- Analepse Troisième -
Le café où il grandit…
S'il levait les yeux, il pouvait détailler les fins ruisseaux dessinés par les perles de pluie sur la baie vitrée embuée. Mais Jean préférait se concentrer sur le tas de feuilles sous son nez. Sur la planète U – il ne lui avait toujours pas trouvé de nom –, il pleuvait aussi souvent que le gérant chauve du café se montrait.
Les mèches de cheveux encore humides qui continuaient de coller à sa peau, sa veste trempée qui séchait sur le dossier de la chaise, les gouttes d'eau encore sur ses vêtements : rien de ce que son corps témoignait ne pouvait amener son inspiration à bon port.
C'était sans compter sur la parfaite aura alentour. Les notes grasses et pleines des cuivres ou le tintement léger de la cymbale du morceau qui passait, masquaient le bruit des gouttes d'eau. Le parfum sucré de la bougie et l'air doux et sec de son repère le préservaient de la pluie. Jean posait pied sur cette planète aride, il n'avait aucun mal à imaginer la poussière suffocante des grains de sable gratter ses narines.
L'odeur familière du café le ramena sur terre.
Comme d'habitude, la tasse prenait garde à ne pas tâcher les manuscrits, s'installant assez loin d'eux sur la table, près de la bougie pour rester bien au chaud. Cette fois, Jean leva les yeux vers le garçon aux tâches de rousseur et hocha la tête pour le remercier du moka.
-Est-ce que le roman avance bien ? » demanda-t-il, un sourire aux lèvres et la curiosité aux prunelles.
De la même façon que le serveur avait appris sa commande par cœur, Jean s'habituait à sa nature amicale, qui raffolait de petites conversations improvisées, pour enrichir l'atmosphère d'un soupçon bienvenu de courtoisie. Jean ignorait s'il comptait en faire son métier, mais ce serveur savait nouer des liens : il excellerait dans les professions d'échanges et de contacts humains. Désormais, l'aspirant écrivain se réjouissait de ses interventions. Elles portaient à chaque fois sur son roman : ça lui faisait un premier lecteur de garanti et il avait connu plus désagréable comme sensation.
-Boarf, en ce moment, c'est pas l'inspiration qui m'étouffe…
-Ah bon ? Pourtant, je vous vois toujours en train d'écrire…
-Nan, en fait c'est parce qu'il n'y a qu'au café que j'arrive à pondre quelque chose, avoua Jean en se grattant la tête.
-Alors ça veut dire que votre roman grandit ici ? » s'exclama le serveur.
Aucun commentaire sur les pitoyables caprices de sa productivité. Jean fixa le plafond, le temps de réfléchir à ce que le garçon avançait, après quoi il nicha sa joue dans la paume de sa main et répondit en reposant son regard sur son interlocuteur :
-On peut dire ça, ouais. Cependant, j'ai le regret de vous annoncer qu'il est pas né là !
-Haha, ça ne fait rien ! répliqua le garçon de café, l'expression aussi enthousiaste que l'accent dans sa voix. C'est en grandissant que la personnalité se forge. La naissance n'a rien à voir avec ça. »
Sur ces paroles, il leva l'index comme s'il lui faisait la leçon le bougre avait l'air fier de son brin de sagesse. Jean ricana avant de lui demander, un sourire narquois en coin :
-Et, au final, ça change quoi qu'il se construise dans ce café ? »
Le serveur porta d'abord son index à sa bouche.
-Eh bien, s'expliqua-t-il, ça veut dire qu'il baigne dans un environnement que je connais. Ça nous fait un point commun !
-Un point commun, hein ? Pas mal… commenta Jean en buvant sa première gorgée.
-C'est pour ça que j'ai hâte de le lire, je veux dir- Oh ! Pardon, le café était trop chaud ? »
La main devant la bouche, Jean déglutit la gorgée qu'il avait avalée de travers dans un gloup pathétique. Il agita l'autre main devant le pauvre serveur qui s'affolait à côté. Contrairement à ses attentes, la confirmation qu'il aurait bel et bien un lecteur avait pris Jean au dépourvu.
-Non, c'est rien… juste une poussière en travers de la gorge. Hahem !
-Je vois-
-Marco ! retentit une voix grave et paniquée depuis le comptoir. Tu peux t'occuper des carrot cakes de la table 20, s'il te plaît ? La table 3 veut commander aussi ! »
Jean tourna la tête vers le serveur à la coupe au bol qui slalomait entre les tables, un plateau vide dans chaque main, pendant que la serveuse rousse encaissait un client. Ils avaient l'air débordés, en effet.
-Oui, tout de suite ! répondit leur dernier espoir, avant de s'incliner. Bonne dégustation. »
Il tourna les talons et fila vers le comptoir d'un pas volontaire. Jean reprit une gorgée de café, sans s'étouffer pour une fois, puis remit le nez dans ses notes, revigoré par sa sympathique conversation avec le fameux Marco.
ooo
Le 'Yummy Curry'
D'extérieur, le restaurant ne payait pas de mine mais Jean jouait son salaire, alors il poussa la porte. Un tintement retentit, bientôt recouvert du son énergique et enjoué de pop-rock féminin, plutôt grand public, qui passait à la radio.
Le jeune homme referma la porte dans un ferme claquement métallique avant de détailler les environs : le pavé, d'un gris fade, avait l'air plus vieux que le gérant du café et des marques de raclement de chaises le striaient de toutes parts, les tables rondes ne tenaient que sur un pied et ne pouvaient accueillir les assiettes que de deux clients. Hormis les quelques tables à banquette à côté de la fenêtre, tout semblait être fait de plastique.
Avec un ameublement aussi sobre, l'organisation de l'espace ne posait aucun problème et Jean devinait tout de suite l'emplacement de la scène pour le concert, dans le fond, près de la télé qui diffusait des clips. En temps normal, l'endroit devait être spacieux, agréable pour casser la croûte quand le temps pressait.
Il se tourna vers le comptoir, derrière lequel une serveuse s'affairait à essuyer la vaisselle, sans lui adresser le moindre coup d'oeil pourtant il n'y avait encore que Jean, ce n'était pas comme si elle croulait sous les tâches. Il s'éclaircit la gorge en approchant et elle l'accueillit d'abord par un haussement de sourcil.
-J'peux faire quoi pour vous ? » marmonna-t-elle d'une voix qui trahissait tout l'épuisement qu'elle éprouvait déjà.
Serrant les poings et résolu à ne pas s'énerver pour une employée de mauvaise humeur, Jean posa le coude sur le comptoir et se présenta brièvement :
-J'ai été invité au concert par LBB, j'suis leur écrivain. Jean Kirschtein. »
Il ignorait si elle portait des talons mais, à l'heure actuelle, elle était plus grande que lui et en profitait pour le toiser d'un air narquois et méprisant – lui rappelant au passage que les tâches de rousseur et la peau bronzée n'étaient pas toujours synonymes d'amabilité.
Jean commençait à comprendre pourquoi il n'y avait toujours pas le moindre client, alors que la soirée débutait…
La serveuse reporta son regard sur le verre qu'elle essuyait et tourna le dos pour le ranger, en répondant :
-Sur ta droite, au fond du couloir : c'est la porte du local. Ils t'attendent là.
-Merci bien. » lâcha-t-il dans un soupir sec.
Elle avait le tutoiement beaucoup trop facile mais il choisit de laisser couler car il avait mieux à faire. Il s'engagea donc dans le couloir (qu'elle avait eu la bienveillante obligeance de lui indiquer) mais avant qu'il n'atteigne la porte du fond, la sœur d'Eren l'ouvrit et traversa le corridor d'un pas pressant. Elle, qui n'était pas facile à lire d'habitude, paraissait soucieuse. Elle hocha la tête à Jean quand ils se croisèrent. À l'instant où il porta la main à la poignée de porte, il l'entendit parler à la serveuse :
-Est-ce qu'on a déjà des commandes pour ce soir ?
-Nope, et y a pas un chat pour l'instant.
-Hm…
-Hé, relax ! Ça va venir. T'as qu'à en profiter pour retourner les pomponner. »
Jean aurait bien ouvert la porte en plus grand pour mener sa dramatique entrée en scène dans les règles de l'art, mais elle se bloqua au stade d'un maigre entrebâillement – rien qui l'aurait empêché d'entrer mais trop serré pour une porte normale. Ravalant sa surprise et son agacement pour la deuxième fois en trop peu de temps, il se glissa à l'intérieur du local, buta contre une caisse laissée en plan dans l'entrée, manqua de chuter, mais se rattrapa de justesse à un porte-manteau vacillant.
Le visage amical de Conny, et celui aigri d'Eren, pivotèrent dans sa direction. Au moins ils étaient en synchro avant le début du spectacle ! Jean stabilisa le porte-manteau, hissa la caisse sur une autre (par chance, elle ne contenait aucun objet fragile) et referma la porte avant de s'y adosser et de reprendre son souffle.
-T'es à la bourre, lui signala Eren qui se massait le cou.
-Hein ?! Tu délires, il est même pas 19h15 !
-Exact ! souligna ce brave Conny en regardant sa montre. Il est précisément 19h08.
-Bah t'as quand même du retard. On commence dans moins de deux heures j'te rappelle.
-Pardonne-moi, Eren, j'avais oublié que tu te faisais une joie de me démontrer toute l'étendue de ton talent ce soir, répliqua l'aspirant écrivain d'un ton ironique. Ne t'inquiète pas, j'admire déjà beaucoup tes efforts remarquables en répète.
-Commence pas, attardé, grinça le bassiste.
-Fum-
-Eren !
-Waaah ! »
Il avait beau s'être adossé à la porte, la sœur du bassiste n'eut aucun mal à la pousser, le propulsant dans le processus. Un bras cingla sur le côté pour le rattraper au vol, agrippant son coude. Tournant la tête dans toutes les directions pour aider ses esprits à se ressaisir, Jean reconnut la silhouette de la jeune femme enjamber boîtes et caisses en tous genres pour atteindre son frère, et le visage inquiet de l'imprésario du groupe. Le jeune blond s'était posté tout près de la porte et, vu comme il était effacé, Jean ne l'avait même pas calculé en entrant.
-Jean, est-ce que ça va ? lui demanda-t-il en l'aidant à se remettre debout.
-Mouais, merci. J'aurais pas apprécié de clamser enseveli par des boîtes en carton dans le local d'un kebab. Je te dois une fière chandelle.
-Quoi, quoi ? Qu'est-ce qui t'arrive encore ? grogna Eren à l'attention de la nouvelle venue.
-Six clients viennent de commander sur place pour l'heure du concert. Des jeunes adultes, l'informa-t-elle comme un officier au rapport.
-Et ? T'essaies de me stresser là ?
-Non, Eren, je veux juste t'aider à te préparer psychologiquement. Armin, tu as noté ?
-Oui ! la rassura l'imprésario qui finissait de reporter les données dans un cahier.
-T'es bien gentille, Mikasa, mais j'peux gérer, on en a déjà parlé cent fois ! s'offusqua son frère musicien qui repartait à la charge. Maintenant retourne bosser, on est mille fois trop dans ce débarras, alors aggrave pas les choses ! »
Sur ces paroles, il lui attrapa les épaules et la retourna, avant de l'encourager à sortir. Toujours trop soucieuse, mais néanmoins compréhensive, la serveuse esquissa un léger sourire et échangea un clin d'oeil avec sa collègue qui maquillait Sasha, avant de s'exécuter.
-Hé, Mikasa, je veux pas dire mais t'as quand même failli me tuer, la héla Jean.
-Oh, désolée. Je cuisinerai des cookies à la prochaine répète.
-Oulah, non ! Non merci, c'est pas la peine… ! »
La porte qui se fermait fut la seule réponse qu'il obtînt. Pour une étudiante en biologie, elle n'excellait pas dans les strictes sciences de la pâtisserie, elle devait pourtant le savoir… Dans un gloussement gêné, Armin adressa un coup d'oeil à la fois désolé et amusé au jeune homme, puis reprit son cahier.
-Oh cool, des cookies… répéta la guitariste, salivant en avance.
-Sasha, ne bouge pas ! Sinon c'est pas des yeux de biche, mais des yeux de panda que tu vas avoir ! se désola sa maquilleuse.
-Parce qu'on peut faire des yeux de panda ?! Mais pourquoi tu l'as pas dit plus tôt ?!
-Parce que ce n'est absolument pas ce qu'il te faut, et que c'est une façon de parler pour dire que je vais louper tes traits d'eye-liner. Alors… (Elle cala le stick dans sa bouche, et posa les mains sur les joues de sa prisonnière afin d'axer sa tête dans la direction adéquate.) Arrête. De. Bouger. »
À la suite d'un grognement déçu de sa cliente excitée, la serveuse reconvertie en maquilleuse reprit son ouvrage dans une application exemplaire. Jean ne la voyait que de dos, mais la position de ses épaules indiquait une grande concentration de sa part, que ses cheveux noués en chignon accentuaient. Les doigts de Sasha chahutaient sur ses genoux, comme si elle orchestrait toute une fanfare qu'elle seule pouvait entendre. Elle ne balançait plus son buste au rythme d'une mélodie secrète : son assistante blonde allait devoir se contenter de ce maigre progrès.
Juché en tailleur au sommet d'une pile de cartons, Conny répétait avec ses baguettes, hochant la tête en cadence. Lui et Eren ne présentaient aucune trace de maquillage, ils attendaient leur tour. Le batteur finit par lâcher ses baguettes pour se pencher, sans pour autant descendre de son perchoir, et attraper un paquet de biscuits. Sans plus de cérémonie, il piocha dans la corne d'abondance.
-Vas-y mollo ! lui rappela Eren dans son accent agacé caractéristique. Faut pas que t'aies la digestion difficile sur scène !
-J'sais bien ! C'est mes premiers depuis un quart d'heure, ça va ! râla le musicien au crâne rasé, la bouche pleine.
-Petites doses par petites doses pour faciliter le transit, chef ! On sait ! appuya la gourmande de service. Laisse le savourer ses victuailles de 19h en paix. »
Leur leader bougonna en se frottant la nuque, mais avant qu'il ne renchérisse quoi que ce soit de plus intelligible, la discrète boule de poils blonde et chétive, qui endurait depuis trop longtemps, sortit les griffes :
-SILENCE ! Je comprends votre agitation mais j'essaie de me concentrer sur le maquillage de Sasha là, et j'aimerais ne pas le rater, alors du calme, je vous prie. Ce n'est pas tous les jours qu'on a vingt-deux ans quand même… »
La guitariste s'immobilisa. Même Jean sentit ses épaules se raidir, il remerciait la porte derrière lui, qui faisait un parfait tuteur et maintenait son équilibre face au rappel à l'ordre renversant de la jeune femme. Du coin de l'œil, il vit Armin se tenir plus droit qu'un piquet alors que le silence les enveloppait, percé par une pincée de raclements de gorge tendus.
L'impérieuse maquilleuse rangea l'eye-liner, puis continua de fouiller dans sa trousse. Elle paraissait plus à la recherche de ses mots – pour parvenir à dégeler quelque peu l'atmosphère – que de fards à paupières ou de fonds de teint.
-Euh, désolée je…
-Non t'excuse pas, la coupa Eren, tu fais bien. On est un peu trop sur les nerfs, moi le premier, t'as raison.
-Moi, j'ai surtout hâte que ce soit mon tour en fait… fit Conny dans une moue jalouse. D'habitude, t'es pas aussi longue avec elle, Historia. T'as bientôt fini, j'espère ?
-C'est mon cadeau d'anniversaire à Sasha de la faire toute belle ce soir, expliqua Historia en levant le menton.
-Eh ouais ! Parce qu'il y a certaines personnes respectables qui ont pensé à moi aujourd'hui ! Et d'autres qui feraient mieux de très vite se ressaisir… »
Alors que la musicienne laissait traîner son intonation lugubre, elle pencha la tête de sorte à avoir Jean dans le collimateur. Intriguée, Historia suivit le regard de son amie, et son expression chagrinée n'échappa pas au jeune homme. Est-ce qu'il devait encore craindre pour sa vie ?
-Ah bon ? Qui ça, Sasha ? Pas moi, hein ?! s'étrangla le batteur. Je t'offre ton cadeau ce soir, tu sais…
-T'es sérieuse ? Je t'ai pourtant fait le cadeau de 'ma présence', comme tu le souhaitais, non ? s'offusqua Jean, en faisant des guillemets avec ses doigts.
-Pff, c'était évidemment un geste de politesse de ma part… et je constate que tu n'as bel et bien rien préparé pour moi. Jean, tu me déçois. »
Il allait lui rétorquer de quoi clouer le bec à son caprice d'enfant gâté, mais l'univers – ou plus exactement Mikasa – en avait décidé autrement la serveuse rouvrit la porte sans prévenir et sa force projeta à nouveau Jean en avant. Il se rattrapa tant bien que mal à la pile de cartons de Conny, non sans menacer de la faire s'écrouler. Pendant que le batteur marmonnait son mécontentement et ravalait sa frayeur, Jean se fustigea de ne pas avoir jugé utile de changer de place.
-Joli, Mikasa ! Tu as brillamment défendu mon honneur, mille mercis ! » se réjouit Sasha en tendant sa paume à la jeune femme.
Tout au naturel, son amie lui tapa dans la main avant de déballer un deuxième rapport à Eren :
-Une famille vient d'arriver. Ça m'étonnerait qu'ils soient encore là au début du concert, mais si oui, je te ferai signe. Il faut éviter de brusquer les enfants.
-… d'accord. Je crois que tu t'inquiètes trop là…
-Hum, je pense que Mikasa a raison de se soucier de ça, intervint Armin. Si vous montrez de l'attention à la sensibilité de votre audience, conformément à votre public cible, ça donne une image positive de LBB et on aurait besoin de ça ! Donc, au cas où, gardez bien ça en tête. »
Tout comme Conny, il avait très tôt apprécié Armin. Autant Conny compensait sa simplicité d'esprit par de la loyauté et une bienveillance honnête, autant Armin brillait par sa sagacité, qu'il couplait à une sincère gentillesse et un soutien inébranlable envers ses amis. Il avait beau n'être qu'un manager amateur, LBB lui devait beaucoup de son succès (à commencer par leur contact avec le Bazar) et il tardait à Jean de l'interviewer pour le bouquin.
-Mouais, c'est pas comme si nos textes étaient ultra gores et incitaient à la violence… » marmonnait encore Eren qui considérait la remarque.
Sur ces entrefaites, Mikasa retourna à son service mais Jean se doutait qu'il ferait bientôt face à une nouvelle rafale, alors il s'engagea à la suite de la jeune femme.
-Je vois vraiment pas pourquoi vous vouliez que je me pointe aussi tôt… lâcha-t-il, poignée de porte en main. On est plus serrés que des sardines ici. Si c'est pour attendre, je vais aller poireauter là où je peux respirer.
-C'était pas toi qui nous bassinait sur l'observation de nos préparatifs et de ce que ça apporterait comme infos dans le livre ? »
Il fit volte-face et croisa le regard de défi d'Eren, accoudé de l'autre côté de la pile de cartons, qui poursuivait :
-On a besoin que tu prennes en notes comment Armin et Mikasa nous debrief, comment Historia nous maquille, les échauffements de dernières minutes qu'on se fait. T'auras jamais meilleur exemple de ce que notre groupe est, qu'avant un concert. Quand on est au max de notre synchro, et pas juste entre musiciens. »
En trois secondes, Jean scanna l'atmosphère de la pièce : Conny et Sasha le fixaient comme s'il lui poussait une deuxième tête, Historia s'était interrompue dans sa besogne, à l'écoute de sa réponse, et Armin lui lançait un regard encourageant.
De toute façon, Eren l'avait cité, par conséquent Eren – ça lui faisait mal de l'admettre – avait raison.
-Enfoiré… »
Il relâcha la poignée.
Une vague d'applaudissements clairs accueillit la fin du morceau, apportant avec elle une brève brise de calme et de fraîcheur. L'écume de l'entrain du public éclaboussait les murs du restaurant alors que les jeunes artistes préparaient leur prochaine déferlante musicale. Tous prenaient le rythme, se laissaient peu à peu bercés par les flots. Jean admettait que le concert débutait sous de bons auspices. Plus la soirée avancerait, plus chacun s'impatienterait d'entendre un nouveau fracas.
Il finit de noter ses impressions à la suite de The Devil Murmurs, et du lien que la chanson semblait avoir tissé avec cette audience (d'habitués, pour la majorité : certains avaient chantonné les paroles en cœur avec Eren, affublant le morceau d'un timide écho), avant de relever la tête. Mikasa s'asseyait à côté d'Armin, sur la banquette, tenant un sandwich qu'elle s'empressa d'entamer. Attentionné comme il était, Armin poussa l'assiette de frites, qu'il n'avait pas terminée (comme son smoothie), vers son amie.
Le remerciement de la jeune femme se noya dans le glatissement de la guitare électrique.
-C'est ta pause ? » demanda Jean en haussant la voix.
Elle secoua la tête en mordant dans son panini. De l'autre main, elle pointa Historia du doigt : la serveuse blonde slalomait entre les tables – loin du demi-cercle enthousiaste qui se formait au fond de la pièce, et qui ne ferait que s'agrandir tout au long de la soirée – quatre assiettes de steak frites sur les bras.
-On se répartit suffisamment bien les tâches pour que je puisse profiter d'un temps de répit. »
Il hocha la tête, puis la trajectoire furtive d'une ombre qui désertait l'enceinte du restaurant attira son attention. Il reconnut la chevelure brune de la troisième serveuse, la plus patibulaire du lot – et c'était dire quand Mikasa faisait partie du trio ! – avant qu'elle ne disparaisse, suivie d'un claquement de porte. Le jeune homme allait se satisfaire d'un aussi bon débarras, mais il se reprit : son attitude louche cachait quelque chose et ce n'était sûrement pas la fin de son service.
En effet, elle refit surface une poignée de secondes plus tard, alors qu'elle encourageait un couple de jeunes adultes à prendre place à une table encore vacante. Un énorme sourire béat collé au visage, elle leur fit signe de s'asseoir, pendant que Historia prenait déjà le relais et passait à l'action en s'armant de deux sets de table (sur lesquels figurait le menu du snack).
-On doit beaucoup de nos plus fidèles fans à la technique d'Ymir, commenta Armin. Elle est très douée pour pêcher des clients qui n'ont pas encore mangé lorsqu'il se fait tard. Avec toute la bonhomie qu'elle affiche, ils se laissent séduire et ils assimilent le souvenir de leur soirée improbable au son de LBB. »
La joue dans la main, Jean pivota la tête vers l'expression zélée du blond, avant de lâcher dans un ton désabusé :
-Ah ouais ?…
-Oui ! Et j'ai justement les chiffres sur moi ! »
À ces mots, il sortit une liasse de feuilles, essuya approximativement la table d'un revers du coude, puis y déposa le dossier comme s'il s'agissait d'un précieux parchemin antique. D'ordinaire, Jean aimait la lecture mais il ne put s'empêcher de grimacer face à l'impressionnante pile de papiers.
-J'y ai répertorié des tableaux et des organigrammes des ventes de produits dérivés, ou des sondages faits aux fans sur le site du groupe, et plein d'autres encore ! J'espère que ce sera assez digeste, je les ai conçus pour que n'importe qui puisse les lire mais bon, ils sont p… »
Armin poursuivit d'une voix bien trop basse pour être audible dans le boucan de rock alternatif. Mikasa adressa un regard réconfortant au volontaire manager amateur. Avant qu'elle n'ait le temps de le rassurer, Jean demanda au jeune blond :
-Je peux regarder ? »
Les yeux bleus du jeune homme s'illuminèrent, puis il opina du chef. Jean récupéra le dossier, un sourire malicieux aux lèvres, et commença à le feuilleter. Ce genre d'investissement colossal dans les affaires du groupe faisait d'Armin une pièce maîtresse de LBB, quand bien même il ne jouait d'aucun instrument. Et il ne desservirait pas Jean d'analyser un minimum les données de ce dossier.
Au final, c'était pour ça qu'Armin avait très vite gagné son respect : ses méthodes effrayaient de prime abord, mais c'était surtout à cause du professionnalisme redoutable qu'elles recelaient. Armin ne faisait que confirmer ce que Jean avait observé sur lui. L'écrivain pourrait mettre toutes ses ressources à profit pour le bouquin.
-Ça va, c'est lisible ? s'enquit Armin face au silence concentré de son interlocuteur.
-Ouais, aucun problème. Je pourrais l'emprunter ? Si c'est des stats, j'aimerais les consulter tranquillement plus tard.
-Oui, vas-y, je t'en prie ! »
Jean plongea le nez dans des diagrammes multicolores, qui enivraient sa mémoire des souvenirs exaltants des mathématiques, la seule discipline scolaire qui n'avait jamais cherché à lui lobotomiser le cerveau, hormis les arts – au lieu de passivement biaiser sa vision du monde, les mathématiques donnaient des clés de compréhension, que les arts permettaient ensuite d'exprimer. What's Wrong Tonight s'acheva. L'heure tournait et il devait profiter de la présence en chair et en os des deux managers de LBB, plutôt que de ressasser sa frustration scolaire pour cracher intérieurement dessus.
-Je peux vous poser une question à tous les deux ? » lança-t-il en refermant le dossier.
Ils écarquillèrent les yeux et acquiescèrent en même temps, lui arrachant un bref ricanement avec une telle symbiose entre les deux imprésarios, l'écrivain ne s'étonnait plus que le Bazar ait réussi à repérer un tel groupe d'amateurs. Il reprit son stylo et son carnet en main, puis leur demanda :
-À quoi est-ce que LBB doit un tel soutien de votre part ? Je veux dire, vous êtes amis, ça je sais, mais vous sauriez me dire ce qui vous a poussé à les aider à ce point ? Au moins concernant Eren, parce que vous le connaissez depuis plus longtemps que les deux autres zouaves… »
Mikasa réduisit l'aluminium de son panini à une vulgaire balle qu'elle serrait dans sa main et, d'un signe de tête, encouragea son voisin à répondre. Armin fixa d'abord ses poings avant de prendre la parole :
-Je suis l'ami d'enfance d'Eren et Mikasa. D'aussi loin que je me souvienne, on a toujours été ensemble, on allait dans les mêmes écoles. En fait, mes parents sont amis de longue date avec monsieur et madame Jäger… »
À l'évidence, Armin n'aimait pas trop parler de lui : les bends de la guitare de Sasha engloutissaient sa voix qui allait pianissimo, donc Jean devait se fier au contexte général pour déchiffrer ce qu'il racontait sans interrompre son timide flot de paroles. Il soulignait les termes dont il n'était pas sûr : il n'aurait qu'à demander confirmation à la sœur d'Eren sur les détails. Il espérait tout de même en recueillir assez sur le meilleur ami du bassiste.
-C'est au lycée qu'on a tous rencontré Sasha et Conny… et Marco, Historia et Ymir bien sûr. On était camarades de classe mais ce sont les activités extra-scolaires qui nous ont rapprochés, en fait.
-Ah oui, Conny et Sasha s'étaient faits dégager du club de musique apparemment ?
-Oui, mais ça ne les a pas empêchés de continuer à jouer, et Eren s'intéressait de plus en plus à la musique…
-Il aimait déjà beaucoup la musique tout petit, intervint Mikasa d'une voix plus forte. Il avait à peine neuf ans quand il a appris à jouer de la basse, grâce à Hannes.
-Hannes ? »
C'en était une piste intrigante ! Il entoura le nom dont il avait probablement écorché l'orthographe sur ses notes et, en relevant la tête, s'aperçut que la jeune femme pointait du doigt derrière lui. Sans plus attendre, il pivota en suivant la direction du regard : un trio d'amis qui bavachait par-dessus le solo de Conny, en branlant du chef sur la pulsation, et derrière un type – l'air d'avoir la quarantaine au moins – qui tapait dans ses mains, fixant la scène. Ce devait être le fameux Hannes. Jean ne manquerait surtout pas d'aller l'interroger, lui aussi !
-Un ami de la famille, élabora la serveuse. Il sait jouer plein d'instruments et c'est un peu lui qui a transmis sa passion à Eren. Et la batterie que Conny utilise vient de lui.
-Je vois, je vois… fit Jean en gribouillant.
-Armin, continue.
-Ah ! Euh, c'est lors de notre deuxième année au lycée, si je me souviens bien, qu'Eren s'est mis à répéter avec Sasha et Conny et qu'il a écrit ses premiers textes. À l'époque on les trouvait géniaux, mais au fond ils avaient beaucoup besoin d'être peaufinés. Maintenant, ce sont les squelettes des chansons de l'album.
-Eren ne fait plus d'études, non ? Ça doit lui laisser du temps pour travailler ses textes maintenant.
-Oui, c'est un peu ça. Sasha n'a jamais un emploi du temps trop chargé et Conny a déjà un travail au garage, donc ils ont vite trouvé une routine de répétition idéale pour progresser en musique, une fois sortis du lycée.
-Okay et, si j'ai bien suivi, Eren aimait la musique avant de se remettre à la basse grâce à Sasha et Conny… donc ça veut dire qu'il avait arrêté pendant une période, j'ai raison ? »
Il se doutait de la réponse mais voir Mikasa opiner le conforta. Il enchaîna :
-Qu'est-ce qui l'a fait recommencer d'après vous ? »
Jean put se concentrer sur le son du groupe (Sasha venait-elle de faire une fausse note ? L'accord ne ressemblait pas à ce qu'ils avaient convenu en répétition…) face au silence des managers, perdus dans leur réflexion. Mikasa malaxait le cocon d'aluminium qu'elle avait forgé, Armin guettait un point lointain dans l'horizon qui lui apporterait peut-être la réponse exacte. Puis, la sœur du musicien prit la parole :
-Ce n'est qu'une supposition, mais Eren est rarement sincère, il a toujours l'air de cacher quelque chose. J'ai du mal à comprendre ce qui se passe dans sa tête parfois. Mais je pense qu'à travers la musique, il a simplement trouvé un moyen de s'exprimer qui lui convenait. »
Une raison tout à fait banale en somme, rien d'extraordinaire sur quoi il aurait pu fonder le bouquin, la clé de voûte qu'il cherchait, mais le sourire apaisé d'Armin indiqua à l'écrivain qu'il soutenait l'hypothèse de sa camarade, alors il la nota. Au même moment, la chanson en cours touchait à son terme, dans un fade out que la batterie déchira avec l'explosion d'une saccade rythmique entraînante.
Les trois acolytes sursautèrent la guitare électrique tira une rafale de notes stridentes, pendant que Conny continuait de faire sauter le morceau suivant à la dynamite et qu'Eren poussait ses premiers cris de guerre. Galvanisée, une menue portion du public se leva de sa chaise et commença à s'agiter. Certains dansaient, se trémoussaient, et d'autres tapaient timidement dans leurs mains, impressionnés par les prouesses chorégraphiques de leurs compères.
Alors que, par-dessus l'épaule, Jean regardait la foule succomber à l'excitation et s'animer, il reconnut les deux collègues de Mikasa dans la masse dansante. Leurs expressions exsudaient la malice, la satisfaction et l'entrain, alors qu'elles jerkaient l'une autour de l'autre. Hébété, il cingla la tête vers l'unique serveuse qu'il restait pour lui signaler que le navire sombrait, mais elle désertait déjà la banquette pour reprendre la barre et lutter contre le naufrage. Armin la salua pour lui souhaiter bonne chance.
-Tu parles d'une organisation, déclara Jean, sidéré. C'est le bordel, ouais ! Elles lui ont même pas fait signe qu'elles prenaient une pause, toutes les deux en plus… (Il dévisagea Armin, lui signalant qu'il voulait une réponse.) Comment ce resto a toujours pas fait faillite ? »
Le jeune blond se pencha vers son sac à dos, et répondit en fouillant avec empressement à l'intérieur :
-Cette ambiance décontractée est ce qui fait le sel du snack, au fond. C'est surtout une clientèle d'habitués et l'atmosphère familiale relaxante ne cesse d'attirer. Tiens, regarde… »
Il ouvrit son ordinateur portable et commença à pianoter sur une série de touches, aussi rapide qu'une flèche. Ravalant un soupir, Jean dégagea les feuillets et le dossier pour laisser de la place au PC. Ce petit génie n'était donc jamais à court de données à lui partager ? Confirmant son anticipation, Armin pivota l'écran de l'appareil et l'approcha de Jean en continuant ses explications :
-L'affluence au resto se marie parfaitement à celle des fans de LBB, du moins si on se base sur le nombre de visiteurs que le site reçoit. En se reportant à ces statistiques, tu peux voir que les nombres concordent avec des dates de petits concerts au resto. C'est comme si les deux étaient suffisamment liés pour s'échanger des fans ! La preuve : tous ceux qui dansent là connaissent déjà bien LBB et sont sûrement venus ce soir rien que pour eux.
« Donc en multipliant les shows du groupe ici, on essaie d'habituer de plus en plus le public à cette ambiance et à leur musique. Le but c'est, qu'à terme, on ait encore plus de fans. »
Jean reposa son stylo avant de lui demander :
-C'est pas risqué comme technique à force ? Je veux dire, ça diversifie pas tant que ça la communauté de fan, donc ça limite le bouche-à-oreille sur lequel vous vous reposez tant, non ?
-En effet, c'est pour ça qu'on varie quand même nos approches, t'en fais pas. On essaie juste de repérer ce qui marche le mieux. Si tu regardes de plus près ces statistiques, tu verras que les autres boostes d'affluence ont lieu après un type de concert très précis… »
Sa curiosité piquée, Jean s'attela à en apprendre plus sur les programmes des concerts les plus fructueux pour LBB, en dehors de ceux plus intimes organisés au kebab. Il ouvrit une ribambelle d'onglets, sous le regard passionné d'Armin qui sirotait son smoothie. Dans tous les cas, il s'agissait de concerts groupés, qui cherchaient à mettre en avant des troupes amatrices de pop-rock underground dans les bars les plus populaires des cercles rockeurs, ou alternatifs. Il avait traîné dans plusieurs d'entre eux pour les besoins de ses revues, mais les noms de groupe ne lui évoquaient que de vagues souvenirs. Après tout, l'alternatif n'avait pas été son champ d'expertise à Schültz'n Gin.
-LBB récupère les fans de groupes similaires, n'est-ce pas ?
-Tout à fait ! Encore de l'échange par assimilation, en fait. Mais le plus frappant, c'est que c'est particulièrement flagrant avec Alternative Drive. Les deux ont des publics complémentaires, donc on fait en sorte d'organiser plein de concerts avec eux. Tu connais ?
-De nom, c'est tout.
-C'est déjà ça ! Tu devrais pas tarder à les rencontrer alors. On s'entend très bien avec eux, même si Eren prend cette rivalité un peu trop à cœur…
-Hah ! Voilà qui est étonnant… » railla-t-il en laissant Armin récupérer son PC.
Un calme modéré reprenait ses droits parmi les clients du snack alors que débutait un morceau plus contemplatif. Du coin de l'œil, Jean nota que Historia quittait la piste de danse pour retourner prêter main forte à la courageuse Mikasa, puis un nouveau mouvement accrocha son regard. Il constata avec étonnement qu'un visage familier se joignait à leur table, aux côtés d'Armin.
-Salut Armin, salut Jean, la soirée se passe bien ? les salua-t-il de son ton infailliblement avenant.
-Oh bonsoir Marco, merci d'être venu ! l'accueillit Armin, rayonnant. Ça se passe plutôt bien, je crois. J'étais justement en train d'exposer plusieurs données en rapport avec le groupe à Jean, pour l'aider avec le livre.
-Mouais, t'as raté une séance de statistiques éclairante. »
Armin se frotta la tête avec embarras et Marco pouffa en retirant sa veste.
-J'imagine que c'est le prix à payer quand je suis de fermeture.
-Oh, dure journée ? demanda Jean.
-Un peu, mais rien d'insurmontable non plus, tout va bien : juste le nombre moyen de clients en été. Longue journée surtout.
-Pourtant t'as pas choisi le meilleur endroit pour te détendre.
-Hehe, c'est pas faux. Mais j'avais envie d'être là de toute façon. Il faut juste que je me mette quelque chose sous la dent et je serai d'attaque ! »
Le garçon de café avait tout d'un véritable aimant car Mikasa accourut à sa rencontre, Ymir sur ses talons. À l'exception de Historia et des musiciens qui travaillaient, la bande d'amis se regroupait autour de la petite table, distillant le doute en Jean : devait-il s'éclipser et les laisser entre eux ? Mais Mikasa se posta près de la banquette où il était assis, bloquant toute issue, alors il essaya de se reconcentrer sur ses notes. En vain.
-Contente de te voir, Marco. Tu as faim ? »
Le garçon aux tâches de rousseur n'avait pas encore répondu qu'elle dégainait son carnet et un stylo pour prendre la commande.
-Moi aussi, ça me fait plaisir d'être venu. Euh ben, je voudrais bien un wrap curry si…
-Tout de suite ! »
Sans plus attendre, elle fit volte-face dans un tourbillon de tablier, déterminée à mener sa mission à bien. Le va-et-vient des membres de la troupe de potes continua lorsqu'Ymir prit la place de Mikasa et se pencha au-dessus de la table, une main sur l'épaule du retardataire tout juste congédié.
-Hé ! Mais si c'est pas cette racaille de Marco ! fanfaronna-t-elle par-dessus les gloussements de l'intéressé. Ça fait une paye que je t'ai vu, toi, dis donc… Allez, viens ! On va danser pour te faire pardonner en attendant que ta bouffe arrive ! »
Elle passa sa main sous l'épaule du jeune homme et tira, l'incitant à se lever, avant de l'attraper par le poignet pour plus d'efficacité. Marco s'extirpa hors de la banquette en glissant sur l'assise, entraîné par l'enthousiasme énergique de son amie.
-D'accord, d'accord. » rit-il, plus attendri qu'irrité par une précipitation pareille.
Aussi vite qu'il était arrivé, il repartait déjà, escorté vers la piste de danse improvisée du snack. Jean constata que la vie d'aimant n'était pas de tout repos. Dorénavant, il pourrait reprendre ses notes et poursuivre son travail. De son côté, Armin rangeait son ordinateur et rassemblait ses affaires. Il termina son smoothie, à peine vidé de moitié, dans une ultime et longue aspiration.
-Bon, je vais pas tarder à y aller… Avec la conférence de demain, je ferai mieux de ne pas me coucher trop tard, s'expliqua-t-il en s'essuyant la bouche avec le dos de la main. Comme convenu, tu peux garder le dossier jusqu'à notre prochaine rencontre. »
Jean hocha la tête, reconnaissant. Une fois fin prêt à quitter les lieux, Armin se leva de table et salua les amis qu'il croisait d'un signe de main. Même Eren, entre deux accords foireux de basse, lui adressa un discret signe de tête qui n'échappa pas à Jean. Le jeune homme profita de son premier moment de répit depuis quelques heures pour écrire des observations plus détaillées, concernant l'attitude des musiciens en concert.
Il allait sans dire qu'elles se distinguaient de leur caractère habituel en répétition. Sur scène, Conny réussissait l'exploit de cumuler plus d'appréhension et de stress qu'Eren. Cependant, le brouillard nerveux qui émanait du batteur ne présentait pas que des désavantages : ses solos péchaient certes par leur rythme déséquilibré, mais ils gagnaient en intensité et, de manière générale, les morceaux s'en retrouvaient plus exaltants, portés par des percussions agressives.
Quant à Eren, il faisait plus de fausses notes, à la basse comme au chant d'ailleurs. Pourtant, il parvenait à créer une alchimie spéciale avec son public, à prendre le temps de les remercier entre chaque chanson, à parler comme l'animateur d'une chorale, à se tenir comme un jeune prodige lors de sa première audition. Il n'en avait pas conscience, mais il commandait leur bienveillance, à faire preuve d'une humilité frappante. Grâce à ce comportement, il excusait ses fautes en affichant qu'il faisait de son mieux.
Malgré tout, la star incontestable du trio était Sasha. Elle portait tout le groupe sur ses épaules. Jean savait que son talent n'avait pas laissé Erwin Smith et le Bazar indifférents mais il notait, pour la première fois en concert, toute l'essence et la vitalité qu'elle insufflait à LBB. À ce titre, ses associés méritaient de la considération : ils tenaient le coup et s'adaptaient à ses éclairs de génie, lorsqu'elle choisissait de passer en presto, transportée par l'impulsion accumulée jusqu'ici. Toutefois, la guitariste les ménageait plus qu'en répétitions, sans doute consciente de la délicatesse des situations de concert, elle n'atteignait pas les folies qu'elle se permettait chez Eren.
Un dramatique accord de Sasha plus tard et le morceau se conclut, et Mikasa apporta la commande de son ami (toujours retenu captif par Ymir aux dernières nouvelles). À son air désemparé, Jean comprit tout de suite qu'il lui rendrait service en prévenant le client absent, à la place de la serveuse débordée. Une de ses collègues prenait un malin plaisir à prolonger sa pause, après tout ! Alors, d'un geste de la main, il lui annonça qu'il s'en chargeait. La jeune femme le remercia du regard avant de s'éloigner, pendant qu'il se levait, réajustait son gilet, et se mêlait à la cohorte dansante.
Ils avaient beau ne pas être nombreux, il dut tout de même jouer des épaules pour se frayer un chemin, s'assurant que personne ne viendrait s'écraser contre lui, en écartant de la main les silhouettes animées qui se rapprochaient trop.
La frénésie qui finissait par habiter tous ceux qui succombaient à la fièvre des concerts, même des plus médiocres, ne cessait de lui échapper. À quel moment l'élan prenait-il suffisamment d'ampleur pour inciter n'importe qui à oublier tout ce qui l'entourait ? À quel moment se laissait-on dépasser, entraîner hors de soi – et de toute conscience du ridicule de piètres pas de danse –, transporter hors du monde – à s'aventurer le long des chemins tracés par les partitions, à vibrer en chœur avec les tambours, oubliant tout du kebab où on se dandinait et du pauvre type qui essayait d'appeler quelqu'un sans avoir le malheur de se prendre un coup ?
Peut-être qu'il réfléchissait trop. Comme on lui avait reproché plusieurs fois. Trop de fois. Mais voilà pourquoi il ne dansait pas.
Pour son plus grand bonheur, il repéra assez vite la silhouette de Marco qui s'amusait à imiter les – plutôt bons – déhanchés d'Ymir. La prochaine étape consisterait à se faire entendre par-dessus la cacophonie qui les ensorcelait tous… Serrant les poings, il s'avança un peu plus et commença à héler le garçon de café. Il en était au deuxième essai quand Marco se retourna.
-Oh…
-C'est prêt ? demanda-t-il, d'une voix qu'il essayait de faire porter tout en la gardant la plus douce possible.
-Euh– hahem, oui !
-Okay j'arrive, merci ! (Il fit signe à sa partenaire.) Ymir ! J'y vais, à plus ! »
Elle lui répondit par un hochement de tête entendu et un mouvement encourageant de la main. Jean n'attendit pas plus pour rebrousser chemin, Marco sur ses talons. Ils se rassirent à la table où le wrap du jeune homme commençait à refroidir. L'affamé mordait dedans, la musique battait son plein, même si Ymir avait décidé de reprendre du service, et Jean parcourait toutes ses notes de la soirée.
-Je suis étonné de pas avoir eu à hurler pour que t'entendes… lâcha-t-il presque par réflexe. Tu crevais tellement la dalle que t'attendais désespérément un signal ?
-Mmh, non, j'ai une bonne ouïe apparemment. Je m'en rends pas vraiment compte mais on me le fait souvent remarquer, répondit Marco entre deux bouchées. Mais c'est vrai que j'avais faim, aussi !
-Assez pour délaisser ta copine pour un sandwich, de ce que j'ai vu ! lança-t-il, railleur. Navré de vous avoir séparés…
-Qu- ah, mais c'est pas du tout ce que tu crois !
-Pff, c'est ce qu'ils disent tous…
-Non, sincèrement ! Historia me ferait la peau si je lui piquais Ymir. Et de toute façon, je pr-
-Hein ?!
-Haha, tu t'en étais pas encore rendu compte ? Après tout, tu viens de les rencontrer mais, te connaissant, je pense que tu t'en serais aperçu très vite. »
Trop affairé à concevoir les tenants et aboutissants d'une intimité entre l'évadée de prison et la princesse, il releva un peu tard que Marco venait de le complimenter, une fois de plus. Un ricanement nasal lui échappa : s'il n'avait que des éloges à la bouche, pas étonnant que ce gars magnétise autant de monde autour de lui.
-Comment ça se passe avec le groupe, sinon ? Tu t'habitues à leur énergie débordante ? l'interrogea Marco après une gorgée de soda.
-J'suis du genre à relever des défis, mais je pense que ma consommation de café va grimper… avec toute l'endurance qu'ils me bouffent à beugler non-stop…
-C'est pas M. Pixis qui serait désolé de t'entendre dire ça, souligna Marco avec une pointe d'espièglerie.
-Ha, attends deux secondes, faut aussi que je fasse gaffe à mon budget ! Bon, c'est pas l'expresso moka du café qui coûte le plus cher, j'en conviens…
-Je comprends, t'en fais pas, gloussa-t-il. Mais, avec tous les concerts de Lost Boys Basement qui arrivent, tu ferais bien de te préparer des thermos. C'est là qu'ils drainent le plus d'énergie.
-Oui, j'étais là deux heures avant le début de ce concert, et j'ai été témoin de la pagaille… Et toi, tu viens là après une journée entière de boulot ! Comment ça se fait ?
-Tout simplement parce que je suis leur ami et que je veux les soutenir au maximum. Passer là pour les encourager après le travail, c'est dans mes cordes, alors je le fais. »
Il reprit la dégustation distraite de son wrap et Jean, sa relecture tiède, avant qu'une idée ne traverse son esprit à toute vitesse, et sorte de sa bouche sans plus d'examen :
-Tu pourrais me parler un peu de ce que tu penses de leur musique ? De manière purement subjective, j'aimerais juste avoir l'avis d'un auditeur récurrent. »
Marco écarquilla d'abord les yeux, puis s'absorba dans une intense délibération tout en mâchant. Deux secondes plus tard, son visage s'illuminait et il se penchait, pris d'un entrain brut. Un rictus amusé à la bouche, Jean se doutait que son interlocuteur avait réfléchi à la question auparavant, et il se félicita de le lui avoir posé avant quiconque.
-Je chantonne souvent des airs du groupe… enfin, je ne suis pas très difficile en musique, et je viens à plusieurs concerts donc ça ne veut pas dire grand-chose… mais j'aime beaucoup Bigger, elle me motive le matin. D'ailleurs, à ce sujet, Ymir et Historia se la sont un peu réappropriées comme leur chanson de couple !
-Ah, maintenant je comprends pourquoi elles se sont déchaînées dessus tout à l'heure… renchérit-il en écrivant.
-Il y aussi comme un duo entre Builder et Destroyer, j'adore les écouter à la suite pour les comparer, je trouve ça satisfaisant à faire. La profondeur désespérée et mélancolique de Toys and a Gun me fascine, mais ma 'déprimante' favorite serait What's Wrong Tonight parce qu'il y a quand même une petite note d'espoir à la fin, et ça me touche plus. Euh… »
Jean leva le nez vers un Marco pensif, qui se tenait le menton, cherchant comment développer sa réponse.
-T'as quasiment cité la moitié de l'album là, pouffa le reporter en herbe.
-Oui, je crois bien ! Je pourrais tenir une conférence sur chaque chanson, tellement je suis un moulin à paroles qui les a toutes écoutées cent fois !
-Tu veux pas faire ce job à ma place alors ? Ça m'avancerait bien, ricana-t-il de plus belle.
-Justement, ça ne te donne pas plein de pistes à creuser ? Avec une idée globale de ce que le public moyen pense de chaque chanson ?
-Hm, oui plutôt… quelque chose dans le genre, affirma-t-il, un grain malicieux dans sa voix. Merci pour les infos.
-De rien. Et toi, c'est laquelle ta préférée ? »
L'inattendue question le désarçonna sur le coup : Jean se perdit dans le violent vacarme des musiques du groupe qu'il se repassait en mémoire. Il devait bien en avoir une. Poser un regard professionnel sur leur son n'impliquait pas qu'il mette de côté toute sensibilité. Alors il chercha, pendant que Marco s'essuyait les mains, à l'écoute. Peut-être avait-il saturé, après trois semaines à n'avoir que les mêmes chansons dans les tympans ?
Il se risqua à jeter un coup d'oeil à son voisin d'en-face, qui patientait en regardant le groupe jouer, lui laissant tout le temps dont il avait besoin pour délibérer. Attirés par le mouvement, les yeux de Jean se posèrent sur la petite scène, tandis que ses méninges creusaient. Il se concentra un peu plus sur la mélodie et le rythme, ses doigts pianotèrent en cadence avec la batterie sur le plastique transparent. Les éclats de voix d'Eren se fracassaient contre les cordes de la guitare, avant de ricocher sur les cymbales : dans ce chaos apparent, une singulière harmonie se déliait. Il rabaissa le barrage pour la laisser détonner dans ses oreilles, turbulente et vibrante. Même Marco dodelinait de la tête, un sourire fier et un regard qui en demandait plus.
-Toys and a Gun a les meilleures paroles je trouve, répondit-il. Après, en terme purement sensoriel, la mélodie que je préfère, c'est Beast Mode. »
Le garçon se tourna vers lui et, après avoir hoché la tête, s'exclama :
-On n'a qu'à l'écouter un peu avant qu'elle se termine alors ! »
Mes excuses pour le... retard, mais, pour la faire court, j'ai été happé par un gouffre multidimensionnel et j'ai dû pas mal trimer pour retrouver ma timeline originelle. Alors pour réparer cet écart, il va y avoir plein d'updates de cette fic dans les jours qui vont suivre, donc si jamais elle vous intéresse toujours, ça va être la fête. (Et ce sera aussi une façon de célébrer l'anniversaire de Jean cette année.)
Un grand merci à toustes les motivé.es qui sont toujours là après ce hiatus ! 3
