Preuve n° 3 : Authentique miracle ou malencontreuse coïncidence.

Ces événements se sont déroulés lors de la dernière décennie, période à laquelle les accusés, Sir Aziraphale, et Sir Crowley, ont multiplié les manigances, traîtrises à l'insu de leur hiérarchie respective, jetant ainsi l'opprobre sur des millénaires de traditions aussi bien angéliques que diaboliques.

Crowley avait eu une journée aussi longue qu'épouvantable, une journée qui pourrait mettre à mal la majorité des démons. Toutefois, il n'avait pas le choix, il s'agissait d'une mission prioritaire, ordonnée par le conseil noir en personne. Qui plus est, ce travail entrait aussi dans le cadre de l'arrangement avec son ange personnel. Il était donc surveillé de très près, de bien trop près à son goût.

Pour parfaire sa situation désastreuse, il devait limiter l'utilisation de ses pouvoirs.

En effet, un jour, si pour son plus grand malheur son plan tombait à l'eau, ce bambin, deviendrait son Seigneur et Maître. Il devait donc éviter de le fâcher, de le contraindre diaboliquement à certaines actions. Il s'agissait d'une précaution indispensable dans l'hypothèse des plus plausibles que le gamin hérita du tempérament de son paternel (Gloire à Satan). L'Antéchrist serait rancunier et il en ferait les frais.

Heureusement pour le démon-nounou, cette restriction ne s'appliquait pas aux parents humains du garçon. Quoiqu'il en soit s'occuper d'un gamin, de son éducation n'était en aucun cas sa mission favorite. A la rigueur, en tant que diable de gouvernante, il aurait pu lui apprendre :

- à s'amuser (bien souvent aux dépens des autres),

- à faire les 400 coups,

- à repousser avec audace les limites absurdes qui brident les hommes,

- à ne vivre que selon ses propres envies et désirs.

Il aurait pu lui enseigner le goût de la vraie liberté, mais aujourd'hui Crowley faisait un collier de nouilles avec l'enfant, un immonde collier de nouilles ! Quel était l'intérêt de coller des coquillettes pour un faire un collier aussi abject qu'immangeable ? Et le pire dans son calvaire, était que le gamin lui avait offert ce maudit collier (ornement qu'il avait du bien évidement porter pour ne pas froisser sa majesté l'Antéchrist).

Parfois, le démon se disait que jamais il ne comprendrait les hommes et encore moins leurs enfants. Il avait touché le fond, une déprime démoniaque au sens propre du terme. Par chance,'aucun de ses collègues n'avait assisté à la scène.

Ce jour en question, une fois l'Antéchrist rondement endormi après une berceuse des plus singulières, il ne s'éternisa pas dans la demeure.

Épuisé, il s'affala sur un banc proche de la mare aux canards où il emmenait parfois son jeune poulain. A cette heure, il n'y avait plus d'enfant. Il examina plusieurs minutes ces poulets d'eau douce. Crowley aimait (autant qu'un démon puisse utiliser ce terme) les observer. Leurs rondes inutiles étrangement l'apaisaient. Après tout, il avait officieusement contribué à sauver l'espèce lors du déluge, autant en profiter.

Le temps passa, un couple fit une apparition momentanée, puis ce fut le tour d'une bande de jeunes gens peu recommandables. Le groupe sentit qui ne fallait pas lui chercher d'ennuis. Rapidement Crowley les perdit de vue.

Près d'un quart d'heure plus tard, le démon pensif fut rejoint par un certain ange jardinier. Ils n'avaient pas rendez-vous, mais cela arrivait fréquemment, ils se retrouvaient par hasard sur ce banc, devant ces canards. Aziraphale leur lança une tranche de pain émiettée. Il savait se faire apprécier de ces volatiles.

Crowley considérait, que ce genre de présent venant de n'importe qui d'autre que son ange comme un acte de corruption de volatiles, une manière d'acheter l'affection de ces pigeons monochromes palmés. Cependant de la part de son ange en particulier, il n'émettait aucun doute, il s'agissait d'un acte de pure générosité, d'une bonté absolue.

Aziraphale s'assit ensuite sur le banc, Crowley se redressa, inspira profondément l'air, aucune autre présence céleste ou démoniaque dans les environs n'alertait son radar olfactif. Il s'affala de nouveau, cette fois ci, il profita des cuisses de son canard céleste pour en faire un confortable oreiller. (Promis il ne l'avait pas déplumé, quoi qu'il avait déjà imaginé un tel scénario)

Aziraphale le laissa s'installer, le regard toujours porté sur la mare, et sur les occupants qui grignotaient le pain apporté par l'ange. Il reporta un instant son attention sur son comparse satanique et lui annonça :

« - L'enfant t'aime bien !

- Si tu le dis…

- Il t'a fait un joli collier !

- Je vais te le faire bouffer ! Si tu es venu me charrier, je te préviens je ne suis pas d'humeur.

- Ce n'est pas mon genre. Tu es bien grognon, que se passe-t-il ?

- Je suis un démon, c'est un pléonasme, les démons sont naturellement bougons.

- Mais tu l'es plus que d'ordinaire, mon cher.

- Il nous reste que quelques années sur Terre avant que cela débute réellement. Et si notre plan échoue, on aura passé ces dernières années à faire du baby-sitting.

- Nous aurons essayé, nous aurons fait de notre mieux.

- Et cela te suffit ?

- C'est un bon début, et j'ai foi.

- Foi en quoi ?

- En nous, répliqua l'ange catégorique. »

Devant le sourcil interrogateur de Crowley, il s'empourpra un instant puis il précisa :

« - Je veux dire en notre plan.

- Cet enfant va avoir ma peau, se plaignit le démon en rectifiant de quelques millimètres sa position sur le banc et les cuisses de son blondinet.

- Que s'est-il passé ? Il utilise déjà ses pouvoirs ? s'alarma l'ange.

- Bien sûr que non, il est inoffensif, du moins pour encore quelques années. Il met juste mes nerfs et ma patience à rude épreuve. Je ne suis pas fait pour ça.

- Moi, je trouve que tu veilles admirablement bien sur lui. Tu l'empêches de se blesser, tu le défends, pour preuve tu as même fait peur la semaine dernière aux gamins qui chahutaient notre petit…

- La ferme, l'Angelot.

- Une vraie mère poule.

-Veiller sur quelqu'un ne fait pas partie des attributions d'un démon, dois-je te rappeler ? répliqua avec virulence Crowley.

- C'est bien trop harassant?

- Exactement l'Angelot, aucun démon ne fait ce genre de choses c'est ta spécialité.

- N'empêche que tu as fait beaucoup d'efforts pour cet enfant. Je trouve que tu es un excellent parrain maléfique. Avoue que tu as fait une petite exception pour lui ?

- Non, je ne veille pas sur lui, je fais juste mon job, aussi pénible soit-il.

- Quelle abnégation dans ce cas!

- Il suffit, murmura le démon en soupirant.

- Pas une seule petite exception, jamais ? taquina une nouvelle fois l'ange sans attendre réellement de réponse. »

Crowley prit un instant de réflexion, puis rétorqua :

«- A bien y réfléchir, il y en a peut-être une.

- Ah oui ? Des démons qui veillent sur les hommes, bien que cela soit,… comment tu disais déjà,… pénible ?

- Je ne parlais pas d'hommes, et encore moins au nom des démons en général,

- Dois-je comprendre que ton cas n'est pas désespérée ?

- Bien sûr qu'il l'est. Je voulais dire que ce n'est pas forcément si pénible, enfin pas pour moi, pas si c'est pour toi. »

L'ange ne s'attendait pas à cet aveu, il resta circonspect et ne put empêcher un sourire sincère d'illuminer son visage. Un sourire qui fit une nouvelle fois soupirer le démon. Était-il sincère, où se payait-il une nouvelle fois sa tête ? Aziraphale lui octroya le bénéfice du doute.

« -Oh…Je suis un cas de force majeure… Tu t'adoucis au fil des siècles, mon cher, murmura un peu plus tard l'ange en passant sa main dans la chevelure du démon. »

La réplique eut l'effet escompté, Crowley lui octroya un léger coup de poing dans les côtes, il s'énerva :

« - Retire cela tout de suite et oublie ce que je viens de dire !

- D'accord, d'accord,…repose toi un peu tu l'as bien mérité… répliqua immédiatement le blondinet en jouant avec les cheveux de son ami et en le forçant à se rallonger

- J'aimerais mais j'ai toujours mon quota de tentations mensuelles à réaliser. Je vais devoir aller au Canada ! Le Canada, tu te rends compte, je vais être frigorifié.

- C'est joli comme pays à cette époque.

- C'est froid !

- Ils font un formidable sirop d'érable.

- Tu pourrais y aller ?

- Mais ce que…

-Tu sais maintenant, ils font même des sucettes au sirop d'érable, et c'est la saison des homards…

- Serais-tu en train de me tenter ?

- Non,… je t'expose simplement la situation… Cela fait longtemps que tu n'as pas exercé dans cette zone.

- C'est vrai, après tout je pourrais aussi réaliser mes trois derniers miracles là-bas. Je pourrais en profiter pour aller sur la côte… il y avait des petits restaurants fantastiques à l'époque.

- L'affaire est conclue.

- Mais je n'ai rien accepté, je ne sais même pas en quoi consiste ta tentation.

- Rien de bien compliquer, tenter quelques gardiens de prison afin qu'ils …

- Qu'ils quoi ! S'en prennent à ceux qu'ils doivent garder ?

- Rien de si violent l'Angelot.

- Ils doivent juste faciliter une évasion.

- Mais c'est affreux !

- C'est une tentation, par Satan ! Ce n'est pas pire que la dernière fois, tu sais bien que les hommes doivent être éprouvés, ils n'auront qu'à agir en leur âme et conscience.

- Tu pensais les soudoyer ?

- C'est la manière la plus simple. Tu peux procéder comme tu veux.

- Dans ce cas, tu t'occupes du miracle que j'avais prévu ici à Washington et aussi, la prochaine fois, c'est toi qui partiras en voyage. … Je présage que ma hiérarchie va bientôt me demander de faire un détour par l'Amérique du sud. J'ai envie de retrouver ma librairie. Un grand salon littéraire est prévu à Londres le mois prochain, j'ai plusieurs clients qui attendent de mes nouvelles.

- La prochaine fois ? Cet arrangement te plaît, avoue-le !

- Nous en tirons tous les deux un bénéfice mutuel.

- C'est bien ce que je disais. Tu n'aimes pas les endroits trop humides, tu préfères les villes européennes aux forêts tropicales.

- Non, mon cher, un ange n'a pas de préférence, il exerce sans parti pris.

- Même le temps du salon international de littérature anglophone.

- Crowley…

- Ça va, j'irai.»

Aziraphale continuait de jouer avec ses mèches, Crowley ferma un instant les yeux. L'ange lui narra sa rencontre avec un étrange fermier texan et sa semaine à jouer les hommes de main pour les grandes exploitations agricoles.

Doucement, le démon s'endormit bercé par l'histoire de l'ange. Aziraphale ne le découvrit qu'à l'instant où il s'était interrompu pour avoir l'avis de son ami. En vain, ce dernier avait cessé de l'écouter depuis plusieurs minutes déjà. Il lui ôta ses lunettes ce qui confirma sa théorie, ce démon avait le chic pour s'endormir n'importe où.

Bien que Crowley se soit parfaitement installé, son sommeil n'était pas paisible, même endormi, le démon demeurait crispé. Aziraphale eut alors une idée cent pour cent angélique. Il s'interrogea quelques minutes sur le bien-fondé de cette dernière.

Son projet était peu orthodoxe, et d'après lui cela n'avait jamais été tenté (pardon accompli). Il faisait cela pour le bien de son ami venimeux, pour qu'il soit en forme, et qu'il poursuive son travail sur l'Antéchrist. L'avenir du monde en dépendait, leurs influences sur l'enfant devaient se neutraliser, c'était une nécessité absolue.

C'est vrai il n'avait pas son consentement, mais il était hors de question de le réveiller pour lui demander, vu sa mauvaise humeur il refuserait sans même y réfléchir. Ces attentions étaient pures, alors il devait essayer.

Il n'avait jamais procédé à ce genre de miracle sur un démon, il avait déjà soigné le corps de Crowley, son véhicule terrestre mais jamais il n'avait procédé à ce genre d'intervention angélique. Cela allait-il fonctionner ? Peut-être les démons étaient-ils immunisés à ce genre de procédé?

Aziraphale prit une profonde inspiration, et se concentra. Il posa la paume de sa main sur le front du démon endormi et murmura :

«- Tu vas faire un beau rêve, un rêve merveilleux de ce que tu aimes le plus. Tu te réveilleras reposé et heureux. »

Aziraphale laissa sa main sur le front plusieurs minutes se demandant si son miracle avait fonctionné. Il imaginait bien Crowley rêvait d'une fête démoniaque avec les meilleurs alcools et sons de tous les temps, ou peut-être faire une course dans un bolide infernal.

Progressivement, les traits de son écailleux endormi s'adoucirent ce qui réjoua l'ange. Aziraphale passa sa main de nouveau dans sa chevelure et la caressa machinalement plusieurs minutes.

L'ange sortit de sa torpeur lorsque son démon remua légèrement, Le séraphin protecteur fit en sorte qu'il ne choit pas du banc. Crowley avait pivoté, il maintenait ferment le manteau de l'ange de ses deux mains. Comme quoi, même les démons pouvaient être adorables par moment ? Aziraphale se reprit aussitôt, et chassa cette pensée absurde. Ce qui n'avait pas prévu ce fut que son démon profondément endormi murmura à deux reprises son nom. Il l'appelait dans son rêve.

Jamais Aziraphale ne rougit aussi vite et aussi longtemps. Il avait du mal comprendre, c'était impossible, complètement invraisemblable. Comment pouvait-il apparaître dans le rêve miraculeux de son démon ?

Non, de toute évidence, ce genre de miracle ne fonctionnait pas sur les émissaires de Satan. Il n'existait nulle autre explication et si, près de huit minutes plus tard, le démon répéta son nom, ce ne fut qu'une malencontreuse coïncidence.

Authentique miracle ou malencontreuse coïncidence ? Telle est la question.

Personnellement, je ne remets pas en cause le savoir-faire angélique de notre suspect céleste. Il avait accompli un exploit, réaliser un miracle sur un démon, rendez-vous compte des implications de cette prouesse. Dans d'autres circonstances, cette découverte lui aurait valu une promotion.

Toutefois avec le contexte particulier que vous connaissez, cet événement apparaît comme un élément à charge à l'encontre de Monseigneur Aziraphale. Non seulement, il avait sans autorisation expérimenté un miracle sur un démon, mais qui plus est, ce miracle met en exergue l'authenticité du lien infâme qui unit à ce démon.

Lors de cette soirée, l'ange Aziraphale et le démon Crowley se sont non seulement rendus coupables d'une énième collusion, fraternisation, mais ils ont franchi un tabou absolu.

D'un côté, nous avons un ange qui a ici fait preuve d'avantage de foi en un démon qu'en son Dieu et son Grand Plan.

De l'autre, un démon qui en dépit de sa nature sacrilège se prend d'affection pour son ennemi, allant jusqu'à veiller sur lui.