Chapitre 2: 1923
Ce fut un coup de vent violent qui réveilla Albus. Au même moment, son crâne heurta violemment le mur épais en pierre et il gémit. Les yeux clos, tout lui faisait mal, ses membres étaient frigorifiés, crispés et il était plein de courbatures. Il se sentait faible, déshydraté et affamé. Au prix d'un effort immense, il ouvrit les yeux. Une aube froide semblait se lever et le jeune homme savait qu'il fallait soit se lever, soit abandonner, se laisser aller à l'engourdissement et attendre simplement que quelqu'un le découvre couché ainsi dans l'église. Mais il ne serait pas écrit qu'un Potter capitulerait aussi facilement. Il rassembla les quelques forces qui lui restaient et, avec d'infinies précautions, se remit debout.
Sa tête était lourde, le faisait souffrir et Al avait l'impression que tout tournait autour de lui. Il posa une main contre une pierre pour se retenir et lentement, se força à sortir de la petite église. Un soleil pâle se levait, perçant avec difficulté une brume matinale épaisse. Gelé et mal en point, Al s'efforça à prendre une profonde inspiration, chassant ses propres nuages qui se formaient devant ses pupilles. Le son de la petite rivière qui coulait au sein du village l'attira et il se dirigea vers un petit gué qu'il avait repéré en amont. L'eau était aussi froide que ses doigts, mais il but à longues gorgées. Un peu désaltéré, il lui parut que ses idées étaient plus claires. Il se releva et se mit à marcher sans but. Il avait découvert, quand Lily avait disparu, que le jeûne ne l'empêchait pas de réfléchir et lui offrait parfois même une certaine clarté d'esprit. Un soir, pour échapper aux regards perpétuellement tristes de ses parents, il n'avait pas dîné. Comme ils étaient absents le midi, ils n'avaient pas remarqué qu'Al n'avait strictement rien avalé de la journée. Cette nuit-là, il avait compris que ce qui leur arrivait à tous n'était pas un simple état de la vie. Ils n'étaient pas déprimés, ils n'étaient pas tristes sans raison. C'était à ce moment qu'il avait commencé les recherches qui l'avaient mené à découvrir l'existence d'une sœur qu'il avait oublié.
La même sœur était absente, n'était pas venu le chercher. Il était temps de concevoir un autre plan. Il n'encombra pas son esprit de questions sur l'absence de Lily (est-ce que tout allait bien là-bas, pour qu'elle ne soit pas venue?), cela aurait été contre-productif. Rien ne lui avait semblé étrange au sein du village, les quelques gens à qui il avait parlé lui avait paru réagir normalement…
Tous sauf Violet, l'institutrice qui l'avait tant intrigué la veille. Elle avait dit ne pas le connaître, mais Albus aurait été prêt à parier (s'il avait été homme à parier) qu'elle avait bien été surprise de le voir. Et il devait forcément y avoir une raison à ça. Ses pas le ramenèrent alors vers l'école et, de son regard perçant, il observa la bâtisse. Il attendit un long moment, mais aucun enfant ne s'approcha et il réalisa qu'ils ne devaient pas avoir classe ce jour-là. Il n'était tout de même pas question qu'il attende jusqu'au lendemain et, les mains dans les poches, l'air nonchalant, il contourna le bâtiment. À l'arrière, un petit escalier externe menait à une porte au premier étage. Al avait présumé que c'était là que la jeune femme vivait. Il aplatit ses cheveux dans un geste nerveux. Il n'était jamais vraiment à l'aise quand il s'agissait de parler aux gens et aurait voulu que Lily ou James soient là. Il grimpa l'escalier et frappa à la porte sans laisser le temps à ses idées d'obscurcir son jugement.
Il l'entendit approcher et par la fenêtre à côté, elle regarda qui venait de toquer. Elle ouvrit immédiatement la porte.
-Vous allez me lâcher, oui?
Albus ne s'attendait pas à un accueil chaleureux, mais fut tout de même surpris. Puis, il réalisa quelque chose. Ce qu'elle venait de dire n'était pas contemporain à leur nouvelle époque.
-Vous n'êtes pas non plus d'ici, n'est-ce-pas?
Il la vit pâlir et sa mâchoire se crispa.
-Je ne vois pas ce que vous voulez dire.
-Vous n'êtes pas de 1923. Et moi non plus d'ailleurs., avoua t-il directement.
Elle parut soulagée, soupira et la pression descendit.
-Je m'en doutais un peu., admit-elle.
Elle ouvrit la porte plus grand et se décala pour le laisser passer. Al entra machinalement, l'esprit préoccupé par une drôle de pensée.
J'ai déjà vécu ça...
Soudain, comme un flash, tout lui revint et il se tourna vers elle.
-C'était vous... C'était vous, n'est-ce pas?
Elle secoua la tête, ne comprenant pas.
-Je me souviens maintenant, continua t-il, plus pour lui-même que pour elle. Maria avait localisé quelqu'un comme elle à Londres. Je voulais commencer à travailler avec Noah pour voir si je pouvais lui faire confiance, alors je me suis proposé pour y aller. C'était vous, pas vrai?
L'air surprise, elle le fixa.
-Je ne connais pas de Maria. Ni de...
-Noah?
-Ni de Noah.
Elle lui indiqua une pièce et il avança, continuant à parler.
-Maria est... eh bien, comme vous.
Elle fronça les sourcils, lui désigna une chaise (ils étaient arrivés dans une cuisine simple, mais jolie) et mit à chauffer de l'eau dans une théière verdâtre. Violet se tourna vers lui et ses jolis yeux le fixèrent.
-Je n'ai aucune idée de ce dont vous parlez.
Le regard perçant d'Al ne discerna aucun mensonge en elle.
-Vous n'êtes pas la seule à avoir des pouvoirs comme ceux-là.
-Je... Je ne savais même pas vraiment ce que c'était.
Elle servit le thé, attrapa une boîte à biscuits et vint s'asseoir en face de lui.
-Ça ne fait même pas si longtemps que j'ai... remarqué quelque chose d'étrange. Quand je vais me coucher, je me réveille ici. Jusqu'à cette fois-ci, je prenais ça pour des rêves extrêmement lucides.
-Qu'est-ce qu'il y a de différent avec cette fois-ci?, demanda rapidement Al.
Il était plus que ravi d'avoir enfin une piste, enfin des informations qui allaient pouvoir les aider.
-Eh bien, déjà, c'est la première fois que quelqu'un est ici avec moi. Et c'est aussi la première fois que c'est si long.
Le voyant froncer les sourcils, elle continua.
-Généralement, cela ne dure que quelques heures, une journée tout au plus. Je ne passe jamais la nuit ici, normalement. Je vais me coucher ici et je me réveille chez moi. C'est pour ça que je pensais que ce n'étaient que des rêves.
-Et je suis là., acheva Al, finissant la pensée de la jeune femme.
-Oui. C'est ce qui m'a étonné hier. Je connais tout le monde ici.
-Les pouvoirs de Lily sont générés par ses émotions, ceux-là aussi, probablement..., dit-il, réfléchissant à voix haute, comme c'était parfois son habitude.
-Lily?, l'interrompit-elle.
-Ma soeur.
Violet posa sa tasse, surprise.
-Elle est comme moi?
-Elle a aussi des pouvoirs, oui., répondit prudemment Albus.
Il n'était pas sûr qu'il y avait qui que ce soit comme Lily et les battements plus forts de son coeur l'amenaient à penser que Violet n'était comme personne. Il lui jeta un regard furtif, espérant que ses pensées ne s'étaient pas reflétées sur son visage. Elle le fixait sans le voir, pensive.
Qu'est-ce qu'elle est belle...
-Est-ce que vous avez aussi des pouvoirs?, finit-elle par demander.
-Non. Enfin, oui, mais pas comme vous ou Lily. C'est une longue histoire.
Elle fronça les sourcils, mais n'insista pas.
-Comment est-ce qu'on peut rentrer, alors? Parce que je n'en ai pas la moindre idée.
-J'y réfléchis., commença Al. Mais le plus simple serait que vous pourriez maîtriser vos pouvoirs.
Elle grimaça.
-Combien a t-il fallu de temps à Lily pour qu'elle y parvienne?
-Ça a pris... environ un mois chez un ermite en Slovénie.
Les yeux bruns magnifiques de la jeune femme s'agrandirent encore sous l'effet de l'étonnement, mais elle réalisa soudain quelque chose.
-Mais si elle maîtrise ses pouvoirs, est-ce qu'elle ne pourrait pas, elle, venir nous chercher? Il faudrait juste trouver un moyen de la contacter, non?
Albus grimaça et secoua la tête.
-J'ai essayé hier, elle aurait dû avoir mon message immédiatement, mais elle n'est pas venue.
-Vous êtes sûrs qu'elle l'a bien reçu ?
-Oh, oui.
-Il y a une raison pour laquelle elle n'aurait pas pu venir? Est-ce qu'elle peut vraiment remonter le temps?
-Lily peut à peu près tout faire.
-Pourquoi n'est-elle pas venue, alors? Est-ce qu'elle est fâchée contre vous?, plaisanta t-elle. Est-ce que vous avez oublié son anniversaire?
-En réalité, oui. Mais ce n'était pas de ma faute.
-De qui c'était la faute, alors, la sienne?
-C'est une longue histoire.
Il y eut un moment de silence pendant qu'Albus réfléchissait et que Violet l'observait, essayant de se faire une opinion de lui. Le jeune homme sentit son regard et revint au présent.
-Si vous ne parvenez pas à nous ramener, je crains qu'on ne soit bloqués ici un moment.
Elle se mordit la lèvre inférieure.
-Je suis désolée. Je ne sais pas comment faire.
Albus se demanda s'il devait vraiment le dire, mais la pensée d'une autre nuit sur le sol glacé de l'église eut raison de ses dernières hésitations.
-Si nous sommes coincés... Est-ce que je pourrais rester ici?
De chaleureux, son regard se durcit et de penchée en avant, elle se rejeta dans le fond de sa chaise.
-Ce genre de tactiques ne marche pas avec moi., répliqua t-elle froidement.
Il fallut à Al un long moment pour comprendre ce qu'elle disait et ses oreilles rougirent violemment.
-Non, non, ce n'est pas du tout ce que je voulais dire... Je... Je...
Il en balbutiait comme un gamin.
-J'avais cru voir une bibliothèque au rez-de-chaussée, je pensais m'y installer si ça ne vous gênait pas. Je... Je me suis réveillé dans un champ sans un sou en poche. J'ai...
Il baissa la tête et se contraignit à avouer.
-J'ai passé la nuit dans l'église.
Violet avait posé ses mains sur son visage, les yeux fixés sur lui.
-Oh bon sang, je suis vraiment navrée, je ne savais pas.
Elle était désolée, mais malgré elle, souriait de sa propre bêtise. C'était bien trop communicatif pour qu'un sourire ne finisse pas par fleurir sur les lèvres d'Al et elle eut un petit rire.
-Dans l'église, hein?
-Ne vous moquez pas, il fallait bien que j'aille quelque part.
-Venez, dit-elle en se levant. Allons voir si on peut rendre la bibliothèque plus confortable que l'église.
Ils y passèrent la majorité de la journée à discuter. Elle avait un talent de narratrice absolument incroyable et quand elle lui raconta son enfance près de Turin, il eut l'impression de la voir sous ses yeux. Elle expliqua comment elle était venue à Londres, dans le cadre de ses études sur la littérature anglaise et les finançait en travaillant à mi-temps dans une petite librairie. Elle envisageait de se spécialiser dans la littérature féminine du 19ème siècle et s'ensuivit alors une discussion passionnée sur Jane Eyre qui dura si longtemps qu'ils en oublièrent de déjeuner (pourtant, cela devait bien faire plus d'une journée qu'Al n'avait rien mangé) et qu'ils étaient bloqués en 1923 sans moyen de rentrer. Ils revinrent un peu sur le sujet en grignotant des sandwichs.
-Si je n'arrive pas à contrôler mes pouvoirs, est-ce qu'il y aurait une autre manière de rentrer?
-Si j'avais mes affaires, probablement, oui.
-Vos affaires?
-Mon matériel de potions, mes manuels...
Le fait qu'il était un Sorcier lui avait complètement échappé quelques heures plus tôt, absorbé qu'il était par leur conversation et le lien qu'il sentait naître entre eux. Il avait brièvement pensé à Lily; elle, au moins, avait eu la décence d'attendre une semaine avant d'avouer à Adam qu'elle vivait dans un château magique. Violet le fixa un moment, curieuse. Quand il lui avait dit, elle avait cru une seconde qu'il se moquait d'elle, mais son air sérieux lui avait fait comprendre qu'il était honnête avec elle. Pourtant, elle s'était efforcée de ne pas le submerger de questions, ne voulant pas le mettre en porte-à-faux et craignant un nouveau «C'est une longue histoire». Mais là, elle ne put s'empêcher de demander.
-Tous les Sorciers peuvent voyager dans le temps?
-Avec le bon outil, oui.
-Mais sans?
-Sans, c'est bien plus compliqué.
-Mais vous pourriez?
Il eut un sourire arrogant qu'elle essaya de ne pas trouver charmant.
-Sans doute, oui. Mais ça va me prendre un peu de temps.
-Tant mieux, c'est pile ce que nous avons...
Ils avaient aussi parlé de leurs familles respectives, elle avait mentionné son père, un énergique bon vivant, sa mère, plus réservée, mais tout aussi aimante et son jeune frère, clown avéré qui n'aimait rien autant que rire et faire rire. Bien sûr, Al avait lui aussi au cours de la conversation, évoqué James et Lily.
-Et vos parents?, avait-elle demandé. Vous avez surtout dit que c'était votre frère et votre soeur qui s'inquiéteraient.
-Oh, mes parents vont bien, oui, mais je ne pense pas qu'ils sachent que j'ai disparu.
Étonnée, elle l'interrogea du regard.
-Ils sont en voyage de noces... C'est une longue histoire. En partant, ils voulaient être tranquilles, pouvoir passer du temps ensemble et ils ne nous ont pas dit où ils allaient. Je ne sais pas si Lily a pu les joindre.
-Je ne donne pas de mes nouvelles à ma famille aussi souvent que je le devrais., avoua t-elle. Je pense qu'il leur faudra un moment pour s'inquiéter.
La journée sembla passer en un clin d'oeil et bientôt, Al fut tout seul dans la bibliothèque, lisant à la lumière d'une bougie le premier livre qui lui était tombé sous la main. Il n'en retint pas un seul mot, toute sa pensée était fixée sur Violet et sur tout ce qu'ils s'étaient racontés. Elle avait même fini par lui avouer qu'elle ne s'appelait pas Violet, mais Viviana. Elle ne savait pas pourquoi, mais les gens du village ne l'appelaient pas autrement. Al en avait profité pour lui dire son vrai nom et elle lui avait répondu qu'Albus lui allait mieux qu'Albert. Pour la treizième fois depuis qu'il la connaissait (il avait compté), il s'était senti rougir comme un ado. Il soupira, secouant la tête, ferma le livre et éteignit la bougie. À tâtons, il rejoignit le canapé qui lui servait de lit, s'allongea, enleva ses lunettes qu'il posa sur un guéridon tout près et se glissa sous la couverture que Violet (curieusement, il avait du mal à l'appeler autrement) lui avait prêté.
Définitivement mieux que le sol de l'église...
Mais malgré tout, le sommeil ne venait pas. La jeune femme ne quittait pas son esprit. Jamais. Jamais il n'avait autant discuté avec qui que ce soit. Jamais apprendre à connaître quelqu'un lui avait semblé aussi important ou même aussi essentiel. Il en aurait probablement perdu la voix s'ils n'avaient pas constamment discuté autour d'une tasse de thé, ou en refaisant du thé. Un drôle de sentiment naissait en Al. Pour la première fois de sa vie, il se sentait idiot. Ce n'était rien de moins qu'idiot, d'avoir passé la journée dans le passé ou Einstein savait où et de n'avoir pas au moins tenté d'établir des théories ou de formuler des hypothèses. Ils n'avaient rien fait de constructif... Mais en revoyant son visage, en entendant à nouveau sa voix et en admirant sa perspicacité et sa vive intelligence, Al réalisa qu'il n'avait pas du tout perdu son temps. Il ferma les yeux, prit une profonde inspiration et grimaça malgré lui. Tandis qu'il était ici à papoter, Lily et James devaient se faire du souci pour lui... Et s'ils avaient pu joindre leurs parents, eux aussi devaient s'inquiéter.
Le lendemain, pas question de lambiner, décida t-il. Violet sera avec les enfants, il aura tout le temps disponible pour réfléchir et trouver une solution, ou, au moins, un début de solution.
Finalement, il sentit le sommeil l'envelopper, mais, malgré lui, ses yeux se rouvrirent. Il venait de penser à quelque chose... Elle avait dit qu'elle se réveillait ici, qu'elle pensait au départ qu'il ne s'agissait que d'un rêve. Lui-même s'était réveillé dans un champ. Il s'assit, posa les pieds au sol et mit machinalement ses lunettes. Et si ce n'était pas une coïncidence? S'ils étaient bien dans un rêve, dans un monde créé par les pouvoirs de Violet?
Plus question de dormir, il était temps de travailler.
