Chapitre 3: L'institutrice et le bibliothécaire
Le son de la cloche de l'école le réveilla en sursaut. Une fraction de seconde, il se crut de retour chez lui, à s'être endormi sur son bureau au grenier. Mais non, il était toujours dans la bibliothèque d'une petite école rurale de 1923. Il se frotta les yeux, laissant échapper un gémissement et se pinça le nez. Al soupira. La veille, sans trop réfléchir, il s'était jeté sur le premier livre qu'il avait sous la main, traitant de rêves et de leur signification. Mais, plus épuisé qu'il avait d'abord pensé l'être, il s'était rapidement fatigué les yeux à la lueur de trois bougies trop faiblardes et avait fini par s'assoupir sur la petite table devant laquelle il s'était assis.
Il entendit non loin des éclats de voix d'enfants et l'accent ensoleillé de Violet. Il aurait voulu pouvoir aller lui parler de sa nouvelle théorie tout de suite, mais elle devait être suffisamment occupée sans qu'il vienne la déranger. C'était une sensation très étrange, réalisa t-il, que la première chose à laquelle il pense ne soit pas ses recherches, mais une autre personne.
Il inspira profondément et tenta de la chasser de son esprit. Malgré lui, pourtant, il n'y parvint pas. Il était temps d'adopter une autre tactique. Quand il avait entamé ses recherches après que les pouvoirs de Lily se soient déclarés, il avait trouvé extrêmement difficile de se concentrer, ce n'avait été qu'en réalisant que penser à sa jeune soeur lui fournissait une motivation supplémentaire qu'il avait pu commencer à travailler correctement...
Alors, il pensa à Violet. C'était pour elle qu'il travaillait, au fond, pour qu'ils puissent rentrer et pour qu'à terme, elle écrive le mémoire qu'il voulait définitivement lire. Un sourire lui vint et il s'essaya pas de le réprimer. Il se leva, désormais tout à fait réveillé et se mit à marcher dans la petite bibliothèque. Pourtant dans un petit village, le lieu avait des livres qui parurent tout à fait intéressants à Albus et il les sélectionna, ravi de commencer.
Il manqua sursauter quand Violet entra dans la bibliothèque. À chaque fois qu'il était pris par un nouveau problème, le temps semblait passer sans qu'il le réalise. Plus de quatre heures s'étaient écoulées et la jeune femme venait le chercher pour déjeuner. Plus curieux (il avait l'impression que c'était elle, le plus grand mystère ici) qu'affamé, il la suivit jusque chez elle. Rapidement, discuter avec elle était devenu une de ses activités préférés et il en oublia presque de lui mentionner sa nouvelle idée, l'entendant parler de ses élèves et de leurs progrès ou projets. Il réalisa soudain qu'au fond, elle aimait être ici et alors qu'il rangeait la vaisselle qu'elle lavait, il se mordait les lèvres, essayant de trouver un moyen de lui dire.
-Qu'est-ce qu'il y a?
Il la fixa, surpris qu'elle ait compris si vite, inquiet qu'elle le connaisse si bien après si peu de temps.
-Je ne suis pas complètement sûr qu'on soit vraiment dans le passé.
Elle fronça ses sourcils sous sa longue frange et essuya ses mains bronzés dans un torchon.
-Où serait-on, alors?
Elle était vive, mais posée, avec un tempérament de feu, mais avec du sang-froid. La regarder était tout aussi fabuleux que de l'écouter.
-Je me demande si nous ne sommes pas dans un rêve.
-Dans un rêve?
-Oui, un qui serait long et semblerait très réel, mais un rêve.
Elle l'observa, croisant les bras, attendant la suite.
-Vous aviez dit qu'au début, vous croyiez que vous aviez simplement rêvé... Peut-être que c'était le cas. Peut-être que vous rêvez en ce moment même.
-Voyons, ce n'est pas possible...
Elle tendit la main vers le livre qu'Al avait emmené avec lui.
-Je ne connais pas ce livre, je ne l'ai jamais lu, je ne savais même pas qu'il existait... Si je suis en train de rêver, est-ce que je ne devrais pas au moins le reconnaître?
-C'est là où justement vos pouvoirs entrent en jeu. Vous rêvez, mais vos pouvoirs comblent les lacunes. Tout un monde s'est créé autour d'un simple voeu.
-Un voeu?
Ils s'étaient assis l'un en face de l'autre à sa petite table de cuisine.
-Vous ne vous sentiez pas un peu seule, pas à votre place à Londres...?
-J'aime beaucoup Londres... Mais oui, un peu, j'imagine. Toute ma famille est en Italie, je passe mon temps entre mes études et mon travail. Je n'ai pas vraiment eu le temps de me faire des amis depuis que je suis arrivée en Angleterre.
Son regard chaleureux était sur lui.
-Vous êtes très perspicace.
-Je dois avouer que j'ai aussi eu du mal à trouver ma place. Si on peut considérer que je l'ai trouvé.
Leurs yeux s'étaient accrochés et se fixèrent un moment. Elle fut la première à rompre l'envoûtement en regardant par la fenêtre.
-Est-ce que j'aurais vraiment pu vous emmener avec moi si nous sommes dans mon rêve ou dans ma tête?
-Les pouvoirs que vous avez sont très particuliers. Quand vous les maîtrisez, ils fonctionnent avec la volonté, mais sinon, ils marchent aux sentiments. Vous avez voulu un endroit où vous êtes reconnu, apprécié. Je me connais, je ne sais pas vraiment parler aux gens... Quand je suis venu vous voir... J'ai dû vous effrayer. Vous avez voulu vous rendre quelque part où vous vous sentiez en sécurité. Et vous voilà.
-Pourquoi vous avoir emmené avec, alors? Si je tenais tellement à vous échapper que j'en fuis dans mon monde imaginaire?
Elle lui souriait, comme si l'idée de le fuir était complètement ridicule et il sentit une chaleur lui envahir le coeur.
-Vous n'avez pas fait exprès, c'est tout. Comme vous ne maîtrisez pas encore vos pouvoirs, c'était juste une erreur...
-Vous croyez que c'est vraiment possible?
-Pourquoi, vous trouvez ça plus improbable que d'avoir voyagé dans le temps?
Elle le fixa d'un faux air méchant et ils se regardèrent, pleins de complicité. La sonnerie de l'école retentit, elle se leva vivement et retourna à ses élèves. Albus n'aurait jamais cru que quelqu'un qui venait juste de partir pourrait autant lui manquer. Il se retira dans la bibliothèque, son livre sous le bras.
Les jours s'écoulèrent, à peu près identiques. Al ne pensait pas qu'une vie tranquille, avec des journées ressemblant aux autres auraient pu lui plaire, mais il en apprenait beaucoup sur lui ces derniers temps. Violet et lui prenaient le petit-déjeuner ensemble, elle allait rejoindre sa classe et lui sa bibliothèque, dans l'espoir de trouver quelque secret, quelque remède qui puisse leur permettre de rentrer. À midi, elle venait le chercher, ils mangeaient à nouveau ensemble, discutant de tout et de rien et elle repartait vers ses écoliers. Une après-midi, un enfant curieux était allé dans la bibliothèque et l'y avait trouvé. Il avait dit être le nouveau bibliothécaire et lui avait donné un livre sur l'astronomie après que l'enfant ait parlé de sa passion pour les étoiles. Le lendemain, la fillette, qui avait parlé de lui à tous ses amis, les emmena le voir et le jeune bibliothécaire aux lunettes rectangulaires devint rapidement la mascotte de l'école. Avant d'aller en classe, ils venaient le voir et il leur prêtait des livres, leur racontait des histoires ou leur expliquait des choses que leurs parents n'avaient pas pu. Albus évoqua la visite des enfants à Violet et, avec sa classe, ils vinrent tous l'écouter parler de chimie et faire de petites expériences.
-Vous avez vraiment un don avec eux., commenta Violet le soir.
-Le plus drôle, c'est que quand j'étais enfant, je ne les comprenais pas. Je me rappelle, quand j'avais six ou sept ans, mon père nous a emmené au parc. Je n'avais vraiment pas envie d'être là et mon père avait dû me promettre qu'on irait dans une librairie ensuite pour me faire sortir. À peine arrivés, James a couru vers les balançoires et Lily a trottiné vers le bac à sables. Mon père est resté avec elle pour la surveiller et je me suis assis sur un banc, regrettant de ne pas avoir emmené le livre que j'étais en train de lire.
-Qu'est-ce que c'était?, se permit d'interrompre Violet. Vous vous rappelez?
Al fouilla un instant dans sa mémoire.
-Je crois que c'était Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur.
-À sept ans?, sourit-elle, pendue à ses lèvres.
Il hocha la tête avec un sourire en coin.
-L'héroïne était une enfant, je croyais que c'était un livre pour enfants... Mais je les regardais courir, jouer... Et j'avais l'impression d'être sur une autre planète. D'être un imposteur parmi eux. Je me suis regardé dans une petite flaque sous mes pieds, mais tout ce que je voyais dans mon miroir improvisé, c'était un gamin avec des cheveux noirs et un pull vert tricoté par sa grand-mère...
-Ça a l'air solitaire...
-Oh, pas vraiment, j'ai toujours apprécié ma solitude et j'ai toujours eu Lily et James. Et maintenant, il y a même Scorpius...
-Scorpius?
-Un nouvel ami, une autre longue histoire., résuma t-il.
-Et moi, qu'est-ce que je suis?, demanda t-elle, du tac au tac, sans réfléchir.
Leurs regards s'accrochèrent et Al oublia de respirer. Elle rougit et se leva précipitamment.
-Je vais aller dormir.
Elle était partie avant qu'Al ait pu dire quoi que ce soit ou penser à dire quoi que ce soit.
Qu'ils soient dans le passé ou dans l'esprit de Violet, les jours continuaient de passer. Al jouait à la perfection son rôle de bibliothécaire et faisait ses recherches dès qu'il en avait le temps. Il avait pensé que les ramener serait trop difficile dans un premier temps pour Violet et la convint d'essayer de conjurer des objets. Après plusieurs tentatives infructueuses, elle y arriva enfin et regarda avec choc la bougie qu'elle tenait désormais en main. Il la fit ramener plusieurs choses avant de lui demander des choses dont il avait besoin pour continuer ses recherches, des livres et même du matériel de Potions. il savait, puisque ça avait été le cas pour Lily et Adam, qu'elle allait pouvoir interagir avec de la Magie, mais il comprit que lui demander de conjurer une baguette magique, ou un outil magique lui serait impossible et il se résigna à prendre le chemin le plus long, mais le plus sûr et créer lui-même leur propre moyen de rentrer. Elle arriva un jour avec un manteau chaud, des gants et un bonnet et comme il n'était pas capable de lui dire non, ils partirent se promener.
Avec le temps, il ne pouvait s'empêcher d'attendre ses interruptions avec impatience et de partir avec elle marcher dans les champs avec de moins en moins de récriminations. Ses recherches avançaient, bien sûr, mais avec lenteur. Il n'était pas le seul impliqué et voulait faire en sorte que tout se passe bien. Ainsi, il prenait toutes les précautions possibles et imaginables afin de trouver le moyen le plus sûr de rentrer.
Une après-midi froide mais ensoleillée, alors qu'ils marchaient vers le sommet d'une petite butte, il lui donna tous les détails auxquels il pouvait penser sur le Colorado et les gens comme elle qui vivaient là-bas.
-Je dois avouer que je n'y vais pas souvent, Lily m'y emmène et j'y ai rencontré une ou deux personnes. Dont Maria.
-Maria, c'est celle qui m'a trouvé, c'est ça?
-C'est ça, oui., confirma Al. Apparemment, elle a des visions des autres comme elle.
-Est-ce qu'elle pourrait nous voir?
-Aucune idée., avoua le jeune homme, remontant ses lunettes de la main droite, sa main gauche dans sa poche. Mais puisque personne n'est venu nous retrouver, je présume que non.
L'air était frais, un vent glacé venant du nord se levait, mais ni lui ni elle n'étaient particulièrement pressés de rentrer.
-Ils sont beaucoup, mais plusieurs n'ont pas de pouvoirs et ne vivent au Colorado que pour être avec les gens qu'ils aiment et qui ont des pouvoirs. Il y a deux mères et un père qui y sont pour leur fille et leur fils.
-Ils sont jeunes?
-Plutôt, oui. C'est pour ça que leurs parents ont voulu qu'ils soient avec d'autres comme eux, pour qu'ils puissent apprendre à contrôler leurs pouvoirs.
-Et c'est ce que fait Lily? Elle les aide à apprendre?
-Oui, c'est ça.
-Elle nous aurait été utile, ici., plaisanta t-elle.
-Ah, on s'en sort, non?, demanda Albus, qui, pour la première fois de sa vie, ne voulait pas de la présence de sa petite soeur.
-Oui, c'est vrai., souffla Violet avec un doux sourire.
-C'est très beau, là-bas., reconnut-il. Ils sont tout près des montagnes, au sein des arbres et des sapins. Il paraît qu'il y a un lac superbe à quelques heures de marche.
Elle s'arrêta, un peu inquiète et Al lui fit face, les sourcils froncés.
-Mais, si j'ai des pouvoirs, est-ce que je suis forcée de vivre au Colorado? J'aime beaucoup Londres, j'y ai mes études, mon travail...
Al secoua la tête, la rassurant d'un sourire.
-Non, pas du tout. Adam, le petit ami de ma soeur, n'est allé y vivre qu'après l'avoir rencontré et il connaissait l'endroit depuis un moment. Qu'est-ce que ça a pu nous poser comme problèmes, ça, d'ailleurs...
Violet le fixa avec chaleur et incompréhension.
-Je ne comprends pas la moitié des choses que vous dites...
-Je sais. Mais je promets de tout vous expliquer. Et de vous présenter à tout le monde au Colorado un jour prochain.
Spontanément, avant qu'il ait pu faire un mouvement, elle l'enlaça, posant la tête sur sa poitrine. Il resta une seconde figé, ses yeux verts émeraudes grands ouverts sous l'effet de la surprise. Puis, lentement, il posa ses mains dans son dos et la serra doucement contre lui.
-Je croyais que ce genre de tactiques ne marchait pas avec vous..., ne put-il s'empêcher de dire pour la taquiner.
Il perçut son sourire à travers son pull.
-J'ai froid, c'est tout.
Ne sachant pas vraiment si elle plaisantait, il referma un peu les pans de sa veste sur eux. Ils rentrèrent lentement, parce que la nuit tombait. Elle manqua glisser sur une plaque de verglas, il la rattrapa par la main et, sans dire un mot, ils retournèrent à l'école en se tenant la main.
-Ça avance?, demanda Violet le lendemain, venant s'asseoir devant lui dans la bibliothèque.
Il ne retint pas un soupir et une grimace.
-Pas vraiment, non...
Il avait l'impression de piétiner complètement. Il était face à un mur et ne savait pas comment faire pour le franchir.
-Je suis bloqué. Je ne sais pas du tout quoi faire. La manœuvre à faire n'est pas du tout la même selon si nous sommes dans le passé ou dans votre esprit.
Il se rejeta dans le fond de son fauteuil et enleva ses lunettes, les posa sur la table et se pinça l'arête du nez, fatigué.
-C'est comme quand j'ai dit à Lily que je découvrirai ce qu'elle était et pourquoi elle avait ces pouvoirs. Ça fait des années et je n'ai toujours pas trouvé...
-Je vous aiderai.
Il releva le visage, surpris, mais elle ne plaisantait pas. Son regard était sérieux et son sourire encourageant.
-Entre vous et moi, on trouvera bien. Promis.
-Je n'arrive même pas à trouver un moyen de nous faire rentrer.
Elle se pencha en avant et lui serra la main affectueusement une seconde qui le réconforta plus qu'il n'aurait pu dire.
-Vous trouverez. J'en suis sûr. Et je vous fais confiance. Complètement et totalement.
L'aveu l'étonna. Il savait que, brûlée une fois de trop, elle n'accordait plus sa confiance que difficilement. Lui n'avait jamais fait trop confiance, parce qu'il avait toujours pensé que faire confiance ne ferait que le faire se sentir vulnérable, quelque chose qu'il avait toujours évité. Mais lui faire confiance à elle, à cette femme de taille moyenne, aux yeux bruns parfaits et à l'accent chantant, ça lui semblait presque aussi naturel que de respirer.
Il ouvrit la bouche pour lui dire. Au même moment, la pièce tout entière se mit à vibrer. Il tendit le bras pour attraper celui de Violet, mais avant qu'il ait pu l'atteindre, il se sentit brutalement tiré en arrière.
La dernière chose qu'il vit fut son regard choqué et sa main tendue vers lui.
