Colère
Cinq jours plus tard, un coche s'arrêtait devant une auberge aux environs de Libourne. Un imposant jeune homme en sortit suivi d'une élégante femme blonde. Pour l'aider à descendre les marches de la voiture, il lui tendit une main qu'elle ignora superbement. Étrangement, le dédain de la femme fit sourire le géant.
Malgré la rigidité de ses traits, la raideur de son maintien et l'austérité de sa robe noire, sa beauté suscita aussitôt l'admiration des hommes présents dans la cour de l'auberge. Grande et élancée, sa démarche était souple et son port altier. Sa fière figure était une des plus gracieuses qui soient et les yeux qui l'illuminaient semblaient receler tous les mystères de la création. Pour parfaire ce tableau, une lourde tresse de cheveux dorés flottait dans son dos.
Un des palefreniers émit un sifflement appréciateur. Une vive rougeur couvrit les joues de la jolie voyageuse. Elle se tourna vers l'audacieux et le darda d'un regard si brûlant que l'homme, qui n'avait pas l'habitude de s'en laisser conter par les demoiselles, n'eût bientôt qu'un seul désir : celui de disparaître pour échapper à sa colère. Fort heureusement pour lui, le cocher, un fort bel homme admirablement bien bâti, prit la main de la belle irritée pour l'entraîner à l'intérieur de l'auberge.
Une dame de qualité se devait d'être logée dans une chambre spacieuse et confortable. Ainsi Aramis avait la plus grande chambre et tous les quatre s'y retrouvèrent dès leur arrivée à l'auberge pour y converser tout à leur aise.
Un Porthos hilare s'affala sur le lit.
- Quel bourreau des cœurs ! De combien d'hommes allez-vous encore faire tourner la tête ?
- Il suffit, Porthos ! le somma Aramis.
- J'avoue que je ne comprends pas pourquoi ils s'enflamment pour un corsage aussi peu fourni que le vôtre ! s'esclaffait-il.
- Aramis ! s'écria D'Artagnan quand elle tira une dague de sa jupe pour la pointer sur son ami.
Elle se retourna et la lança sur la porte.
- C'est sur le capitaine que j'aurais dû la lancer tant qu'il en était encore temps !
Elle n'aurait pu dire ce qui exaspérait le plus entre porter ces toilettes ridicules devant ses amis, écouter les moqueries de Porthos ou endurer les regards lubriques des mâles en rut… Si, en fait, le pire était de subir passivement leur concupiscence !
Elle s'était fait siffler par ce maroufle ! Sifflée comme une grisette ou une fille de ferme !
Cela faisait cinq jours qu'elle portait ce déguisement et déjà son sang bouillonnait à lui faire perdre la raison. À chaque halte, les yeux des hommes se posaient sur elle pour la déshabiller. Même si ses robes étaient d'une sobriété virant à la pudibonderie, même si elle y dissimulait le moindre lambeau de chair et la plus petite courbe, les hommes se chargeaient mentalement de lui retirer ses frusques. Souvent, ils ne se contentaient pas de l'imaginer nue. Les sifflets et les commentaires « appréciateurs » fusaient. Toutes les femmes devaient-elles souffrir cette vulgarité ? Il y avait tant d'obscénité dans ce qu'on nommait à tort « attentions ». Porthos avait même dû corriger certains « admirateurs » un peu trop exaltés.
Elle saisit le manche du poignard encore planté dans le bois. Elle aurait voulu l'enfoncer encore et encore jusqu'à faire disparaître sa rage et sa frustration. Porthos défendant sa vertu ! C'eut été comique si cela n'avait été si humiliant ! Elle était Aramis. Elle était un des meilleurs combattants du royaume. D'un regard, elle pouvait faire trembler tout un régiment. Elle aurait pu assommer tous ces faquins. Mais avec ce déguisement, elle avait les mains liées. Elle était devenue une « demoiselle en détresse ».
Le soir, ils avaient pris l'habitude de souper dans sa chambre. Ainsi elle pouvait boire les bouteilles au goulot, jouer aux cartes et surtout échapper aux désirs des voyageurs. Elle en était réduite à se cacher comme une petite fille craintive.
Son poing s'abattit contre la porte. Elle pouvait endurer bien des choses, mais cette impuissance lui était insupportable. Elle avait passé toute sa jeune vie à se battre et là elle ne pouvait que subir. Si ses amis n'avaient été présents, elle en aurait pleuré de fureur… Pleurer comme une femme au lieu de lutter comme un homme ! On l'avait dépouillée de sa dignité. On avait fait d'elle une poupée. Réduite à l'impuissante, elle était comme castrée… Aussi incongru qu'il fût, ce mot était le plus adapté à son état d'esprit.
Une main se posa sur son épaule. Sans se retourner, elle savait qui s'était approchée ainsi d'elle. Il n'y avait que lui qui la touchait avec ce mélange de douceur et de fermeté. Sans qu'elle comprît comment, depuis le départ lui seul réussissait à l'apaiser.
- N'oubliez pas ce que vous êtes, murmura-t-il. Vous êtes Aramis. Vous êtes un mousquetaire… Personne ne peut vous ôter ça.
Il était si près d'elle que son souffle contre son oreille semblait être une caresse. Elle frissonna. Ses paupières se fermèrent… Non, elle ne devait pas se laisser aller ! Si elle était Aramis, elle était forte et énergique. Cette mollesse était réservée aux fragiles demoiselles, pas aux mousquetaires.
Quand elle se tourna vers Athos, il n'y avait plus sur son visage aucune trace de cet étrange trouble.
- Il est vrai que j'ai tout à fait l'allure d'un mousquetaire, répliqua-t-elle avec amertume.
- Allons, Aramis, Achille lui-même revêtit des vêtements de femme à la cour du roi Lycomède*. Ces hardes ne peuvent faire oublier le guerrier que vous êtes. Même cet impudent dans la cour l'a compris. Quand vous avez posé les yeux sur lui, il s'est décomposé. S'il avait pu disparaître sous terre, il l'aurait fait.
- Me comparez-vous à Achille ? s'étonna-t-elle alors qu'un léger sourire se dessinait enfin sur ses lèvres.
- Je crois que si vous aviez été à sa place, la fière citadelle de Troie n'aurait pas défié longtemps les armées grecques.
- Vous n'êtes qu'un servile flagorneur !
Enfin Athos entendit résonner le rire clair de son ami… Aramis semblait si désemparé depuis le début de cette mission. Pauvre garçon ! Ce travestissement était un camouflet pour lui.
Alors que Porthos était allé soutirer quelques victuailles et ses meilleures bouteilles à l'aubergiste, Aramis s'était assis et retirait ses bottines. Malgré l'assurance virile de ses gestes, on pouvait vraiment le prendre pour une femme. Jolie de surcroît.
Si Athos n'avait autant connu l'homme qui avait combattu tant d'années à ses côtés, il n'aurait pas douté être face à une femme… Il devait oublier ces chimères. Il savait que certains hommes possédaient une beauté androgyne à faire pâlir d'envie les plus séduisantes courtisanes. Ses désirs n'étaient peut-être pas aussi monstrueux qu'il l'avait cru. Le bel éphèbe envoûtait tant les hommes que les femmes sans qu'il le souhaitât… Balivernes ! Aramis était un homme ! Si les manants qu'ils avaient croisés l'ignoraient, ce n'était pas son cas. Il n'avait pas le droit de l'aimer !
Achille… Comme cette comparaison lui était venue aisément. Comme tout aurait été simple s'ils avaient été des guerriers hellènes plutôt que des mousquetaires. Les poètes avaient chanté l'amour d'Achille et Patrocle, pourquoi le sien était-il réprouvé ?
Ces folies le conduisaient tout droit en enfer, mais il ne pouvait pas lutter contre ses rêves. Il souffrait déjà tant d'étouffer cette passion qui le poussait vers Aramis.
Ses yeux s'attardèrent malgré eux sur le jeune homme qui se massait les pieds. Il n'avait pas fallu plus de quarante-huit heures avant que celui-ci ne vouât ses bottines aux gémonies. Il était si gêné par cet équipement féminin qu'en dépit de sa beauté, on pouvait soupçonner sa vraie nature. Il faudrait qu'il soit vigilant à la cour d'Espagne… Cette pensée lui en rappela une autre. Le jeune mousquetaire était déjà si mal à l'aise qu'Athos repoussait cette question depuis cinq jours. Il fallait pourtant l'aborder.
- Aramis, savez-vous danser ?
Pourquoi n'avait-elle pas démissionné des rangs des mousquetaires ? Elle aurait dû s'engager auprès des gardes du Cardinal, elle n'aurait pas été forcée de faire de telles singeries ! Aramis songeait à tous les tourments qu'elle destinait au capitaine de Tréville. Les neuf cercles de l'Enfer de Dante étaient une villégiature à côté de ce qu'elle imaginait pour son supérieur.
- Aramis, vous êtes d'une mauvaise volonté évidente ! la réprimanda Athos. Recommencez cette révérence sans grimacer !
Peut-être devrait-elle envoyer Athos au purgatoire quelques décennies pour l'indignité qu'il lui imposait.
- À présent, posez votre pied droit légèrement derrière le gauche. Puis procédez à un branle, deux pas à droite puis deux à gauche… Voilà, ce n'est pas si compliqué !
- Rappelez-moi pourquoi j'ai accepté cette bouffonnerie, maugréa-t-elle.
- Parce que les bals sont des moments essentiels de la vie à la cour et que toute aristocrate doit savoir faire quelques pas sur une piste de danse sans se ridiculiser.
Aramis était de trop mauvaise humeur pour l'approuver. En cet instant, elle rêvait d'édifier des bûchers pour y brûler le capitaine, Athos ainsi que Porthos et D'Artagnan qui devaient pouffer dans la salle commune de l'auberge en imaginant leurs camarades en train de danser.
Elle savait que toutes les jeunes filles nobles apprenaient à danser, mais elle avait toujours détesté ces défilés grotesques où les filles à marier se pavanaient devant un parterre de prétendants. Un pied devant, un pied derrière, tourner, faire la révérence… Elle s'était empressée d'oublier toutes ces simagrées. Pourquoi fallait-il qu'elle se les rappelât maintenant ?
- Nous allons faire un pas simple : avancez le pied gauche, puis ramenez votre pied droit au niveau du gauche, et le même mouvement avec le pied droit d'abord…
- Et comment se fait-il que vous soyez si expert dans l'art de la danse ? J'ignorais que cela faisait partie de la formation des soldats.
- Je n'ai pas toujours été soldat, répondit-il sibyllin. Maintenant, cessez de discuter ! Nous n'avons même pas fini les pas de la basse danse. Après nous pourrons poursuivre avec la pavane et la volte.
- Quelle joie ! ironisa-t-elle. Je trépigne d'impatience !
- Arrêtez ! gronda-t-il. Vous ne faites aucun effort ! Je sais que ce n'est pas facile pour vous, mais j'attendais de votre part autre chose que ce comportement de gamin capricieux !
Les joues de la jeune femme s'empourprèrent et dans ses yeux bleus s'alluma cette étincelle annonçant les plus violents orages.
- De gamin capricieux ! Je traverse la France dans ce costume ridicule, je dois supporter sans broncher les plaisanteries de Porthos et les désirs obscènes de tout ce que le royaume compte de débauchés, je me plie à ces absurdes leçons de danse et vous osez me traiter de gamin capricieux !… Eh bien, je vais confirmer vos dires ! Je vais me comporter comme un gamin capricieux et je vais rentrer à Paris !
- Aramis !
- Je rentre, vous dis-je ! Je rends ma casaque ainsi que toutes ces maudites robes ! Le capitaine ira lui-même jouer les travestis à Madrid !
Folle de rage, elle se dirigea vers la porte. Elle était prête à harnacher le premier cheval et à galoper à bride abattue jusqu'à Paris. Elle était bien trop furieuse pour prendre garde à ses jupes. Or comme elle avait retiré ses chaussures, les pans traînaient par terre. Elle marcha dessus et tomba la tête la première sur le parquet.
Elle n'avait pas prémédité cette chute. Alors que la première n'avait endommagé que son orgueil, celle-ci fut bien plus brutale. Son front heurta violemment le sol. Son regard se brouilla et elle sombra dans l'inconscience.
Le cœur battant, Athos accourut auprès de son ami. Quel imbécile il avait été ! Il connaissait le caractère ardent d'Aramis. Cette mission avait mis à rude épreuve la patience du jeune homme. Il aurait dû se montrer compréhensif au lieu de le sermonner… Mais il avait eu l'étrange impression qu'Aramis se montrait volontairement maladroit dans cet exercice de danse. Celui-ci possédait une telle souplesse que cette gaucherie lui avait paru affectée… Quelle importance ! s'invectiva-t-il en prenant Aramis dans ses bras.
Beaucoup de sang avait coulé de sa tempe, se mêlant à ses cheveux dorés et couvrant de pourpre sa peau d'albâtre. Le cœur du mousquetaire tambourinait dans sa poitrine. De par son expérience de soldat, il savait que les plaies au visage saignaient toujours abondamment et que cela n'augurait pas d'une grave blessure. Mais qu'Aramis ait perdu connaissance était plus inquiétant.
Il l'assit délicatement sur un fauteuil et nettoya son beau visage ensanglanté.
Aramis fronça ses sourcils. Sa tête était comme prise dans un étau de douleur. Il lui semblait que Porthos s'amusait à marteler l'intérieur de son crâne.
Un linge humide se posa sur son front.
Elle entrouvrit ses yeux avec difficulté. Une brume épaisse l'environnait. Elle percevait bien une ombre face à elle, mais tout était si flou. Les gestes sur sa peau étaient si doux… Qui cela pouvait-il être ?… François ?… Seul François la touchait ainsi… Mais…
- Aramis ? Comment vous sentez-vous ?
Le brouillard se dissipa. La jeune femme eut un mouvement de recul si soudain que la douleur balaya quelques instants sa conscience.
- Ne bougez pas, s'il vous plaît. Vous êtes resté évanoui un bon moment.
- Que s'est-il passé ? gémit-elle.
- Vous devriez vraiment vous méfier de ces vêtements.
Elle baissa la tête et son regard s'assombrit.
- Porthos était furieux contre moi, continua Athos pour la dérider. Il ne comprend pas comment en un cours de danse, j'ai réussi à vous assommer alors que personne n'y est parvenu depuis six ans.
Aramis demeurait silencieuse et fixait ses longs doigts effilés. Tout lui revenait en mémoire.
- Pardonnez-moi, reprit-il inquiet de son mutisme. J'ai été injuste…
Un doigt sur ses lèvres le fit taire. Il n'avait pas à s'excuser. Il avait eu raison de la rappeler à l'ordre. Un soldat ne devait jamais laisser ses émotions et ses intérêts personnels influer sur sa conduite. Là-dessus, elle s'était montrée indigne de sa charge. Elle s'était montrée indigne du mousquetaire qui avait fait la fierté de son capitaine. Elle avait privilégié son déguisement au service de la France. Toute déplaisante que fût cette mission, elle s'était engagée à l'accomplir. Son coup sur la tête lui avait peut-être fait perdre la raison, mais elle était déterminée à ne plus laisser son aversion pour tout ce qui faisait le quotidien des femmes nobles entraver sa réussite.
- Pourrions-nous remettre la leçon à demain ? demanda-t-elle timidement. Je ne me sens pas en état de danser ce soir et je commence à avoir faim.
- Bien sûr, dit-il avec un sourire presque tendre. Je vais chercher les autres.
Quand il fut sur le pas de la porte, Aramis ne put s'empêcher de faire une petite entorse à ses bonnes résolutions :
- J'espère juste que ces vêtements ne me tueront pas avant que nous n'arrivions en Espagne.
- Si tel est le cas, soyez sûr que nous vous vengerons ! répondit Athos en riant.
* Selon la légende, la mère d'Achille, voulant l'empêcher de participer à la guerre de Troie où les oracles avaient annoncé qu'il trouverait la mort, l'avait caché sous un déguisement de femme à la cour du roi Lycomède.
