- Analepse Quatrième -
Jazz Caféiné
En ce jour, au café, la clientèle abondait dans des brouhahas effacés de discrètes discussions, le concerto cristallin des cuillères accompagnées des clapotements caféinés et la clameur stupéfiée d'exclamations étouffées. C'était un de ces jours où un groupe de petits nouveaux arrivait. À chaque fois, ceux-là essuyaient leurs pieds propres sur le tapis de l'entrée, en prêtant plus d'attention au papier peint, aux bougies, aux tables de bois parfumé, aux arabesques qui affichaient le menu – les plus attentifs scrutaient déjà la bibliothèque et ses précieux ouvrages – ou aux étagères riches d'épices et de mélanges secs qui n'attendaient que leur gourmandise pour se transformer en somptueux mets, avant d'être guidés par un employé, un batelier inespéré qui les amarrerait vers un premier repère stable : une table libre.
L'atmosphère saisissante du lieu en frappait plus d'un, alors les voix étonnées s'assourdissaient au bout de plusieurs minutes avant d'être englobées dans le calme serein et agréable. Une fois cela fait, tous tendaient l'oreille à l'apaisante symphonie du tourne disque. C'était un de ces jours où l'humeur du gérant se prêtait à un son plus rhythm and blues, moins lointain que les années 20, ce qui convenait à Jean, jamais déçu du fond sonore sélectionné. Derrière le rideau noir, le vieux chauve devait cacher toute une caverne aux merveilles d'appareils radiophoniques, que n'importe quel connaisseur poursuivrait à n'importe quel prix exubérant. Le jeune homme enviait le personnel qui côtoyait ces trésors tous les jours.
Le grincement de pas sur le parquet résonnait de plus en plus, l'alertant de l'approche de quelqu'un. Il leva le nez de ses gribouillis et reconnut Marco, tasse d'expresso en main et sourire aux lèvres, alors il déplaça son fouillis de feuilles d'un revers du coude, pendant que son autre main déposait la monnaie sur le coin de la table. Le serveur n'eut plus qu'à se pencher pour amener la tasse à bon port, puis il se redressa et récupéra la monnaie dans le même mouvement, sans s'arrêter de fredonner.
Il avait beau chantonner à voix basse, les sons fluets tintaient, moins feutrés que le garçon ne le croyait, en écho aux notes de la chanson courante. Il cumulait un retard de deux temps et une tonalité approximative, mais il bourdonnait avec un enjouement si sincère que Jean n'y entendait ni mal, ni trahison à l'œuvre originale.
Le regard marron de Marco atterrit sur le sien : il écarquilla les prunelles comme pris en flagrant délit de contrefaçon.
-Pardon ! Je… » s'excusa-t-il en reculant d'un pas, et en détournant le regard alors que sa voix s'évaporait dans son embarras.
Jean avait dû trop le dévisager en l'entendant fredonner…
-Il y a pas de mal, le rassura-t-il en prenant une première gorgée brûlante de café. Je vais quand même pas vous reprocher d'avoir du goût. »
L'expression du serveur se recomposa pour prendre la forme d'une surprise émerveillée. Il lui rappelait le visage d'un enfant solitaire qu'on invitait pour la première fois à jouer avec toute une troupe de son âge.
-Vous trouvez ?
-C'est pas donné à tout le monde de savoir apprécier Nat King Cole de nos jours.
-Je dois remercier mon patron pour ça, répondit-il dans un gloussement. Comme je ne suis pas très connaisseur, je me fie aux recommandations. Et à force d'entendre, je m'attache. Mais vous m'avez l'air plus renseigné, je me trompe ?
-On peut dire ça… À vrai dire, il n'y pas qu'un roman que j'écris. Je suis aussi chroniqueur dans une revue musicale, donc autant vous dire que j'ai dû me familiariser aux classiques pour le job.
-Vous faites des revues de jazz ?
-Ha, j'aimerais mais j'en ai pas vraiment l'étoffe ! Mon domaine, c'est plutôt la scène alternatif et pop-rock amateure du coin… les groupes underground tout ça…
-Je vois, j'ai un groupe d'amis qui jouent de l'alternatif. Enfin, je crois que c'est ça…
-Ah vraiment ?
-Oui, disons que j'ai le chic pour m'entourer d'artistes ! (Il se gratta la joue d'un doigt.) Pas que ça me dérange en tout cas. Vous travaillez pour quelle maison de disques ?
-Je travaille pas pour une maison de disques. Mais plutôt pour un journal de recommandations et de critiques musicales variées si vous voulez. On est une bonne vingtaine de chroniqueurs dedans, ça s'appelle Schültz'n Gin. Si ça vous intéresse, il y a un catalogue numérique et, sans abonnement, vous pouvez lire dix articles gratuitement chaque mois. »
Il avait hoché la tête avec vigueur à chaque phrase, comme s'il avait pris en notes invisibles toutes les informations. Et Jean se disait que si la revue gagnait un abonné grâce à sa publicité maladroite, il tenterait de négocier une augmentation. Il continua de siroter sa boisson chaude puis, de sa caractéristique légère inclination du buste, le serveur signa la fin de leur discussion. Après tout, il y avait un grand nombre de clients à prendre en charge.
-Bonne dégustation. »
Il aurait dû s'y habituer à force, mais il oubliait tout le temps que Marco avait cette habitude de souhaiter un moment agréable à chaque client. Pas étonnant qu'il ait été embauché avec ce naturel avenant, et toutes ces manières élégantes et polies – que seule la serveuse rousse adoptait presque aussi bien, moins réservée que lui ! Tandis que le dernier employé à la coupe au bol, lui, paraissait trop réservé, comme s'il se tenait toujours sur le fil du rasoir.
En tout cas, Marco n'avait pas manqué à sa petite formule magique et il s'éloignait déjà trop pour entendre Jean, dont la tasse était à moitié vide, le remercier.
ooo
Interviews
- Partie I -
! CONTENT WARNING ! Tabac et Addiction
Après six minutes de concentration, Toys and a Gun s'acheva sur un passage à tabac de la batterie de Conny, encouragé par la basse. L'aspirant écrivain plaignait encore les toms quand il leva le nez de ses notes, satisfait de ce qu'il y avait répertorié. À sa grande surprise, il ne vit pas Conny parmi la petite troupe de musiciens qui reprenaient leur souffle. Sur sa gauche, le grincement des lattes et le grognement étouffé du matelas, qui amortissait un saut périlleux, lui indiquèrent où le crâne rasé était parti.
S'étalant de tout son long, le batteur laissa un profond soupir s'échapper, avant de plonger la main dans le saladier de sablés que la mère d'Eren leur avait gentiment préparé. Parfois Jean se demandait s'il prenait des notes sur un groupe de musiciens, ou sur une garderie élaborée pour spécimens en tous genres, dont l'enfant d'un couple de médecins occupés. Le concert avait eu le mérite de revigorer le bassiste : sa musique avait battu un record de rythme et d'harmonie cet après-midi. Pour souligner un tel miracle, il s'était mis à pleuvoir.
-Alors, Jean, il avance le livre ? demanda Conny, la bouche pleine.
-Tu comptes bientôt me lâcher la grappe avec ça, ou pas ? (Jean ravala son agacement dans un soupir.) Si tu veux tout savoir, ça avance bon train. Je vais pouvoir commencer à vous poser des questions plus précises…
-Des interviews ?! s'exclama Sasha, les yeux ronds.
-… moui, on peut dire ça.
-Génial, faut qu'on prenne rendez-vous alors ? » reprit Conny en se rasseyant.
Sasha s'avança vers eux mais Eren, fidèle à lui-même, resta dans son coin à scruter sa guitare. Il n'exprimait pas le moindre mécontentement. À en juger par son silence, Jean conclut que le leader s'intéressait plus à la progression du bouquin qu'il ne voulait le laisser croire. Puisqu'il écoutait, Jean parla plus fort :
-Ouais, ça devrait pas prendre plus de deux heures individuellement. Même si vous êtes de sacrées pipelettes tous les deux.
-Dans ce cas, ça t'irait après la répète de lundi ?
-Non, Conny, c'est moi qui devrais prendre ce temps-là ! J'ai ma rentrée mardi, ce sera super compliqué une fois que j'aurai repris les cours. Il faudrait que je passe en priorité pour que Jean soit tranquille, et qu'il puisse se concentrer sur tout le monde après !
-Ah, c'est pas faux… bon, on va faire comme ça alors.
-T'as surtout hâte à ton tour, toi, non ? » lui lança Jean.
La guitariste répondit par un rire gêné, puis se goinfra le gosier de sablés. Sans plus attendre, Jean inscrivit le créneau de Sasha dans son carnet, et celui de Conny (une fois tous accordés sur le moment opportun). Quant à Eren, il restait enfermé dans son mutisme, et l'écrivain se réjouissait de ne pas avoir encore fixé de dates pour un entretien en tête-à-tête avec l'énergumène. Il décida de ne pas insister plus, curieux de voir si Eren prendrait la peine de réclamer son rendez-vous. Mais Conny gâcha tout en changeant le sujet de la discussion :
-Faut qu'on le dise aux fans ! Ils vont être trop emballés de savoir que le projet avance. »
Sur ces paroles, il dégaina son portable et Sasha fit de même en branlant du chef. Armin s'occupait de la gestion du site internet de LBB, mais chaque musicien entretenait l'aura du groupe en gérant leurs propres comptes sur les réseaux sociaux. Dans un coin de sa tête, Jean nota à contrecœur qu'il allait devoir suivre leurs posts : étudier cette facette de la relation entre LBB et leur public serait précieux pour le bouquin.
-Redescends deux secondes sur terre, adressa-t-il à Conny. C'est trop tôt pour leur annoncer. Je dois avoir trente milles mots de notes, pas plus.
-Trente… milles… ? répéta Sasha, éberluée comme si on venait de lui résoudre l'énigme de l'univers.
-Merci pour l'info ! Ça va fissa dans la description !
-Mais tu m'écoutes ou qu-? »
L'artiste chauve ne lui laissa pas le temps de finir, il enroula son bras autour de l'épaule de Jean et le tira vers lui. Une fois la tête stupéfaite de Jean suffisamment proche de son cou, Conny proclama un enthousiaste ''Cheeeeese'' en montrant toutes ses dents ravies à la caméra, et éternisa l'accolade surprise.
Deux secondes d'ébahissement plus tard, Jean se débattit, sous le ricanement fier du batteur qui le libéra. Avec horreur, le jeune homme crut entendre un pouffement moqueur échapper au bassiste, qui observait la scène au loin.
-T'es sérieux, mec ? Et mon consentement, alors ? s'emporta-t-il en dépoussiérant machinalement sa chemise.
-Arrête de déconner, t'es ultra photogénique. Regarde-moi ça, et dis-moi que ça vaut pas le coup d'être posté ! »
Sasha fila derrière eux et s'accouda au dossier du canapé pour regarder la photo, elle aussi. Jean jeta un coup d'oeil au portable que Conny lui tendait. Malgré l'imprévu, il avait juste une timide expression déconcertée qui faisait ressortir l'explosion de joie qu'affichait le musicien : rien de trop embarrassant, il accentuait même le dynamisme de la photo.
-C'est vrai qu'elle est chic, celle-là ! plussoya la guitariste.
-Okay, défoule-toi. Tu peux la poster, mais demande-moi la prochaine fois. » concéda-t-il dans un ton qu'il voulait autoritaire.
Mais avec Conny, il n'y avait aucun moyen de savoir s'il agissait selon ce qu'on l'autorisait à faire, ou s'il suivait bêtement son instinct. Il savait s'expliquer dans une simplicité déconcertante. Cela avait dû lui donner raison beaucoup plus de fois qu'attendu. Même quand il improvisait, il donnait l'impression de toujours savoir ce qu'il faisait. Ainsi, ne pas lui faire confiance tenait de l'exploit.
De plus, Jean pouvait compter sur la probabilité qu'un éditeur se trouve parmi la petite communauté de fans de LBB, et que cette photo soit l'acte de naissance d'un nouveau contrat. Il devait accepter la moindre occasion d'élargir son réseau. Néanmoins, il s'étonnait de voir le batteur aussi investi dans la progression du bouquin, peut-être autant qu'Armin. Il lui avait avoué qu'il espérait récupérer plus d'argent grâce au coup de publicité, mais l'écrivain ne s'attendait pas à un tel intérêt de sa part.
-Tu vas voir, tu vas te faire adopter en moins de deux… » déclara le batteur en terminant de rédiger la description.
Jean déglutit : il ne voyait aucun problème à ce que des professionnels cherchent à le contacter, mais la seule pensée de se retrouver noyé sous des demandes d'abonnements de groupies le fatiguait.
-C'est fait ! clama Conny dans un élan triomphal qui le fit se dresser. Et si on allait fêter ça au café de Marco, hein ?! (Sasha opina du chef comme si son cou n'était qu'un vulgaire ressort.) T'en dis quoi, Eren ? On a vachement bien joué aujourd'hui, tu trouves pas qu'on mérite ?
-Hm, si… Et puis, notre dernière visite au boulot de Marco remonte à un bail, alors pourquoi pas ? »
Le bassiste achevait de ranger son instrument, tournant le dos à Jean qui eut tout le loisir d'ouvrir la bouche, stupéfait, avant de recoller ses lèvres pour sauver la face. Il commençait à comprendre la vraie raison de cette pluie diluvienne : Eren était de bonne humeur. Les braises du concert passionné gardaient encore le foyer au chaud. Non seulement, il avait relativement bien joué, mais le leader avait aussi laissé les zouaves chahuter avec Jean après la répète. Et désormais, les paroles de Conny remettaient le feu au poudre de son enthousiasme.
-Par contre, j'espère que tu conduis, Conny, renchérit-il alors que ses partenaires fanfaronnaient. Parce qu'avec ce temps, il est hors de question qu'on marche jusqu'au métro.
-Mais oui, ça va de soi. Relax ! Jean, tu viens ?
-Non, je vais rentrer chez moi. J'ai un bouquin à plancher, moi.
-Oh… »
La moue déçue du batteur n'aurait pas raison de sa résolution : ce café, c'était son cocon d'inspiration. Les phrases de son roman résonnaient dans les tintements des cuillères contre la porcelaine des tasses, les plus exotiques des paysages transparaissaient derrière chaque détail de la décoration, même Ugo venait se ressourcer là-bas pour lui raconter ses aventures, qu'il notait en diligent scribe. La création de son roman dépendait de l'intimité qu'exsudait l'endroit. En venir à l'assimiler au boulot, en y traînant avec ses collègues, signerait l'acte de décès de son art.
-Navré, lâcha-t-il d'un geste de la main. Mais j'avoue que si tu pouvais quand même me déposer à l'arrêt de métro sur la route, ce serait pas de refus. »
Entre des râlements d'Eren, des bouffonneries de Sasha et l'amabilité inébranlable de Conny – qui avait vite ravalé sa déception, trop distrait par la perspective de leur fin d'après-midi entre potes pour penser à enclencher ses essuie-glaces sans que Jean ne lui fasse remarquer son oubli (travaillait-il vraiment dans un garage?) - il arriva à la station, quelques gouttes dans les cheveux.
Ravi que son trench-coat sèche aussi vite, il se félicita de l'avoir pris pour la journée et s'adonna à l'écoute d'Alternative Drive sur le trajet du retour. Le groupe de nu-métal complétait le son de LBB : des thèmes similaires (quoique plus poussés vers le nihilisme et le désespoir chez la concurrence) dans des textes soignés, des guitares électriques perçantes et des constructions qui aillaient crescendo.
Selon lui, deux qualités que LBB n'avait pas expliquaient pourquoi ce groupe rival avait produit leur premier album avant eux : la batterie s'affirmait pour détonner dans la poitrine de l'auditeur (impossible de ressortir indemne de l'écoute des premières minutes) et les musiciens parvenaient à agencer leurs voix de sorte à créer une harmonie déchirante, ou dissonante, selon le morceau. Un savant mélange de hurlements stridents, ou caverneux composait le chœur, soutenant une voix au grain timide, mais mélodieux : une production aux allures typiques, qui dissimulait un travail d'orfèvre remarquable.
Heureusement que LBB offrait des textes un peu plus subtils, et donc plus à son goût, sinon Jean aurait souhaité changer de groupes… Pour se remettre dans le bain, il interrompit son écoute de la troupe rivale en sortant du métro et fonça jusqu'à chez lui, tête baissée et un enregistrement (récupéré d'un concert par Armin) de Beast Mode dans les oreilles.
Il se frotta les cheveux en grimpant la cage d'escalier, toujours aussi ravi qu'ils ne soient pas trop trempés. Il n'était pas d'humeur à arborer un déluge capillaire sur la tête. Dans ces cas-là, et malgré ses protestations, sa mère avait tendance à s'en mêler… et ces bonnes intentions maternelles ne valaient jamais les coups de gel soigneux et appliqués, dont seul Jean avait le secret.
La poignée de porte en main, il s'étonna de sentir une résistance. Dans un souffle flegmatique, il sortit ses clés et ouvrit la porte de l'appartement. Pour une fois, il rentrait plus tôt du travail qu'elle. Une bonne chose en somme : cheveux mouillées ou pas, elle ne serait pas là pour intervenir.
Il avait deux heures devant lui avant qu'elle n'arrive. Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas retrouvé seul dans l'appartement. S'il se concentrait assez, peut-être pourrait-il avancer un peu sur son roman. Se sortir les idées du bouquin pour revenir à l'essentiel, aux sources de tous ses efforts, le boosterait à poursuivre sereinement la commande des Bagatelles. C'était l'occasion de faire une pause pour repartir du bon pied et, avec son nouveau quotidien, il se pensait capable d'écrire chez lui.
Laissant ses chaussures et son manteau dans l'entrée, il fit un rapide tour d'horizon de l'appartement, à la recherche d'une boule de poils, en vain. Il se dirigea alors vers la fenêtre de la cuisine et, ignorant la douchette froide qui commençait à ruisseler sur son visage, se pencha pour jeter un coup d'oeil au-dessus de la gouttière. Le fauve intrépide avait délaissé son repère. Après tout, cette cachette ne l'abritait pas aussi bien de la pluie que la plate-forme, sous le pignon des voisins du haut. La bestiole reviendrait au bercail à la fin de l'averse. Pour l'heure elle squatterait clandestinement chez les voisins.
Ainsi donc, il referma la fenêtre et se rendit dans sa chambre. Là, il manqua de justesse de balancer son sac sur la pile de linges qui trônait déjà sur le lit. Il le déposa alors sur son bureau, deux enjambées plus loin. Avant de remettre un peu d'ordre dans la pièce, il fouilla distraitement en dessous de son lit et s'empara du premier CD qui lui tomba sous la main. Dix secondes plus tard, les folies d'une guitare électrique saturée rebondissaient contre les murs, accompagnées d'un lourd roulement de batterie.
Pendant que son cerveau turbinait, et réfléchissait aux questions qu'il poserait à Conny et Sasha, son corps rangeait les vêtements, jusqu'à ce qu'un imprévu immobilise le jeune homme. Frappé, il inspecta de plus près la chemise et constata que quelque chose clochait bel et bien, puisqu'il manquait un bouton de manchette. Une des petites billes noires, qu'il avait cousues sur le vêtement pour officialiser son appartenance, avait disparu. La cymbale splash se démenait à en affoler ses tympans, et une vague de frustration gagna Jean.
Remplir était toujours plus simple que remplacer, la mémoire ne faisait pas exception.
Remplir prenait moins de temps. Il n'y avait qu'à plaquer une image sur un mur vide, pas besoin de déplacer ou de réagencer. Remplacer demandait de la gymnastique, une petite acrobatie organisationnelle. Mais remplir tenait du réflexe. Et un réflexe, ça ne se contrôle pas.
Perdre un simple accessoire vestimentaire de la sorte ne lui faisait ni chaud, ni froid, mais se retrouver dépossédé de sa marque d'appropriation attisait quelque chose en lui, et ses veines en bouillaient.
La fripe sous le coude, il traça jusqu'à la salle de bain où se trouvaient tous les ustensiles de couture. Il ne resterait peut-être pas de boutons noirs, mais l'uniformité des motifs ne lui importait guère. Tout ce qui comptait, c'était de remplir l'espace vacant par du matériel, du concret, et par quelque chose qui lui appartenait, à lui avant que sa mémoire n'y placarde un souvenir lointain pour lui rappeler qu'il aurait beau essayer, il n'oublierait jamais.
Remplir était toujours plus simple que remplacer, la mémoire ne faisait pas exception et il revoyait déjà les boutons-pressions dorés, brodés jadis sur la fameuse chemise, avant qu'elle ne devienne la sienne. Des traces de la vie précédente de la fripe. De sa vie précédente, aussi.
Foutu réflexe.
Par bonheur, il restait encore une flopée de boutons noirs : en deux minutes de rafistolage, Jean se réappropria le vêtement tout entier. Le petit point noir comblait le vide. Sa présence matérielle affirmée, il dissipa les dernières bribes de souvenirs sans trop de peine, car superposer une image sur une autre demandait toute une gymnastique de substitution figurée, fatiguant pour la mémoire.
Il n'y avait plus rien à remplir.
Satisfait, Jean retourna à sa chambre. Après tout, la musique réclamait sa présence, et il restait une chemise et deux pantalons à ranger. La pluie ayant pris fin, il ouvrit la fenêtre. Ainsi, les sons de rock se chargeraient de prévenir sa mère qu'il était rentré, et ce dès qu'elle s'engagerait dans la rue de leur immeuble.
En bonus, il peaufinerait l'éducation musicale de ses voisins.
Il ramassa un feuillet de notes qui gisait près du lit, étalé à même le sol depuis son dernier passage au café. Décidé à reprendre en main son roman, il se pencha à son bureau pour reprendre les récents gribouillages parfumés au moka. Ils formaient le plan d'une structure complexe, à savoir la venue d'Ugo au palais d'Azuhk'Yen : un passage clé qui mettrait l'opulence des classes dominantes sur le devant de la scène, tout en introduisant un personnage pivot au lecteur.
Description du portail qui s'étendait sur des kilomètres et des kilomètres – à ce propos, les Bukmiens devraient avoir leur propre échelle de mesure, il fallait creuser ce détail – suivie d'une description des jardins, puis d'une description des appartements de la cour, avec mention du harem d'Azuhk'Yen qui intriguerait Ugo (dont l'appétit pour la chair n'était pas aussi étouffé que le contrebandier aimait le penser), puis… description du hall du palais jusqu'à la salle du trône…
En somme, un merdier total. De quoi ennuyer à mourir. Du blabla sans vie.
La frustration était de ces sentiments intenses qui confrontaient directement à un problème, et non à un manque, à l'inverse d'émotions languissantes comme la mélancolie ou le regret. La frustration débordait et dès qu'elle explosait, elle agitait n'importe qui. Résultat, focalisé sur la source de l'irritation : on voyait moins le temps s'écouler.
En poussant un soupir épais, Jean bascula sa chaise en arrière et scruta le plafond, comme s'il dévisageait le responsable de tous ses maux. Il ignorait combien de minutes il venait de passer à se tordre les méninges, sans réussir à démêler cette pelote de médiocrité, pour ne pas dire d'incohérences. Au bout d'un moment, il avait arrêté d'écouter les morceaux qui défilaient : quatre avaient pu se succéder… ou même sept, il n'y prêtait plus la moindre attention.
Sa propre naïveté l'agaçait par-dessus tout : à trop se complaire dans l'atmosphère d'un seul café, il aurait dû s'attendre à en être écarté aux moments décisifs ! Il n'arrivait toujours pas à écrire chez lui et, à son plus grand dam, le boulot réquisitionnait le temple de sa créativité pour la journée. S'il tenait à écrire en ce jour, il allait devoir se rendre au café occupé par LBB, ou reprendre de vieilles habitudes. Les émotions intenses mettaient à fleur de peau, en capacité d'action ou de réaction.
Ainsi, une simple pensée se formulait à peine dans l'esprit, que le corps s'activait. Et Jean fouillait déjà dans les deux tiroirs de la cuisine, sous le micro-onde, ceux où ils rangeaient le bric-à-brac.
Sa main remuait allumettes, bandes adhésives, ciseaux, épingles et bougies de toutes sortes, sans succès. Cela n'avait rien d'étonnant, puisque sa mère – heureusement pour elle – ne fumait pas. Si Jean n'avait pas la moindre cigarette sur lui, il y avait peu de chances qu'il en trouve une dans cet appartement. Mais il voulait chercher. S'il n'essayait pas, il ne saurait jamais si une invitée avait laissé tomber un paquet derrière le fauteuil, ou si sa mère avait commencé sans l'en informer, de peur qu'il ne lui en taxe une.
Il voulait écrire et il avait besoin d'une foutue clope. Pas question d'aller au tabac le plus proche, il s'était fait un point d'honneur de ne plus y mettre les pieds de toute sa vie.
Le jeune homme se retint de justesse d'entrer dans la chambre de sa mère. À la place, il fit demi-tour et s'aventura dans une autre pièce de l'appartement qu'il n'arpentait que très peu. Depuis qu'il menait un train de vie professionnel, il passait moins de temps chez lui. Son ambition créative avait empiété sur le quotidien domestique. Chaque jour, il slalomait entre sa chambre, la cuisine et la salle de bain puis, à la fin du mois, il remboursait la moitié de ce qu'il coûtait à sa mère (faute d'avoir réussi à négocier plus : elle était encore plus bornée que lui). Selon elle, cette émancipation croissante était dans l'ordre des choses et elle n'y voyait pas de mal : elle se réjouissait de partager deux dîners avec lui dans la semaine.
Alors, il fouillait les placards du salon avec la drôle d'impression de s'introduire chez quelqu'un. Ils contenaient de la vaisselle vieillotte, le genre de couverts dépoussiérés pour les grandes occasions. Et puisque les grandes occasions ne rythmaient pas le quotidien des petits appartements, il ne les avait pas ouverts depuis des lustres.
Et là se tenait un paquet, entre deux piles d'assiettes à motifs floraux, dans le plus grand des calmes et le plus pur des hasards. Jean n'en croyait ni ses yeux, ni sa rationalité (les probabilités étaient si basses qu'il avait commencé à se faire une raison). Il déposa des doigts hésitants sur l'emballage et l'extirpa hors du placard avec précaution, de peur que la bombe n'explose au moindre mouvement brusque.
Puis, il inspecta le paquet, et reconnut tout de suite les bordures pourpres et le symbole en forme d'arbre : la marque fétiche de son père. Une tornade de questions, mêlée à des images de regards noirs et de boutons-pression dorés, tourbillonna dans son esprit. La réponse à la plus essentielle des questions lui vint rapidement : il avait dû le perdre ici lors de son passage à l'improviste. Jean pensait à tort que sa mère en avait jeté toutes les traces parasites.
Il n'avait pas encore ravalé sa colère qu'il se débarrassait déjà des cigarettes. L'envie de fumer s'évapora quand il referma la poubelle.
C'était comme s'il venait de sortir la tête de l'eau : il perçut des miaulements étouffés qui l'avertissaient du silence retombé dans tout l'appartement, et il se rendit compte qu'il avait la gorge sèche.
Un verre d'eau dans la main, il s'approcha de la fenêtre et laissa la flèche féline se ficher au sol de sa demeure officielle, non sans se frotter aux chevilles de Jean en guise de remerciement. Les deux femmes de l'appartement avaient dû se passer le mot, car sa mère ouvrit la porte à la seconde suivante. Il ignorait à quel moment exact la musique s'était arrêtée, mais il ne faisait aucun doute que son plan tombait à l'eau. Pour bien avertir de sa présence, il se racla la gorge.
Dans une nonchalance que son fils ne pouvait que rêver d'acquérir un beau jour, elle se glissa dans la cuisine, les yeux grands ouverts et un sourire radieux aux lèvres.
-Hé bah, voyez qui voilà ! Si on m'avait dit que tu rentrerais plus tôt aujourd'hui…
-Surprise. » lâcha-t-il sans cérémonie, avant de boire une gorgée.
Il avait beau fixer le vide, appuyé contre la table et perdu dans des considérations qu'il ne saisissait même pas, il sentit une main passer dans ses cheveux. Après quoi, sa mère continua sa route vers le placard à tasses pour en sortir deux et du filtre à café. L'habitude avait si bien gravé ces simples gestes qu'elle regardait plus le temps se dégager à travers la fenêtre, que la machine à café, réduite à une anodine extension de son corps.
-À ce propos, fit-elle (même s'il n'y avait pas de propos), j'ai vu que la porte de ta chambre était ouverte. C'est pas courant. Rosette en a profité.
-Rhaaa, la saleté ! »
L'éclat de rire de sa mère couvrit ses pas lourds alors qu'il détalait jusqu'à sa chambre. En moins de dix enjambées, il tomba nez-à-nez avec l'intruse en train de se prélasser sur son bureau… tranquillement allongée sur les notes de son roman. Un claquement de langue plus tard (soit une vulgaire tentative de réprimande), il recueillit la boule de poils blanche et la déposa sur le lit. En moins de temps qu'il ne le faut pour miauler de mécontentement, il étala sa veste cargo près d'elle, comme une offrande. Rosette le jaugea de son regard impérieux avant de s'étendre de tout son long sur le vêtement, satisfaite. Il ne comprenait toujours pas pourquoi elle raffolait particulièrement de cette veste, mais tant qu'elle ne confondait pas les notes du roman pour le papier journal de sa litière, Jean ne lui demanderait rien de plus.
-Je suis au regret de t'annoncer que ma veste est en pleine customisation, déclara-t-il en regagnant la cuisine qui sentait les graines torréfiées. Elle aura bientôt de fines rayures blanches poilues.
-Tu pourrais l'habituer à un autre doudou, tu sais. Elle s'y ferait vite. Pour l'instant, elle te manipule, ajouta-t-elle, malicieuse.
-Ça, c'est ce qu'elle croit. »
Elle pouffa à son commentaire, puis lui tendit une tasse de café, un large sourire aux lèvres.
-Allez, bois ça pour te réchauffer un peu. Il a fait drôlement frisquet aujourd'hui, tu trouves pas ? Triste de voir que l'été commence à nous quitter.
-Mouais, se contenta-t-il de répondre. Pour la veste, je me chargerai d'enlever les poils de chat, t'en fais pas.
-Je pourrais le faire aussi, tu sais. Après, je comprends que tu veuilles t'en occuper. Tu as toujours été très débrouillard au fond. Mais ça me dérangerait pas. Tu sais que j'aime bien faire quelque chose de mes mains devant la télé, par exemple.
-Comme tu veux.
-De toute façon, Rosette perd pas beaucoup de poils en ce moment, pas vrai ? Y aura peut-être même pas besoin. »
Il hocha la tête en soufflant sur le café encore chaud. Autrefois, il s'amusait à compter le nombre de minutes que sa mère pouvait tenir, à se faire la conversation à elle-même. Plus tard, c'était devenu un réflexe, vu qu'il ne trouvait pas grand-chose à dire dans les discussions banales. Mais désormais, cela l'inquiétait elle meublait le silence avec son flot de paroles. Elle entretenait l'illusion d'une conversation entre eux, et il tergiversait toujours entre lui répondre pour la conforter dans sa rêverie, ou l'accoutumer petit à petit au vide pour la confronter à la réalité. La réalité qu'il migrait vers un autre monde que le sien, un monde professionnel où il devenait autre chose que son fils.
Un étranger qui mangeait de temps en temps avec elle, et payait le loyer à la fin du mois.
Et pourtant il s'était permis de jeter ce paquet de clopes, comme s'il avait son mot à dire dans sa vie privée. Il tenait à elle, et à ce qu'elle arrête de se rattacher à de tels symboles pour lutter contre sa solitude croissante, mais il n'était pas en droit de lui arracher tout ça alors qu'il s'éloignait d'elle, lui aussi. Et pourtant, il l'avait fait.
-Tu… reprit-elle, tu ne t'es pas fait renvoyé j'espère…
-Quoi ? Non, pas du tout ! J'ai fini plus tôt, c'est tout. »
Elle soupira de soulagement en versant un nuage de lait dans sa tasse. Comme à son habitude, elle ne manqua pas de lui en proposer, même s'il refusait à chaque fois. Puis, le regard plongé dans le café qu'elle touillait, elle enchaîna :
-Et ça avance bien, ton livre ? »
Il n'avait pas besoin de lui demander de préciser de quel livre elle parlait, il savait. Elle ne lançait jamais la conversation sur son roman : le travail, avant tout.
-Comme sur des roulettes. Pour l'instant, je me tiens bien au programme que je me suis fixé.
-C'est pas trop dur ?
-C'est différent, mais ça me plaît. J'ai toute la marge qu'il me faut pour approfondir l'étude de la musique de leur groupe, ce que je pouvais pas me permettre de faire dans les chroniques à Schültz'n Gin.
-Tu t'entends bien avec les musiciens ?
-Ouais, ils feraient pas de mal à une mouche. Mais au final, il n'y a pas qu'eux qui comptent pour le bouquin. Tout leur réseau de contacts les a amené où ils sont aujourd'hui. Donc mon job consiste aussi à traîner avec leur groupe de soutien.
-C'est bien, ça te fait faire toutes sortes de rencontre.
-Oui… »
Il trempa ses lèvres dans le café tiède, savourant le frisson d'amertume qui envahit son palais. Il avait plus de tonus que l'eau chaude que Naile lui avait servi mais, accoutumé à un goût plus élégant, les exigences de Jean en matière de café avaient grimpé. Pas la peine de tourner autour du pot : il allait devoir garder des créneaux dans son emploi du temps pour se rendre plus souvent au café, pour avancer dans son roman, et pour déguster le meilleur expresso de la ville. Un coup d'oeil à sa montre et il prit sa décision.
En un éclair, il aspira ce qu'il restait de café, s'essuya la bouche d'un revers de la main et déposa la tasse dans l'évier. Il ne s'imaginait que trop bien sa mère écarquiller les yeux, alors il se justifia avant même de se retourner :
-Faut que je m'occupe d'un truc… J'dois passer au café. Je serai rentré à 21h. »
Une expression entendue remplaça vite les traits intrigués de son visage et elle opina du chef. Jean n'attendit pas une seconde de plus pour rassembler ses notes dans son sac, prendre de quoi écrire et sa carte de métro. L'envie de travailler sur son roman ne l'avait pas quitté et, vu l'heure qui avançait, LBB avait probablement quitté les lieux : s'il se dépêchait, il disposerait de deux heures avant la fermeture, c'était le moment ou jamais.
-Désolé… Je ferai à manger ce soir ! lança-t-il en passant la tête dans la cuisine, espérant qu'elle se contente de cette piètre contrepartie.
-Aw, je vais finir par faire une indigestion d'omelette, moi… rétorqua-t-elle en riant de bon cœur. Allez, dépêche-toi sinon tu n'auras pas assez de temps. »
Les bruits du tour de clé, du claquement de la porte, ou de la cavalcade métallique du métro se noyèrent dans le punk-rock, que ses écouteurs chantaient à tue-tête.
…
L'appréhension s'empara de Jean, une fois face à la devanture du café. Il ne devait plus cette sensation étouffante au réchauffement de la température (il avait gardé son trench-coat malgré la fin de la pluie) mais à l'embarras qui le posséderait si, en poussant la porte, il tombait nez-à-nez avec les membres de LBB. La main sur la poignée, il se remémora ses déductions et conclut qu'il n'avait pas de doute à avoir. Il avait souvent raison.
La troupe de musiciens s'était bel et bien volatilisée comme escompté. Deux heures avant la fermeture, l'endroit paraissait encore plus petit et secret : moins de clients donc encore moins de bruits parasites, le calme relaxait les heureux élus qui baignaient dans cette précieuse atmosphère, exsudant une sérénité revigorante le regret de ne jamais s'y être rendu à ce moment précis de la journée s'insinuait en lui à mesure qu'il s'avançait vers le fond de la pièce, vers son repère.
Pour son plus grand bonheur, personne n'y était attablé. Il s'assit donc et scanna le reste des clients : il y en avait trois autres, tous seuls, confirmant ainsi sa théorie que le début de soirée était le moment parfait pour se concentrer et créer dans les meilleures conditions. En plus d'un an de clientélisme, l'idée ne lui avait jamais traversé l'esprit ! Il se sentait comme un pauvre bleu…
Afin de retrouver un peu de dignité, il se reposa sur les gestes distingués des habitués et laissa le prix du moka en monnaie sur le coin de la table, avant de déplier l'éventail de ses notes sur le bois bancal. Crayon en main, l'odeur de réglisse lui chatouillant le nez, il reprit le maudit enchaînement de descriptions qui méritait une nette amélioration, voire une réécriture complète.
Après avoir relu son plan dans les grandes lignes, il redressa la tête pour sonder de quoi nourrir son inspiration et son regard accrocha le mouvement d'une main familière qui le saluait : Marco, en route vers le comptoir. Jean lui rendit son salut, d'une main plus distraite, occupé à détailler l'environnement précis du café. La serveuse rousse discutait de bon cœur avec un client, mais il manquait leur collègue à la coupe au bol, sans doute de repos en ce jour de semaine.
La trompette grésillante l'encouragea à retourner à ses notes. En les parcourant à nouveau, il s'aperçut que l'enchevêtrement des descriptions reflétait la structure complexe du palais d'Azuhk'Yen, où les différentes couches de l'aristocratie se superposaient et qu'il fallait toujours trouver la faille précise à percer pour gangrener de plus en plus le fruit, jusqu'à atteindre le noyau qu'était la salle du trône. De manière subliminale, enchaîner les informations alors qu'Ugo progressait vers le cœur du palais, renseignait le lecteur sur l'organisation stricte de la société, et présentait le contrebandier comme un parasite. Sous cet angle, les choses ne lui paraissaient pas si mal. Il fallait juste sélectionner des éléments à détailler avec parcimonie, afin de ne pas assommer à la lecture, mais ce ne serait pas un problème pour Jean.
Il n'avait gravé que trois mots sur le brouillon quand la tasse de moka vint à sa rencontre, et avec elle le serveur aux tâches de rousseur.
-Bonsoir Jean, je ne m'attendais pas à te voir aujourd'hui. C'est sympa d'être passé. »
Il récupéra la monnaie pendant que Jean prenait sa première gorgée de café.
-Tu n'étais pas avec les autres tout à l'heure, est-ce que tout va bien ? Je veux dire, t'arrives pas aussi tard d'habitude. Je sais que ça me regarde pas, mais… »
La voix de Marco n'avait jamais sonné aussi troublée. Jean ignora la brûlure infligée par la boisson chaude, et s'empressa de rassurer la mine soucieuse du serveur :
-Oh oui, ça roule. Sans problèmes. Fallait que je bosse un peu le bouquin chez moi avant, donc je leur ai dit d'y aller sans moi. Et maintenant que j'ai bien bossé, je viens décompresser ici.
-Ah, je vois, tant mieux. Conny avait l'air un peu inquiet, lui aussi… il m'a dit que tu allais les interviewer ! Il en frétillait d'impatience, t'aurais dû voir ça !
-Crois-moi, soupira-t-il, j'en ai assez vu avant de partir… Quand je lui en ai parlé, il m'a dévisagé comme si j'apportais la paix dans le monde. C'était flippant.
-Haha, il a pas perdu son âme d'enfant, c'est incroyable. Ni son âme de photographe d'ailleurs…
-Eurgh, il t'a montré ça ?
-Moui… au moins quatre fois. » pouffa-t-il.
La serveuse rousse apparut derrière son collègue, prenant Jean par surprise, et d'autant plus ce pauvre Marco, qu'elle réprimanda par un coup de serviette en papier sur l'épaule :
-Mar-cooo… le gronda-t-elle d'un ton à la fois fatigué et attendri, comme une grande sœur. Ça va faire un quart d'heure que je te l'ai demandé, là…
-Euh, oui, oui, pardon, je…
-Laisse donc Monsieur savourer son café. Tu auras tout le temps de papoter avec lui la prochaine fois qu'il viendra. »
Honteux de le mettre dans la panade avec sa collègue, Jean se sentit rougir et sirota une nouvelle gorgée de café, dans l'espoir de refaire bonne figure. Les mains sur ses épaules, la serveuse retournait Marco, l'encourageant à se diriger vers le comptoir pendant qu'il balbutiait un mélange d'excuses et d'explications. Puis, elle se posta devant Jean, les mains derrière le dos, l'air facétieux. Il déglutit, se demandant s'il sortirait du café en un seul morceau.
-Vous avez mal calculé votre arrivée ce coup-ci, se désola-t-elle. Le petit Marco a terminé son service, mais il est du genre à faire des heures supp'. Je dois le pousser vers la sortie sinon il travaillerait non-stop. La preuve : dès qu'il vous a vu arriver, il en a profité pour retourner au charbon… »
Interloqué, Jean tourna la tête vers Marco (dont le teint rougissait à mesure que sa collègue dénonçait ses agissements) et releva – un quart d'heure trop tard – qu'il ne portait pas son uniforme.
-Désolé… » murmura-t-il en baissant la tête vers sa tasse.
La jeune femme l'entendit et le déculpabilisa par un sourire affectueux. Après tout, elle devait veiller à ce que son client ne soit pas importuné.
-Allez, Marco, rit-elle à l'attention de son jeune collègue, rentre te reposer chez toi. Je m'occupe de tout ! »
Elle retourna à son service tandis que le jeune homme la remerciait pour sa sollicitude, adressant un regard désemparé à Jean. D'un geste de la main, il l'encouragea à écouter sa supérieure et de filer : il avait assez retardé le garçon comme ça. Un sourire appréciateur plus tard, Marco se retira vers les coulisses pour récupérer ses affaires.
L'agitation dissipée, l'écrivain reprit le fruit de son travail (qu'il lui fallait encore cultiver), satisfait de l'aisance avec laquelle il plongeait dans l'état de concentration adéquat. Dans ce café, écrire lui demandait autant d'effort que respirer. Il n'avait pas besoin de cigarette. Un expresso stimulait ses neurones, mais sa puissance créative n'en dépendait pas. Ici, elle était libre et, exaltée par le jazz, marquait les feuilles de ses subtiles pas de danse.
-À la prochaine, Jean ! »
Il émergea de sa transe au salut de Marco, qui gambadait d'un bon pas vers la porte en agitant le bras. Il eut le réflexe de brasser l'air avec sa main en guise de réponse… plus pris dans sa torpeur qu'il ne le pensait. En effet, son esprit s'affairait à concevoir l'esthétique d'un des butins d'Azuhk'Yen : le riche marchand (qui s'était acheté un poids politique dans la cité) les exposait tous fièrement dans le hall du palais. Il devait y en avoir de toutes les formes, matières et couleurs, et Jean trouvait qu'il lui en manquait encore un.
Ce qu'il trouvât fut une assiette. Elle fit irruption sur la table, guidée jusqu'à lui par la serveuse rousse. Incrédule, il en détailla le contenu : un muffin à la couleur ambrée, dont le délicat fumet lui caressait les narines.
-Euh, merci mais je n'ai pas commandé ça.
-C'est offert par la maison. (Elle s'approcha pour révéler la suite à voix basse, comme si elle s'apprêtait à lui confier un secret d'état.) Je connais quelqu'un qui s'inquiétait que vous n'ayez pas mangé depuis longtemps. Malheureusement, le temps a pressé pour cette personne. J'ai donc été chargée de vous apporter de quoi vous sustenter. »
Un clin d'oeil et elle fit demi-tour pour le laisser déguster. Même le réflexe de la remercier avait échappé à Jean. C'était comme si ses yeux s'étaient fixés à la pâtisserie. Il mit plusieurs secondes à la sonder avant d'attaquer la gourmandise, en prenant une nouvelle bouchée à chaque fois qu'il devait réfléchir à la suite du passage.
Le muffin avait un goût de chocolat (blanc, à en juger par la couleur) avec du coulis de cerise à l'intérieur : il décida d'offrir un rubis, enveloppé dans une coquille d'ivoire, à Azuhk'Yen. En mordant dans le muffin, il pensa qu'il devrait veiller à ne pas prendre une trop grande part d'omelette une fois de retour chez lui.
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Et voilà le couple de chapitres pour le 7 avril ! Je conviens que j'aurais pu trouver meilleur cadeau pour Jean que des daddy issues, mais il faut bien que le peu de scénario présent se fasse…
