Brigands

À vingt-cinq ans, Fernando Gomez dirigeait la plus fameuse troupe de brigands d'Aragon. Alors que les autres bandes de la région n'étaient que de vulgaires coupe-jarrets, les hommes de Gomez avaient l'estime des petites gens de cette région espagnole. Profitant de leur supériorité numérique lors de leurs attaques, ils évitaient d'user de brutalité. À moins d'une violente résistance, ils volaient les riches des environs de Saragosse mais ne les malmenaient pas. S'ils dépouillaient les dames de leurs bijoux, ils ne s'en prenaient jamais à leur vertu, leur chef l'avait exigé et veillait toujours à être présent lorsqu'ils attaquaient des attelages féminins. Même s'il faisait confiance à ses hommes, il savait qu'il ne leur était pas facile de résister à leurs appétits face à de jeunes beautés. Ce qui faisait surtout la popularité de la troupe de Gomez était leur générosité à l'égard des humbles Aragonais avec lesquels ils ne manquaient pas de partager le fruit de leurs larcins.

On racontait que Gomez avait été un temps le second du célèbre « Lobo da Castilla » avant de fonder sa propre troupe en Aragon. Lobo était le plus insaisissable hors-la-loi de Castille. En cinq ans, ce bandit était devenu une légende dans toute l'Espagne. Aucune fortune castillane n'avait échappé à ses rapines. D'une agilité et d'une force peu commune, certains prétendaient que du sang de loup coulait dans ses veines, d'où son surnom de Lobo. Un sobriquet qu'il avait apprécié vu qu'il avait rapidement signé ses filouteries de ce nom.

Pour ajouter encore au mystère du personnage, il lui arrivait de disparaître des mois durant puis alors que d'aucuns le croyaient mort, il réapparaissait plus vigoureux que jamais.

Si toutes les polices d'Espagne recherchaient le brigand, le peuple le vénérait comme un bienfaiteur. Sa prodigalité était si grande qu'on disait qu'il ne conservait rien de ses larcins. Les Espagnols ne le considéraient pas comme un voleur mais comme un redresseur de torts qui « redistribuait » aux pauvres les richesses dont ils avaient été spoliés par les puissants. En outre, le loup de Castille n'était pas un bandit sanguinaire. Il ne tirait jamais son arme pour tuer. Les dames victimes de ses larcins évoquaient toutes son extrême galanterie. Certaines affirmaient même que ce devait être un gentilhomme réduit à cette carrière par la faillite. Leur fascination était telle que certaines señoras sortaient leurs plus extravagantes parures pour rencontrer le mystérieux Lobo. Pourtant malgré tous leurs efforts, aucune jamais n'avait vu son visage.

Portant un masque ainsi qu'un large chapeau, seuls ses plus proches lieutenants pouvaient se targuer de connaître ses traits et les rares qui étaient tombés entre les mains des autorités avaient préféré se donner la mort plutôt que de le dénoncer. Certains supposaient qu'il était affreusement défiguré, d'autres, des femmes surtout, le rêvaient d'une grande beauté.

Trois jours auparavant, Lobo s'était rendu en Aragon pour s'entretenir avec son ancien lieutenant. Les deux hommes étaient demeurés très proches, et même si Fernando n'avait pas le charisme de l'homme-loup, Lobo le considérait comme son disciple. Ainsi ce jour-là, les deux hommes conversaient tranquillement dans le campement de Gomez au cœur de cette forêt aragonaise quand un des hommes vint les interrompre.

Visiblement impressionné par le bandit castillan, il osait à peine parler :

- Que se passe-t-il, Juan ? s'impatienta son chef.

- Euh, Diego qui surveille le nord de la forêt m'a informé que quelqu'un se dirige droit sur nous…

- Eh bien, arrangez-vous pour dévier sa route et alléger son fardeau !

- C'est une femme, chef. Une dame sur un petit cheval.

- Ah, très bien ! J'arrive ! Prends trois cavaliers avec toi. Cinq, c'est beaucoup pour une femme seule, mais ça l'impressionnera assez pour qu'elle nous donne ses bijoux sans rechigner.

Il mit cape et chapeau et se tourna vers son hôte :

- J'aurais préféré te montrer de plus grands exploits que l'attaque d'une cavalière solitaire, mais nous n'avons pas eu beaucoup de voyageurs à nous mettre sous la dent cet hiver et il faut bien nourrir les hommes.

- Ne t'excuse pas, Fernando. Je vais enfin savoir si j'ai réussi à t'apprendre à te comporter correctement avec les dames.


Ils ne mirent pas longtemps à apercevoir la cavalière. Aussitôt, Gomez se félicita d'avoir accompagné ses hommes. Que faisait une telle femme seule dans un coin si isolé ? Ses longs cheveux dorés flottant dans le vent, elle galopait avec tant de grâce qu'on aurait cru l'incarnation de Diane chasseresse. Son visage était empreint de cette fierté impérieuse des déesses guerrières. La neige semblait glisser sur elle sans la toucher. Cette apparition le troubla tant qu'il fut tenté de rebrousser chemin vers le campement. Allons, il n'allait pas se laisser impressionner par une demoiselle, aussi belle fût-elle, surtout devant Lobo !

Il connaissait cette forêt comme sa poche, il lui fut donc facile de disposer ses hommes de manière à ce qu'ils encerclassent la jeune femme quelques mètres plus loin. Avec sa légendaire dextérité, Lobo quant à lui se dissimula dans l'épais feuillage d'un conifère afin de les observer à son aise.

Alors que cinq cavaliers à la mine sombre l'entouraient, la jeune femme ne manifestait aucune crainte. Dans ses immenses yeux bleus, il lui semblait même voir une lueur amusée. Absurde ! s'invectiva-t-il. Pourtant malgré lui, il était magnétisé par son regard lumineux.

- Excusez-nous, madame, finit-il par déclarer, nous ne vous retarderons que de quelques minutes. Nous souhaitons juste alléger votre monture de l'or et des pierreries inutiles.

En prononçant ces mots, il vit le ridicule petit cheval jaune sur lequel elle chevauchait. Quel étrange contraste entre l'irréelle créature et le rustique canasson ! Il remarqua alors un détail qui la rendit encore plus déconcertante. Elle ne montait pas l'animal en amazone, elle était installée à califourchon sur la selle. Comme un homme.

D'une voix ne trahissant pas la moindre émotion, elle lui répondit qu'elle ne parlait pas leur langue. Son castillan était si mauvais et son accent si prononcé qu'il sut aussitôt qu'elle était Française.

- Madame, reprit-il dans un français teinté d'inflexions aragonaises, pardonnez-nous d'interrompre votre promenade. Nous ne sommes que de modestes brigands et nous vous serions infiniment reconnaissants de bien vouloir nous remettre votre argent et vos bijoux avant de reprendre votre route.

- Pardieu, j'ignorais que les bandits espagnols étaient si galants et parlaient un français si châtié. J'avais d'affreux préjugés à votre sujet.

À présent, elle souriait franchement. Qui était-elle donc ? Une riche écervelée trouvant pittoresque cette rencontre avec des bandits espagnols ? Non, elle possédait un sang-froid qui s'accordait mal avec un caractère fantasque.

- Malheureusement messieurs, continua-t-elle, je n'avais pas prévu votre embuscade. Aussi n'ai-je aucun objet de valeur à vous remettre.

Aramis trouvait cette petite aventure très distrayante. Bien qu'ils aient été aussi silencieux que possible, elle avait entendu les cavaliers se rapprocher d'elle. Au bruit des sabots, elle avait su qu'ils n'étaient pas plus de six. Elle avait fait face à de bien plus nombreux adversaires. Ce n'était peut-être pas très prudent, mais rien ne pouvait lui faire plus de bien qu'un petit combat. Si ce forban cultivé s'imaginait qu'elle était une faible femme qu'on pouvait aisément dépouiller, il allait être désagréablement surpris.

- Madame, ce joli pendentif suffirait à faire notre bonheur, objecta-t-il en désignant le médaillon qu'elle avait offert à François.

- Je crains de ne pouvoir vous l'offrir, monsieur.

- Soyez raisonnable, vous êtes seule et nous sommes cinq ! fit Gomez interloqué. Nous ne voudrions pas être forcés de tirer nos…

Les mots moururent dans sa gorge. En un instant, la délicieuse blonde avait dénoué sa cape et l'avait lancée sur un des hommes qui, aveuglé par le tissu sombre, tomba aussitôt de sa monture. Avant que Fernando n'ait compris ce qui se passait, elle éperonna son cheval et un poignard à la main s'élança vers un autre cavalier. Profitant sans doute de la consternation de ce dernier, elle lui arracha vivement sa rapière et d'un coup de genou, le jetait également sur le tapis neigeux.

Sortant de leur ahurissement, les bandits réagirent enfin. Cette fille se battait comme un homme, ils la traiteraient donc comme tel. Seul Gomez demeurait figé. S'il avait le goût du brigandage, il n'avait pas l'âme d'un vaurien. Il ne pouvait se résoudre à tirer son épée contre une femme. Sidéré, il ne la quittait pas des yeux. Ce tableau était bien le plus insolite qu'il lui ait été donné de contempler. Une épée dans la main droite et une dague dans la gauche, telle une amazone jaillie d'une légende antique, elle repoussait les assauts des deux cavaliers avec une dextérité qui n'avait rien à envier avec celle de Lobo. Un des bandits qu'elle avait jeté à terre se relevait en brandissant un long couteau. Mais avant qu'il ait pu frapper la femme, le canasson jaune l'assomma d'une ruade.

La lame d'une des épées atteignit le bras gauche de la jeune femme, faisant une large déchirure sur la manche de la robe, entaillant la peau blanche ainsi dénudée. Elle poussa un juron français dont Gomez ignorait le sens. De sa rapière, elle transperça l'épaule de son assaillant puis d'un coup de couteau, elle fendit sa jupe de la cuisse à la cheville. Alors que Fernando ne pouvait s'empêcher d'admirer ses longues jambes ainsi dévoilées, elle fondit sur lui au grand galop et avec une remarquable souplesse sauta sur la croupe de son cheval… Elle avait déchiré sa robe pour faire cette manœuvre, réalisa-t-il alors que l'épée de la belle amazone se glissait sous son cou.

- Dites à vos hommes de rengainer leurs épées, si vous tenez à votre tête, ordonna-t-elle.

Un applaudissement retentit alors derrière eux.

Sans lâcher le bandit, Aramis fit faire demi-tour au cheval et découvrit avec stupéfaction un homme dont le visage était totalement dissimulé par un large chapeau rabattu sur son front. Comment avait-il pu s'approcher sans qu'elle l'entendît ? Alors qu'il avançait vers elle, elle réalisa que son pas était si léger qu'il ne faisait pas le moindre bruit.

- Mes compliments, madame, dit-il en français avec un fort accent castillan, vous les avez terrassés… S'il vous plaît, libérez cet homme. Il sait reconnaître sa défaite, lui et ses hommes ne vous feront aucun mal.

Laisser échapper un brigand ! L'idée était pour le moins choquante pour la jeune mousquetaire.

- Cet homme est mon prisonnier, monsieur, et il va devoir répondre de ses actes…

- Je ne peux vous laisser faire, madame, répondit l'homme en pointant deux pistolets vers elle.

- Croyez-vous que vous réussirez à m'atteindre sans toucher votre ami ?

- Haïssez-vous tant les malheureux contraints de voler afin d'assurer leur subsistance pour prendre un tel risque ?

- Je ne hais personne, mais je n'ai aucune confiance en un homme qui cache son visage et me tient en joue !

L'homme baissa ses armes et marcha vers elle.

- Pour ce cas, je dépose mes armes à vos pieds, madame.

Aramis sauta du cheval en poussant Gomez devant elle. Elle saisit les deux pistolets et après avoir vérifié qu'ils étaient bien chargés libéra le brigand. Sans les lâcher, elle remonta sur Rossinante.

- Pourrais-je connaître le nom d'une créature alliant tant de force et à tant de beauté ? demanda Lobo.

- Je ne sais pas de qui vous voulez parler, monsieur l'homme au chapeau, mais si c'est de moi, sachez qu'il est d'usage de se présenter d'abord et se découvrir face à une dame.

Elle sourit intérieurement. C'était bien la première fois qu'elle utilisait ce qualificatif à son sujet.

- On me nomme Lobo, madame.

- Cela ne me semble pas être un nom ! Adieu messieurs !

Elle aiguillonna son cheval et disparut dans la forêt.

Gomez déglutit bruyamment.

- Désolé pour ce pitoyable spectacle, dit-il piteusement à son mentor.

- Pitoyable ? J'ai rarement vu un spectacle aussi magnifique au contraire, murmura Lobo.

L'intonation de sa voix était d'une étrange intensité. À l'étincelle qui dansait dans les yeux qui faisaient rêver tant de femmes, Gomez comprit ce qui agitait l'âme du loup castillan.

- Envoie des hommes dans les villages environnants, je veux savoir qui est cette femme, quel est son nom et surtout où elle se rend. Une Française belle comme le jour ne doit pas passer inaperçue par ici… mais que tes hommes soient discrets !

- Tiens-tu vraiment à la revoir ? Cette femme serait capable de t'assommer, elle a une poigne…

- Imbécile ! Elle est parfaite ! Elle a une fougue, une énergie… et cet esprit, cet aplomb… As-tu vu ses yeux ? Cette fille a un tempérament de feu !… Je la veux et je l'aurai ! Alors envoie tes hommes !

Lobo avait recouvré son autorité et son regard avait repris l'expression cynique du séducteur. Malgré cela, Fernando pressentait qu'il risquait de se brûler à ce « tempérament de feu ».


D'Artagnan était de plus en plus inquiet. Cela faisait plus d'une heure qu'Aramis avait disparu. Elle était à bout de nerfs depuis plusieurs jours et il ne s'étonnait pas qu'elle ait ressenti le besoin d'aller galoper seule malgré le froid. Mais pourquoi n'était-elle pas partie avec Azalée plutôt qu'avec Rossinante ? Se pouvait-il qu'elle ait été enlevée et que ceux qui avaient commis ce forfait aient emmené un cheval au hasard pour faire croire à une promenade ? Non, Aramis ne se serait pas laissée faire. Ils auraient entendu du bruit ou au moins trouvé des traces de lutte. C'était ce que Porthos ne cessait de répéter et il avait raison. Aramis n'était pas ce qu'on pouvait appeler une « demoiselle en détresse ».

Athos paraissait beaucoup plus anxieux. La mine sombre, il était muré dans le silence et ses yeux avaient une inquiétante fixité.

La silhouette d'une cavalière montée sur un petit cheval se dessina à l'ombre des arbres recouverts d'une fine pellicule de givre. D'Artagnan poussa un soupir de soulagement avant de découvrir le désordre de sa mise. Ses cheveux en bataille dissimulaient mal sa manche déchirée et la légère blessure de son bras. Mais le plus frappant était l'immense fente de sa jupe. Les bas de laine voilaient à peine le galbe de ses jambes interminables. Tout épris qu'il fût de Constance, D'Artagnan eut bien du mal à détourner les yeux. Ce ne fut que quand elle mit pied à terre qu'il vit les deux pistolets qu'elle portait.

Athos vint à sa rencontre. À l'éclat glacé de son regard, elle sut qu'il était furieux. Avant qu'elle ait pu prononcer une parole, il la gifla avec une violence qui aurait pu assommer quelqu'un de moins solide qu'elle. La main d'Athos encore imprimée sur sa peau, elle le dévisagea médusée. Ce n'était pas la première fois qu'elle provoquait la colère du mousquetaire pourtant il n'avait encore jamais levé la main sur elle. Il l'avait souvent sermonnée, parfois avec une rudesse confinant à la cruauté, cependant il n'avait jamais perdu son sang-froid jusqu'à ce jour.

Son incompréhension était telle qu'elle en oubliait la douleur cuisante de sa joue. Qu'avait-elle fait de si grave pour provoquer cet emportement ? Elle avait manqué de prudence, elle en convenait. Cela lui donnait-il le droit de la rosser comme un gamin indiscipliné ? En quelques secondes, l'indignation remplaça la stupeur et la main d'Aramis s'abattit sur le visage d'Athos.

Aussitôt, craignant sans doute que l'altercation des deux mousquetaires ne tournât à l'échauffourée, Porthos empoigna Athos et tout en tenant Rossinante le conduisit dans l'écurie. De son côté, D'Artagnan entraîna Aramis dans l'auberge.

Aucun des deux n'opposa la moindre résistance.