Chez le tailleur
- Je vous en prie, monsieur, restez dans le cercle !
Maître Bonacieux avait toujours été très fier de sa méthode pour prendre les mesures d'un client sans le toucher. Il suffisait que celui-ci se place à un point très précis face à un miroir et le tailleur parvenait à le mesurer sur la glace. Pourtant depuis qu'il avait entrepris d'habiller ce mousquetaire, il regrettait d'avoir trouvé ce dispositif. Jamais il n'avait eu autant de mal à habiller quiconque ! Le jeune homme trépignait sur place pendant les séances. C'était quasiment impossible de travailler sur son reflet… Bonacieux comprenait bien que cette situation devait exaspérer un soldat du roi. Venir chez un tailleur pour qu'il lui confectionne des robes, cela rendrait fou tout homme d'honneur. Bonacieux était fort choqué qu'on ait imposé cela à ce vaillant mousquetaire. Les hommes d'État avaient une bien vilaine façon de traiter ceux qui les servaient avec zèle !… Mais tout de même, Aramis lui aurait simplifié les choses s'il avait accepté qu'on le touche ! Un homme qui ne craignait pas les coups d'épée refusait que son tailleur lui effleure la peau, c'était absurde ! En outre, le jeune homme s'opposait catégoriquement à tout essayage. Le tailleur avait beau comprendre sa gêne, il perdait son latin avec ce mousquetaire. D'autant que confectionner pour un homme des robes ne laissant pas transparaître sa virilité était une gageure. Car même si le jeune blond avait une allure androgyne, il ne possédait pas les attributs d'une femme ! Pour rendre encore sa tâche plus difficile, il portait des vêtements amples qui ne laissaient rien deviner de ses réelles mensurations. Le père de Constance appréciait Aramis, mais les divas les plus capricieuses étaient plus faciles à vêtir !
Exaspéré, il se résigna à tenter une autre approche. Il passa son mètre-ruban au niveau de la taille du mousquetaire qui sursauta et le couvrit d'un regard furibond.
Dans l'embrasure de la porte, D'Artagnan se mordait les lèvres pour contenir un fou rire. La situation n'était guère amusante pour Aramis, mais voir Maître Bonacieux s'arracher le peu de cheveux qui lui restaient était des plus cocasse. Finalement, il se décida à intervenir.
- Aramis, je vais prendre vos mesures moi-même.
La jeune femme le regarda les lèvres serrées. Elle ne souriait plus guère depuis l'annonce de cette mission.
- Allons, insista D'Artagnan, j'ai déjà soigné vos blessures…
Elle haussa les épaules et se plia docilement à sa proposition. Le gascon enroula le mètre-ruban autour de la taille de son amie qui s'était raidie à son contact. Elle avait une taille très fine, au moins aussi fine que celle de Constance. Il espérait que le couturier n'allait pas concevoir des doutes en découvrant de telles mensurations chez un soldat. À cette pensée, il sentit à nouveau la colère monter en lui. Comment le capitaine avait-il pu exiger ça d'elle ?
Quand, après quelques hésitations, Tréville leur avait exposé la mission qu'il lui avait confiée, D'Artagnan avait été trop ahuri pour réagir. Athos avait été indigné par ce projet et avait longuement essayé d'en dissuader son supérieur, mais en vain. S'il n'avait pas perdu son flegme proverbial, D'Artagnan avait remarqué qu'il frémissait de colère. En quittant le bureau du capitaine, Athos tremblait encore et son visage s'était assombri.
« Il faut que nous le retrouvions ! avait-il déclaré sans plus s'occuper de sa garde du soir. »
Très vite, D'Artagnan avait compris qu'Athos était terriblement inquiet.
« Vous ignorez à quel point les débuts d'Aramis dans la compagnie ont été difficiles, avait-il fini par expliquer. À votre âge, il avait l'air… encore plus délicat qu'il ne l'est aujourd'hui. Il a dû lutter pour imposer le respect. Je suis sûr qu'il va prendre la mission du capitaine comme une atteinte à sa virilité. D'ailleurs, qui réagirait autrement ?… Dieu sait quelle bêtise, il est capable de faire. Je le connais, ce garçon, c'est le feu sous la glace ! »
Ils avaient traversé tout Paris, étaient entrés dans toutes les tavernes pour finalement la retrouver dans un bouge d'un des quartiers les plus miteux de la capitale. Accoudée à une des tables sur laquelle s'étaient amoncelées des bouteilles, la jeune femme était assise face à un rustaud. Une petite foule passablement éméchée les avait entourés en poussant toutes sortes d'exclamations. Ses cheveux en désordre dissimulaient une partie de son visage, malgré cela le gascon avait remarqué le sang séché sur son arcade sourcilière.
Quand elle avait saisi son verre et l'avait vidé cul sec en fixant l'homme devant elle, D'Artagnan avait compris ce qu'elle faisait là. Parbleu, il n'aurait jamais cru qu'elle pourrait se livrer à un jeu aussi stupide ! Même Porthos qui pourtant était le plus hédoniste des quatre ne participait à des concours du meilleur buveur que quand il était déjà gris. De son côté, Athos n'avait pas semblé étonné et l'avait regardée avec une profonde compassion.
« Vous vous êtes battu, avait-il dit en arrivant à ses côtés. »
« Vous n'étiez pas de garde ce soir, tous les deux ? avait-elle répondu en ricanant. »
Elle était complètement saoule. Elle empestait l'alcool bon marché, on aurait cru le pire des soiffards. Elle avait toujours été si posée que le gascon avait eu peine à reconnaître son amie. Même si elle aimait festoyer autant que ses camarades, elle avait toujours fait preuve d'une réserve et d'une distinction dont ce soir-là, elle était absolument dépourvue.
« Aramis, il faut rentrer. »
La voix d'Athos était aussi douce que s'il s'était adressé à un enfant. La jeune femme avait éclaté de rire.
« Vous n'y pensez pas ! Il y va de l'honneur de la compagnie ! Ce maroufle prétend tenir mieux l'alcool qu'un mousquetaire ! »
« Vous n'avez rien à prouver, Aramis. »
« Vous croyez ? avait-elle répliqué avec un regard douloureux avant de fondre dans un nouveau fou rire. Taisez-vous donc et laissez-moi en finir avec ce prétentieux ! »
Calmement, Athos s'était assis près d'elle et avait attendu. Son « adversaire » ne mit pas longtemps à déclarer forfait.
« Maintenant, vous allez rentrer. »
« Vous plaisantez ! J'ai encore soif et je suis sûr qu'il reste quelques audacieux qui auraient le courage de me défier ! s'était-elle exclamée, suscitant ainsi l'enthousiasme des soudards et des parieurs qui l'entouraient. »
« Très bien, si vous cherchez un audacieux ! »
Sur ces mots, Athos s'était installé face à elle et s'était versé un verre qui fut bu aussitôt.
« Eh bien, Aramis ? Vous vouliez qu'on vous défie, n'est-ce pas ? »
Avec un regard farouche, elle avait rempli son verre et l'avait bu d'un trait.
Éberlué, D'Artagnan observait ses deux amis sans comprendre. Il était évident qu'elle n'avait aucune chance face à Athos. Personne ne tenait autant l'alcool que cet homme et la jeune femme était déjà ivre… Pourtant elle avait une sacrée descente. Les verres se vidaient à une cadence infernale. Comment une femme pouvait-elle boire autant ? s'était-il étonné avant de réaliser qu'elle se comportait ainsi précisément pour rejeter cette féminité que le capitaine voulait lui imposer.
Au cinquième verre, ses mains avaient commencé à trembler.
« Vous n'avez rien à prouver, avait répété Athos en prenant sa main. »
« Le capitaine vous a dit, n'est-ce pas ? »
« Il ne peut pas exiger ça de vous. Il n'en a pas le droit. »
« Si… il le peut… »
Sur ces mots, elle avait vidé son verre.
« Cela n'enlèvera rien à votre valeur. Rien ne peut effacer ce que vous avez accompli pour le roi. »
« Bien sûr que si ! Le ridicule peut tout balayer et vous le savez aussi bien que moi ! Maintenant, finissez votre verre ou déclarez forfait ! »
« Si vous y tenez, avait dit le mousquetaire en s'exécutant. Vous ne supporterez pas un verre de plus, Aramis ! »
« Comme vous êtes présomptueux ! »
Et elle avait bu un nouveau verre… Cependant, Athos avait vu juste. Quand elle avait saisi la bouteille pour remplir son verre, son corps avait vacillé et elle s'était effondrée sur la table.
« D'Artagnan, allez seller les chevaux ! Je m'occupe de notre ami. »
Avec une infinie douceur, Athos avait porté sa camarade jusqu'aux chevaux puis il avait galopé à travers les rues de Paris, tenant une Aramis inconsciente dans ses bras. Il n'avait pas prononcé un mot même si parfois il avait paru murmurer des paroles à l'oreille de la jeune femme.
Ils l'avaient ramenée chez elle et l'avaient couchée dans son lit. Son visage endormi s'était détendu et en dépit des quelques hématomes et de cette forte odeur d'alcool, elle avait semblé si féminine et si vulnérable que D'Artagnan en avait été bouleversé. Il avait détesté le capitaine.
Athos n'avait pas voulu la quitter.
« C'est heureux qu'il n'ait pas fait trop de sottises ce soir. Je tiens à vérifier qu'il sera dans de meilleures dispositions en se réveillant. »
En essayant d'imaginer ce qu'Aramis aurait pu faire de plus stupide que de se battre et s'enivrer jusqu'à s'en écrouler, D'Artagnan était resté avec eux et avait fini par s'assoupir à son chevet.
Les craintes d'Athos n'étaient pas justifiées. Au matin, Aramis n'avait pas été en état de faire la moindre folie. Sa gueule de bois était si terrible qu'elle n'avait même pas réussi à sortir du lit. Curieusement, une fois sûr qu'elle n'irait pas défier tous les gardes du Cardinal réunis, Athos avait préféré ne pas s'attarder chez elle.
« Voulez-vous que je vous prépare un bain ? avait proposé D'Artagnan quand ils avaient été seuls. »
Son amie avait passé sa main dans ses cheveux enchevêtrés en gémissant.
« Vous avez une bien aimable façon de me dire que j'empeste le vin… Je me damnerais pour un bon bain, mais j'ai peur de m'y noyer… »
« C'est toujours mieux que de vous noyer dans l'alcool ! »
« Vous êtes hilarant, avait-elle grogné. »
« Et vous, vous êtes une drôle de femme. »
Elle lui avait alors jeté un regard assassin qui leur avait rappelé à tous deux la mission de Tréville.
« Ne pouvez-vous refuser ? »
Elle avait secoué la tête d'un air abattu.
« Non… Le capitaine a raison, il n'y a que moi qui puisse tenir ce rôle… Je n'ai pas le droit de refuser… Le prix d'une guerre serait trop élevé… et je dois bien cela au capitaine… J'ai une dette envers lui… »
Sa voix était brisée.
« Vous devriez tout dire à Athos et Porthos. »
Elle l'avait alors regardé, les yeux écarquillés, puis avait éclaté de rire… Un rire sans joie, presque douloureux.
« Et que voulez-vous que je leur dise : que depuis six ans que nous combattons côte à côte, que nous passons nos jours et nos nuits à risquer nos vies ensemble, que bien qu'ils aient risqué leurs vies bien des fois pour moi, j'ai omis de leur révéler un tout petit détail à mon sujet ? Qu'en pensez-vous, D'Artagnan ? Je dois expliquer à mes meilleurs amis qu'en dépit de tous ces moments que nous avons traversés ensemble, en dépit de notre serment d'amitié, je leur ai menti depuis six ans… »
« Quand ils sauront ce que vous avez enduré, ils… »
« Non, ils se sentiront trahis et ils ne me le pardonneront pas… Si je leur avais avoué la vérité il y a des années, peut-être l'auraient-ils acceptée. Mais à l'époque, je ne pouvais pas prendre le risque de devoir quitter la compagnie et maintenant, il est trop tard… »
- Êtes-vous bien sûr de ces mesures ? demanda le tailleur interrompant ainsi le fil de ses souvenirs.
Le front de l'homme s'était plissé. Comme D'Artagnan le craignait, la gracilité du corps d'Aramis n'avait pas manqué d'éveiller la suspicion du tailleur. Un court instant, une lueur de panique passa dans les yeux clairs de la jeune femme, mais elle se reprit aussitôt et déclara d'une voix assurée et presque autoritaire :
- Bonacieux, il faudra que vous confectionniez les corsets de manière à ce qu'on puisse les délacer par devant.
Le visage du tailleur se décomposa dans une expression scandalisée. Même si Aramis n'était plus au fait de la mode depuis bien longtemps, elle savait qu'elle venait d'énoncer une véritable hérésie pour le couturier de la reine. Aucune robe élégante ne s'enlevait par devant. Plus que la coupe ou le tissu, c'était cela qui différenciait la robe d'une dame de celle d'une soubrette ou d'une paysanne.
- Réfléchissez, il faut que je puisse m'habiller seul. Si je demande l'aide d'une camériste, elle devinera tout de suite la supercherie. Je ne peux pas plus charger un de mes compagnons de ce rôle, ce serait trop suspect… Ou alors, il faudrait que l'un d'entre eux se travestisse également pour jouer ce rôle, ajouta-t-elle avec un petit sourire.
Bonacieux connaissait assez les carrures d'Athos et Porthos pour deviner que seul D'Artagnan risquait de se trouver dans cette fâcheuse situation.
- Je comprends…
Il maugréa quelques paroles inintelligibles sur l'ingratitude des puissants puis sortit chercher des tissus.
- Pauvre maître Bonacieux ! déclara D'Artagnan en riant. Cette histoire de corset a été le coup de grâce pour lui !
- Ne raillez pas, D'Artagnan ! Vous feriez une charmante camériste. Constance pourrait même vous prêter ses robes.
- Certes, mais alors il faudra que je délace vos corsets…
Les joues en feu, Aramis lui avait lancé un regard indigné. Il avait presque autant rougi qu'elle. Devant leurs mines embarrassées, ils ne purent contenir un grand éclat de rire qui libéra quelques instants la jeune femme de l'étau qui l'emprisonnait depuis plusieurs jours.
