Le départ

La jeune femme jeta le vertugadin à travers sa chambre. Non, elle ne pourrait pas mettre cette chose ! Elle avait fourni trop d'efforts pour acquérir jusqu'aux plus infimes détails une attitude masculine pour changer maintenant.

Le capitaine avait perdu la raison. Elle ne serait jamais crédible en femme noble à la cour d'Espagne. Elle allait fatalement lâcher un juron au mauvais moment. On ne croirait jamais qu'elle était une aristocrate française… Elle l'était pourtant… Enfin, elle l'avait été… Non, Renée était bien trop rebelle et sauvage pour être distinguée. Alors, Aramis… Si elle provoquait un incident diplomatique, Tréville ne pourrait s'en prendre qu'à lui-même !

Elle soupira et avec résignation passa le vertugadin autour de ses hanches. Quelle ironie ! Toutes ces années, elle s'était échinée à faire disparaître l'ondulation de ses hanches sous d'amples vêtements et maintenant, elle devait porter cette espèce de boudin pour créer l'illusion de hanches opulentes. Selon les canons de la mode, cela soulignait la finesse de la taille.

C'était loin d'être le pire des ajustements qu'elle devrait porter, songea-t-elle en regardant la robe avec appréhension. Non ! Elle ne pouvait pas se présenter à ses amis avec ça !

Elle se laissa tomber sur son lit. Aurait-elle pu refuser cette folle mission ? Elle repensa à cet entretien durant lequel le capitaine la lui avait exposée. Elle s'était insurgée, s'était indignée, s'était opposée vertement à ce rôle de vaudeville. La vie d'Élisabeth de France ou le risque d'une guerre avec l'Espagne ne pouvaient la convaincre de se livrer à cette pantalonnade. Alors Tréville avait posé sur elle ses yeux gris qui avaient perdu leur sévérité.

« Vous savez Aramis, quand j'ai présenté Renée à Sa Majesté, il était plutôt méfiant à l'idée d'une femme se battant aussi bien qu'un soldat. Il m'a demandé de lui assurer que vous n'étiez pas une aventurière du type de Milady. Alors, sans même y penser, je lui ai répondu que vous n'étiez pas une aventurière mais une héroïne. Ce mot est venu tout naturellement dans ma bouche… Mais peut-être m'étais-je trompé. Me serais-je fourvoyé en croyant que vous placiez les intérêts de la France au-dessus des vôtres ?… Cela fait près de six ans que vous êtes sous mes ordres. Il n'y a pas eu une journée où je n'ai pas eu peur pour vous, pas une journée où je n'ai pas craint qu'un de vos adversaires ne découvrît votre vraie nature. Pourtant, malgré la disgrâce que je risquais, je n'ai pas regretté une seconde d'avoir fait de vous un mousquetaire. »

Bouleversée, elle avait émis un faible « Capitaine » avant que Tréville ne lui portât l'estocade : « Maintenant, dites-moi Aramis, où est votre devoir ? Votre honneur de mousquetaire vous dicte-t-il de protéger votre déguisement au prix de l'intérêt de la couronne ? Où est votre honneur, Aramis ? »

Le fourbe ! Il savait bien qu'elle ne pourrait pas refuser après une telle diatribe.

Elle finit par se décider à mettre cette maudite robe. Elle devait reconnaître que maître Bonacieux avait réussi à se plier à toutes ses exigences. Le corset était tel qu'elle l'avait exigé. À la mode espagnole très populaire dans les dernières années du XVIe siècle, il était très serré et remontait jusqu'au cou. Ainsi il comprimait tant le buste qu'il était impossible à quiconque d'imaginer les formes qui s'y dissimulaient. Si en France, il semblait démodé, il serait adapté à l'austérité de la cour de Philippe IV… Un juron s'échappa de sa bouche. Foutredieu, comment laçait-on cet engin de torture ?

- Vous y arrivez, Aramis ? fit la voix de D'Artagnan derrière la porte.

- Je peux vous aider ! enchaîna Porthos avec un petit rire. Mettre une robe ne doit pas être plus difficile que l'enlever et je suis plus habile que vous dans cet exercice.

La décence nous interdit de retranscrire ici le flot d'injures que lança Aramis à cet instant.

Porthos avait été aussi scandalisé que ses amis à l'énoncé de cette mission, mais son caractère joyeux et débonnaire le poussait à prendre l'affaire à la plaisanterie. Aramis devait admettre que l'attitude de Porthos pour l'exaspérer la rassurait également. Si ses amis trouvaient cela si hilarant, cela prouvait que l'imaginer en femme leur paraissait absurde.

Elle réussit enfin à nouer cette armure. Elle avait exigé du tailleur un corset comportant peu d'armatures afin de se mouvoir plus aisément. Pourtant bien qu'elle ait passé ses dernières années à bander ses seins jour après jour, elle ne s'était encore jamais sentie ficelée par les liens de fer comme aujourd'hui… Elle ne pourrait jamais se battre avec cette camisole ! En lui imposant cette mascarade, le capitaine n'avait pas prévu qu'elle serait réduite à l'impuissance par ses vêtements !

- Aramis ! héla Porthos en tambourinant à la porte. Je sais que les femmes mettent du temps à s'habiller, mais vous n'avez pas besoin de jouer les jouvencelles avec nous ! Dépêchez-vous !

- J'aimerais bien vous y voir, grommela-t-elle.

Elle mit ses bottines de cuir noir. Heureusement, c'était confortable. Si elle ne pouvait respirer, elle pouvait au moins marcher. Puis elle glissa sa dague et un pistolet dans les poches de sa robe… Bonacieux avait accompli un travail d'orfèvre. Les plis de la jupe dissimulaient ses armes à la perfection.

- Pourquoi ne sortez-vous pas ? C'est si ridicule que ça ? insistait Porthos.

Était-elle ridicule ? Elle n'avait pas encore osé s'approcher de la psyché pour contempler son reflet. Étrangement, c'était dans les vêtements de son sexe qu'elle se sentait déguisée et elle n'aurait pas été étonnée de ressembler à un portemanteau avec cette robe.

L'image que lui renvoya le miroir ne fut pas celle d'un portemanteau… Elle avait l'air d'une femme, constata-t-elle avec une angoisse diffuse. La sobriété de cette robe de velours noir lui conférait même une certaine élégance.

Elle ne pouvait pas sortir comme ça ! Elle ne pouvait pas se montrer à ses amis ainsi ! Elle sentait déjà les regards qui se poseraient sur son corps… Athos devinerait la vérité.

Peste ! Ce traître de capitaine n'était pas complètement fou. Elle pourrait faire illusion dans ce rôle de jeune veuve… Car c'était la cerise sur le gâteau. Il aurait été scandaleux qu'une jeune fille se rende à la cour d'Espagne sans chaperon, aussi avait-il été convenu entre Tréville et les souverains qu'elle se présenterait plutôt sous l'identité d'une veuve… Madame Renée de Montsorot. Le capitaine lui avait proposé de prendre le nom qui aurait été le sien si François avait vécu. Si elle avait longtemps rêvé porter ce nom, elle n'aurait jamais pensé que ce serait avec un tel déplaisir. Tréville ne se serait pas opposé à ce qu'elle en choisît un autre, mais après tout, n'avait-elle pas toujours été la veuve de François ?

Elle continuait de s'examiner dans la glace. Si les bandages et le corset compressaient tellement sa poitrine qu'on ne pouvait imaginer les courbes cachées sous le vêtement, pourrait-elle faire illusion en mousquetaire travesti auprès de ses amis ?

Porthos continuait à crier derrière la porte. Par l'enfer, elle aurait dû demander à Tréville de le déguiser en duègne !


De l'autre côté de la cloison, Athos, Porthos et D'Artagnan l'attendaient avec curiosité. Ils avaient attelé leurs chevaux au coche qui devait les conduire à Madrid. Ils avaient convenu d'un départ nocturne. Tout était prêt, il ne manquait qu'Aramis et ses malles.

Porthos trépignait d'impatience à l'idée de voir son compagnon dans un déguisement de femme et ne cessait de lancer d'amicales moqueries. En dépit de toute leur empathie pour Aramis, Athos et D'Artagnan ne pouvaient contenir de petits rires surtout en entendant les jurons qui s'échappaient de la chambre.

- ARAMIS ! hurla le plantureux mousquetaire. Seriez-vous coincé dans vos jupons ?

- Porthos, un mot de plus et je vous fais avaler un corset ! s'écria Aramis en ouvrant la porte à toute volée.

La jeune femme apparut dans l'encadrement de la porte. Si ses joues étaient cramoisies, ses yeux flamboyants les toisaient comme pour les mettre au défi de la railler davantage.

- Et c'est valable pour vous deux aussi !

Cette menace était superflue, car en cet instant, aucun de ses trois amis n'était capable de la moindre plaisanterie. Même D'Artagnan ne s'attendait pas à ce qu'elle parût aussi féminine dans ces vêtements. Le corset ne laissait pas apparaître la moindre rondeur, pourtant sa silhouette fine et élancée lui conférait une allure indéniable et malgré l'expression farouche de son visage, on ne pouvait ignorer l'extrême délicatesse de ses traits. Il n'y avait jamais prêté attention jusqu'à présent, mais cette intrépide mousquetaire était diablement jolie. Il s'était figuré que le noir la ferait ressembler à une duègne. Bien au contraire, il lui seyait à ravir soulignant la blancheur de sa peau, la blondeur de ses cheveux et surtout l'incroyable éclat de ses yeux.

Athos et Porthos étaient bouche bée. Ils n'avaient pas envisagé que leur compagnon d'armes pût être si séduisant dans des habits féminins.

Le silence devenait pesant.

- Pensez-vous que je fasse illusion ainsi ?

- Tournez sur vous-même que nous nous en assurions, proposa D'Artagnan.

- Et en plus, il faut que je me trémousse devant vous ! pesta-t-elle en s'exécutant.

Le tissu lustré tournoyait autour de ses longues jambes quand l'extrémité de son pied s'empêtra dans l'ourlet de la jupe. En un instant, Aramis roula sur le sol pour se retrouver vautrée par terre, ses jupons en désordre, à vitupérer les pires malédictions, la plupart destinées au capitaine de Tréville.

- La robe vous va bien, mais vous manquez encore un peu de grâce ! déclara Porthos en s'esclaffant.

D'Artagnan esquissa un sourire. Elle n'avait pas trébuché par maladresse, il en était certain. Elle s'était sciemment pris les pieds dans sa jupe. Elle voulait paraître gauche dans cette robe tel qu'un homme le serait dans des vêtements de femme… Le rire de Porthos et le sourire d'Athos prouvaient que cette manœuvre était réussie.

- Heureusement, nous avons une longue route jusqu'à Madrid, dit Athos. D'ici là, vous aurez sûrement appris à marcher avec une robe… Il faudrait que vous ayez aussi quelques rudiments de danse.

- QUOI ?

Les yeux exorbités d'Aramis témoignaient assez de l'horreur qu'éveillait en lui une telle proposition. C'était un homme, à n'en pas douter !… Pourtant Athos devait admettre que quand il avait vu son ami, il avait douté… de quoi ? Cette pensée était si absurde que c'en était risible. Aramis était son compagnon d'armes depuis plus d'une demi-décennie. C'était un des meilleurs combattants du royaume. Malgré cela, malgré toutes ces années côte à côte, pendant quelques secondes, il avait conçu une idée si folle qu'il osait à peine se la remémorer. Cette toilette lui allait si bien que c'en était troublant. Le corset à la mode espagnole laissait imaginer un corps fait de courbes enivrantes… C'était ridicule ! Aramis était un homme. Il était mince et sec. Son buste ne possédait pas la moindre rondeur… Pourtant…

Quand Athos avait appris qu'Aramis devrait porter des habits féminins, il avait secrètement souhaité que son ami serait si grotesque dans une robe que cela éteindrait la passion qui consumait son corps. Ainsi Aramis aurait cessé d'être l'objet de tous ses désirs pour n'être plus que son meilleur ami… Malheureusement, le jeune homme blond était loin d'être ridicule. Il était même si charmant dans ces vêtements de femme qu'Athos s'était surpris à rêver qu'il en fût une. Quelle absurdité ! Les égarements de son cœur troublaient tant son esprit qu'il se mettait à concevoir une telle chimère. Cet adonis avait la beauté d'un ange mais le bras d'un soldat. Il se battait comme un homme, marchait comme un homme, parlait comme un homme, buvait comme un homme, jurait comme un homme et surtout il pensait comme un homme. Athos le connaissait bien trop pour douter de sa virilité malgré ces oripeaux féminins… mais il aurait tant souhaité avoir le droit de le désirer.

- Il est hors de question que je danse ! Surtout avec un homme !

- Allons, Aramis, une femme du monde se doit de savoir danser.

- Je ne suis pas une femme du monde ! vitupéra Aramis alors que de grosses larmes coulaient sur le visage de Porthos tant il riait.

Il se relevait tant bien que mal, gêné dans ses mouvements par le flot de jupons, et se frottait les reins en grimaçant. Dans cette posture, il n'avait rien d'une femme du monde !

- Aramis, vous devriez détacher vos cheveux pour parfaire votre déguisement.

- D'Artagnan a raison, reprit Athos. Votre coiffure est trop masculine.

Sur ces mots, il défit d'un geste vif le ruban qui maintenait l'épaisse chevelure de son compagnon. Un flot de vagues dorées se répandit sur sa main exhalant ce parfum à la fois doux et enivrant… le parfum du paradis… Un étrange bien-être se répandait dans son corps… Ces cheveux soyeux qui caressaient ses doigts… Il aurait voulu plonger dans cette onde d'or pur pour s'imprégner de son ensorcelante fragrance…

- Ôtez ce sourire moqueur de votre figure ! Même avec cet accoutrement, je reste capable de vous assommer !

Le sourire béat d'Athos s'effaça devant un Aramis qui le dévisageait avec colère. Avec ses sourcils froncés, ses lèvres serrées et ses poings prêts à s'abattre sur les railleurs, on percevait l'homme derrière l'équipage féminin, on devinait le mousquetaire derrière le masque de la jeune dame. Par chance, il s'était mépris sur l'expression heureuse de son visage, il avait vu la moquerie là où il y avait la félicité et l'amour… Pourquoi même avec son air furieux était-il si séduisant ?

- Bien, si vos malles sont prêtes, nous pourrions partir, déclara Porthos. Sinon, nous n'atteindrons jamais Fontainebleau avant le lever du jour.

- Vous pensez déjà à votre déjeuner, Porthos ? demanda Aramis d'un ton persifleur.

- Assurément, répondit-il avec un sourire narquois, je n'ai jamais déjeuné avec une dame aussi distinguée.

Ce quolibet fut la goutte d'eau qui fit exploser l'humeur d'Aramis. Son poing fondit dans la large panse du géant et D'Artagnan vit avec stupéfaction le géant tituber sous l'assaut de la mince jeune femme. Porthos toussa quelques instants puis se releva en riant.

- J'admets que je ne l'avais pas volé, mais vous devriez éviter ce type de démonstration si vous voulez être crédible en femme.

Le jeune gascon était sidéré. Cette fille avait réussi non seulement à ce qu'ils ne soupçonnent rien, mais en plus à ce qu'ils doutent qu'elle puisse être vue comme une femme. Certes leur cécité dépassait tout ce qu'il aurait pu espérer, mais le talent et la vigueur de la jolie mousquetaire y était pour beaucoup, pensa-t-il en l'observant tirer sa lourde malle vers la porte sans faillir.

- Je vais la porter, dit Porthos. Vous risquez de vous rompre le cou si vous glissez sur vos jupes dans l'escalier.

Sans lui laisser le temps de protester, il empoigna la malle et se dirigea vers leur attelage aussitôt suivi par ses compagnons. Elle s'enveloppa dans la cape que Bonacieux avait confectionnée tant pour se protéger du froid mordant de l'hiver que pour ne pas risquer d'être reconnue par un voisin insomniaque. Sur le pas de la porte, elle se figea et fit demi-tour. Elle était si imprévisible ! songea D'Artagnan déjà dans la rue avec Athos et Porthos. Elle revint rapidement en pressant son épée contre son cœur comme s'il s'agissait de son bien le plus précieux.

- Je la cacherai dans mes bagages, mais je ne peux pas la laisser là.

Ses compagnons la regardèrent avec tendresse.

Elle n'avait pas prémédité ce mouvement, il s'était imposé à elle. En cette minute, D'Artagnan comprit pourquoi ses amis ignoraient l'évidence.

Cette fille avait l'âme d'un mousquetaire.