Note d'auteur: Avertissement pour le langage cru d'Evan ! (même si là, c'est encore assez soft pour moi!)

Merci aux reviews anonymes !


Les autres jours passent dans le brouillard le plus total. Ni Phil', ni Greg n'abordent le sujet du paternel avec moi mais ça ne m'empêche pas de ruminer la question.
Non seulement l'idée d'avoir un père m'a foutu la gerbe mais ça a ravivé des souvenirs: la mort de ma mère, l'orphelinat…

J'étais petit mais j'en ai gardé des traces dont je me remémore chaque nuit en faisant des cauchemars. J'étais décidé à ne plus laisser la mort m'atteindre et j'avais plus au moins réussi à occulter tout ça mais ça n'a servi à rien. Tout me revient en pleine gueule et les cauchemars reviennent en nombre.

Au fil des jours, ma rancœur s'atténue quand même un peu. Beaucoup de questions dansent le tango avec mes cris de haine et ça fout le boxon. C'est fatiguant.
Cependant, malgré mon état d'épuisement dû à mes nuits écourtées par des cauchemars et par de longues réflexions sans fin, je me rétablis petit à petit. Greg' s'inquiète de ma perte de poids mais j'ai toujours du mal à manger. Mes pensées me parasitent l'esprit et me retournent l'estomac. Pas cool pour manger mais je force parfois. Pas souvent, mais parfois.

–Evan? On peut discuter?

Je jette un œil à mon assiette. L'odeur achève de me retourner l'estomac et je me lève, docile, pour rejoindre Phil'. Il joue avec ses mains. Il est nerveux, c'est mauvais signe.
Je sais déjà quel sujet de conversation il va choisir et je m'arrête, prêt à faire demi-tour.

Il me jette un coup d'œil et soupire. J'arrive plus à manger, je vomis depuis plusieurs nuits et j'ai à peine dormi huit heures en une semaine! Bref, toutes les conditions sont réunies pour que je sois le pire des connards. Aborder LE sujet ne va pas améliorer les choses mais j'imagine que Phil' veut faire avancer les choses entre l'autre et moi.

Ce n'est peut-être pas le bon moment…

Il hésite. C'est pas son genre mais je fais peur à voir. Je le comprends. Je délaisse mon repas pour regagner ma chambre. Il me suit. J'imagine qu'il se dit qu'il m'a laissé suffisamment de temps pour me décider.

Je me pose dans le pieu où j'ai passé la plupart de mon temps et sort mon paquet de cigarettes.

Evan… Tu as réfléchi… pour Monsieur Snape?

Bordel, Phil' ça te ressemble pas d'être aussi hésitant! Il fait tout pour me ménager mais je me braque quand même, c'est plus fort que moi. Comment veux-tu que je parle à ce gars si je ne suis même pas capable d'émettre un seul foutu son?!

–Crois-le ou non mais j'ai entretenu une correspondance avec lui et nous nous sommes vus dans la semaine. Je lui ai dit que cette rencontre devait te tracasser et je lui ai parlé de… tu sais… ton mutisme…

Je me redresse. Il a osé! Il n'avait pas le droit! Je suis furax et lui fait comprendre de dégager de ma chambre d'un regard noir.
Pour qui il va me prendre, l'autre, maintenant? Un fou furieux doublé d'un muet?! Génial! C'est quoi le prochain qualificatif? Asocial?

Il… Il propose de faire ça par téléphone si c'est trop difficile pour toi… Je te laisse son numéro…

Je me rue sur lui pour exploser le petit morceau de papier en mille morceaux avant de lui lancer un autre regard noir. Et puis quoi encore?! Phil' soupire profondément et quitte ma chambre, vaincu.

Je tombe à genoux. Et merde, qu'est-ce que j'ai encore fait…

Mon regard s'attarde sur les restes de ma colère. Sans même m'en rendre compte, je m'en empare et dépose le tout sur mon bureau. Bordel, qu'est-ce que je suis con… En plus j'aime pas les puzzle…
Et merde! Pourquoi je ne réfléchis jamais avant de faire quelque chose?
Bon, okay, j'étais furieux et je le suis toujours mais merde, pourquoi Phil' a parlé de ça à l'autre? Qui dit qu'il voudra encore de moi après ça?

Je n'arrive même pas à me concentrer pour reconstituer le numéro de téléphone et ça m'énerve. La pression monte, les morceaux s'agitent. Je prends une grande inspiration et finis par ranger les morceaux de papier dans une enveloppe que je glisse dans mon tiroir.

Ce sera pour une prochaine fois. Je suis beaucoup trop émotif pour arriver à quelque chose maintenant. J'ai besoin d'une clope. Ou deux. Ou de tout le paquet. J'm'en fous et je finis par me barrer pour gagner la cour.

Ici, on me laisse fumer tranquille. Personne ne veut d'un muet pour ami. Quelques-uns ont essayé, certains ont tenu plus longtemps que d'autres face à mes silences pesants mais personne n'est resté.

Ils finissent tous par abandonner alors moi, j'ai fini par me complaire dans la musique avec mon casque sur les oreilles et une clope entre les lèvres.

Tiens, ils ont déjà refait la porte! Rapide!

Je regarde distraitement mes doigts avant de les remuer faiblement. Plus aucune cicatrice, plus aucune blessure. Mes articulations sont intactes et prêtes à cogner mais je range mes poings. Pas aujourd'hui. Trop fatigué.

–Evan…

Je reconnais la voix, je ne moufte pas. Greg' évidemment…

Tu n'as encore rien mangé aujourd'hui. Tu es toujours malade?

Ouais, ducon! Je fais non de la tête. Plus opposé comme réponse, tu meurs mais je ne veux pas qu'il m'emmerde avec ses inquiétudes. Je veux me débrouiller seul. J'ai besoin de personne. J'ai pas envie de m'attacher pour ensuite finir tout seul. Je préfère souffrir directement, au moins je sais à quoi m'attendre.

– Evan… S'il te plait… Ne crois pas que je ne remarque pas que tu fuis les repas dès que tu peux sans être vu…

Merde, il m'a grillé. Tant pis, je n'avalerai rien de plus, ça me donne la nausée de trop penser à l'autre et trop réfléchir… bah ça me fait gerber.

–Au moins la moitié d'une assiette, Evan. C'est tout ce que je te demande.

Furieux, je me tire du mur en lui adressant mon majeur. Qu'il aille se faire voir, je préfère encore retourner à mon puzzle!

Je regagne ma piaule, ignorant les regards autour de moi. J'ai l'habitude et je rends chaque regard comme je peux. Si je baisse les yeux, je suis mort.

Dans mon pieu au moins, je suis tranquille, j'ai personne pour venir me taper la causette et attendre que je daigne répondre comme un con.

La journée passe lentement. Le casque sur les oreilles, je passe la majeure partie de la journée affalé dans mon lit, du punk rock dans les oreilles.

Ça me permet un peu d'évacuer le stress et la tension de ces derniers jours avant que mes pensées ne basculent à nouveau sur ces fichus papiers dans l'enveloppe.
Pourquoi je l'ai déchiré… J'aurais pu me contenter de le mettre en boule dans la corbeille, ça aurait été bien plus pratique, mais non, il a fallu que je fasse le con!

Avec un profond soupir, je laisse passer la journée, saute le repas du soir juste pour emmerder Greg' et parce que je n'ai pas faim. Avant, j'aurais mangé, même sans faim parce que je ne savais pas si j'allais avoir un prochain repas. Il a fallu un bon moment pour que je comprenne qu'ici, on ne me volerait pas ma bouffe, que j'aurais à bouffer trois fois par jour et que je n'allais pas mourir de faim.

Pour m'occuper l'esprit, je décide me mettre à mon bureau et de ressortir cette fichue enveloppe.

Bordel mais c'est un carnage! Comment j'ai pu faire autant de morceaux avec un aussi petit papier? Je vais en avoir pour des heures! Je soupire profondément.

Greg' n'a pas tort quand il dit que je dois me contrôler mais c'est plus facile à dire qu'à faire… enfin… à dire pour les gens normaux. Pas comme moi quoi.
Je déglutis difficilement. À quoi ça va me servir, ce fichu numéro? Je vais même pas pouvoir lui parler. Et les sms… j'en ai jamais fait.

Le portable me sert juste à écouter de la musique, cadeau de Greg'. Et tentative désespérée pour me faire parler. Ça n'a pas marché. Même les sms… J'écris, j'efface aussitôt. J'arrive jamais à les envoyer.
J'arrive plus ou moins à communiquer avec Greg' mais c'est tout juste. Il y a des jours où rien ne passe et c'est jamais moi qui décide.

Qu'est-ce que je peux leur dire? Même un banal "salut" c'est trop me demander car je sais que ça impliquerait une conversation par la suite et ça, j'en suis incapable. Foutu incapable.

Je pose la tête sur le rebord du bureau alors que mes yeux se posent sur les morceaux éparpillés à quelques centimètres de mon nez. J'ai déjà séparé ceux qui ont de l'encre de ceux qui n'en ont pas mais tout à coup, ça me semble insurmontable.

Qu'est-ce que je vais bien pouvoir lui dire? "Salut, moi c'est Evan, tu sais, le fils que t'as abandonné en partant?" Tu parles d'un bon début de conversation!

Bordel… Je ferme les yeux en soupirant profondément puis, dans le silence de ma chambre, j'essaie de murmurer quelques mots. Rien ne vient. Je serre les dents.

Évidemment que le son n'allait pas sortir, ça fait huit ans qu'il ne sort plus! Même quand j'ai douillé en fuguant de ma dernière famille d'accueil en sautant par la fenêtre, je n'ai pas émis un seul fichu son alors pourquoi j'y arriverais maintenant?!

Des larmes de rage coulent sur mes joues. Je les efface d'un revers de manche et me concentre sur ces fichus morceaux. Je vais y arriver. Après, je verrai. Je ne suis sûr de rien en ce moment…

Je m'y atèle depuis quelques minutes à peine lorsque deux bras viennent se glisser sur mon torse. Je reconnais ces mains pour les avoir vues dans mon pantalon il y a une dizaine de jours. Ça fait longtemps mais je ne suis pas d'humeur.

Je grogne, elle rit. Je me détourne pour lui faire un regard noir. Elle insiste. Je lui attrape le poignet. Non, c'est non. C'est moi qui décide si et quand je la mets dans mon pieu ou quand je la mets dehors. Et aujourd'hui, je ne la veux pas, ses mains me dégoutent. Elle minaude un peu avant de s'en aller. Pas de sexe ce soir. Tant mieux. j'ai autre chose à penser et je ne suis même pas capable de bander tellement il y a de questions et d'angoisses dans ma tête.

Pour me vider, je prends un papier après l'autre, dans l'espoir vain de reconstituer ce maudit puzzle. Je crois que j'y passe toute la nuit car je me réveille la tête sur le bureau. Et merde. J'ai mal partout.

J'émerge doucement, grimaçant contre mon dos qui proteste. J'ai passé la nuit à mon bureau. Vu l'heure qu'il est sur le réveil, j'ai loupé le petit dej. Tant pis. J'ai pas faim de toute façon.
Évidemment, mon ventre, ce con, juste pour me contredire, gargouille. La ferme, enfoiré!
Mais c'est vrai qu'hier, j'ai presque rien avalé. Je devrais peut-être avaler un truc mais à quoi bon si c'est pour le gerber vingt minutes plus tard après d'interminables nausées?

Je soupire une fois de plus. Je passe ma vie à soupirer. Et je n'ai presque pas avancé dans ce maudit puzzle, génial! Ma vie est vraiment pourrie.

Je quitte ma chambre et gagne les douches. À cette heure-ci, c'est désert mais l'eau est froide. Je frissonne. Je n'aime pas ça.
Je me lave plutôt sommairement, ce qui achève de me réveiller avant de regagner ma chambre, dans l'idée de mettre un de mes pulls à capuche bien chaud, même si on est en plein été. C'est plus fort que moi. J'ai encore froid.

Quand je rentre, j'ai la mauvaise surprise de voir Phil' assis sur ma chaise de bureau. Il sourit.

–Tu te mets au puzzle maintenant?

Je hausse les épaules dans l'espoir vain qu'il pense que je m'en fiche. Et merde, j'aurais dû planquer ce truc!

–Un croissant?

Mon ventre gargouille en guise de réponse juste quand j'allais refuser. Il rit et me lance le petit sachet. L'odeur de la viennoiserie achève de me mettre l'eau à la bouche et je le dévore en quelques secondes. L'envie de gerber s'éloigne et je regagne un peu de force. Tant mieux.

– Greg' était inquiet de ne pas te voir au déjeuner… Vous vous êtes… disputés apparemment?

Je hausse les épaules. Ça n'a plus d'importance pour moi. C'est déjà loin.

–Je vais pouvoir aller le rassurer. Je compte sur toi pour être là à midi!

Je le laisse partir sans rien dire. Il n'a rien dit pour le numéro… Je m'approche du bureau et remarque un autre papier qui n'y était pas quand je suis parti. Un second papier avec ce même fichu numéro de téléphone.

Bordel de merde, Phil' me connait trop bien! Il savait que ma première réaction serait de déchirer ce truc alors il en avait préparé un deuxième… Le salaud.

Je souris. Mon angoisse semble s'alléger mais elle me rattrape aussi vite quand je réalise ce que signifie le papier entre mes doigts. Plus question de se voiler la face maintenant. J'ai le numéro, j'ai un putain de téléphone aussi. Et merde, pas moyen d'y échapper!

L'étau se resserre autour de ma gorge, l'angoisse me submerge. Je regarde le numéro avant de le composer d'une main tremblante. Bordel, c'est dur et mes doigts ne coopèrent pas! Ils tremblent tellement que je galère à appuyer sur les bons boutons et que je dois m'y reprendre à plusieurs fois.

Allez Evan, c'est juste un putain d'appel. Bon, ok, prends une grande inspiration. Je vérifie plusieurs fois le numéro, comme pour retarder l'échéance avant de lancer l'appel. L'angoisse monte d'un cran. Bordel, mais je parle même pas! Raccroche, raccroche!

–Evan?