Un grand silence emplit soudainement la pièce. L'administrateur, inconscient du malaise, continua à cliqueter. La voix robotique traduisait au fur et à mesure.

"Dès que vous serez prête, Maître Ue, nous irons nous présenter.

Elle acquiesça, un peu absente. Son sourire avait quitté ses lèvres. Qui Gon réalisa qu'elle allait revoir pour la première fois depuis longtemps ceux qui avaient tué son peuple, et sans doute l'avaient maltraitée également. Il essaya de faire diversion auprès de l'insecte, qui attendait visiblement une réponse :

— Auriez-vous un moyen de transport ? Maître Ue ne peut pas marcher trop longtemps.

— Je vais faire venir un transporteur."

Il s'éclipsa.

Obi Wan s'approcha d'Asa, inquiet de son mutisme.

"Vous allez bien ?

Il la trouva pâle et tremblante. Il posa une main sur son bras. Elle se tourna vers lui et esquissa une tentative de sourire.

— Ça va aller.

— Venez vous asseoir, proposa Qui Gon.

Elle se laissa guider sans protester. L'homme lui amena un verre d'eau.

— Voulez-vous qu'on demande un délai ?

Mais déjà, elle s'était reprise. Le dos bien droit, la main ferme autour de son verre, elle secoua la tête :

— Ca ne servirait qu'à donner une mauvaise opinion de nous aux némoïdiens. Mieux vaut respecter leurs habitudes. Les négociations vont être assez tendues sans en rajouter.

Qui Gon ne pouvait que lui donner raison.

— Allons-y."

Ils sortirent donc attendre le transporteur à l'entrée. La chaleur était déjà étouffante, et la lumière si crue qu'elle faisait mal aux yeux. Le petit groupe patientait à l'ombre quand un espèce de carrosse tiré par deux insectoïdes plus grands que ceux qu'ils avaient vus dans les rues s'avança. L'administrateur réapparut.

"Voici le transporteur.

Asa hésita une seconde. Elle était gênée de monter dans un véhicule tiré par le peuple même qu'elle venait défendre. Mais les neftiens raisonnaient différemment. Si leur espèce fonctionnait comme la plupart des autres espèces à intelligence collective, il existait plusieurs catégories d'individus : des ouvriers, des agriculteurs, des soldats… Il était donc probable que les deux neftiens ici ne se sentaient pas du tout humiliés. Ils faisaient juste ce pour quoi ils étaient nés. Elle soupira, et s'approcha. Elle grimaça devant la très haute marche. Elle ne pourrait jamais lever la jambe aussi haut. Qui Gon grimpa avec aisance mais l'administrateur le réprimanda aussitôt :

— C'est le transporteur de Maître Ue.

— Je l'aide à monter et je descends tout de suite.

— Descendez maintenant.

Confus, Qui Gon obéit, sous les regards d'Obi Wan et Asa, qui avaient beaucoup de peine à se retenir de rire.

— Je vais faire une entorse au code et utiliser la Force, lui glissa Asa.

Elle s'éleva d'un petit mètre et put s'installer par elle-même sur le banc. Aucun neftien n'eut de réaction face à cette apparente magie. L'administrateur la rejoignit et s'assit à côté d'elle.

— Et nous ? osa Obi Wan.

— Nous allons devoir marcher, Padawan.

Le maître n'était pas plus réjoui que l'élève. Marcher, certainement longtemps, sous ce soleil allait être éprouvant.

— Doivent-ils venir ? demanda l'administrateur à Asa.

Elle allait répondre, mais Qui Gon la devança :

— Elle n'ira nulle part sans nous."

Le neftien n'ajouta rien, et cliqueta à l'attention des deux porteurs, qui se mirent en marche. Au grand soulagement des deux gardes du corps négligés, l'allure était plutôt tranquille. Mais il fallut peu de temps pour qu'ils se retrouvent en nage. Leurs vêtements collaient à leur peau et chaque pas demandaient un effort. Ils espèraient que les némoïdeiens les accueilleraient dans leur vaisseau pour la cérémonie des présentations. Après tout, Némoïdia était une planète macérageuse et plutôt fraîche, ils ne devaient pas aimer ces températures élevées non plus.

Tout était calme. Les neftiens, peu nombreux, les regardaient passer avec intérêt mais sans aucune animosité. Ils n'essayaient pas de s'approcher, mais ne saluaient pas la procession non plus. A bord du véhicule inconfortable, Asa tenta de faire plus ample connaissance avec son accompagnateur.

"Pouvez-vous m'en dire plus sur vous ?

— Les neftiens sont environ 300 000 sur la planète. Cela peut vous paraître peu, mais aucun n'est…

— Pardonnez-moi, l'interrompit Asa. Je veux dire vous, en tant qu'individu. Avez-vous un nom ?

— Les neftiens n'ont pas de nom.

— C'est une information utile aux humains.

Elle n'allait pas lui expliquer qu'elle n'était pas humaine, cela amènerait plus de complications qu'autre chose.

— Puis-je vous en donner un ?

— Bien sûr, si cela vous aide.

— Pour cela, j'ai besoin que vous m'expliqiuez votre rôle dans la cité.

— Selon les besoins de la population, notre Reine pond une catégorie particulière de neftien.

L'hypothèse d'Asa était donc confirmée.

— Néanmoins, pour travailler avec les mondes extérieurs, nous ne pouvions pas nous contenter de la collectivité. Il fallait créer des individus qui sachent penser par eux-mêmes, prendre des décisions et des initiatives. Après plusieurs essais, elle a créé ma catégorie

— C'est très intéressant. Je suis contente de mieux vous connaître. Dans notre monde, votre rôle correspondrait à celui d'un administrateur. Puis-je vous appeler Administrateur ?

Le neftien cliqueta, sans que ça soit traduit.

- J'accepte.

Les traits du visage d'Administrateur restèrent de marbre, mais Asa pouvait sentir son contentement à travers son aura, qui s'était joliment colorée. Elle réfléchit quelques secondes aux implications de ces révélations. Les Neftiens pouvaient donc choisir leur évolution. Et les administrateurs étaient sans doute les seuls individus qui puissent réfléchir par eux-mêmes. Même la reine devait être soumise à des impératifs biologiques qui empêchaient toute indépendance.

— Vous m'avez dit que les matériaux précieux que vous souhaitez exploiter se trouvaient sur des terres sacrées. Est-ce que vous pratiquez une religion ?

Il fallut quelques minutes à Administrateur pour appréhender la question.

— Ces terres sont sacrées car c'est là que la première Reine est un jour sortie du sous-sol pour amener quelques insectes à développer une civilisation réelle. Je ne suis pas sûr de ce que vous entendez par "religion".

— C'est une réponse parfaite, merci.

— Nous ne souhaitons donc pas exploiter ce lieu précis, mais c'est celui-là qui est le plus riche. Nous voulons donc que la Fédération du Commerce envoie un partenaire qui exploite les terres adjacentes, ou plus lointaines, bien que cela sera moins rentable.

— Je comprends tout à fait."

C'est sensiblement les informations qu'elle avait obtenues avant sa visite. Mais elle appréciait les quelques détails glanés en plus. Les némoïdiens ne vivaient que pour les affaires, et discuteraient beaucoup, sans égard pour les croyances des neftiens, qu'ils jugeraient ridicules. Les négociations s'annonçaient houleuses.

Un subtil changement dans la Force l'alerta. Elle fronça les sourcils et se tourna vers Qui Gon et Obi Wan, mais ils n'avaient pas l'air de l'avoir perçu. Accablés par la chaleur, ils marchaient en mode automatique, le nez penché vers le sol. Elle se savait plus sensible. Fallait-il les alerter ?

Elle n'eût pas le temps d'y réfléchir. Un autre avertissement, fort et impossible à ignorer cette fois. Les deux Jedis s'étaient repris, la main à la ceinture. Ils ne voyaient aucune menace. Les neftiens vaquaient à leurs occupations, et seuls des dômes ocres se succédaient sur la route. Mais l'avertissement ne faiblissait pas.

"Asa ! souffla Qui Gon. Demandez à ralentir.

Elle le fit, et Administrateur transmit l'ordre sans poser de questions. Le rythme devint très lent, et chaque avancée était scannée par les trois Jedis sur leurs gardes. Administrateur finit par se rendre compte de l'ambiance tendue.

"Y'a-t-il un problème ?

Comment lui expliquer ce qu'était la Force ?

— Certains humains ont un sens que d'autres n'ont pas, répondit-elle lentement. Et.."

Elle fut interrompue par un tir de blaster qui la manqua de peu. Elle s'était renversée sur son siège à la dernière seconde et remercia son instinct. Le fragile chariot fut coupé en deux et se renversa. Obi Wan et Qui Gon durent reculer pour l'éviter, alors qu'Asa se retrouvait seule devant.

Un être humanoïde à la peau bleutée bondit sur elle. Il ne lui fallut qu'un instant pour lâcher sa canne et sortir son sabre, grâce auquel elle évita un deuxième tir.