La voix du cœur
Pourquoi avait-il fait cela ? Pourquoi avait-il perdu son calme lui qui était le flegme incarné ? Pourquoi l'avait-il frappé avec une telle brutalité ? La réponse à toutes ces questions était simple : il était en train de devenir fou. Il avait de plus en plus de mal à contenir la passion qui le dévorait. Aramis était si merveilleusement beau dans ses vêtements de femme que son corps se laissait abuser par ce déguisement. Lui apprendre à danser était la plus douce et la plus insupportable des tortures… Toucher ses mains, tenir sa taille… Aramis était si proche de lui que d'un simple geste il aurait pu l'attirer contre lui et l'étouffer des caresses les plus insensées.
Chaque jour, sa passion le torturait un peu plus… Alors l'inquiétude provoquée par la disparition d'Aramis avait eu raison de lui et pour la première fois depuis sept ans, il avait perdu la tête. Quand son ami était apparu sortant de cette forêt, son seul désir était de le serrer dans ses bras et de l'embrasser jusqu'à perdre haleine. Il en était éperdument amoureux et ne pouvant le caresser, il l'avait frappé. Quelle belle preuve d'amour ! Comme il se méprisait ! Il avait toujours vilipendé les hommes qui faute de pouvoir posséder l'objet de leur désir le violentaient et il se comportait comme eux.
Tremblant de honte, il se tenait depuis plusieurs minutes devant la chambre d'Aramis sans oser entrer. Soudain, la porte s'ouvrit à la volée et il se retrouva nez à nez avec D'Artagnan.
- Que voulez-vous ? demanda le gascon d'une voix dure.
Comme ce gamin pouvait être protecteur avec Aramis !
- Laissez, D'Artagnan ! fit cette voix qu'il reconnaissait entre mille. Je vous remercie pour votre sollicitude, mais Athos et moi devons nous entretenir seuls.
Son ton ne souffrait aucune réplique, le garçon sortit donc non sans avoir lancé à Athos un regard lui promettant les plus terribles châtiments s'il maltraitait leur ami. Puis la porte se referma et ils se retrouvèrent tous les deux.
- Qu'avez-vous, Athos ? Un tel éclat ne vous ressemble pas… surtout en public ! Qu'ont dû penser les employés de l'auberge et les voyageurs en vous voyant souffleter « une femme » dont vous êtes officiellement le domestique ? J'ai fait une sottise, j'en conviens. Mais vous ne vous énervez jamais ainsi.
Ses yeux clairs étaient plantés dans les siens et le scrutaient avec une telle intensité qu'on aurait dit qu'ils voulaient lire en lui. Le soldat qui ne sourcillait pas devant un monarque avait peine à soutenir ce regard lumineux. Il n'y lisait aucune colère, juste une inquiétude mêlée de tristesse.
Imperceptiblement, il baissa la tête. Par malheur, Aramis ne s'était pas changé depuis son retour, et sa robe fendue offrait toujours une vue imprenable sur ses jambes magnifiques… Athos déglutit. Son col était trop serré… Ces jambes si fines qu'il savait si souples… Elles s'enrouleraient si facilement autour de ses hanches… Non… Pourquoi faisait-il si chaud dans cette chambre ? Il n'y avait pas de feu dans la cheminée… Comment un homme pouvait-il avoir de si jolies jambes ?
« Et si ce n'en était pas un… murmura une petite voix. »
Depuis plusieurs jours, cette voix, celle du démon tapi dans son cœur, le harcelait de folles pensées. Il ne devait pas l'écouter.
- Répondez-moi, Athos !
- Je vous demande pardon, balbutia-t-il. J'étais très inquiet pour vous.
- Enfin, je sais me défendre ! Je porte peut-être des vêtements de femme, mais je suis un mousquetaire, l'auriez-vous oublié ?
- Que vous est-il arrivé pour que vous soyez dans un tel état ?
- De petits bandits ont vu en moi une proie facile… Ils n'ont pas été déçus ! fit le bel androgyne avec un petit rire.
Comme il était charmant quand il souriait ! Il n'imaginait pas comme un seul de ses sourires pouvait faire chavirer l'âme de l'inébranlable mousquetaire.
Athos aurait sans doute ri avec lui s'il n'avait remarqué que la joue de son ami était encore rougie. Il y posa sa main avec encore plus de douceur qu'il y avait mis de colère moins d'une heure auparavant.
- Pardonnez-moi… souffla-t-il.
Sa joue imberbe était lisse comme celle d'une femme… Le toucher devenait caresse.
- Athos, que vous arrive-t-il ? bafouilla Aramis éberlué.
Il lui arrivait ce qu'il craignait depuis des mois. Il ne pouvait plus contenir son désir plus longtemps. Le contact de la peau soyeuse d'Aramis avait fait tomber la dernière digue l'empêchant de se déverser librement.
À toutes les injonctions de sa raison, la voix diabolique de son cœur malade répondait :
« Ouvre tes yeux ! C'est une femme ! Regarde ce visage, cette peau, ce corps si mince… Comment peux-tu encore croire que c'est un homme ? »
C'était absurde ! Aramis était un homme ! Il en avait eu bien assez de preuves depuis six ans !
« Mais tu ne l'as jamais vu nu, continuait cette voix implacable. »
Ses lèvres remplacèrent sa main sur la joue de son ami et là il sut qu'il était perdu. Enveloppé par ce parfum qu'aucune femme ne parvenait à égaler, il embrassait cette peau au goût délicieux. Le feu de la passion envahissait chaque parcelle de sa chair. La raison, la morale, le ciel ou l'enfer, tout ce qui n'était pas Aramis avait disparu. Seul un mouvement de rejet du jeune homme aurait pu calmer son ardeur. Mais celui-ci était pétrifié de surprise alors qu'Athos prenait possession de ses lèvres.
Sans vraiment comprendre comment, ils se retrouvèrent sur le lit. Athos embrassait frénétiquement chaque lambeau de peau découvert : le front, les joues, le cou, la nuque, les oreilles, les lèvres surtout… ces lèvres enivrantes sur lesquelles il revenait inlassablement. Tandis que son bras gauche enlaçait la taille d'Aramis, sa main droite longeait une de ces jambes dont le galbe lui avait fait si grande impression. Ses doigts entourèrent tout d'abord une cheville gracile avant de remonter lentement sur un mollet à la fois fin et solide. Ils dessinèrent la forme du genou puis se posèrent sur une cuisse ferme, musclée et cependant si mince. Malgré l'épaisseur des bas, il sentait qu'Aramis frissonnait à son contact. Sa main poursuivait son chemin entre les jupons déchirés atteignant la jarretière, touchant cette chair nue et frémissante… Il entendit un soupir s'échapper de ses lèvres entrouvertes… Il devait savoir si la voix de son cœur avait vu juste… Il lui suffisait d'écarter ce flot de tissu et la vérité apparaîtrait…
Athos gémit et ouvrit les yeux. Le front moite, le dos trempé de sueur et un reste de volupté dans les reins, il savait qu'il avait encore rêvé d'Aramis.
Chaque nuit, il revivait les moments passés auprès de son ami et dans ses rêves, il donnait libre cours aux désirs qu'il refoulait le jour. Cette fois-ci, il avait revu sa discussion avec Aramis après son « escapade » en forêt. Dans la réalité, ils s'étaient excusés mutuellement et Athos avait taquiné son ami sur ses méthodes plutôt douteuses pour détruire les robes confectionnées par maître Bonacieux. Leurs rires avaient effacé les soufflets échangés, leur amitié étant bien trop profonde pour souffrir de telles broutilles. Toutefois, au regard d'Aramis, Athos avait deviné que celui-ci s'interrogeait sur son étrange comportement… S'il avait su que durant toute leur conversation, Athos fantasmait sur ses jambes.
C'était de pire en pire. Il ne se contentait plus de le désirer, il se mettait à imaginer que son compagnon d'armes était une femme. En imposant ce déguisement à Aramis, Tréville ne s'était pas douté des périls auxquels il avait exposé l'âme d'Athos. Et pour le mettre davantage au supplice, Athos devait lui apprendre à danser. Seigneur, ils allaient volter ensemble !… Il avait reporté autant que possible cette danse-là, mais ce soir, il ne pourrait y échapper. L'estafilade du jeune homme n'avait pas mis une journée à cicatriser et dans trois jours au plus tard, ils seraient à Madrid.
Aramis n'était pas le seul à maudire le capitaine de Tréville pour cette épouvantable mission.
La journée sur la route passa beaucoup trop vite au goût d'Athos. Déjà, le soleil couchant embrasait le ciel espagnol et ce cours de danse tant redouté commençait.
Aramis paraissait au moins aussi gêné que lui. Il avait souvent vu volter à la cour de France et appréhendait sûrement d'effectuer une telle danse avec un camarade.
- Ne craignez rien, mon ami, dit Athos pour le rassurer. La porte est fermée à clé et vu les bouteilles qu'a sorties l'aubergiste, il n'y a aucun risque que Porthos vienne se moquer de nous.
- Je n'en suis plus à un ridicule près !
Il adorait quand Aramis prenait cette attitude bravache. Ses lèvres se plissaient dans une adorable petite moue, son nez se retroussait et dans ses yeux brillait cette expression farouche qui l'avait fasciné dès le premier jour. Ce mélange de force et de vulnérabilité, de volonté et d'innocence qui s'émanait de lui le bouleversait depuis toujours.
Arrête ça ! s'invectiva-t-il. Tu ne t'en sortiras pas si tu commences comme ça !
- Allez, approchez-vous, fit-il d'une voix douce.
Il la regardait avec tant de tendresse qu'elle sentit aussitôt sa morgue disparaître. Il avait toujours su la mettre en confiance. Malgré son embarras, elle était heureuse d'avoir Athos à ses côtés… Comment faisait-il pour lui inspirer cette quiétude ? Elle n'en savait rien. Elle ne s'était même jamais posé la question. Cela avait toujours été ainsi entre eux. Même les récentes étrangetés du comportement d'Athos ne pouvaient changer cela.
Elle se plaça face à lui.
- Posez vos mains sur mes épaules.
Elle s'exécuta avec timidité. Malgré le pourpoint, elle sentait sous ses paumes la musculature du mousquetaire… Une légère rougeur couvrit ses joues au souvenir de ce torse viril qu'elle avait soigné peu de temps auparavant. Ce soir-là, elle n'avait pu s'empêcher d'admirer son corps de soldat, robuste et sans adiposité, sa peau brune marquée ici et là de petites cicatrices héritées de duels et de combats, le fin duvet noir qui courait sur son ventre…
Reprends-toi ! Tu es un homme, ne l'oublie pas !
Alors qu'elle tentait de recouvrer une contenance, deux grandes mains entourèrent sa taille… ces mains si puissantes dont elle avait déjà senti la violence et qui là s'étaient faites si douces…
Que t'arrive-t-il, enfin ? Ce ne sont que les mains d'Athos !
- Nous allons commencer par un petit pas rapide. Laissez-vous guider…
Comme sa taille était fine ! s'étonnait Athos. Jusqu'à présent, il avait pensé que le corset et le vertugadin donnaient cette impression de sveltesse, mais il n'en était rien. Comment était-il possible qu'un homme, un soldat du roi, ait une taille plus fine que bien des femmes ?
« Pourquoi ne veux-tu pas admettre qu'un être aussi beau puisse être une femme ? souffla la voix de son cœur. Ça expliquerait tout, ne crois-tu pas ? »
Tu veux rendre acceptables les désirs abominables que tu me fais éprouver, mais je ne me laisserai pas abuser par tes chimères !
« Tu es un aveugle ! Tu te tortures alors que le bonheur est entre tes bras ! »
Tais-toi ! Tu déraisonnes !
- Très bien, Aramis ! Maintenant, je vais vous soulever…
La main gauche d'Athos renforça sa prise autour de la taille de la jeune femme tandis que sa main droite descendit entre ses cuisses.
- Je dois tenir votre jambe pour vous faire volter, expliqua-t-il. Ne me collez pas votre poing dans la figure pour ça, s'il vous plaît.
Elle frémit quand il empoigna sa cuisse. Pour la première fois, elle était soulagée de porter autant de jupons. Si elle avait été en pantalon, il aurait suffi d'un faux mouvement pour qu'il découvrît sa vraie nature.
- Tenez-vous bien à mes épaules !
Aussitôt il la souleva et la fit virevolter. Il faisait ça avec une telle d'aisance qu'on aurait cru qu'il avait fait ça toute sa vie.
Ils recommencèrent les pas plusieurs fois. Était-ce parce qu'elle dansait avec un homme à qui elle avait confié tant de fois sa vie ? Toujours était-il qu'Aramis se détendait de plus en plus. Elle prenait même plaisir à cet exercice. Elle se sentait si légère entre ses mains. Elle avait l'impression de voler.
Athos dévorait des yeux son délicieux ami. Ses longs cheveux dorés tournoyaient autour de son joli visage…
« On dirait vraiment une jeune fille, n'est-ce pas ? »
Tais-toi !
« Il est beau comme une femme, mince comme une femme, léger comme une femme. Comment un grand esprit comme le tien ne réussit-il pas à en tirer la solution qui s'impose : c'est une femme ! »
Je n'écoute plus tes folies !
« Si tu faisais remonter ta main, tu en aurais le cœur net… susurra la voix diabolique. »
Tu divagues !
« Si tu es si sûr de toi, vérifie et je me tairai pour toujours ! »
Je ne peux pas faire ça…
« Tu prétendras que c'était un geste maladroit. »
Athos se mordit les lèvres… Le monstre avait raison, il suffisait d'un simple geste et cette torture s'achèverait enfin. Le salut de son âme en dépendait… Comme pour s'excuser à l'avance d'un tel attouchement, il leva les yeux vers Aramis qu'il faisait virevolter quand il le vit sourire… Il y avait tant de joie, de jeunesse et de gaieté dans ce sourire que le cœur d'Athos éclata dans sa poitrine. Ce trouble fut si profond qu'il desserra son étreinte un court instant.
Lâché dans le vide, le bel androgyne réagit avec cette vitalité qui avait fait de lui l'un des meilleurs combattants du royaume de France. Il se cramponna aux épaules d'Athos pour ne pas tomber. De son côté, Athos tenta de le rattraper. Ses bras entourèrent la taille du jeune homme et ses mains agrippèrent son corps… Que touchait-il ? Quelques secondes, il voulut croire qu'il serrait le vertugadin, mais ce qu'il empoignait, pour être doux et rond, était bien trop ferme pour être garni de coton… Ses mains étaient bien en dessous des hanches… juste sur cette chute de rein qu'il trouvait si harmonieuse…
Il se serait aussitôt écarté s'il avait pu bouger… Les bras d'Aramis autour de lui, le visage d'Aramis dans son cou, les cheveux d'Aramis répandus sur son épaule… ce parfum qui lui faisait perdre tout sens commun… et ces courbes si excitantes.
- ATHOS !
Aramis se dégagea vivement.
- Qu'est-ce qui vous a pris ?
Ils se dévisageaient, aussi rougissants l'un que l'autre. Par chance, Aramis s'était écarté avant que son désir ne devînt manifeste.
- Pardonnez-moi. Ma blessure de l'autre soir m'a lancé subitement… Heureusement que vous avez de bons réflexes, j'ai failli ne pas réussir à vous rattraper.
Le jeune homme fronça les sourcils, puis il haussa les épaules préférant, comme son camarade, ne pas s'attarder sur cette palpation involontaire.
- Vous étiez parfait, continua-t-il. C'est une danse un peu délicate et vous vous êtes très bien débrouillé… Mieux que moi, c'est le moins qu'on puisse dire !
- A-t-on besoin de continuer ces leçons ?
- Non, vous vous en sortirez très bien si vous n'assommez pas vos partenaires… Bon, je vais chercher D'Artagnan et Porthos pour que nous soupions.
- Fort bien, je vous attends.
Quand Athos fut sorti, Aramis s'affala sur le lit. Fixant les lézardes du plafond, elle tâchait de mettre de l'ordre dans son esprit. Elle n'avait jamais aimé danser, alors pourquoi s'était-elle sentie si bien en voltant avec Athos ?… Pourquoi avait-elle tant apprécié d'être dans les bras d'Athos ? Elle n'était tout de même pas attirée par son compagnon d'armes… Non ! Elle le trouvait beau, c'était acquis ! Elle l'adorait sans aucun doute ! Elle lui aurait confié sa vie sans hésitation ! Mais il n'était que son meilleur ami !… Un ami qui la troublait parfois… Non ! C'étaient juste ces ridicules vêtements qui altéraient son esprit !
Elle caressa du bout des doigts son médaillon… François, que m'arrive-t-il ?
À quelques mètres de là, dans le couloir, Athos était appuyé contre le mur et respirait profondément. En dépit de son ton badin, il avait tremblé qu'Aramis ne remarquât les signes de sa passion mal dissimulés par ses vêtements.
Il maudissait son cœur malade qui lui imposait cet enfer… Cet homme de tête méprisait tant la voix de son cœur qu'il était incapable de comprendre que celle-ci avait vu au-delà des apparences et des faux-semblants. N'écoutant plus que sa raison, il était devenu aveugle.
