Au coin du feu

La chambre était sale et les draps sentaient la sueur. Athos préférait ne pas penser à tous les hommes qui avaient dû y assouvir leurs désirs avant lui.

- Mettez-vous à l'aise, m'sieur.

La prostituée était jolie, mais sa voix lui déplaisait et il espérait qu'elle n'aurait pas le mauvais goût de feindre une quelconque jouissance. Il posa son épée sur la chaise et déboutonna son pourpoint. Il n'avait aucun désir pour cette fille et cette pièce lui donnait la nausée… Une heure plus tôt, il était attablé dans une auberge avec ses compagnons. Comme de coutume, Porthos et Aramis s'étaient chamaillés toute la soirée. Athos devinait toujours l'instant où Aramis allait lancer une saillie à Porthos sur sa gourmandise proverbiale, le pétillement de ses iris bleutés ne le trompait jamais. Comment parvenait-il à être autant ébloui par quelqu'un qu'il connaissait si bien ?

- Vous rêvez, monseigneur ?

Oui, il rêvait de l'objet de ses désirs, il rêvait de l'être qu'il souhaitait tenir dans ses bras. La pitoyable étreinte que lui apporterait cette prostituée serait un piètre exutoire à sa passion, mais il n'avait pas d'autre choix. Il passa ses bras autour de la taille de la fille. Son parfum capiteux était trop entêtant pour être agréable.

- J'aimerais avoir d'abord mon argent.

Toute vulgaire que fût cette demande, elle lui offrait l'opportunité de s'éloigner de cette fille. Il ne voulait plus rester. Il préférait errer dans les rues de Paris. Il reportait le plus possible le moment de rentrer pour ne pas être assailli par ces rêves qui le terrifiaient.

Il sortit sa bourse de son pourpoint et tendit une pièce à la prostituée.

- Écoute, il faut que j'y aille. Je ne veux pas que tu aies perdu ton temps avec moi, alors prends cela.

- Je n'ai pas perdu mon temps avec toi, répondit-elle avec un large sourire. D'ailleurs, tu vas me donner cette jolie bourse.

Athos sentit alors la lame effilée d'un poignard effleurer son dos. Quel imbécile ! Perdu dans ses pensées, il n'avait même pas entendu ce bandit pénétrer dans la pièce. N'était-il donc plus que l'ombre du mousquetaire qu'il avait été ? Non, s'il s'était laissé surprendre, il était toujours Athos, le mousquetaire le plus redouté de la compagnie, et ces brigands allaient l'apprendre à leurs dépends. En un instant, il s'était retourné et assénait un violent coup de poing à l'homme qui le menaçait. Son épée avait disparu et déjà l'homme se relevait. La fille sortit un couteau.

- Nous ne voulons que votre argent, beau seigneur ! Ne nous obligez pas à prendre votre vie !

Quelle audace ! Croyaient-ils donc qu'ils étaient de taille contre un mousquetaire ? Il s'élançait pour désarmer la scélérate quand une violente douleur transperça son épaule. Malédiction, ce maroufle avait réussi à l'atteindre !

Ces bandits n'étaient que de vulgaires canailles, mais il n'était plus en état de se battre à main nue. Il courut vers la fenêtre et sauta dans la ruelle, se tordant la cheville dans sa chute.


Il était furieux contre lui-même d'être tombé dans un piège aussi grossier, mais ce n'était pas le moment de se reprocher sa bêtise. S'il ne s'en était tiré qu'avec une estafilade, il n'était pas en état de rentrer à pied jusqu'à chez lui. À cette heure de la nuit, les rues de Paris étaient de vrais coupe-gorge. Il était sans arme, légèrement boitillant, avec sa blessure qui continuait de saigner. Il devait se mettre à l'abri, cependant… Même dans ses errances, il essayait imperceptiblement de se rapprocher de lui. D'Artagnan et Porthos habitaient beaucoup plus loin. Il n'y avait pas à tergiverser, il devait s'occuper de cette blessure.

Pourtant il hésita quelques minutes à frapper quand il fut devant la porte de son ami. Au bruit qu'il entendit dans la maison, il devina qu'Aramis devait être encore réveillé. Au moins, il ne le tirerait pas du lit à cause de ses sottises.

- Athos ? Que vous arrive-t-il ?

Dans l'embrasure de la porte, deux magnifiques yeux clairs le fixaient avec étonnement. Athos n'avait pas fière allure avec sa chemise défaite et son pantalon poussiéreux. Son cœur cognait dans sa poitrine de manière assourdissante et il mit plus de temps qu'il ne l'aurait fallu avant de répondre.

- Pardonnez-moi de vous déranger à cette heure, Aramis. Je suis dans…

- Pardieu, vous êtes blessé ! s'exclama son ami en apercevant sa manche déchirée et maculée de sang.

Il passa aussitôt son bras autour de la taille d'Athos et l'entraîna dans le salon.

Un feu dans la cheminée diffusait une douce chaleur et nimbait la pièce d'une lueur rougeoyante. Sans cesser de soutenir un Athos qui n'avait pas la moindre envie de s'arracher à cette innocente étreinte, Aramis ouvrit une armoire et en tira une couverture qu'il installa devant la cheminée.

- Étendez-vous, je vais faire chauffer de l'eau pour nettoyer votre blessure.

- Ne vous donnez pas tant de mal…

- Taisez-vous et reposez-vous ! ordonna le jeune homme en disparaissant dans la cuisine.

Bien qu'il fût modestement meublé, une ambiance des plus agréables imprégnait ce salon. On aurait dit qu'Aramis avait insufflé à cette pièce cet arôme ensorcelant qui s'émanait de lui. Athos soupira. Il se sentait si bien… trop bien.

Il ne quittait pas des yeux son ami qui allait et venait de la cuisine au salon, préparant des bandages tout en surveillant l'eau qui chauffait. Il était si souple et si léger. Il glissait plus qu'il ne marchait au travers de l'appartement. Sa chevelure dorée nouée dans son dos flottait derrière lui et retombait délicatement dans le creux de ses reins quand il s'immobilisait… Non, il ne devait pas regarder son camarade ainsi ! Si ses yeux s'attardaient trop longtemps sur certaines parties de son anatomie, cela risquait de devenir affreusement gênant.

Pour s'assurer que ses idées ne prennent pas un tour fâcheux, il se remémora la chambre nauséabonde où l'avait entraîné la prostituée. Au moins, c'était radical. Son excitation retomba sur-le-champ.

- Vous souffrez, Athos ?

Aramis s'était assis devant lui. Sa main se posa avec une infinie délicatesse sur l'épaule d'Athos pour retirer la chemise souillée… Non, il ne souffrait pas… Il ne souffrait plus… Ces doigts fuselés qui couraient sur sa peau… Il aurait voulu les porter à ses lèvres… Non ! Penser à l'odeur déplaisante de cette fille ! Non, ce n'était pas suffisant. Aramis était si près de lui et son involontaire caresse était tellement… Porthos au bain public ! Oui, c'était parfait ! Rien ne pouvait être moins excitant que ce souvenir. Alors qu'Aramis nettoyait soigneusement sa plaie, Athos se remémorait chaque détail du corps de son plantureux compagnon. Au moins, il était sûr de ne pas ressentir de désir avant longtemps !

- Que s'est-il passé ? Êtes-vous tombé dans une embuscade ? Où avez-vous perdu votre épée et votre pourpoint ?

Parbleu, ces questions étaient à peine moins embarrassantes que ce désir qu'il avait eu grand-peine à réprimer.

- Je les avais retirés pour…

Les lèvres d'Aramis se pincèrent et son regard se durcit.

- Une prostituée, marmonna-t-il en pansant son bras. De quel égout aviez-vous tiré celle-là ?

Il avait toujours eu une franche aversion pour la prostitution. La désapprobation qu'Athos lisait sur son joli visage lui était bien plus douloureuse que l'entaille dans son bras. Aramis était le dernier homme à pouvoir le blâmer pour sa conduite ! S'il se vautrait dans la débauche depuis des mois, c'était de sa faute ! C'était à cause de son visage d'ange et de son regard de feu !

- Croyez-vous que cette nuit n'a pas été assez pénible sans qu'il faille en plus m'infliger votre insupportable puritanisme ? répliqua-t-il avec une agressivité dont il n'était pas coutumier. Contrairement à vous, je suis fait de chair et je ne reste pas insensible face aux beautés parisiennes ! Et vous feriez mieux d'en faire autant ! Votre austérité est du plus mauvais effet chez un mousquetaire !

Les joues du jeune homme s'embrasèrent. Il se raidit puis il se leva d'un bond.

- Votre blessure n'est pas grave, dit-il d'une voix glacée. Je vais vous donner une chemise et une épée. Je crois que vous êtes en état de rentrer chez vous et je m'en voudrais de vous imposer davantage mon insupportable puritanisme.

Tout autre qu'Athos aurait eu droit au mieux à un violent coup de poing et au pire à un coup d'épée après une telle diatribe. Pourtant malgré toute la dignité dont faisait preuve Aramis, Athos savait qu'il était blessé. Les paroles n'avaient que peu d'importance, mais qu'elles viennent d'un ami aussi proche qu'Athos attristait profondément le jeune homme.

- Aramis ! s'écria Athos en saisissant sa main fine.

Comme si ce contact le brûlait, Aramis retira vivement sa main.

- Pardonnez-moi. Vous m'accueillez et me soignez à cette heure de la nuit et je ne trouve rien de mieux à faire que de vous insulter. Je ne suis qu'un butor.

Le jeune mousquetaire s'éloignait de lui et cherchait dans son armoire un vêtement à lui donner.

- Et moi, un puritain austère et insensible qui vous importune à vouloir vous éviter de mourir de la syphilis !

Athos qui s'était levé pour le suivre l'attrapa par le bras avec douceur. Il savait qu'il n'était pas bon pour lui d'être aussi près d'Aramis, mais il ne s'en préoccupait guère. Il avait blessé l'être qui comptait le plus dans sa vie. Ses paroles avaient été cruelles et injustes. Aramis n'était pas responsable des désirs contre nature qu'il éveillait chez son compagnon d'armes. Son seul crime était d'être jeune, beau, intelligent, drôle, ardent et loyal.

- Pardonnez-moi… J'aime les choses bien faites, vous le savez. Me conduisant comme un idiot, il fallait que j'achève de me comporter comme le dernier des imbéciles en agressant mon meilleur ami.

Un léger sourire se dessina enfin sur les lèvres du bel éphèbe.

- Evitez de vous montrer trop perfectionniste dans vos balourdises, cela ne vous réussit guère.

- Je vais essayer.

Athos maintenait toujours le bras d'Aramis dans sa main gauche. Aramis posa sa main libre sur son épaule droite.

- Athos, avez-vous des soucis en ce moment ? Vous semblez si sombre, si préoccupé… Je ne vous ai jamais vu ainsi.

L'impassible soldat tressaillit. Son ami avait remarqué son trouble. Il fallait s'y attendre, ils se connaissaient si bien tous les deux. S'il ignorait tout du passé d'Aramis et que, fort heureusement, ce dernier ignorait également le sien, ils se connaissaient par cœur. Ils se comprenaient toujours à demi-mot. Si souvent, ils devinaient les pensées de l'autre sans même avoir besoin de parler… Par bonheur, si Aramis sentait que son compagnon était tourmenté, il ne se doutait pas de l'affreuse réalité. Sinon il ne le regarderait pas avec cette sollicitude si touchante… Il était si proche de lui dans tous les sens du terme… Si proche et totalement inaccessible.

- Je ne peux rien vous dire, avoua-t-il.

Un léger soupir s'échappa des lèvres d'Aramis.

- Comme il vous plaira, mais sachez que je suis votre ami et que vous pouvez me faire confiance quoi qu'il arrive.

Il lui tendait une chemise. Ce devait être une des plus grandes qu'il possédait, car elle était tout à fait à la taille d'Athos.

- Souhaitez-vous dormir un peu ? Je peux vous laisser mon lit quelques heures… À moins que vous n'ayez encore la force de vider une bonne bouteille de Bourgogne ? ajouta Aramis avec un sourire malicieux.

Il savait pertinemment que son ami ne refusait jamais une invitation de ce genre. Peut-être espérait-il provoquer ses confidences avec le concours d'un bon vin.

Quelques minutes plus tard, ils étaient de nouveau installés au coin du feu et Aramis servait les verres.

- Aramis ! Votre manche est couverte de sang. J'ai dû vous salir quand vous m'avez soutenu jusqu'ici.

- Ce n'est pas bien grave, mon ami.

- Certes, mais vous devriez retirer votre pourpoint. D'autant qu'il fait chaud ici.

Athos eut l'impression qu'une lueur d'angoisse passait dans les yeux de son ami, mais il avait sans doute rêvé, car celui-ci déboutonna aussitôt son pourpoint. Finalement, le jeune homme ne lui avait peut-être pas donné sa plus large chemise. Celle qu'il portait était extrêmement ample. Cela lui allait bien, ceci dit. La mousseline blanche drapait avec élégance son torse svelte. Entre les plis, Athos aperçut un pendentif en or pur orné d'un rubis qui luisait à la lueur du feu… Il connaissait ce bijou. Il l'avait déjà vu ailleurs qu'autour du cou d'Aramis. C'était cette effroyable journée où il avait cru que leur ami les avait trahis.

- Aramis, pourquoi portez-vous le pendentif de Manson ?

Le jeune mousquetaire pâlit et baissa les yeux d'un air gêné. Il fixa un moment sa main qui avait saisi le médaillon puis murmura :

- Ce pendentif n'était pas à Manson.

- Enfin, je me souviens très bien. Il l'avait perdu quand Porthos l'avait fait trébucher dans la salle du trône et vous l'avez ramassé. Vous n'avez pas pu oublier !

- Non, je n'ai pas oublié ! répliqua-t-il sèchement. Ce n'est pas parce qu'il le portait ce jour-là que ce bijou lui appartenait !

- Que voulez-vous dire ?

Si les objections d'Athos avaient suscité l'exaspération d'Aramis, celle-ci fit bien vite place à l'indécision. Il détourna son regard pour contempler les flammes qui dansaient dans l'âtre.

- Il était à moi, fit Aramis d'une voix cassée. Je le tenais de mon père et j'en avais fait présent à… à un ami… à un ami très proche. J'avais offert ce médaillon à François en gage de mon… de mon attachement. C'était quelqu'un qui a beaucoup compté dans ma vie…

- C'était ?

- Oui, il a été assassiné, il y a six ans… J'avais juré de le venger. C'est pour cela que je suis devenu mousquetaire : pour retrouver et châtier son assassin… Ce bijou était le seul indice que je possédais… L'assassin l'avait arraché du cou de François agonisant…

Sa voix se brisa. Il était en proie à une telle détresse qu'un instant, Athos se demanda si ce François n'avait pas été plus qu'un simple ami pour Aramis. Puis il oublia tout quand une larme perla au coin d'un œil d'un bleu translucide. Lui si réfléchi et si raisonné ne fut plus capable d'une seule pensée cohérente quand cette minuscule goutte coula sur la joue de ce visage si délicat. Les larmes de l'être aimé avaient-elles donc ce pouvoir ? Athos n'était plus en état de s'en étonner. Son cœur battait bien trop fort dans sa poitrine et il fit alors la seule chose que son fragile organe lui dictait, il attira le jeune homme contre lui. Deux beaux yeux tristes posèrent sur lui un regard surpris et reconnaissant avant de disparaître sous une masse de cheveux blonds alors qu'Aramis se blottissait contre son épaule.

- Pourquoi ne nous l'avez-vous pas dit ? Nous aurions compris et nous aurions pu vous aider à vous venger de ce monstre.

- C'était à moi de le faire… à moi seul… François et moi… Nous devions nous voir ce soir-là… Je devais dîner chez lui… Et quand je suis arrivé… C'était trop tard… Il n'y avait plus rien à faire…

Athos le pressa davantage contre lui.

- Je comprends, souffla-t-il alors que ses doigts s'enfonçaient malgré lui dans la soyeuse chevelure dorée. Si quelqu'un s'en prenait à vous, si on vous arrachait à nous, je ne pourrais trouver le repos avant de l'avoir châtié de mes mains…

Les bras minces d'Aramis entourèrent son torse. Ils étaient si étroitement enlacés que le moindre souffle d'air n'aurait pu se glisser entre eux.

- Je vous remercie, Athos… balbutia-t-il.

Au léger tremblement qui agita le corps du jeune homme, Athos devina qu'il pleurait et caressa ses cheveux avec tendresse… Je vous aime… Ces mots lui brûlaient les lèvres. Il ne s'était jamais senti aussi bien qu'en cet instant où Aramis s'abandonnait entre ses bras. Il était heureux que seules les parties supérieures de leur corps soient en contact, car il aurait été incapable de songer à autre chose qu'à celui qu'il tenait contre lui. Un délicieux parfum l'enveloppait. Ce n'était pas une de ces odeurs entêtantes et artificielles dont se badigeonnaient les courtisanes et les filles de joie. C'était le parfum de la jeunesse et de la beauté, c'était l'odeur des cheveux d'Aramis, la senteur de sa peau fraîche et juvénile… Son amour pouvait-il vraiment être le fruit du démon alors qu'il respirait l'essence du paradis ? Si ses désirs étaient souvent violents et impétueux, là il ne ressentait que la sincérité de son amour. Il aimait Aramis. Il l'aimait de toute son âme. Il voulait le protéger, lui éviter tout chagrin, toute douleur. Comment les sentiments les plus purs qu'il ait jamais éprouvés pouvaient-ils être inspirés par le malin ?

Le visage d'Aramis s'enfonça dans son épaule. Athos sourit. Il s'était assoupi comme un petit enfant. Il avait toujours été étonné par cette faculté qu'avait son ami de dormir dans les positions plus inconfortables. Très délicatement, en veillant à ne pas réveiller cet ange endormi, Athos déposa un baiser dans cette chevelure à la fragrance si enivrante. La gorge serrée, il réalisa qu'aucune étreinte ne lui avait apporté autant de bonheur que cette douce embrassade… Il était heureux… plus heureux qu'il ne l'avait jamais été.

Je ne pourrai jamais vivre sans toi, Aramis…