Le feu de la passion
Un brûlant soleil d'été brillait sur la forteresse de Belle-Ile-en-Mer. Le lourd boulet que ces forbans avaient attaché à son pied rendait chacun de ses pas difficiles et l'anneau de fer qui l'enchaînait entaillait rudement sa cheville. La sueur coulait sur son visage et la poussière du chantier s'accrochait à son front humide. Athos jeta un coup d'œil sur son compagnon. Aramis était blême et sa respiration légèrement sifflante. Bien qu'il soit plus solide qu'il n'y paraissait au premier abord, sa constitution était trop fine pour ce travail de forçat. Pourtant, il pousserait cet énorme bloc de pierre jusqu'à s'écrouler plutôt que d'émettre la moindre plainte devant leurs ennemis.
Ils avaient tous deux été capturés dans la nuit alors qu'ils tentaient de s'introduire dans la forteresse où ces bandits avaient emprisonné le prince Philippe. Athos s'étonnait qu'on ne les ait pas tués. Milady avait certainement deviné que D'Artagnan et Porthos étaient sur l'île et sans doute espérait-elle se servir d'eux comme appât. C'était bien le genre de piège qu'elle affectionnait et elle devait beaucoup s'amuser à les voir trimer comme des esclaves.
Aramis tomba à genoux en poussant un gémissement. Athos accourut aussitôt auprès de lui.
- Aramis !
Il était à bout de souffle et son visage avait pris la teinte cireuse de la terre qui le salissait. Mais à travers les mèches dorées qui ondulaient sur ses joues, ses deux immenses yeux bleus luisaient d'une volonté farouche. Ce mélange de force et de vulnérabilité bouleversait Athos depuis le premier jour. Le mousquetaire sentait monter en lui cet instinct de protection que personne ne savait éveiller comme Aramis.
- Vous vous êtes fait mal, Aramis ? dit-il en soutenant le corps de son ami.
Aramis tremblait de fatigue entre ses bras… Il était si mince, si… Un gémissement de douleur s'échappa de ses lèvres tandis qu'un sursaut involontaire agitait son corps.
Étrangement troublé par le contact de son ami, Athos n'avait pas vu le garde qui s'était approché d'eux et cinglait violemment le dos d'Aramis avec son fouet. Le jeune homme s'écroula sur le sol.
- Ça suffit ! Vous n'êtes qu'une brute !
Bouillonnant de fureur, Athos se dressait face au garde prêt à s'élancer sur lui. Une main arrêta son poing qui allait s'abattre sur l'homme armé.
- Calmez-vous, Athos !
Bien que ses membres aient été fourbus et endoloris, Aramis s'était relevé pour maîtriser son ami.
- Rien ne sert de se révolter, nous avons une mission : il faut songer à sauver le prince !
L'autorité paisible qui s'émanait de son compagnon eut raison de la colère d'Athos. Aramis était le seul à pouvoir avoir de l'autorité sur Athos même s'il en usait peu… Peut-être était-ce parce qu'auprès de lui, Athos perdait ce détachement qui avait fait de lui le plus calme des mousquetaires.
- Oui, vous avez raison. Pardonnez-moi, Aramis.
Mais je ne parviens pas à conserver mon sang-froid quand on s'en prend à vous…
- Qu'est-ce que vous marmonnez ? aboya le garde. Vous feriez mieux de remercier le Ciel d'être encore de ce monde !
La lanière de cuir s'abattit sur la joue d'Athos. Il serrait les dents alors que ce brigand le frappait encore et encore. La douleur n'était rien, mais il lui ferait payer cette humiliation. Seule la présence d'Aramis lui permettait de se contenir. Il avait confiance. Même sans D'Artagnan et Porthos, ils s'en sortiraient. À eux deux, ils avaient l'intelligence et le talent nécessaires pour réussir cette mission. Il devait trouver un plan pour se libérer. Peut-être qu'en surprenant un de leurs gardiens…
- Vous allez bien, Athos ?
Une main aussi légère que l'aile d'un oiseau se posa sur sa joue meurtrie. Un délicieux frisson le parcourut lui arrachant un soupir et il ferma les yeux pour s'imprégner de cette sensation.
- Ce butor ne vous a pas fait trop mal ? demandait Aramis.
Que lui répondre ? Il ne pouvait pas lui dire qu'il préférait subir cent coups de fouet plutôt que d'en voir un seul s'abattre sur son corps délicat. Il ne pouvait pas avouer que la souffrance de son ami lui causait une douleur plus insupportable que les coups les plus violents. Il était conscient que ce n'était pas normal de nourrir de tels sentiments pour un autre homme, fut-il le plus cher des amis. S'il était impuissant à les étouffer, il s'arracherait la langue plutôt que de les exprimer.
- Athos, qu'avez-vous ?
L'inquiétude qu'il perçut dans la voix d'Aramis le décida à rouvrir les yeux et toutes ses résolutions s'envolèrent. Il oublia tout : le prince Philippe, Milady, Manson, le Masque de fer, D'Artagnan, Porthos, les gardes qui pouvaient surgir à tout moment, les boulets à leurs pieds. Plus rien n'existait en dehors de ce visage si doux encadré de cheveux blonds qui brillaient tel de l'or pur sous ce soleil estival. Il était ébloui par ses traits si harmonieux qu'ils semblaient dessinés par un Raphaël ou un Titien, ses pommettes hautes, son nez adorablement retroussé, ses lèvres pâles, son teint de lys et surtout ses magnifiques yeux d'un bleu lumineux dans lesquels il se perdait si souvent et qui en cet instant le contemplaient avec tant d'affection qu'il sut avec une absolue certitude ce qu'il avait à faire. Son bras droit entoura la taille gracile d'Aramis tandis que sa main gauche se glissait dans sa chevelure soyeuse pour l'attirer à lui. S'il était surpris, Aramis ne résistait pas à son étreinte. Une chaleur se répandait dans la poitrine d'Athos au contact du corps si mince qui s'abandonnait entre ses bras. Les lèvres d'Athos se posèrent sur sa joue imberbe. Sa peau était aussi douce que de la soie. Avec une infinie tendresse, il prit possession de ses lèvres offertes. Son cœur battait à se rompre. Le plaisir coulait dans ses veines, inondant son corps pour y attiser ce désir qu'il avait nié pendant si longtemps.
Un son rauque s'échappa de ses lèvres et Athos ouvrit les yeux.
En un instant, il s'arracha à la moiteur de ses draps et courut à la fenêtre. Il aspira à plein poumon l'air vicié de Paris endormi. Il suffoquait. Encore ce rêve… Le froid de l'hiver naissant pénétrait par la fenêtre ouverte, cependant ce n'était pas cela qui faisait trembler le mousquetaire, c'était l'horreur qui l'oppressait. Comment de telles chimères avaient-elles pu naître dans son esprit ? Pourquoi ses nuits étaient-elles hantées par l'image d'Aramis ? Quand donc avait-il commencé à ressentir plus que de l'amitié pour son compagnon ?
Athos soupira. Il devait être lucide. Ses sentiments pour Aramis avaient toujours dépassé la simple amitié. Dès la minute où il avait croisé les beaux yeux tristes et résolus de son jeune camarade, Athos avait voulu le préserver de toutes les souffrances de la vie. Il n'avait jamais éprouvé un tel instinct de protection à l'égard de quiconque, homme ou femme. Il s'était tout de suite senti attiré avec ce jeune garçon au visage d'ange. Mais à l'époque, il ne souhaitait que passer du temps à discuter et à rire avec lui, il ne frémissait pas au moindre contact avec Aramis, ses doigts ne voulaient pas caresser sa peau, ses bras ne rêvaient pas d'enlacer son corps, ses lèvres ne… Seigneur, était-il donc possédé par le démon ? Quelle malédiction s'était logée dans sa chair qui se consumait de désir pour un autre homme ?
Que pouvait-il faire pour se libérer cette obsession ? Il avait bien essayé de se détacher d'Aramis. Depuis Belle-Ile, il avait compris que les sentiments qu'il nourrissait à son égard étaient bien trop violents pour n'être qu'amicaux. Peut-être aurait-il dû s'en douter plus tôt, mais l'homme le plus clairvoyant pouvait montrer le plus grand aveuglement quand il s'agissait d'amour. C'était bien de cela qu'il s'agissait, il était amoureux de son compagnon d'armes. Cela paraissait une hérésie, une abomination même ! Pourtant cet amour était bien plus profond que tout ce qu'il avait jamais ressenti avec des femmes même avec celle qu'il avait cru aimer. Depuis des mois, il évitait d'être seul avec Aramis. Il ne le voyait qu'en présence de D'Artagnan et de Porthos. Quand le groupe devait se séparer, il envoyait toujours Aramis avec D'Artagnan. Bien loin de l'apaiser, cette distance entre eux attisait le feu infernal qui brûlait dans son cœur. Il était même jaloux de la complicité grandissante qu'il percevait entre ses deux camarades. Plus il essayait de s'éloigner d'Aramis, plus il le désirait. Tous les matins, il fixait la porte de la compagnie attendant de voir sa mince silhouette vêtue de bleu se dessiner sous le soleil matinal. Chaque fois qu'ils étaient ensemble, il espérait et craignait à la fois un contact fugitif avec le jeune homme. Un seul de ses sourires suffisait à éclairer la plus sombre des tavernes et quand Athos entendait son rire, il lui semblait qu'une douce chaleur envahissait sa poitrine… Il était perdu !
Refermant sa fenêtre, Athos alla contempler son reflet dans le miroir. On aurait eu peine à reconnaître le fier et impassible mousquetaire dans cet homme au visage défait. Ses cheveux décoiffés pendaient autour de ses joues creusées, il était livide et des cernes noirs entouraient ses yeux dans lesquels on pouvait lire la terreur et la confusion.
Cependant, il savait que le lendemain matin, il présenterait au monde un visage serein. Si intérieurement, il était ravagé par la passion, des années d'autodiscipline et de maîtrise de soi lui permettaient de paraître d'humeur égale avec ses camarades. Il semblait toujours aussi imperturbable qu'auparavant. Personne ne se doutait de son supplice bien qu'il sente parfois le regard interrogateur d'Aramis se poser sur lui. Celui-ci avait dû remarquer qu'ils n'étaient plus aussi complices qu'autrefois bien qu'il ne soupçonnât sûrement pas les sentiments dénaturés que son ami nourrissait à son égard. Athos n'osait imaginer la répugnance que ressentirait Aramis si par malheur il venait à les deviner. Aramis n'avait jamais rien fait pour susciter de tels désirs. Il avait toujours été fort réservé et son amitié était pure comme le cristal. Il était juste lui. Tel qu'il était avec sa beauté enfantine, son regard de feu, son étrange mélancolie et sa volonté de fer, il le bouleversait. Aramis était un mousquetaire hors pair. Il était fort et intrépide, plein d'audace et d'imagination. Personne n'aurait remis en question sa virilité, pourtant il se dégageait de lui une douceur qu'aucun autre soldat ne possédait. Il s'émanait de son être un charme mystérieux et Athos aurait été prêt à endurer une éternité de tourment pour être aimé de cet homme. De ce côté-là, son salut était assuré, Aramis ne partagerait jamais un tel amour… et Athos ne parvenait pas à s'en réjouir.
Athos s'habilla. Les auberges étaient fermées depuis longtemps et n'ouvriraient pas avant de longues heures. Mais s'il n'était pas possible de trouver une table où se sustenter, il était un commerce qui ne connaissait pas de répit de jour comme de nuit et c'était le seul dont Athos avait besoin. À cette heure de la nuit, il ne trouverait que les plus répugnantes prostituées de Paris. Seules les plus pauvres devaient travailler toute la nuit pour espérer manger à leur faim. Elles étaient pour la plupart hideuses, mais il s'en moquait, il lui suffisait de fermer les yeux pour voir le visage dont il rêvait.
Depuis qu'Aramis envahissait ses rêves, Athos sombrait dans la plus sordide débauche. Ne pouvant posséder celui qui l'obsédait, il tentait nuit après nuit d'éteindre l'incendie qui consumait ses reins entre les jambes des putains parisiennes. Ces étreintes le dégoûtaient, mais quel autre choix avait-il ? Bien qu'il ait un certain succès avec la gent féminine, il ne pouvait tout de même pas courtiser une femme dans le seul but de soulager le désir qu'il éprouvait pour son compagnon d'armes. Il n'était pas le plus scrupuleux des amants, mais il ne pouvait traiter une femme du monde comme une fille des rues. Alors il ne fréquentait plus que des prostituées. Si son corps en obtenait un éphémère apaisement, son cœur ne pouvait s'en satisfaire et son amour pour Aramis n'en devenait que plus impétueux… Seigneur, qu'allait-il devenir ?
