors gardez vous bien de bâcler cette affaire, capitaine ! Faites votre travail ! J'apprécie fort peu qu'on se moque de moi et si vous vous cherchez un ennemi, ça peut se faire ! C'est pas à moi que cela fera le plus de mal, croyez moi !
Il ouvrit la porte.
— Il a toujours été jaloux de moi. Depuis le début, lorsque enfants nous nous sommes retrouvés sur le même lieu d'apprentissage. Je pensais qu'en grandissant, il aurait évolué mais… Il faut bien se résoudre que non.
Le chevalier d'argent du Lézard quitta la pièce.
Agapios resta seul, le formulaire de plainte dans les mains.
Non, la matinée ne se finissait pas aussi bien qu'elle avait commencé, la douceur de vivre et les petites promenades insouciantes étaient terminées. Il se retrouvait malgré lui coincé entre son devoir de capitaine et son amitié pour Pyrrhus. Pour la première fois de sa vie, il allait devoir prendre seul une décision importante.
"Attention au départ ! " criait une voix amplifiée dans un haut parleur alors que le chevalier du Scorpion, en civil incognito, passait devant le Top Shaker.
Milo traversa l'allée centrale de l'esplanade. Comme chaque année au mois de septembre, les forains étaient venus installer leurs attractions dans un grand parc en périphérie d'Athènes. Les gens riaient et s'amusaient au milieu des odeurs de croustillons, de guimauves et de barbapapas. Le Scorpion aimait cette ambiance de fête populaire et toutes ces lumières roses, jaunes et vertes.
Les mains dans les poches, il s'adossa à une caravane en face du train fantôme, et attendit que son rendez-vous arrive.
Le brouhaha était plaisant : les musiques à la mode pleine de rythme et de basses, les cris des enfants, les exclamations des visiteurs, les micros des forains, les machines à sous, les moteurs des attractions.
Milo se laissa emportait par la gaité ambiante, machinalement son pied tapait en rythme et un sourire illuminait son visage.
Tous sortes de gens se promenaient pour venir s'amuser, des familles avec chien, enfants et poussette, des adolescents, des adultes, des retraités, des travailleurs, des étudiants.
Milo aimait les gens et simplement les regarder s'amuser, manger et rire lui procurait de la joie.
Il était vrai que parfois, las de leurs défauts, il se laissait aller à les critiquer et à râler contre la cupidité, la lâcheté et l'hypocrisie. Mais Milo était bien conscient que c'était ses attentes qui étaient souvent trop grandes, qu'on ne peut pas demander à toute l'humanité d'être sans reproches, pure, dévouée et innocente.
Si lui-même avait eut la force d'esprit et de noblesse de persévérer dans son entrainement de chevalier d'or sans dévier de la voie de rigueur et d'honnêteté qu'il s'était fixé, il devait bien admettre que ce n'était pas toujours simple de rester dans le droit chemin. Si il avait eu moins de chance ou rencontré de mauvaises fréquentations, qui sait s'il n'aurait pas été tenté comme les chevaliers noirs ou Saga ? Le pouvoir était facilement corrupteur car il offrait de trop nombreuses possibilités d'en abuser.
Si le pouvoir pour le prestige et la domination sur autrui ne l'avaient jamais intéressé et qu'il était devenu chevalier plus par aspiration personnelle de se dépasser et de trouver sa place que par revanche et ambition, le Scorpion pouvait malheureusement se laisser dominer par sa colère et ses ressentiments.
Il le regrettait souvent ensuite.
Depuis son retour à la vie, le chevalier s'était lancé dans une introspection de ses actions, une récapitulation de ses erreurs et de ses faiblesses. Et c'était toujours la même histoire : Milo en attendait toujours beaucoup des autres, noblesse, fidélité et dévouement, alors lorsqu'une personne qu'il estimait sortait de cette ligne de conduite, se développait en lui un sentiment de trahison insupportable qui le faisait réagir de manière incontrôlable. Il se souvenait encore de cette rage sourde et rouge qui s'était emparée de son âme lorsque les trois chevaliers d'or renégats revêtus des surplis d'Hadès s'en étaient pris à Shaka. A trois contre un ! La fureur avait été si violente qu'il en avait été réduit à utiliser l'Athéna exclamation ! L'attaque interdite, prohibée par la déesse elle-même et qu'il reprochait justement à l'ennemi d'avoir utilisée ! Même si le contexte pouvait expliquer son geste, il ne pouvait s'empêcher d'en avoir honte, une fois la tête froide et la guerre terminée.
Car si Milo était exigeant envers les autres, il était surtout exigeant envers lui-même.
Depuis, il avait appris à laisser couler.
S'il devait retenir une chose de ses erreurs, c'est qu'il devait être charitable et indulgent. Non il ne pouvait pas attendre l'impossible de tous les hommes !
Il était primordial d'être magnanime car si toute la société humaine ne sombrait pas dans la guerre générale et le chaos, c'était bien que malgré tous leurs défauts et leurs fautes, les qualités des êtres humains surpassaient leurs tors. Les hôpitaux, les écoles, les entraides familiales et associatives et beaucoup de choses bénéfiques et humanistes ne vivaient que par l'engagement et la générosité.
Et c'était pour tout cela que Milo aimait les gens.
Ses yeux s'attardèrent autour de lui. Les petits enfants tout excités qui s'évertuaient gauchement à pêcher des petits canards en plastique étaient touchants de naïveté et de simplicité. Le rire cristallin d'un gamin attrapant le pompon dans le manège du carrousel raisonnait dans son cœur. Malgré lui, le sourire de Milo s'élargissait, au milieu de cette foule joyeuse de multiples tableaux se dessinaient. Une glace qui tombait par terre et un chien qui se jetait dessus, un employé en blouse blanche qui nappait des pommes d'amour, une voyante sur une estrade qui lisait les lignes de la main, un môme en plein caprice tapant du pied devant son grand-père qui tentait de le consoler au chamboule-tout.
"Attention au départ ! " Des lampes rouges clignotèrent et le bateau pirate accéléra. Des cris stridents retentirent.
Le chevalier observait les groupes d'ados qui flirtaient et se tenaient par la main. Quel meilleur endroit que la fête foraine pour faire crier les filles ? Quel meilleur endroit que la fête foraine pour se blottir ostensiblement dans les bras d'un garçon ? Ces petites parades amoureuses étaient fraîches et charmantes. Filles et garçons y jouaient un rôle préétabli et tous y trouvaient ce qu'ils étaient venu chercher : du contact, des émois, des sensations et des sentiments. A sa droite, un tout jeune couple s'embrassait pour ce qui semblait être la première fois. Deux jeunes encore maladroits qui ne savaient pas doser les choses ni où poser leurs mains et leur baiser durait bien trop longtemps pour être totalement détendu. Milo ricanait, ni elle ni lui n'avait l'air de savoir s'ils devaient arrêter ou continuer. Ils allaient finir par se faire un torticolis ! Hé hé !
"Attention au départ ! " Un bruit crescendo de crémaillère et le wagonnet s'élança dans les montagnes russes.
Les attractions permettaient aussi de souder l'amitié. A sa gauche une bande de jeunes mecs en blousons se défiaient au stand de tir. Chacun leur tour, ils essayaient tant bien que mal de crever des ballons de baudruches multicolores qui voletaient dans de petites cages. A chaque éclatement, ils comptaient les points dans de grands rires communicatifs et réclamaient la peluche qu'ils avaient gagnée. Ils semblaient bien s'entendre et passaient d'un stand à l'autre. Ils avaient l'air si vivants, à rechercher des émotions de défis et de complicité. L'aventure pour de faux dans un palais du rire, le grand frisson pour se moquer de la mort dans les montagnes russes. Des amitiés se consolidaient par des bons moments passés ensemble.
Milo la connaissait bien cette sensation de former un groupe, de former des liens.
Mais ce n'était pas à la foire qu'il l'avait ressentit. C'était dans les combats. Ce sentiment d'appartenance à un groupe venait d'avoir vécu des épreuves ensemble. La bataille du Sanctuaire, la bataille d'Hadès et le mur des lamentations lui avaient fait découvrir les nombreuses facettes de ses compagnons d'armes. Milo y avait développé un fort sentiment de camaraderie. Tout naturellement, ses pensées divergèrent vers les chevaliers disparus.
Aphrodite, Argol et Camus.
— Lorsque vous serez tous de retour ! Nous aussi nous prendrons le temps de rire ensemble ! murmura-t-il pour lui même comme une prière.
L'espoir que tout finirait par s'arranger ne quittait pas son cœur et comme le Scorpion comprenait bien la valeur et l'énergie que cet espoir pouvait engendrer, il le chérissait comme un cadeau précieux pour ne jamais le laisser s'éteindre. L'espoir, la foi et l'optimiste étaient les outils indispensables de tous guerriers s'engageant dans la bataille.
"Attention au départ ! " Le Tagada s'ébranla et déjà deux joueurs se cassèrent la figure sur la piste glissante.
— Monsieur Milo ? une petite voix s'adressa à lui.
— Monsieur Sifakis ! Ah ! Vous voilà !
Telle une incarnation des nuages de pluies de la Toussaint, le directeur de l'agence de détective, dans son éternel costume gris et triste, détonnait dans cette ambiance de couleurs vives et festives. Il entraina le chevalier un peu à l'écart entre deux caravanes. Bien que la lumière verte des auto-tamponneuses se reflétant sur la peau de son crâne chauve lui donnait un peu de couleur, son visage si pale gardait un air sinistre annonciateur de mauvaises nouvelles.
— Je dois vous avouer que je suis surpris que vous m'ayez donné rendez-vous ici. commença Milo sans détour.
— C'est que voyez vous, cet endroit a l'avantage d'être incongru, plein de monde et surtout très bruyant.
Comme pour bien signifier son propos une vague de hurlements féminins leur parvint du Shaker qui venait de d'entamer sa phase finale où tout le monde se retrouvait tête en bas.
— Hum… Contrairement aux locaux de votre agence ?
— C'est ça. Tss,Tss,Tss… Ici, les oreilles indiscrètes auront bien du mal à espionner qui que se soit.
—Alors parlez librement. l'incita Milo, de plus en plus intrigué.
—J'ai bien peur que des complications soient intervenues. soupira Sifakis. Mon bureau a été visité.
— Comment cela ?
— Oh ! ça été très subtil. La nuit dernière quelqu'un s'est introduit sans laisser de traces. Tout a été remis délicatement à sa place mais je suis certain qu'on a fouillé. Des documents ont été déplacés et consultés.
Milo se souvenait bien de la maniaquerie de Sifakis et comme il aimait ranger avec minutie tous ses dossiers selon leurs couleurs et leurs numéros. Il le visualisait facilement, arriver à son bureau ce matin, s'assoir et réaliser avant même d'en saisir la portée, que quelque chose clochait. Un millimètre inhabituel d'écart entre deux dossiers, un fichier mal positionné perpendiculairement, un tiroir mal refermé ou au contraire trop parfaitement refermé.
— J'ai alors tout de suite vérifié tous mes dossiers et mes fichiers sur les affaires en cours. Les intrus se sont focalisés essentiellement sur tout ce qui vous concerne.
— Tous nos dossiers ?
— Oui malheureusement.
Sifakis soupira et leva la tête vers le Scorpion pour le regarder droit dans les yeux. Il prit une profonde inspiration pour se donner du courage.
— Je vous assure, monsieur Milo que toutes les précautions avaient été prises.
Le chevalier haussa les sourcils.
— L'alarme avait bien été branchée comme tous les jours, les caméras vidéo n'ont filmé aucune intrusion. Toutes les portes jusqu'à mon bureau étaient verrouillées et le garde de nuit a bien fait ses rondes…
Le débit de Sifakis d'habitude si calme, s'accéléra.
— Je n'ai aucune idée de par où ils ont bien pu passer ! La fenêtre est à trente mètres du sol, trente mètres ! C'est la seule entrée possible sans passer devant les caméras…
Il n'arrivait pas à comprendre comment les cambrioleurs s'y été pris.
— S'ils étaient entrés par là, le gardien les aurait vu descendre en rappel depuis le toit !
Le détective semblait sur le point de pleurer, il vivait cette histoire comme un échec personnel.
— Je comprends, Monsieur Sifakis. Et je crois bien que de toutes façons, vous n'auriez rien pu faire pour contrer ces gens. Inutile de vous mettre martel en tête.
Le Scorpion était plutôt soulagé que les spectres, car c'était évidemment eux qu'il soupçonnait, aient décidé d'être discrets et non de foncer dans le tas en éliminant les employés de l'agence sur leur passage.
— A quelles informations ont-ils eu accès exactement ? Soyez précis.
— Je vous ai déjà fait une liste.
Sifakis sortit une enveloppe jaune de sa poche intérieure contenant une lettre parfaitement pliée en trois parties égales. Il l'ouvrit et souleva ses lunettes classiques qu'il posa sur son crâne pour chausser ses lunettes de vue.
— Les dossiers bouclés : le dossier Bushan avec tous les documents complémentaires… Le dossier Vénus Stella… Le dossier Aétios Antonopoulos…
— Et le dossier Camus ?
— Oui.
— Tous les documents concernant les deux candidats potentiels ?
— Oui.
— Nom, adresse et toutes les infos personnelles ?
— Oui. le souffle du détective n'était plus qu'un murmure à peine audible.
— Voilà qui chamboule nos affaires ! Bon sang !
Au même instant très loin de là, un jeune géologue déboucla sa ceinture, il mangeait distraitement le repas qu'un steward lui avait proposé, plus pour s'occuper que par réel appétit. Son assiette compartimentée offrait un menu pourtant varié : poulet aux olives, purée et carotte râpées, mais il préférait regarder par le hublot et observer la percée des nuages. Un monde de volutes blanches d'abord ténues puis de plus en plus compactes s'ouvrait, encore quelques petites turbulences et l'appareil déboula dans le bleu de la troposphère.
Trop haut pour faire demi tour.
Sur un autre coin du globe, au même moment, un jeune docteur en micro biologie désœuvré regardait sans grand intérêt les hôtesses de l'air qui souriaient niaisement et mimaient en levant les bras le sens des issues de secours en cas de catastrophe pendant qu'une bande-son dans les casques audio expliquait dans une dizaine de langues les différentes consignes de sécurité.
La porte de l'avion fut verrouillée. L'appareil accéléra sur le tarmac de l'aéroport Charles de Gaule et prit son envol.
Trop tard pour faire demi tour.
Milo, les yeux dans le vague, réfléchissait à toute vitesse. Sa concentration était totale, le monde autour de lui ne comptait plus.
La fête foraine et tout le chahut qui l'accompagnait n'existait plus. La foule n'existait plus, il se polarisait uniquement sur son but.
Les méandres de son cerveau essayaient d'analyser toutes les conséquences possibles de ces révélations.
Les spectres avaient conscience de l'existence de Jean-Sébastien et de Maxence. Ils allaient surement tenter de les kidnapper ou de les éliminer. Il fallait réagir vite ! Très vite !
Les deux scientifiques avaient déjà entamé chacun leurs voyages. Milo en avait eut la confirmation par les agences de voyages que le Sanctuaire avait embauchées.
Le Scorpion regarda sa montre. Il était 15h.
Il fallait reconstituer les évènements :
Le cambriolage avait eut lieu cette nuit.
Au petit matin, les spectres avaient dû se coordonner et décidé d'envoyer des hommes en France et en Russie.
Le temps de prendre un vol, les spectres avaient atterri en France en fin de matinée.
A midi, ils devaient être arrivés à l'appartement de Maxence. Heureusement, le jeune homme était partit de chez lui à 9h pour rejoindre la capitale. Ils s'étaient croisés de quelques heures.
Quant à Jean-Sébastien, à l'heure qu'il était, les spectres à ses trousses devaient toujours être dans leur long courrier pour la Russie.
Jean-Sébastien avait quitté la veille la Sibérie. Eux aussi s'étaient croisés.
Pour l'instant, les spectres devaient ignoraient où ils se trouvaient exactement. à quelle heure et où ils atterriraient précisément.
Ils n'avaient qu'un seul moyen pour le savoir, en espionnant les allers et venues du Sanctuaire …
Peut être les chevaliers pouvaient-ils retourner cette mésaventure à leur avantage ? Savoir ce que l'ennemi savait et ce qu'il ignorait, pouvait se révéler être un avantage non négligeable.
Déjà un plan commençait à se former dans son esprit. Ses pensées prenaient des chemins nébuleux, serpentaient, avançaient, revenaient en arrière, recherchaient les différents directions. La forme complexe d'une stratégie commençait à se dessiner. Oh oui ! Un sourire de conquête anima le visage de Milo. Un éclat dangereux et terrible brilla dans ses pupilles. Oui, il était possible de frapper un coup fort et de renverser la donne !
Il était 15h.
Les vols arrivaient à 19h.
C'était encore jouable. Il fallait agir vite ! Très vite !
Ils avaient quatre heures pour s'organiser.
Milo revint dans la réalité, il ne s'était pas passé plus de quelques instants, Monsieur Sifakis était toujours à ses côtés et la fête battait toujours son plein.
— Et pour le dernier dossier ? demanda-t-il par dessus le bruit des manèges et des cris.
— Le dossier Argol ? Il a également était consulté mais il était vide.
— Vide ?
— Oui juste un nom, une date et un lieu de naissance.
— C'est déjà trop ! Ils savent maintenant que nous en recherchons encore un autre.
Et Milo quitta Sifakis pour trouver au plus vite une cabine téléphonique. Il en avait vu à l'entrée du parc.
Dans son esprit, tel un serpent qui déroulait ses anneaux doucement, le plan s'élaborait toujours et s'affutait dans les moindres détails, une fois prêt, à l'affut, il frapperait.
"Attention au départ ! "
Une jeune fille cria au décollage dans le Tourbillon bleu, sa petite tête se déconfit en constatant que son escarpin s'était détaché. Tel un marteau lancé par un athlète aux jeux olympiques, son petit tour d'élan dans le manège lui avait fait prendre de la vitesse. Il monta haut vers les étoiles en survolant tout le champ de foire. Il passa loin au dessus des attractions, loin au dessus du parking, loin par dessus la grille d'entrée et finit en lobe sur le trottoir de l'autre coté de la route. Il rebondit sur le béton, une fois, deux fois, trois fois et finit sa course folle au pied de Milo qui décrochait le combiné d'un téléphone public.
