Des chevaux et des hommes

Rossinante ne décolérait pas depuis qu'ils avaient traversé la Gascogne sans même faire un arrêt chez grand-père et grand-mère. Déjà qu'ils avaient osé transformer le fier destrier qu'il était en cheval de trait pour leur lourd carrosse. Son humain ne perdait rien pour attendre ! Malheureusement pour ce facétieux cheval, la vengeance était moins aisée que quand il portait D'Artagnan sur son dos.

Il aurait bien embourbé la voiture. Sur ces routes enneigées, cela aurait été facile, mais les chevaux des trois mousquetaires étaient si sérieux que Rossinante ne pouvait compter sur leur soutien. Même s'ils étaient dépités d'être réduits au rang de bête de somme, ils obéissaient à Athos qui menait l'attelage d'une main de maître. Pourquoi jouait-il les cochers, celui-là ? Avec cette neige qui tombait, il devait mourir de froid et il aurait grandement préféré être dans le coche pour reluquer à son aise la petite Aramis. Le cheval avait bien remarqué que le mousquetaire la dévorait des yeux quand aucun humain ne le regardait et on ne pouvait se méprendre à l'odeur de testostérone* qui s'émanait de l'homme dès qu'il s'approchait de la jeune femme. Il n'était pas le seul d'ailleurs, cela empestait le désir dès qu'elle arrivait quelque part. Il fallait avouer que la demoiselle était appétissante surtout sans ses défroques masculines. On ne pouvait blâmer le bel Athos d'avoir envie de la monter.

Pourtant, Typhon, le cheval d'Athos, lui avait affirmé que son maître ignorait la vraie nature de sa jolie camarade. C'était tout bonnement invraisemblable. Quand il l'avait rencontrée dans la cour de la compagnie des mousquetaires, Rossinante avait su dès la première aspiration que c'était une femme. Aucun homme n'aurait pu avoir un parfum aussi délicieux. Le petit cheval aurait pu passer des heures à humer cette belle créature. En outre, ses gestes étaient si délicats quand elle soignait les chevaux que même avec un museau bouché, on ne pouvait pas se tromper.

Enfin, avec les humains, on devait s'attendre à tout, ils étaient si bêtes ! Ces animaux-là ne savaient pas se servir de leurs narines ! Ni même de leurs yeux !


Au même moment dans la voiture, Aramis tentait de s'endormir. Il se tourna sur lui-même et pesta pour la millième fois depuis leur départ sur ces « maudites armatures » qui lui rentraient dans la peau dès qu'il bougeait.

- Eh bien, dénouez votre corset, vous serez plus à l'aise ! déclara Porthos avec un large sourire.

- Très drôle ! grogna-t-il. Savez-vous combien de temps je passe tous les matins pour nouer cette armure ?

- Oui, je le sais ! Vous êtes devenu une vraie femme, vous mettez des heures à vous habiller !

- Vous voulez voir si c'est le poing d'une femme qui va vous casser le nez ?

- Comme vous êtes chatouilleux ! Vous ne cessez de vous plaindre de ce corset, je vous propose de vous mettre à l'aise et vous me menacez !

- Enfin, Porthos, intervint D'Artagnan, nous ne pouvons risquer qu'Aramis soit découvert surtout à présent que nous sommes en Espagne.

De quoi se mêlait le gamin ? pesta le plantureux mousquetaire. Il s'interposait continuellement entre lui et Aramis, c'était exaspérant ! Le voyage était déjà bien ennuyeux. À cause du déguisement d'Aramis, ils n'avaient pu festoyer décemment depuis Paris. Il aurait apprécié de batailler un peu, mais ils n'avaient pas rencontré le moindre petit brigand sur la route. Quant à aller se divertir dans une maison de plaisir, il ne fallait même pas y songer. Si en plus, D'Artagnan l'empêchait de taquiner Aramis, ce périple allait devenir mortel. La mauvaise humeur du blondin était son seul divertissement.

- Certes, les amoureux de notre Aramis seraient fort dépités d'apercevoir son « opulente » poitrine ! Vous auriez dû rembourrer votre corsage, vous ne seriez pas contraint de porter ce corset oppressant.

Le teint laiteux du jeune éphèbe vira au cramoisi. Aucun lambeau de chair ne semblait échapper à cette rougeur qui offrait un singulier contraste avec le noir de la robe et la blondeur de ses cheveux. Quant à D'Artagnan, il fixait ses mains d'un air embarrassé.

- Peut-être voulez-vous prendre ma place ? Je suis sûr qu'avec votre embonpoint, votre poitrine ferait pâlir de jalousie toutes les dames de la cour !

- Sans doute, mais je n'ai pas votre taille de guêpe…

- Vous feriez tous deux de ravissantes courtisanes, c'est entendu ! Maintenant, taisez-vous ! Je veux bien supporter les bourrasques de neige, mais vos querelles incessantes sont exaspérantes !

La voix d'Athos avait résonné dans le carrosse. Ainsi depuis des jours, il entendait depuis son siège les plaisanteries de Porthos et les récriminations d'Aramis.

La mine renfrognée, Aramis s'enfonça dans son siège. Au sombre éclat de ses pupilles, Porthos devina qu'il avait trop loin dans ses moqueries.

Ils s'étaient toujours chamaillés. Aramis raillait son appétit pantagruélique, Porthos son allure de jouvenceau et son visage enfantin. C'était sans conséquence, c'était leur manière d'exprimer la profonde affection qui les unissait. Si un impudent se risquait à la plus petite plaisanterie sur Aramis, Porthos l'assommait sur place. Il veillait à ce jeune homme comme à la prunelle de ses yeux.

Le géant au grand cœur n'avait pas voulu le blesser. Tous ces quolibets ne visaient pas Aramis, mais la pantalonnade que le capitaine lui imposait.

Il contempla son ami qui essayait à nouveau de s'assoupir. Ses longs cheveux ondulaient sur son épaule et quelques mèches folles tombaient sur son visage dissimulant le vilain hématome qui lui restait de son premier cours de danse. On aurait presque cru une vraie femme. Porthos l'aurait même trouvé joli dans ces vêtements… Joli ? Allons donc ! C'était Aramis !

Pourtant, force lui était de constater que ce gringalet faisait tourner la tête des hommes. Pauvre petit ! Comme s'il n'était pas assez humilié de devoir porter ces frusques, il devait subir sans broncher les désirs d'autres hommes. Rien que trois jours plus tôt, avant qu'ils n'entrassent en Espagne, un valet le prenant pour un domestique lui avait dit qu'il irait bien « faire un tour sous les jupons de sa dédaigneuse maîtresse. » Le maraud avait même ajouté : « Un petit quart d'heure dans le foin avec moi, ça redonnerait le sourire à cette orgueilleuse ! » Au lieu de foin, il s'était retrouvé plongé dans le fumier de l'écurie. Bien sûr, Porthos n'en avait pas parlé, Aramis en aurait été mortifié.

Il ferma les yeux pour s'endormir également. Personne à Paris n'aurait vent de cette mission, se jura-t-il. Personne ne devait savoir qu'Aramis ressemblait autant à une femme.

De son côté, Aramis serra ses poings sur sa jupe. Rembourrer son corsage, c'était tout ce qui lui manquait pour parfaire son ridicule ! Porthos dépassait les bornes. Si par malheur, Athos venait à trouver l'idée intéressante, elle ne pourrait y échapper. Elle respira profondément… Le géant n'avait pas pensé à mal. Son humour était même plutôt rafraîchissant. Les heures s'égrenaient plus vite quand ils se disputaient, ils le savaient tous les deux. Ces joutes verbales faussement agressives lui faisaient un peu oublier la chape de plomb qui broyait son âme.

Ce que le capitaine lui avait imposé était pire qu'une vie de femme.

Elle s'était engagée à être plus docile et à adopter un comportement plus féminin. Ainsi depuis une semaine, elle passait des heures tous les soirs à apprendre, ou plutôt réapprendre, avec Athos toutes les danses du répertoire moderne. Même si elle détestait ça, elle s'appliquait autant que s'il agissait d'une leçon d'escrime. Après la basse danse, elle avait enchaîné la pavane, l'allemande, la courante et la gaillarde… Diantre, comme elle avait peiné sur cette dernière ! Comment pouvait-on faire des mouvements aussi rapides sans musique et sans voir ses pieds ? Elle aurait bien remis le pantalon qu'elle gardait dans sa malle, mais Athos déclarant qu'elle ne pourrait le mettre pour aller au bal s'y était opposé. Elle avait failli se rompre le cou plus d'une fois pendant les leçons. Heureusement, depuis sa dernière chute, son « professeur » veillait à la rattraper dès qu'elle trébuchait. Cela arrivait de moins en moins à présent. Elle s'habituait à ses robes.

Il lui restait à maîtriser la volte et elle serait redevenue une aristocrate accomplie. Celle-là, elle espérait ne pas avoir à la danser. Elle gardait un très déplaisant souvenir des voltes qu'elle avait dansées quand elle était Renée d'Herblay. Elle appréhendait toujours le moment où son cavalier devait empoigner sa taille pour la soulever et la faire virevolter. Outre le fait qu'elle n'appréciait guère d'être lancée en l'air par des hommes plus ou moins maladroits, certains en profitaient pour laisser glisser leurs mains bien plus bas que nécessaire. Si avec Athos, elle n'avait aucune inquiétude – pour lui, elle était un homme – elle craignait les marques d'intérêt des nobles espagnols. Pour ce qu'elle en avait vu, les Espagnols n'étaient pas moins grivois que les Français.

Renonçant à l'idée de dormir, elle fit courir son regard à travers la vitre du carrosse. La neige tombait à gros flocons rendant les routes escarpées d'Aragon encore plus fatigantes pour leur attelage. Sa gorge se noua. Malgré le mauvais temps, elle aurait vendu son âme pour galoper dehors plutôt que de rester assise dans ce carrosse.

Sentir les flocons se mêler à ses cheveux, le vent fouetter ses joues, le froid brûler ses mains raidies de trop serrer les rênes. C'était rude, violent… et grisant. C'était la liberté. C'était la vie qu'elle avait choisie en devenant Aramis. C'était la vie qu'elle l'aimait. Tandis que maintenant, elle demeurait assise dans ce carrosse, passive et à l'abri des intempéries. Elle était prisonnière dans une cage dorée, enchaînée dans ce corset de fer et de satin.

Même durant sa vie de femme, elle ne s'était jamais sentie enfermée de la sorte. À l'époque, elle avait au moins ces heures où elle chevauchait à bride abattue dans les forêts. Quand elle ne faisait plus qu'un avec sa monture, elle était libre… En devenant mousquetaire, elle avait acquis cette liberté dont elle avait rêvé toute sa jeunesse. Et on la lui avait arrachée.

Si seulement elle avait pu galoper ne serait-ce que quelques heures. Recouvrer cette sensation même pour un court instant. Se sentir libre à nouveau. Son honneur de mousquetaire et le service de la France valaient-ils qu'elle sacrifiât son bien le plus précieux ?

Elle plissa ses yeux pour contenir les larmes qui menaçaient de poindre. Le capitaine savait-il qu'il lui avait ôté son seul trésor ? En prenant ce masque, elle avait perdu sa liberté.


Devant la violence de la tempête, Athos avait décidé de s'arrêter dans la première auberge. Poursuivre sur ces routes montagneuses dans de telles conditions pourrait s'avérer dangereux.

Après avoir installé les chevaux dans l'écurie, ils allèrent se mettre à l'abri dans l'auberge.

Le temps se radoucit alors que le mousquetaire frigorifié se délassait dans un baquet d'eau fumante.


Bien qu'il fût agréable de se reposer dans une écurie, celle-ci offrait un confort plutôt sommaire et le foin espagnol était moins alléchant que celui de France.

Un courant d'air arracha Rossinante à ses réflexions culinaires. Une longue et mince silhouette venait d'entrer. Même complètement enveloppée dans sa cape noire, son parfum la trahit aussitôt et Azalée poussa un hennissement enthousiaste en reconnaissant sa maîtresse.

- Ça va, ma belle ? demanda-t-elle en caressant la crinière blanche de la jument. Tu dois être fatiguée de nous tirer toute la journée.

Rossinante grogna. Lui aussi tirait le carrosse ! Il aurait aussi mérité quelques cajoleries. Les longs doigts effilés d'Aramis couraient sur le front et le cou de la jument. Le petit cheval adorait son humain, mais il enviait la délicatesse de la jeune femme. Il l'avait déjà eue sur son dos. Il n'avait pas oublié la grâce avec laquelle elle alliait douceur et fermeté. Elle était si souple qu'elle faisait naturellement corps avec le cheval et si légère qu'il la sentait à peine. C'était un vrai plaisir d'être sa monture.

- Tu préférerais courir librement sur les routes, n'est-ce pas ?… Moi aussi, nos chevauchées me manquent…

Elle enlaça le cou d'Azalée et la pèlerine glissa sur ses épaules. Des larmes perlaient au coin de ses grands yeux clairs, dégringolant sur ses joues. Le cœur de l'équidé se serra. La belle humaine était venue dans cette étable sombre pour pleurer auprès des seuls êtres qui ne la mépriseraient pas pour cela. Si Rossinante ne comprenait pas tous les événements de ces derniers jours, il avait senti que la femme souffrait. Il se dégageait d'elle un mélange de tristesse, de solitude et de sourde appréhension. Une si charmante créature ne devait pas être si malheureuse.

Alors qu'Azalée frottait son museau contre les joues de sa cavalière, Rossinante sut comment consoler la jeune mousquetaire. Le cheval rustique ne payait pas de mine à côté des fiers étalons pourtant sous son allure de vieille carne, il était bien plus malin que tous ces purs-sangs. Alors que Typhon et Goliath regardaient placidement cet émouvant tableau, Rossinante sortit brusquement de sa stalle et galopa vers l'entrée de l'écurie qu'Aramis avait laissée entrebâillée.

- Rossinante ! Reviens ! s'écria la jeune femme.

D'un coup de museau, le cheval ouvrit toute grande la porte.

- Calme-toi, Rossinante ! ordonna-t-elle en saisissant le licol.

L'animal continuait d'avancer furieusement vers la sortie. Enfin, Aramis fit ce qu'il attendait, elle sauta sur le dos du cheval pour le maîtriser. Au lieu de se soumettre à la cavalière, il traversa la cour au grand galop et se dirigea vers la forêt.

L'orage avait cessé. De légers flocons effleuraient le visage de la gracieuse amazone tandis que le vent frais faisait flotter sa lourde chevelure blonde. Alors qu'un flocon venait fondre sur ses lèvres pâles, un sourire s'y dessina. Elle ne pouvait pas résister à cette sensation qui l'enivrait.

- Tu veux te dégourdir un peu les pattes, murmura-t-elle à l'oreille du cheval. Eh bien, allons-y !

Un hennissement joyeux lui répondit alors qu'ils s'enfonçaient dans la forêt.


* Si cette hormone ne fut découverte par les humains qu'au début du XXe siècle, les animaux en connaissaient l'existence depuis bien longtemps.