Les rues de Madrid

Le comte de Vezac était depuis cinq ans l'ambassadeur de France en Espagne. S'il avait été d'abord réticent à s'expatrier dans un pays hostile, il avait vite pris goût à la vie madrilène. Même si la cour d'Espagne atteignait des sommets d'austérité et que l'étiquette y était implacable, les Espagnols étaient des gens aimables et joyeux et les rues de Madrid débordaient d'animation à toute heure du jour ou de la nuit. Il aimait ce pays et cela lui aurait déplu qu'une guerre éclatât. Aussi, dès qu'il avait appris qu'un complot visait à assassiner la reine Élisabeth, il en avait immédiatement informé Louis XIII. En réponse, ce dernier avait envoyé à Madrid certains de ces mousquetaires déguisés en laquais. En ancien homme d'épée, Vezac avait hâte de rencontrer ces vaillants soldats… Il était plus dubitatif concernant la jeune femme qui les accompagnait.

Quel type de femme pouvait seconder des mousquetaires dans une telle mission ? Une aventurière ? Sans aucun doute. Une intrigante ? Peut-être. Une hétaïre ? Probablement. Il le saurait bientôt. Tard dans la soirée, un courrier l'avait informé que Madame Renée de Montsorot était arrivée à Madrid et qu'elle sollicitait une entrevue dans la matinée. Elle était jeune à ce qu'on lui avait dit, mais était-elle jolie ? Si tel était le cas, il y aurait peut-être matière à quelque aventure. Une femme qui traversait la France seule avec des soldats ne devait pas être difficile à séduire !


Aramis enroula pour la quatrième fois sa chevelure en un lourd chignon. Ça n'allait toujours pas ! soupira-t-elle. Immanquablement, quelques mèches s'échappaient de la coiffure pour onduler sur ses joues.

Elle devinait les préjugés que nourrissait l'ambassadeur à son égard. Une femme qui fricotait avec des mousquetaires, il devait se la représenter comme une femme de petite vertu, voire une gourgandine. Aussi essayait-elle de paraître la plus prude possible avec un chignon sévère. Plus elle ressemblerait à une duègne, mieux ce serait… Mais ses traîtres de cheveux ne lui facilitaient pas la tâche ! Ces boucles rebelles ne…

- Parfait.

Elle tressaillit et se retourna vivement. D'Artagnan refermait la porte derrière lui.

- On ne vous a pas appris à frapper avant de rentrer chez les gens !

- Porthos menaçait de venir vous chercher, j'ai paré au plus pressé… Mais vous avez raison, je n'ai pas à rentrer de façon aussi cavalière dans la chambre d'une dame, murmura-t-il en arrivant à ses côtés.

Comme il s'y attendait, elle le foudroya du regard pour sa dernière remarque.

- Vous êtes superbe, souffla-t-il.

Il savait qu'elle n'apprécierait pas cet éloge, mais il n'avait pu l'étouffer. Elle était magnifique. Ses cheveux relevés dévoilaient une nuque gracile où flottaient des boucles blondes. Malgré ses réticences, elle s'était résignée à se maquiller. Le fard était très léger, on le remarquait à peine, et il accentuait sa beauté pure et irréelle et l'éclat de ses yeux clairs. Elle avait un visage de madone, comment avait-il pu ne pas le remarquer ? Comment avait-il pu passer près d'une année aux côtés d'une si belle femme sans se douter un instant de sa vraie nature ? Comment était-il possible qu'Athos et Porthos n'aient rien soupçonné en plus de six ans ?

Pour sa rencontre avec le comte de Vezac, elle avait choisi une robe élégante, toujours noire, dont le velours chatoyant mettait en valeur son teint de lys. À l'emmanchure, un fin voilage recouvrait la manche qu'il rejoignait au poignet. Le drapé soulignait la finesse de son corps souple. Comme toujours, le corset compressait complètement ses formes féminines… Avec un décolleté, elle serait irrésistible.

- Êtes-vous satisfait de votre inspection ? demanda-t-elle d'une voix irritée.

D'Artagnan rougit. À l'expression de son visage, elle avait deviné ses pensées peu convenables. Il en fallait pourtant plus pour impressionner l'audacieux gascon. Par bravache, il répliqua :

- Plutôt, monsieur l'ambassadeur va être conquis.

La main de la jeune femme s'abattit rudement sur sa nuque.

- Arrêtez vos fadaises !… Bon, les autres nous attendent.

- Êtes-vous sûre de vouloir être seule pour rencontrer l'ambassadeur ? demanda-t-il en se frottant la nuque.

- D'Artagnan, nous en avons déjà discuté. Il serait malvenu que l'ambassadeur de France reçût en audience privée des « domestiques » et en outre, c'est moi qui serai chargée de la sécurité de la reine, il est donc important que je sois considérée comme une interlocutrice valable. Nous étions d'accord là-dessus.

- Athos et Porthos étaient d'accord, mais ils ignorent que vous êtes…

- Que craignez-vous ? Que l'ambassadeur de France se montre inconvenant à mon égard ? Dans ce cas, soyez sûr qu'un coup de genou bien placé lui remettra les idées en place.

- Aramis !

- D'Artagnan, l'ambassadeur de France ne va pas essayer d'abuser d'une envoyée du roi alors cessez de vous inquiéter, c'est ridicule !


Après l'avoir fait patienter un long moment dans l'antichambre, Vezac fit signe à son domestique d'introduire la visiteuse dans son cabinet de travail.

Quand la jeune femme entra, il eut le souffle coupé. Elle n'était pas simplement belle, elle était éblouissante avec ses immenses yeux aussi lumineux qu'un ciel d'été. Il sut aussitôt qu'il s'était fourvoyé à son sujet. Il se dégageait d'elle une telle dignité qu'on ne pouvait douter de son honneur.

Elle le salua respectueusement. Toute gracieuse que fût sa révérence, elle ressemblait plus à un salut militaire qu'au geste d'une courtisane. Son port altier révélait que contrairement à tous les flagorneurs de la cour, cette femme n'avait pas pour habitude de courber l'échine.

Il l'examina avec un intérêt grandissant. Elle était mince et grande pour une femme. Sa robe noire était élégante mais d'une grande simplicité, sans fioriture, broderie, dentelle ou fraise… ni décolleté malheureusement, songea-t-il. S'il aurait aimé entrapercevoir les formes de la jeune veuve, il devinait qu'aucune aventure ne serait envisageable avec elle. Elle paraissait aussi inaccessible qu'une vestale. Ce qui frappait dans sa beauté et son maintien était qu'elle n'avait rien de commun avec les coquettes frivoles peuplant les couloirs de l'Alcazar. Avec les légères boucles dorées qui encadraient son visage délicat, elle ressemblait à ces Vierges de Raphaël, pures et énigmatiques. Aussi incroyable que ce fût, il était persuadé que malgré leur goût proverbial pour les femmes, les mousquetaires qui accompagnaient Renée de Montsorot n'avaient pas osé la toucher.

Il s'était conduit comme un sot ! Bêtement, il avait choisi de la recevoir dans son cabinet pour lui imposer une entrevue où telle une subalterne, elle serait restée debout alors qu'il était confortablement assis. Il lui fallait corriger sa bévue au plus vite. Il referma les dossiers qu'il faisait semblant de lire et alla à sa rencontre.

- Pardonnez-moi, madame. J'ai laissé ces documents m'absorber au point d'en oublier toute courtoisie.

Il baisa une main longue et fine quoique bien plus ferme que celles de toutes les femmes qu'il ait connues. Ce n'était pas la main d'une femme oisive. Il aurait bien prolongé son baisemain plus longtemps pour apprécier la force singulière qu'il pressentait dans ces doigts.

- Madame, ce bureau n'est guère approprié pour vous recevoir. Que diriez-vous si nous allions ailleurs ?

Aramis fronça les sourcils avec méfiance. Malgré la déplaisante attente qu'il lui avait imposée, cet homme ne lui était pas antipathique. Il avait l'air d'un homme honnête, mais s'il s'imaginait pouvoir l'entraîner dans sa chambre, elle n'hésiterait pas à lui asséner un coup de genou dans l'entrejambe… non, elle se comporterait comme une dame et se contenterait de le souffleter.

- Savez-vous monter à cheval ? continua-t-il.

- Pardon ? s'étonna-t-elle alors que ses sourcils montaient plus haut sur son front.

- Je désirerais vous faire visiter Madrid, mais on ne peut réellement apprécier une ville qu'à cheval ou à pied. Aussi je réitère ma question : savez-vous monter à cheval ?


Aramis avait hésité à monter en amazone la jument gris perle que Vezac avait fait seller à son intention, mais elle n'avait plus chevauché ainsi depuis six ans, et même à l'époque, elle n'aimait guère cette méthode d'équitation qu'on imposait aux femmes. Elle préférait étonner l'ambassadeur que de risquer de se retrouver les quatre fers en l'air dans les rues de Madrid.

Vezac avait eu une brillante idée. Depuis son arrivée en Espagne, elle n'avait fait que traverser sans les voir les villes espagnoles, là elle découvrait vraiment la capitale castillane. Ils arrivèrent à la toute récente Plaza Major. Malgré le froid de l'hiver, une foule bigarrée s'y pressait et les étals des marchands présentaient les produits les plus divers et les plus colorés. Pour la première fois, Aramis réalisait qu'elle était au cœur d'un empire qui s'étendait de l'Inde à l'Amérique. Si trente-huit ans plus tôt, la destruction de l'Armada espagnole avait écorné la puissance de l'empire de Charles Quint, personne sur cette place n'aurait pu prédire le déclin qui en moins d'un siècle allait frapper l'Espagne.

Soudain, le regard de la jeune femme fut attiré par les affiches placardées sur les murs. L'homme qui y était représenté lui était familier… Si on pouvait parler d'homme à propos de ce dessin d'un visage totalement dissimulé par un large chapeau. Bien qu'elle n'ait guère repensé au brigand depuis leur rencontre en Aragon, elle n'avait pas oublié son allure… ni son nom qui s'étalait en toutes lettres sur ces affiches : Lobo.

- Qui est cet homme ? demanda-t-elle à son guide.

- Lobo ? C'est le plus fameux brigand d'Espagne. Personne ne sait quel est son vrai nom. Il a été surnommé le « Loup de Castille » tant son agilité est proverbiale. Toutes les polices d'Espagne sont à ses trousses, mais à mon avis, ils ne l'attraperont jamais.

- Pourquoi donc ?

- Il est bien plus doué que tous les soldats qui le poursuivent et même s'il tombait dans un de leurs pièges, on verrait aussitôt une foule immense s'interposer pour le protéger.

- Pour protéger un bandit ! s'indigna-t-elle.

- Madame, j'ai moi-même assez peu de respect pour les voleurs, mais la générosité de ce Lobo avec les miséreux lui a assuré le soutien indéfectible du peuple de Castille. Il est vu comme un bienfaiteur.

- Un bienfaiteur avec de l'argent volé ! Le Masque de Fer avait déjà usé de ce subterfuge pour obtenir le soutien populaire !

Aramis n'avait aucune animosité pour l'homme qu'elle avait croisé dans la forêt, et hormis le fait qu'il dissimulât son visage, il n'avait rien de commun avec le forban que ses compagnons et elle avaient affronté en France. Cependant, l'idée qu'un voleur pût être si estimé scandalisait la jeune mousquetaire. Où allait-on si un hors-la-loi était considéré comme un héros du peuple ?

- Oh non, madame ! Le Masque de Fer était un scélérat violent et cruel, ce Lobo est une sorte de « gentilhomme brigand », si vous me permettez l'expression.

- Que racontez-vous comme calembredaines, monsieur le comte ? Ce voleur échangerait-il galamment des fleurs contre des bijoux ? ironisa-t-elle.

- Je n'irai pas jusque là. Pourtant je vous assure que la moitié des nobles castillanes ne rêvent que de le rencontrer.

Aramis haussa les épaules avec dédain. Elle avait réussi à grand-peine à contenir son exclamation sur la bêtise des femmes promptes à s'enflammer pour un aventurier… ou pour un uniforme. Elle avait vu si souvent avec quelle facilité ses compagnons obtenaient les faveurs des dames. C'était atterrant de constater à quel point les femmes pouvaient se montrer stupides en amour ! Les pires étaient bien entendu les aristocrates élevées dans l'ignorance des couvents et mariées à des barbons. L'ennui de leur vie était tel que le simple éclat d'un uniforme les faisait défaillir.

De son côté, Vezac observait la jeune femme. Son fier visage témoignait de son profond mépris de la filouterie et des sottes admirant ceux qui s'y livraient. Elle irradiait une rectitude hors du commun. Quel homme parviendrait à conquérir cette noble créature ? Qui même s'y risquerait ? Lui ne le ferait jamais. Resplendissante, lumineuse, elle était comme un astre qu'il ne pouvait qu'admirer en silence sans jamais oser s'en approcher.

- Comte de Vezac !

Perdu dans sa contemplation, l'ambassadeur n'avait pas remarqué le cavalier qui s'était approché d'eux. Grand et bien bâti, celui-ci était l'archétype du bel hidalgo. Son visage ciselé semblait avoir été gravé par le plus habile des sculpteurs. Ses pupilles, bordées de cils aussi noirs que sa chevelure bouclée nouée en catogan, luisaient telles deux émeraudes sur sa peau brune. Mais ce qui en faisait le plus brillant séducteur de Madrid était sans conteste son sourire qui faisait pétiller tout son visage et y creusait de charmantes fossettes tant autour de ses yeux que de sa bouche entourée d'une belle moustache et d'un bouc fin… Un sourire qui en l'instant n'était pas destiné à son interlocuteur, mais à la jeune femme qu'il dévorait du regard.

- Quelle joie de vous rencontrer, il y avait longtemps que je ne vous avais vu, comte, dit l'homme dans un français parfait avec une légère pointe d'accent.

- Don Rafael, tout le plaisir est pour moi, répondit l'ambassadeur dont la mine assombrie contredisait les paroles.

- Comte, qui est donc la délicieuse señorita qui vous accompagne ? Sa beauté éclaire notre triste hiver madrilène.

- La señorita en question possède des oreilles et une bouche, vous pouvez vous adresser directement à elle !

Aramis n'avait pu réprimer son exaspération. Comment ce bellâtre pouvait-il parler d'elle comme si elle était absente ? Croyait-il la flatter en insultant son intelligence ? Elle n'était pas une pouliche dont on admirait les qualités reproductrices !

Loin d'être fâché par ce coup de sang, Vezac était plutôt satisfait de voir la jolie Française rabrouer l'hidalgo. Il lui aurait déplu qu'elle succombât à ce libertin désœuvré et suffisant.

- Une bouche avec une langue bien pendue ! rit le dénommé Rafael. De la beauté et du caractère, je suis conquis, mademoiselle…

- Madame, le reprit Vezac, madame Renée de Montsorot. Cette dame nous arrive tout droit de Paris dont les mœurs licencieuses ont tant offusqué son âme vertueuse qu'elle s'est résolue à l'exil. Elle espère grandement trouver à la cour du roi Philippe la morale qu'on lui a vantée.

Aramis serra ses doigts autour des rênes. Certes l'ambassadeur avait trouvé un motif des plus crédibles à sa présence à Madrid, toutefois elle n'appréciait pas sa façon de protéger sa vertu comme si ce fat la mettait en péril. Si l'Espagnol n'était pas dénué de charme, la jeune femme avait trop longtemps vécu comme un homme pour se laisser abuser par ses pitoyables louanges.

- Moi qui croyais que toutes les femmes vertueuses étaient vieilles et flétries, railla Don Rafael. Je vous fais mes compliments, madame, vous avez décidément toutes les vertus… Mais ébloui par tant de grâce, j'ai manqué à tous mes devoirs, je ne me suis même pas présenté : Don Rafael, marquis de Los Montes.

- Je suis enchantée, monsieur. Malheureusement, nous devons vous quitter, le déjeuner doit être prêt maintenant, n'est-ce pas monsieur le comte ? dit Aramis que la parade amoureuse du coq espagnol agaçait de plus en plus.

- Attendez, madame ! Si vous venez de France, je présume que vous n'avez jamais goûté au chocolat. Il faut absolument que vous dégustiez ce nectar et il y a un marchand à quelques mètres.

- Nous sommes pressés, Don Rafael, répliqua Vezac.

- Allons, vous n'êtes pas à cinq minutes près… À moins que vous ne craigniez que cette expérience ne porte atteinte à votre honneur, madame.

Aramis avait la désagréable impression d'être une proie face à son chasseur. Il lui déplaisait de s'enfuir comme une biche apeurée, mais cet homme l'importunait au plus haut point.

- Je suis lasse de votre insistance, monsieur.

- Madame, cela ne prendra qu'un instant. Vous ne regretterez pas votre découverte.

- Soit, mais juste un instant.


Si cette boisson brune avait un aspect peu ragoûtant, il fallait reconnaître que le goût légèrement amer n'en était pas désagréable.

- Vous aurais-je fait succomber au péché de gourmandise, madame ?

Diantre que cet homme était insupportable ! Elle lui aurait volontiers envoyé le liquide chaud en pleine figure… Elle allait le faire s'il continuait à la dévisager comme si elle était la gourmandise qu'il voulait déguster.

Vezac quant à lui se régalait en observant les rebuffades que Renée de Montsorot infligeait à Don Rafael. Son regard glacial aurait à lui seul découragé les galants les plus empressés. Il n'y avait qu'un débauché aussi vaniteux que cet hidalgo pour espérer la conquérir de la sorte.

- Le seul péché auquel vous risquez de me faire succomber est la colère, monsieur !

- Vous avez un peu de chocolat sur la bouche.

Sans lui laisser le temps de réagir, il passa son doigt sur les lèvres de la jeune femme. Devant une telle familiarité, il fallut à Aramis tout son sang-froid pour ne pas estourbir cet insolent. Elle se dégagea vivement les joues empourprées et les yeux brûlants de fureur.

- C'est assez, monsieur ! Comte, nous n'avons que trop souffert les insolences de ce rustre, rentrons !

Il fallait être fou pour la contredire. Don Rafael devait l'être, car il lui lança alors qu'elle sortait :

- Vous êtes encore plus ravissante quand vous êtes en colère !

- Allez au diable ! cracha-t-elle, les jointures de ses doigts blanchies à force de réfréner son envie d'écraser ce sourire railleur.

Elle s'élança plus qu'elle ne sortit de la boutique et heurta de plein fouet un groupe d'hommes qui marchaient dans la rue. Sous la violence du choc, elle se retrouva à terre devant les trois hommes les plus sinistres qu'elle ait jamais vus. Ils étaient vêtus comme des moines, mais dans leurs yeux caves, on ne lisait aucun des messages d'amour et de charité des Évangiles. Aramis n'était pas une femme impressionnable, pourtant quand ces yeux sombres comme la mort se posèrent sur elle, il lui sembla que son sang se glaçait dans ses veines… comme si elle était non pas face à des hommes, mais face à la Mort elle-même.

Pétrifiée par cette effrayante apparition, elle sentit à peine le bras qui l'empoignait fermement pour l'attirer contre une épaule solide. Elle découvrit effarée le visage d'un Don Rafael qui avait perdu toute trace de suffisance ou de raillerie. Il prononça en espagnol des mots dont elle ne saisit pas le sens, mais qui firent partir les horribles moines. Puis il la libéra de son étreinte.

- Évitez de tomber dans les bras des Inquisiteurs, ces hommes-là sont insensibles à vos charmes… ils sont insensibles à tout d'ailleurs.

Malgré l'ironie des paroles, l'intonation de sa voix avait changé. Pour la première fois, le marquis de Los Montes exprimait une émotion sincère. Était-ce du dégoût, de la colère ou de la peur ? Elle aurait été incapable de le dire, mais elle voyait un homme bien différent de l'aristocrate suffisant qu'elle avait rencontré. Elle n'eut pas le temps d'approfondir ses réflexions, car après un salut poli, le comte de Vezac l'entraîna vers leurs montures.