Note de l'auteur : J'ai changé le titre de ce chapitre de "Pierres" à "Rêves de noyade". Je pense que c'est mieux, et quand au début j'avais réfléchi au titre de ce chapitre, je n'étais pas vraiment satisfait(e) de "Pierres" mais j'avais décidé de faire avec à l'époque.

Note du traducteur : Merci beaucoup à tous ceux qui suivent cette histoire et l'apprécie, ainsi qu'à ceux qui prennent le temps de laisser un commentaire. J'apprécie beaucoup ce soutien !


Chapitre 2 : Rêves de noyade

"Je me demandais, est-ce que je pourrais ramener un ami ici demain?" commença Naruto pendant qu'il aidait Kankurô à débarrasser la table, après le dîner.

"Bien sûr que tu peux. Je ne savais pas que tu avais des amis."

Sans le montrer, ce commentaire blessa Naruto. Il savait qu'il était bizarre, de là à penser qu'il n'avait pas d'amis du tout c'était un peu exagéré, non ?

Il semblait que son compagnon avait remarqué son changement d'humeur. "Désolé, je ne voulais pas t'offenser. C'est juste que tu me rappelles tellement Gaara que…" il s'interrompit, comme s'il s'était rendu compte lui-même qu'il n'y avait de bonne façon de finir cette phrase.

"Ce n'est rien" dit à voix basse Naruto, en reportant son attention sur la vaisselle. Il voulait corriger le malentendu selon lequel lui et Gaara étaient similaires. Ce n'était pas le cas.

Kankurô changea de sujet. "Alors, qui c'est ton ami?

_ C'est une fille que je connais depuis l'enfance. Elle s'appelle Sakura et elle travaille à la librairie, elle aussi, dit le blond.

_Ah, une fille." Le brun sourit, et l'allégresse était évidente dans sa voix. "Je ne savais pas que tu avais une petite-amie.

_Ce n'est pas ma petite-amie," corrigea Naruto à voix basse. Pourquoi est-ce que les gens partaient toujours du principe qu'une fille et un garçon ne pouvait pas être juste amis ? Même si une bonne part de lui avait espéré être quelque chose de plus pour elle il y a encore peu de temps. Avec tristesse, il repoussa ces pensées.

Tout ce temps où il partagea l'espace de la cuisine avec Kankurô, il fit des efforts pour ne pas croiser ses yeux sombres. Ce n'était pas qu'il n'aimait pas le regarder, mais il aimait l'observer de loin et en secret. Le brun avait la même normalité que Sakura, mais à ses côtés il ne se sentait pas aussi à l'aise que quand il était avec elle.

Le sol craqua derrière Naruto. Il regarda dans la direction du bruit et vit les pieds de Gaara près du seuil de la porte. Les yeux de jade le regardaient sans doute. Rapidement, Naruto se détourna.

"Hé, devine quoi Gaara, on a un invité à la maison demain," annonça soudainement l'aîné des deux frères d'un ton enjoué.

Comme on pouvait s'y attendre, Gaara ne communiqua ses pensées d'aucune façon.

L'enthousiasme de Kankurô et son manque du côté de Gaara amusait Naruto. Il lui vint à l'esprit que peut-être le brun voulait avoir de la compagnie qui les changerait un peu d'eux trois. Ni le blond ni le rouquin n'étaient très bavard, et plutôt effacés. Avec cette pensée, Naruto accepta l'idée que peut-être lui et Gaara avaient quelque chose en commun.


Le lendemain, Naruto était à fleur de peau. Il espérait que sa nervosité ne se remarquait pas aux yeux des autres. Il s'était imaginé que Sakura et lui passeraient la soirée dans sa chambre, mais depuis que Kankurô savait qu'elle venait, il avait brusquement amené dans la discussion une planification pour une soirée film.

Et maintenant, son amie aux cheveux roses se tenait dans le petit hall d'entrée.

"Bienvenue, Sakura," dit Naruto, malgré le malaise qu'il ressentait à jouer les hôtes. C'était sa maison, oui, mais pas sa propriété.

"Je suis très heureuse de vous rencontrer, tous," répondit-elle et son sourire s'élargit.

Si elle était gênée d'être le centre de l'attention, elle ne le laissa pas paraître. Comme il avait quand même l'impression qu'il devait lui offrir une issue, Naruto prit la parole.

"Ce sont mes propriétaires, Kankurô et Gaara." Le brun agita la main avec un grand sourire. Le rouquin hocha à peine la tête.

Avant que Naruto ne puisse offrir à Sakura l'option de s'échapper dans sa chambre, le brun commença à parler.

"Si tu veux, tu peux regarder un film avec nous. On a aussi de quoi manger et des sodas.

_Oh j'adorerais," Sakura était enchantée et elle dépassa Naruto jusque dans la cuisine. Ses yeux regardaient déjà les diverses collations que Kankurô leur avait préparées. Le brun s'était subtilement glissé à côté d'elle, en lui souriant et en lui expliquant quelque chose à propos des petits amuse-gueule qui étaient posés sur un plat.

Et tout ça laissait Naruto et Gaara, qui se tenaient debout et gênés sur le seuil, témoins de leur interaction. En vérité Naruto était furieux. Elle était son amie à lui, et il voulait passer du temps avec elle. Là on dirait qu'elle ne le voyait même plus.

"Maintenant je comprends pourquoi tu ne pouvais pas annuler ce que tu avais prévu la dernière fois. Tes proprios sont très gentils," dit Sakura en se tournant vers Naruto. Il put voir que ses mots faisaient plaisir au brun.

"Ah, oui" dit Naruto, en se remémorant le week-end où il n'avait pas pu se rendre au cottage. "Gaara et moi on était allé voir une exposition de botanique, à ce moment-là," continua-t-il en désignant Gaara de la tête.

Sakura regarda Gaara, sans modifier son expression aimable et polie. Puis elle refocalisa son attention sur Naruto. "Je suis sûre que vous vous êtes bien amusés.

_C'est le cas, sourit Naruto, un peu nerveusement.

_Bon, emportons tout ça sur la table basse" dit Kankurô en ramassant les bols sur les plans de travail.

En peu de temps, la petite table basse fut remplie de tas de nourritures plus délicieuses les unes que les autres. Kankurô s'était vraiment dépassé, trouva Naruto, qui vola rapidement la place à côté de Sakura sur le canapé. Manquerait plus qu'il ne puisse même pas s'asseoir à côté d'elle !

Kankurô s'assit de l'autre côté de la jeune femme, et lui proposant poliment un bol de chips et un verre de soda. Naruto était sur le point de s'en chercher un peu quand Gaara s'assit à côté de lui et lui offrit un bol de pop-corn.

"Merci," murmura Naruto.

Gaara était pratiquement collé à lui, et Naruto était sur le point de le lui faire remarquer quand il se rendit compte que le rouquin était déjà pressé contre l'accoudoir. En essayant de surmonter son inconfort, il redirigea ses pensées vers Sakura. Son parfum engouffra ses narines et il se demanda pour la énième fois pourquoi de toutes les personnes qui existaient c'était elle qui avait accepté de garder quelqu'un comme lui comme ami après tout ce temps.

"Alors comme ça tu es la collègue de Naruto," demanda Kankurô, en essayant de sembler naturel alors que ses yeux la regardaient avec insistance.

Avant qu'elle n'aie la chance de répondre, Naruto les coupa "On était amis depuis bien avant. Ce n'est que récemment qu'on a commencé à travailler ensemble.

_Je vois," répondit Kankurô, sans la quitter des yeux.

Sakura lui donna un bref sourire, semblable à celui qu'une grande sœur donnerait à son petit frère, avant de se retourner vers le gentil proprio, comme elle avait dit plus tôt. " C'est ma tante qui gère le magasin. Je travaille là-bas depuis longtemps maintenant. Naruto est l'un de nos meilleurs employés."

C'était faux et elle le savait. Naruto leva presque les yeux au ciel. Il savait qu'elle avait dit ça parce qu'elle était son amie, et les amis étaient parfois irrationnellement gentils les uns envers les autres.

Le film durait une heure et demie. C'était une comédie avec un nombre incalculable de clichés de scénario.

Néanmoins, il parvint à tirer des éclats de rires à trois d'entre eux. Gaara fut le seul qui ne rit pas ouvertement. Le seul personnage gay du film, stéréotypé au point que c'en était douloureux, avait une part de ridicule et d'invraisemblance qui n'était vraiment pas nécessaire.

Quand il était adolescent, Naruto avait trouvé drôle cette rigidité avec laquelle les films avaient massivement dressés le portrait de ce genre de rôles. Maintenant qu'il était adulte ces stéréotypes l'agaçaient. Quand survint une autre scène clichée comprenant le personnage gay, Sakura et Kankurô rirent à l'unisson. Naruto jeta un coup d'œil à Gaara en levant les yeux au ciel. Après-coup il ne savait pas trop pourquoi il avait ça.

Cependant Gaara ne fit que le regarder en retour, sans offrir de geste qui les unirait contre Sakura et Kankurô, le duo immature qui ricanait. Quand Naruto reporta son attention sur l'écran, il sentit le regard de Gaara posé sur lui pendant beaucoup plus longtemps qu'il n'était à l'aise à cette idée.

À la fin du film, les bols et les assiettes étaient tous vides. Naruto avait eu le temps de s'habituer à la proximité du rouquin et l'attention de Sakura envers le brun ne lui semblait plus si menaçante.

"Malheureusement, il faut que je m'en aille, soupira Sakura en donnant un regard d'excuse à Naruto. Je me suis bien amusée. Merci pour cette belle soirée les garçons." Elle sourit, mais son sourire était surtout destiné au brun.

"Reviens quand tu veux," répondit Kankurô, et aux oreilles de Naruto cette politesse semblait un peu trop exagérée. Il résista à l'envie de lever à nouveau les yeux au ciel.

Après que Sakura fut partie, ils commencèrent à ranger le salon tous les trois.

"Gaara, Naruto, ça vous dérangerait de faire la vaisselle ? C'est moi qui aie cuisiné, après tout," suggéra Kankurô.

Aucun des deux ne répondit, et pour une raison quelconque cela sembla amuser le brun. Tout en l'ignorant, Naruto se tourna vers le rouquin. "Tu veux laver la vaisselle ? Je peux essuyer."

Gaara acquiesça. Il était sur le point d'enlever ses bracelets, quand brusquement il s'arrêta net dans ses mouvements sans raison apparente. Puis après un moment à rester figé, il le regarda comme s'il ne s'était rien passé. "Je préférerais essuyer."

Naruto haussa les épaules et releva ses manches. Dans la périphérie de sa vision, il voyait les poignets couverts de bracelets de Gaara et ses mains pâles, qui tenaient déjà le torchon. Ce qu'il avait déjà observé dans le couloir lui revint en mémoire. Cette chose rougeâtre sur sa peau semblait étrange. Ou peut-être que ce n'était qu'une ombre mal projetée à cause du manque d'éclairage ?

Quand Naruto se rendit compte qu'il nettoyait toujours la même assiette depuis une minute entière, il la rinça précipitamment avant de la tendre à Gaara. Leur coopération silencieuse apaisa Naruto, mais le manque de conversation le dérangeait aussi. Il avait fait la promesse de se comporter comme une personne normale. Qu'est-ce qu'on dirait dans une telle situation ?

"Ce n'est que moi ou est-ce que ton frère essayait de draguer Sakura ?" demanda Naruto, en quête d'un sujet de conversation.

"Ils ont l'air de bien s'entendre, fut tout ce que Gaara trouva à répondre.

_ Elle est gentille, mais elle a déjà un petit-ami, fit remarquer Naruto, sans savoir pourquoi il avait évoqué ce sujet. Tu as déjà eu une petite-amie Gaara ?

_Non.

_Et un petit-ami ?" demanda Naruto l'air de rien, incertain de savoir s'il passerait pour une personne normale avec ce genre de sujets de conversation.

Aucune réponse ne vint et après quelques secondes, Naruto jeta un coup d'œil au rouquin. Les yeux de jade étaient posés sur lui, indéchiffrables et comme en quête de quelque chose. Rapidement Naruto reporta son attention sur l'eau savonneuse.

"Eh bien, moi j'ai eu quelques relations, mais elles n'ont jamais duré bien longtemps." Et la plupart du temps il avait été épris de son amie aux cheveux roses. Mais il ne pouvait pas vraiment blâmer la malchance dans le cadre de ses relations.

"Ton frère est un vrai tombeur, tu sais. Ce n'est pas étonnant qu'elle se soit intéressée à lui.

_Naruto", dit le rouquin d'une voix basse et apaisante, et le blond le regarda brièvement, "Donne-moi ce bol. Ça fait deux minutes que tu le laves."

Un peu embarrassé, le blond le rinça pour le donner à Gaara. "Désolé. Je crois que j'ai beaucoup de choses à penser en ce moment."

Le patient rouquin le regarda avec un air entendu. "Peut-être que tu penses trop.

_ Ce n'est pas ce que les profs disaient quand j'étais à l'école," plaisanta Naruto, mais son humour demeura sans réponse. Pendant un moment il cessa de laver les ustensiles et regarda un point lointain comme s'il se remémorait quelque chose. "Ils me disaient toujours de me concentrer, ou alors c'était l'inverse. Je me concentrais trop sur quelque chose et j'en oubliais le monde autour.

_ Je m'en suis rendu compte," répondit Gaara. Il passa son poids d'une jambe à l'autre, et se pencha légèrement vers Naruto. Comme s'il venait subitement de se rendre compte de quelque chose, le blond lui donna les ustensiles impeccablement nettoyés.

Ils travaillèrent ensemble pendant quelques minutes, en silence. Naruto fredonnait une mélodie inconnue, et s'interrompait par moments comme si une pensée urgente lui revenait à l'esprit. Comme s'il lisait ses pensées, le rouquin se mit soudainement à parler : "Oublie-la un moment. Et ne t'occupe pas de mon frère. Il est ennuyeux.

_ Mais non," dit Naruto, qui se demanda pourquoi il avait ressenti le besoin de défendre le brun.

"Il est comme tout le monde et c'est ennuyeux. Toi tu n'es pas comme ça.

_Et tu n'es pas très doué pour les compliments, souffla Naruto, j'aurais préféré être comme ton frère. Peut-être qu'alors elle ou quelqu'un d'autre voudrait s'intéresser à moi."

À cela, son compagnon ne répondit rien, et continua seulement à essuyer les bols et les assiettes propres.


Comme d'habitude, les heures passées au travail étaient grises et ennuyeuses. La seule étincelle dans la brume de cet ennui avait été Sakura et sa façon discrète de trouver de quoi s'amuser durant les moments les plus calmes. Quand ils étaient seuls tous les deux, il occupait une place de roi. Quand il n'y avait personne d'autre alentour, Naruto devenait soudainement la personne la plus intéressante du monde. Ça lui plaisait. Et chaque fois que son esprit commençait à s'approcher de la notion selon laquelle ce n'était pas une bonne chose, il repoussait vite l'idée. Être heureux c'était plus important qu'être une bonne chose, non ?

Contrairement à son habitude, Naruto rentrait chez lui à pieds, rien que pour pouvoir profiter du beau temps d'été. La Boss Tsunade avait été un véritable ange et l'avait laissé partir une heure et demie plus tôt. Grâce au manque de clients, elle n'avait pas eu besoin de lui plus longtemps. Dans le vif ciel bleu seuls un ou deux nuages voguaient lentement.

Un jour comme celui-là, rien ne pouvait arriver.

"Salut" dit Naruto quand il entra dans la cuisine et trouva Kankurô en train de lire le journal. Une minuscule tasse de café à moitié pleine traînait sur la table.

Le brun leva les yeux de son article. "Tu as passé une bonne journée, au boulot ?

_Hm-hmm," marmonna le blond. Ce n'était même pas un vrai mot. Ces petites discussions avec Kankurô le rendaient nerveux, et pour être honnête il n'était pas vraiment d'humeur à avoir une de ces conversations sans aucun sens avec lui. Il était sur le point de s'en aller vers sa chambre quand les mots de Kankurô l'arrêtèrent.

"Naruto," dit-il en captant l'attention du blond. "Gaara a l'air de meilleure humeur en ce moment. Je crois que c'est grâce à toi.

_Quoi ? Non c'est impossible," dit timidement Naruto en fixant la pointe de ses chaussettes. Il n'avait remarqué aucun changement chez le rouquin, pas avec cette façon qu'avait Gaara de toujours conserver une expression fermée. Si c'était ça la version joyeuse du gars, qu'est-ce que c'était quand il allait mal ?

"Crois-moi, tu as un effet sur lui. J'en suis sûr" marmonna Kankurô en revenant à son article. Mais à en juger la façon dont ses yeux fixaient un point sur la page, il n'était sûrement pas en train de lire. Donc, la conversation n'était pas finie, et il attendait qu'on lui réponde ?

Naruto ne savait pas trop quoi lui dire.

"Ben… Il était comment avant ?

_ Différent."

Comme si c'était censé l'éclairer. À court de mots, il se retourna pour partir à nouveau. Cependant, sa tentative fut de nouveau coupée grâce au brun bavard.

"À propos de Sakura –

_Gaara est là ?" l'interrompit Naruto.

Kankurô le regarda poliment, mais la façon dont il fronça légèrement les sourcils n'échappa pas à Naruto. "Il est sur le lac. Il a dit qu'il allait pêcher."

Naruto hocha la tête pour le remercier, puis se dépêcha de quitter la pièce en essayant de calmer la pensée selon laquelle il venait juste de se montrer impoli envers son proprio. Aussi vite qu'il le put il mit ses baskets et s'échappa dehors dans le soleil.

L'image d'un plat fait maison plein de légumes et de poisson s'affichait déjà dans la tête de Naruto tandis qu'il faisait son chemin jusqu'au lac. Sous son T-shirt, son estomac affamé gargouilla et réclamait qu'on lui serve le délicieux plat de ses fantaisies. Un étroit chemin de gravier le guida au travers des champs et de la verdure, et une fois de plus il se demanda pourquoi il n'y avait quasiment aucune installation dans les environs.

Qu'est-ce que Kankurô voulait dire par "Gaara semble plus heureux" ? Il trouvait ça difficile à croire. Et si c'était vrai, ce n'était sûrement pas grâce à lui. Naruto n'était pas le genre de personne qui avait ce type d'effet sur les autres. Il était doué pour les rendre mal à l'aise, avec son habitude bizarre de ne pas participer aux conversations dans lesquelles ils essayaient de l'inclure.

Au travers des arbres et des buissons il pouvait déjà apercevoir une petite barque à l'horizon. Et qui y était, si ce n'était le rouquin et son air imperturbable caractéristique, qui essayait patiemment de faire mordre le poisson ? Naruto sourit et manqua de se marcher dessus. Alors qu'il avançait maladroitement à quatre pattes, il se fit un rappel mental de faire plus attention à ce qui l'entourait.

Quand Naruto regarda le lac à nouveau, la barque et le pêcheur avaient disparus. Il cligna des yeux et s'arrêta presque de bouger, comme s'il n'en croyait pas ses yeux. Attendez… est-ce que c'était une barque renversée ?

Et cette forme qui se débattait à côté ce devait être –

"Gaara !" hurla Naruto en courant jusqu'à la rive. Sans prendre le temps de réfléchir il se précipita dans l'eau.

Plus les mouvements du rouquin ralentissaient, plus furieusement Naruto nageait.

"Tiens bon, j'arrive !" hurla le blond, qui crachait de l'eau par la bouche. Il n'eut pas de réponse, mais le son de l'eau qu'on frappait s'évanouissait, lui disant qu'il fallait qu'il rejoigne le rouquin, et vite.

"Gaara –" cria-t-il à nouveau quand il atteignit la barque retournée et vit que désormais seul le visage du rouquin silencieux émergeait de la surface.

Rapidement, Naruto nagea derrière lui et enroula les bras autour de ses épaules. Quand il fut certain qu'il le tenait fermement, il commença à le ramener vers la rive. Le rouquin commença à se débattre de nouveau mais le blond maintint son emprise avec détermination.

Après ce qui lui semblait être une éternité plus tard, le sable fin qui tapissait le fond du lac vint finalement heurter ses pieds. Il traîna précautionneusement le rouquin hors de l'eau, ses pieds inertes laissaient deux lignes sur le sable mouillées. Quelques mètres plus loin, il allongea Gaara sur l'herbe sèche et douce. Il respirait, heureusement, et en l'inspectant il semblait que rien ne bloquait ses voies respiratoires.

"Nnh…" le rouquin marmonna et clignant des yeux.

"Tu es en sécurité maintenant," chuchota gentiment Naruto, plus pour lui-même que pour le rouquin. Il maintenait deux doigts contre le cou de Gaara pour mesurer le rythme de son pouls et quand leurs yeux se croisèrent, il lui sourit. Ce n'était pas probablement pas l'attitude la plus appropriée à un moment pareil, mais c'était suffisamment efficace pour lui faire oublier sa propre panique et son choc. Là maintenant il devait garder la tête froide et il n'y avait pas de place pour ses propres angoisses.

"N-Naru…" essaya de nouveau le rouquin à mesure qu'il reprenait connaissance.

"Tu es blessé ?" lui demanda le blond, pour être sûr.

"Non". Ses mouvements étaient faible et comme entravés. Par moments, il fermait les yeux pendant quelques secondes.

Naruto dégagea quelques mèches de cheveux rouges mouillées sur le front de Gaara. Allongé sur le sol comme ça, les yeux à moitié fermés et la peau livide comme jamais, on aurait presque dit un fantôme. Le foin en pleine éclosion, les petites fleurs qui se frayaient un chemin au travers du sable et du gravier, et les sauterelles qui chantaient frénétiquement cachées quelque part, formaient un contraste surnaturel avec la figure pâle et presque bleue qui respirait langoureusement. L'idée que Gaara n'était qu'une des grandes pierres sans vies qui avait fini d'une façon ou d'une autre par atterrir sur la rive n'était tristement pas loin de la réalité.

Ne sachant pas comment manifester son inquiétude et sa volonté d'aider, il caressa gentiment les cheveux de l'autre. Enfant, ce geste l'avait beaucoup réconforté et peut-être que le rouquin en état de choc le ressentirait de la même façon. Il était vivant et il retournerait bientôt à son état normal, n'est-ce pas ? Et n'était-ce pas une teinte un peu rosée qui colorait déjà sa peau ?

Gaara eut quelques difficultés à s'asseoir. Comme une ombre Naruto était déjà là pour le supporter et le laisser s'appuyer sur lui. Quelque part à l'horizon, la barque retournée flottait à peine visible sur la surface. La canne à pêche était sûrement au fond du lac maintenant et il n'y aurait pas de poisson à manger ce soir. Et sans aucun égard pour le rythme effrayé de leurs cœurs, les sauterelles continuaient à chanter joyeusement et sans aucune honte en arrière-plan.

Instinctivement, Naruto frotta le dos et les épaules du rouquin. C'était juste parce qu'il voulait réconforter le garçon en état de choc, et peut-être le réchauffer. Les vêtements mouillés qui collaient à sa peau le gelait aussi il supposait que c'était la même chose pour Gaara.

"Comment tu te sens ?" lui demanda-t-il doucement.

Les yeux turquoises rencontrèrent son regard bleu et inquiet d'un air calme, bien que fatigué. "Je vais bien."

Pour toute réponse, Naruto sourit faiblement. Il s'attendait à ce que le rouquin détourne le regard, mais au contraire les yeux de jade continuèrent à le fixer.

"Je ne m'attendais pas à ce que tu viennes ici.

_Moi non plus, mais bordel je suis content d'être venu." Répliqua Naruto en tapotant l'épaule de l'autre avec sympathie.

"Mon boss m'a laissé partir plus tôt aujourd'hui parce que c'était tellement calme. Depuis quelques semaines toute la librairie ressemble à une ville-fantôme, crois-moi. Et laisse-moi te dire, tout ce truc c'est une branche en train de mourir et –

_Naruto.

_Désolé, chuchota timidement le blond, je me suis laissé emporter. Ton frère a dit que tu serais là et je me suis dit que je pourrais t'aider à transporter les poissons à la maison ou un truc comme ça.

_ Ben il semblerait qu'on va devoir rentrer les mains vides," dit Gaara avec ironie en regardant le lac.

Naruto lui donna un petit hochement de tête triste. Il voulait l'enlacer, rien que pour être sûr qu'il était réel et pas l'une de ces hallucinations que son esprit lui créait pour le protéger. Gaara était vivant et il pouvait sentir sous ses mains son corps qui tremblait.

"Rentrons à la maison." Avec patience et délicatesse Naruto aida le rouquin à se lever. Quand il remarqua que les pas de Gaara étaient mal assurés, il prit son bras et le stabilisa tandis qu'ils faisaient leur chemin au travers de la nature sauvage.

Naruto était honnêtement surpris de voir à quel point il parvenait à se contrôler et à ne pas se laisser aller à la panique.

Après tout, c'était sa manière bien connue de gérer les choses. Chaque fois que son attention déviait du rouquin, son esprit se dépêchait d'inspecter ses propres émotions et la tension qui palpitait sous la surface.

Pour s'empêcher d'approfondir cette analyse de lui-même, il décida d'ouvrir la conversation et de demander ce qu'il avait à l'esprit depuis quelques temps déjà. "Que s'est-il passé ? Au début je te voyais assis dans la barque, et l'instant d'après tu te noyais.

_Je suis tombé, dis Gaara.

_Tu es tombé de la barque ?

_Oui.

_Comment ?

_C'est juste arrivé," répondit Gaara, la voix aussi monotone qu'à son habitude.

Naruto médita la réponse un moment. La brise chaude de l'été leur passa au travers avant de disparaître dans la verdure au loin, secouant les innombrables feuilles d'arbres au passage. En un sens, le temps était venteux aujourd'hui. Peut-être qu'une bourrasque avait suffi à prendre Gaara par surprise et retourner la barque ?

"Je ne pensais pas que tu ne savais pas nager.

_On n'apprend pas vraiment à nager dans le désert, répondit Gaara.

_C'est sûrement vrai, approuva le blond, la prochaine fois je viendrai avec toi. Et on prendra des gilets de sauvetage."

Tandis qu'ils marchaient au travers du jardin bien entretenu, Naruto ne put s'empêcher d'admirer encore les magnifiques fleurs. Leur odeur était enivrante et sucrée, incomparable. Pendant longtemps il avait cru que ce genre de beautés n'existait que dans les contes, mais le fait de vivre ici lui avait prouvé qu'il avait eu tort. Être capable de créer une telle profusion de couleur et d'odeur était un don exceptionnel.

Sur le porche, Gaara sortit les clés de sa poche. Seul un léger clic du verrou, à peine audible, et c'était fait. Comment pouvait-il faire ça si silencieusement ? Et la manière dont il ouvrit discrètement la porte aurait aussi bien pu être l'œuvre d'un fantôme.

À pas furtifs, Gaara se dirigea vers les escaliers qui menaient à leurs chambres, à l'étage. Naruto était juste derrière lui, quand la voix confuse de Kankurô les arrêta net.

"Qu'est-ce qu'il vous est arrivé les gars ?" Et maintenant le brun fixait leurs vêtements trempés et dégoulinants couverts de sable, d'herbe et de boue.

Naruto ne savait pas quoi dire mais il remarqua que Gaara se rapprocha légèrement de lui. Sans savoir si c'était la bonne chose à faire, il lui prit la main. Contre sa propre peau, celle de Gaara était si froide…

"Eh bien ?" redemanda Kankurô, changeant d'appui sur ses jambes. À en juger par la façon nerveuse et a priori inconsciente dont il ouvrait et fermait les poings à un rythme lent, il devait être au moins un peu anxieux.

"Il est tombé du bateau," dit le blond. Les yeux de Kankurô s'écarquillèrent et un instant tout mouvement cessa simultanément.

"Il a quoi ?" demanda le brun, en haussant légèrement la voix. "Mais bordel, Gaara ? Je ne t'ai pas dit suffisamment de fois d'être prudent là-bas, hein ?" L'aîné des frères commença à divaguer avec une panique grandissante. "Fort heureusement tu avais un gilet de sauvetage, n'est-ce pas ? Ne me dis pas que tu n'en avais pas, hein, Gaara ?"

Naruto serra la main du rouquin avec un demi-sourire gêné collé sur le visage. C'était une réponse automatique quand les gens se comportaient bizarrement autour de lui. Sourit, et tout le monde se calmera. Il n'avait jamais vu le brun dans un tel état et quelque chose dans son inquiétude bouillonnante dénouait un à un les nœuds qui formaient sa propre façade de calme. Contrastant violemment avec l'agitation de Kankurô il y avait le manque total d'émotion lisible sur le visage de Gaara.

"Quel gilet de sauvetage ?" demanda innocemment le blond puisque le rouquin ne répondait pas à la question du brun.

Les yeux écarquillés de Kankurô se tournèrent vers Naruto et l'évaluèrent pendant un moment, jusqu'à ce qu'ils retournent leur attention sur Gaara. Il sembla à Naruto que le silence entre eux trois dura une vie entière. Même le temps s'était arrêté dans le feu croisé de regards chargés. Naruto remarqua que les yeux de Kankurô se plissaient à mesure qu'il fixait son petit frère.

Comme un satellite solitaire qui avait dévié de son orbite, il ne se sentait pas à sa place. Il était un étranger à ce moment-là, dans cette maison. Et il voulait une explication à cette soudaine tension dans l'air mais il n'osait pas interrompre leur communication silencieuse.

Gaara était comme une statue mouillée qui regardait son grand frère d'une manière impassible. Sa posture était implacable, pourtant son visage ne trahissait rien, du moins pas à Naruto.

"Pourquoi ?" accusa Kankurô. Il n'avait pas détaché son regard de Gaara, qui une fois de plus ne lui répondit pas. "Pourquoi ?" répéta le brun, et cette fois, une note de désespoir échappa à son contrôle. Quand rien de cela ne lui donna une réponse de quelque sorte, il attrapa le rouquin par les épaules.

"Hé, interrompit Naruto en s'attirant l'attention des deux, c'était juste un accident. Pourquoi il ferait exprès de faire un truc pareil ? Après tout, il y avait du vent dehors," dit-il en regardant le brun comme s'il était fou. Hors de la vue de quiconque, le rouquin serra sa main.

Kankurô regarda Naruto un long moment, comme pour mesurer à quel point il pouvait lui faire confiance. Bravement, Naruto soutint son regard et ne détourna pas les yeux comme à son habitude. Le brun avait sûrement remarqué sa gêne car brusquement il se détourna et relâcha les épaules de son frère.

"Écoute, restons-en là… Mais à partir de maintenant, tu ne vas plus sur le lac à moins d'être accompagné par moi ou Naruto, d'accord ? dit Kankurô en regardant Gaara de la manière dont seule les grands frères et sœurs savaient le faire.

_D'accord, dit Gaara en baissant la tête.

_Bien," dit Kankurô en essayant de sourire un peu. Il tapota le bras du rouquin de manière encourageante et lui ébouriffa ses cheveux encore mouillés. "Le sauna est sûrement prêt maintenant. Je pensais y aller mais vu le changement de situation, je pense que c'est votre tour. Je ne voudrais pas que vous attrapiez froid.

_Merci" répondit Naruto pour eux deux avant de les diriger vers la cave.

Il sentit le regard examinateur de Kankurô sur eux encore longtemps après qu'ils soient sortis de son champ de vision.

Les gens normaux étaient irrationnellement frustrant de temps à autre parce qu'ils, comme Kankurô par exemple, étaient difficile à lire et Naruto avait l'impression que quelque chose que l'on ne disait pas était communiqué sans cesse – quelque chose pour laquelle il n'avait pas d'interprétation. Et parfois c'était vraiment comme s'il ne connaissait pas leur langage et leurs manières et il se sentait comme un étranger dans son propre pays.

Y avait-il seulement un nom pour les gens comme lui, se demandait-il. Ou n'était-il qu'un Alien déguisé, un être mi-robot, mi-esprit qu'on prenait pour un humain ?

Une bonne part de lui vivait constamment dans son petit monde de souvenirs et d'imagination. Il ne se replantait dans la réalité uniquement quand quelqu'un réclamait son attention. Mais même dans ces cas-là, une part invisible de son esprit gardait la porte ouverte vers son monde intérieur plein de richesses.

"Hé." Gaara le regardait comme en attente de quelque chose tandis qu'ils profitaient de la chaleur moite des bancs les plus hauts du sauna.

"Hé toi-même," dit Naruto en questionnant le rouquin du regard. Les gens étaient effectivement étrange, affaire résolue.

"Tu n'as aucune idée de ce dont je te parlais, n'est-ce pas ?" demanda le rouquin. Ne serait-ce pas une légère irritation dans sa voix ?

Le blond se tourna vers lui avec intérêt. "Tu parlais ? Désolé, tu pourrais répéter."

Le profond soupir qui suivit pourrait aussi bien provenir du rouquin à côté de lui que du poêle du sauna dans le coin. Naruto conclut qu'il s'agissait plus probablement du second.

"J'avais dit merci." Le rouquin accentua chaque mot avec une patience presque forcée.

Naruto lui sourit, réaction automatique dès qu'il ne comprenait pas totalement ce qu'il se passait. Les yeux turquoises ne cessaient de le fixer, à attendre, les liens se firent finalement dans son esprit et une ampoule lumineuse s'alluma au-dessus de sa tête.

" Je t'en prie. Je le referai n'importe quand sans hésiter," répondit Naruto. Il avait essayé du mieux possible de réprimer le sujet dans sa tête. Gaara s'était presque noyé. Il ne savait pas comment il pouvait gérer ça, et il était absolument certain de ne pas vouloir penser à comment il y aurait fait face si le pire scénario imaginable était effectivement arrivé.

Même s'il n'était que le propriétaire et qu'ils n'étaient pas amis ou quoique ce soit, il ressentait quand même une faible connexion entre eux.

"Imagine ce qu'il se serait passé si je n'étais pas allé là-bas." Même si vraiment, Naruto ne voulait pas y penser. Il força sa voix à rester neutre. "Ça me fait me demander si on est là pour une raison, après tout. Qui sait, hein. Peut-être que j'étais destiné à aller là-bas."

Le rouquin se fit soudainement silencieux. Gaara réajusta le bout de la serviette qu'il avait enroulé autour de sa taille. Naruto l'imita pour masquer ses propres insécurités, et tritura le textile orange et doux qui était noué autour de lui.

"Je trouve que ton frère était blessant, en quelques sortes, de croire que tu l'avais fait exprès, dit-il après un moment.

_Ne te soucie pas de lui. Il est trop protecteur, répondit seulement Gaara.

_C'est ce que j'ai pensé aussi, dit Naruto en souriant faiblement, et en plus, tu as encore trop de choses à accomplir pour abandonner maintenant. Ton frère ne te connais pas du tout s'il croit le contraire."

Gaara acquiesça à peine mais ce n'était pas le manque de réponse qui capta l'attention de Naruto. C'était le vide dans les yeux de jade, qu'il n'avait jamais vu auparavant Si ces yeux étaient le reflet de son âme, alors elle était vide, sans fond. Naruto secoua la tête face à ces pensées idiotes. Il était beaucoup trop imaginatif, encore une fois.

"Hé Gaara," commença Naruto de manière amicale. L'atmosphère se faisait lourde et il n'aimait pas ça. "Si tu ne peux pas trouver de travail dans le jardinage, tu pourrais utiliser tes talents pour autre chose. Et si tu commençais par cultiver quelque chose de comestible, comme des légumes ?" Un bref regard vers les yeux verts pâles l'informa que l'autre l'écoutait.

"Je pense qu'on devrait cultiver des avocats ou des cacahuètes. Ils sont très populaires en ce moment, suggéra Naruto. Ou peut-être qu'on pourrait faire quelque chose de complètement différent, quelque chose que personne n'a jamais fait auparavant et créer une tendance !"

Il y avait une micro-expression semblable à un sourire sur le visage de Gaara. "On?

_Ouais, je pourrais t'aider si tu veux. Crois-moi, tout est possible tant que tu y mets du cœur." Naruto défendit son point de vue. "Hé, si tu peux faire pousser des brocolis comme tu fais pousser des fleurs, alors on aurait les meilleurs produits de la ville. Est-ce qu'ils ont des festivals annuels dans le coin où on pourrait se mesurer à d'autres fermiers ?

_ Arrête, – c'était un ordre, peu importe le fait que c'était dit de manière amusée – tu me donnes mal à la tête."

Naruto eut un rire joueur et abandonna le sujet pour le moment. Si seulement il pouvait toujours y avoir une expression aussi détendue sur le visage du rouquin. La vision de Gaara à la merci de l'eau ne quitterait jamais définitivement son esprit, et sa peau pâle et bleutée le hanterait sûrement dans ses cauchemars les semaines à venir. S'il n'était pas arrivé à temps, son proprio roux aurait plongé sous la surface comme une pierre.

Il ferma les yeux pour échapper à l'image. Une main toucha la sienne, d'abord timidement puis avec plus d'assurance. Naruto ouvrit les yeux et regarda leurs mains jointes qui reposaient sur le banc entre eux deux. Les yeux de jade étaient sûrement en train de l'étudier en ce moment, mais il ne vérifia pas s'il avait raison. La seule chose sur laquelle il pouvait se concentrer c'était le contact inattendu qui lui réchauffait la peau.

Et à ce moment précis, c'était comme si chaque fibre et chaque atome de son système vivait et vibrait subitement. Comme un grand orchestre composé de tous les instruments imaginable, qui jouaient chacun leur propre mélodie. Il était difficile de comprendre tous ces signaux cacophoniques, et les réduire tous au silence était tout simplement impossible.

Il avait la vague impression que Gaara avait encore dit quelque chose, mais le bruit dans sa tête l'avait de nouveau complètement bloqué. Il voulait lui demander de répéter mais il était rendu muet par la sensation de sa main au-dessus de la sienne. Peut-être qu'il ne réalisait que maintenant à quel point la situation qu'ils avaient affrontés plus tôt était dangereuse, et tout ça était sûrement les conséquences du choc.

Mais quelle que soit la raison derrière ce bazar hurlant qui avait complètement submergé ses pensées, Naruto fut reconnaissant du fait que Gaara le laissa dans sa petite bulle. La plupart des gens essayaient de le ramener à la réalité chaque fois qu'il se retirait pour une raison ou pour une autre. C'était épuisant et ça ne faisait qu'alimenter son expérience constante des autres. Mais avec Gaara, il avait l'impression qu'il avait le droit d'être lui-même.

Et rien que pour ça, il sauterait encore et n'importe quand dans des milliers de lac s'il le fallait.


"Tu me dois cinq dollars, Naruto," dit Sakura en regardant le blond et le proprio roux assis face à elle.

Naruto lui jeta un regard d'avertissement. "Je ne vois pas de quoi tu parles.

_Je peux te rafraîchir la mémoire à propos de ce pari," dit-elle de manière doucereuse en buvant sa boisson chaude. Sa façon de scruter le rouquin s'ajoutait à l'éclat de malice beaucoup trop familier dans ses yeux. Naruto n'aimait pas ça du tout.

"Non merci, pas besoin," Naruto rejeta son offre et regarda brièvement alentour en espérant trouver quelque chose sur laquelle rediriger leur attention.

"Quel pari ?" C'était Gaara, qui prenait soudainement part à leur conversation. Le sourire poli de Sakura s'élargit et elle posa sa boisson sur la table.

"On a eu un pari sur le fait que vous alliez finir par être amis tous les deux. J'ai dit oui, il a dit non," expliqua Sakura en pointant Naruto du doigt.

"Sakura !" siffla Naruto entre ses dents en lui donnant un coup de pied sous la table. Il n'y avait pas besoin de répandre des détails à propre de leurs petits jeux personnels.

À sa surprise, Gaara sortit un billet de cinq dollars de sa poche et le posa sur la table devant elle. Elle était tout aussi surprise à en juger par la manière dont elle haussa les sourcils. C'était probablement la déclaration d'amitié la plus excentrique qu'ils aient jamais vu.

"Désolé, chuchota Naruto à Gaara. Tu n'as pas à faire ça.

_Elle avait raison, alors il faut bien payer," fut tout ce que dit le rouquin.

Naruto haussa les épaules et retourna à sa boisson. Le thé vert n'était pas sa boisson favorite, mais la quantité de café qu'il buvait récemment commençait à l'inquiéter. Ça avait été l'idée de Sakura qu'ils se voient dans ce petit café chaleureux dans le centre commercial. Plus tard, il ne pouvait se rappeler ce qu'il lui avait pris d'inviter Gaara à les rejoindre, mais il l'avait fait quand même. Il était alors certain que le rouquin asocial aurait refusé l'offre mais contre toute attente il avait décidé de venir. Ils n'avaient jamais traîné ensemble tous les trois. Mais il y avait une première fois à tout, n'est-ce pas ?

Naruto s'était imaginé qu'il s'assiérait à côté d'elle, mais dès qu'il avait essayé de prendre place à sa gauche elle y avait posé son sac, forçant ainsi Naruto et Gaara à s'asseoir l'un à côté de l'autre – une option avec laquelle il n'était pas très à l'aise.

Depuis l'accident de barque lui et Gaara avaient passé plus de temps ensemble. Il n'y avait pas vraiment pensé jusque maintenant, mais souvent ils semblaient se rencontrer par accident dans la cuisine ou le salon, ou dans le jardin quand Naruto décidait de faire sa promenade quotidienne. Il n'avait pas osé les qualifier d'amis pour l'instant, car il avait commis suffisamment de fois l'erreur pour ne pas se faire trop d'espoir.

Et pour être honnête, il n'avait pas interprété la décision de l'autre à rechercher sa compagnie comme quelque chose de spécial, pas de l'amitié en tout cas. On dirait qu'il avait eu tort, cependant, et il ne savait pas trop quoi faire de ça.

"Oh, hé, regarde qui est là." Sakura interrompit ses pensées en se surélevant sur son siège et en regardant au loin.

Naruto suivit son regard et failli s'étouffer avec sa boisson. Ces canines et ces cheveux bruns en bataille, il les reconnaîtrait n'importe où.

"Hé Kiba, par ici !" cria-t-elle. Elle s'excusa à voix basse auprès du blond. "Désolée, je sais que c'est un connard, mais il est ami avec Sasuke. Il faut que je reste en bons termes avec lui.

_Sakura…" chuchota Naruto en priant pour que le gars bruyant ne les remarque pas.

Mais on dirait que ce n'était pas son jour de chance, car le bel homme remarqua sa main qui s'agitait et commença à se diriger vers leur table.

"Bonjour Sakura, c'est sympa de te voir," la salua chaleureusement Kiba. Puis ses yeux heurtèrent le blond qui s'affaissait dans sa chaise. "Alors tu es toujours ami avec Taré.

_Ne l'appelle pas comme ça," dit-elle poliment.

Kiba rejeta sa requête et se tourna vers Naruto. "Alors, ça faisait longtemps qu'on ne s'était pas vu, hein ? Tu es là, moche comme jamais, toujours à favoriser cette couleur hideuse à ce que je vois," dit-il en regardant avec dédain le T-shirt orange qui était le préféré de Naruto.

"La ferme Kiba, répliqua Naruto sans réussir à se redresser de sa position affaissée.

_Naruto a raison," elle avait subitement choisi son camp et lui sourit à la manière d'une grande sœur. Puis elle se tourna vers le brun de nouveau. "Tu n'as vraiment pas le droit de lui parler comme ça après ce qu'il s'est passé. C'est toi qui as merdé, Kiba.

_C'est plutôt l'inverse, en fait," la corrigea Kiba avec un air mauvais. Il regarda le blond avec dédain. "J'étais vraiment fou.

_Eh bien, je n'étais pas vraiment dans mon état normal non plus," répliqua Naruto en croisant les bras sur sa poitrine.

"Tu es quand dans ton état normal, Taré ? Kiba ricana et sourit de manière à montrer ses canines.

_Arrête de m'appeler comme ça, enfoiré," s'énerva le blond. Il grinça des dents et se redressa.

Kiba ne fit que laisser échapper un petit rire, pas le moins du monde impressionné par ses mots. Ses yeux marron foncés se posèrent sur Gaara, qui observait silencieusement la conversation.

"Je savais pas que tu avais un faible pour les musiciens.

_Il n'est pas musicien et ce n'est pas ce que tu crois," railla de colère Naruto.

Kiba ignora son commentaire et préféra se pencher plus près de Gaara. "Fais gaffe à Taré. Il peut être tout sourire un instant et un vrai cinglé juste après.

_C'est faux et tu le sais," dit sévèrement le blond avant que le rouquin n'aie la chance de répondre.

"Kiba, les interrompit Sakura en tapotant gentiment le bras du brun. Tu veux que je dise à Sasuke que tu lui passes le bonjour ?"

Lentement, le brun détourna les yeux du rouquin et la regarda à nouveau. "Oui merci. Dis-lui que je passerai ce week-end.

_D'accord," dit-elle gentiment en agitant la main pour lui dire au revoir tandis que Kiba comprenait enfin qu'il devait leur fausser compagnie.

Même une fois qu'il fut parti, Naruto se sentait agité. Comme si ce n'était pas suffisant qu'ils se soient rencontrés par hasard, il détestait le fait que Gaara en ai été témoin.

"C'est encore plus un connard que Sasuke," souffla Naruto en buvant son thé.

Sakura s'esclaffa et lui lança un regard scrutateur. "Allons, allons, Naruto. Tu as vécu avec Kiba alors il doit aussi y avoir quelque chose de bien chez lui.

_J'étais son locataire, ok? Corrigea Naruto en remuant nerveusement sur sa chaise. Soudainement, le contenu de sa tasse était la chose la plus intéressante du monde.

_Ben tu ne payais pas vraiment avec de l'argent, ça c'est sûr.

_Sakura !" Et là, Naruto était rouge comme une écrevisse. Pourquoi disait-elle ces choses devant Gaara comme ça ?

"Quoi ? demanda-t-elle innocemment. Pourquoi tu essaies de camoufler les choses ?

_Je-je ne camoufle pas," bégaya le blond. Sa pression sanguine devait atteindre la hauteur du ciel, maintenant.

Le son d'une chaise qui racle contre le sol les alerta. Gaara se levait et s'excusa auprès d'eux. Quand Naruto le vit se diriger vers les toilettes pour hommes, le rythme de son coeur se calma un peu.

Rencontrer les yeux verts de Sakura juste après était une grosse erreur.

"Quoi." souffla Naruto. Cet éclat de malice dans ses yeux était vraiment pénible.

"Oh, ce n'est rien," chantonna-t-elle avec un sourire faux. Elle était énervante parfois, pourtant il aimait son côté malicieux quand la cible était autre que lui-même.

"Dis-le," demanda Naruto.

"Il en pince pour toi," dit Sakura en dissimilant son sourire derrière sa tasse.

"Qui, Gaara ? Mais bien sûr," dit le blond dédaigneusement en scrutant les environs. Pas de rouquin en vue. Naruto se pencha au-dessus de à la table, vers Sakura. "Arrête ça."

"Je disais juste," répondit-elle en haussant les épaules.

Mais il ne l'entendait pas de cette façon. "Tu te fiches de moi c'est ça ? Et bien ça ne marche pas cette fois. Honnêtement, je ne savais même pas qu'on était amis alors pourquoi y aurait-il quelque chose de plus profond entre nous, hein ?

_Ce ne serait pas la première fois que tu ne te rends compte de rien," répondit Sakura et avant qu'il ne puisse répliquer elle continua. "Mais qui sait, je me suis peut-être trompée.

_Évidemment que tu t'es trompée," dit Naruto avec agacement. Quand Gaara revint sur son siège, le regard de Sakura alla du blond au roux, puis de nouveau au blond. Ce satané éclat était une fois de plus présent dans ses yeux et pour toute réponse Naruto leva les yeux au ciel. Pour une fois, il semblerait que ce n'était pas lui le fou de la cour.

"Bon, je dois y aller. C'était sympa de vous voir les gars," dit-elle en prenant son siège posé sur la chaise à côté d'elle. C'était son truc de toujours échanger des civilités chaque fois qu'elle partait, une habitude que Naruto n'était pas sûr de comprendre.

"Souviens-toi de ce que je t'ai dit, Naruto," chuchota Sakura en passant près de lui.

"Au revoir, Sakura," la salua seulement Naruto et il était sûr que la jeune femme avait levé les yeux au ciel dans son dos.

Maintenant qu'ils étaient seuls, Naruto se tourna vers Gaara. "Désolé pour tous ces trucs bizarres. Je ne pensais pas que ça se passerait comme ça.

_Pas besoin de s'excuser," répondit le rouquin.

Ils étaient sur le point de partir, quand la vue de Kiba qui se pressait et dépassait le café capta l'attention de Naruto. Involontairement, il se figea, se sentant plus vulnérable qu'avant dans son T-shirt orange adoré. Il pria dans sa tête pour que le gars ne les vois pas, car il était certain que sans Sakura dans les environs, la conversation deviendrai vite encore plus mauvaise.

Il ne cessait d'inspirer, mais il se sentait à bout de souffle. Plus d'air, s'il vous plaît – où était passé tout l'oxygène du monde ? Ses poumons étaient plein et il se sentait prit de vertige, et quelque chose l'étranglait et l'empêchait d'expirer. Avant qu'il ne s'effondre, Gaara avait pris son bras et les emmenait aux toilettes. Ce n'était qu'une petite pièce avec un toilette, un lavabo et un miroir craquelé. Gaara verrouilla la porte derrière eux.

Naruto gémit de l'intérieur. Il détestait les toilettes publiques et à en juger par la matière qui collait ses semelles il devra les désinfecter plus tard. Il voulait s'appuyer contre quelque chose, mais qui sait de quels microbes les murs – sans parler de la porte – étaient couverts ?

"Respire, dit Gaara en tenant son bras. Il ne viendra pas ici."

Avec difficulté, Naruto essaya de ne faire que ça. Un poing invisible étranglait ses voies respiratoires et est-ce que c'était le manque d'air qui faisait battre son cœur de manière si désordonnée ? Plus que tout au monde il voulait disparaître mais l'emprise déterminée sur son bras l'ancrait exactement à cet endroit. Même la pisse sur le sol ne pouvait distraire son esprit de l'infâme brun et de la rencontre malheureuse qu'il avait enduré un peu plus tôt.

"Respire, Naruto," la voix de Gaara était un doux murmure. "Vas-y doucement. Tu es en sécurité."

Du velours. C'était de ça qu'était faite sa voix. Et Naruto ne pouvait l'ignorer même en essayant. A la place, il se concentrait sur les mots mais se rendit compte qu'il n'y avait pas fait attention – c'était le ton qui avait captivé toutes les capacités de son cerveau. Il ouvrit la bouche et regarda Gaara comme un poisson échoué sur terre, et l'expression sur le visage du rouquin s'adoucit. Il était certain qu'il avait l'air pathétique et la honte fut comme un seau remplit de pierres dans sa poitrine.

Avant qu'il ne puisse s'appuyer contre le carrelage insalubre, Gaara le prit dans ses bras. Doucement, il lui caressa le dos dans des mouvements lents et apaisants. Naruto ferma les yeux et laissa les pierres disparaître de sa poitrine, une à une. Il essaya d'imaginer des plumes, des nuages et du brouillard, et bientôt la main invisible qui lui tenait la gorge le lâcha.

"C'était qui ?" Maintenant la voix n'était plus si veloutée. Naruto déglutit et garda les yeux fermés.

"Une erreur, une personne à éviter. Pour faire court, un ex," murmura le blond. Il n'affichait pas vraiment ses préférences aux autres. La raison pour laquelle il avait essayé de cacher le fait qu'il avait effectivement eu une relation homosexuelle, c'était à cause de sa paranoïa et de sa peur du jugement.

Considérant toutes les bizarreries qui le constituaient, il était déjà strictement en marge. Avoir une nette préférence pour les garçons plutôt que les filles était quelque chose qui l'enverrait comme une pierre au-delà de cette marge déjà étroite. Il y avait quoi après ça – une tâche minuscule qui serait la marge d'une autre marge ? Ça semblait être un endroit très solitaire.

"Je comprends," dit le rouquin à voix basse en continuant de caresser son dos. Naruto ne savait pas s'il le pensait vraiment ou si c'était quelque chose que les gens disent quand ils n'avaient rien d'autre à dire. Probablement la deuxième option.

Quand la respiration de Naruto eu repris son rythme normal et qu'il ne se sentait plus malade, il se dégagea de l'étreinte. Il essaya de se concentrer sur le rouleau de papier toilette suspect dans le coin le plus éloigné de la pièce, mais ça ne le distrayait pas assez du regard qui le scrutait.

"Merci," dit-il finalement en se tournant vers la porte.

Une file d'attente s'était formée derrière la porte close. Honteux, Naruto baissa les yeux et ne sursauta pas quand Gaara lui prit la main et les guida dehors. Quel genre de mec s'effondrait psychologiquement dans les toilettes pour hommes ? Il se sentait comme un fou. Tout le monde avait l'air si calme. Tout le monde sauf lui.

De retour dans la voiture, Naruto regarda au travers du pare-brise et serra le volant. Ses clés étaient toujours dans sa poche, un détail qu'il n'avait pas encore remarqué.

"Je suis désolé, dit-il d'une voix sourde. Tu dois croire que je suis un abruti total. Et peut-être que c'est vrai.

_C'est faux, assura Gaara. Ne sois pas trop dur avec toi-même. On aurait dit que tu avais une crise d'angoisse ou quelque chose du genre.

_Ouais, tu as probablement raison, admit Naruto avec embarras. Je n'en avais pas fait depuis longtemps.

_Alors tu en as déjà eu auparavant ?" demanda le rouquin d'une voix monotone.

Au début Naruto ne fit que hausser les épaules. "Ben… Kiba a eu ce genre d'effet sur moi." Il sourit avec tristesse mais ça n'atteint pas ses yeux. "Et quand on était encore ensemble c'était pire.

_Je suis désolé d'entendre ça, sympathisa Gaara de sa manière très retenue. Est-ce qu'il agissait de la même façon qu'aujourd'hui, à l'époque ?

_Euh, oui et non," répondit Naruto en se grattant l'arrière de la tête. Il regarda le compteur sans vie sur le tableau de bord sombre. Il se rappelait encore de tout si vivement, comme si c'était hier. La grande baignoire était devenue son objet préféré dans la maison, à l'époque, et les longs bains derrière la porte verrouillée étaient comme un luxe interdit. Plus d'une fois il s'était laissé glisser sous la surface en se demandant si ça valait la peine de remonter.

Au début, Kiba était furieux de sa faible estime de lui-même et l'avait pris pour un simple vierge timide et rougissant. Ce qu'il n'était pas, mais il ne l'avait pas corrigé à l'époque. Comme son extrêmement faible confiance en lui-même ne s'améliora pas malgré les tentatives incessantes de l'autre (des cadeaux, des compliments constants etc.), Kiba était brusquement devenu méchant et accusateur.

Autour de ce temps-là, le brun lui avait demandé de changer qui il était, sinon... Et bien sûr, ça n'avait pas fini bien.

"Ces cicatrices, dit-il subitement en désignant ses joues, je les aies eu quand on était ensemble.

_C'est lui qui…? " demanda Gaara avec une voix entre le velours et l'inquiétude en se rapprochant du blond.

Naruto frissonna et s'éloigna un peu de lui.

"Non, c'est moi.

_Pourquoi ? interrogea le rouquin en étudiant les marques avec intérêt.

_Je ne sais pas vraiment. On s'est disputé. Et j'étais vraiment bourré." Le blond haussa les épaules et eut un sourire enjoué.

L'expression sur le visage de Gaara s'assombrit et il saisit délicatement le menton du blond. Avec un examen minutieux et déroutant il tourna le visage du blond des deux côtés, évaluant les vieilles cicatrices.

"Elles sont presque symétriques. Tes mains sont incroyablement stables.

_Euh oui c'est vrai, admit Naruto en se dégageant de son contact.

_Même quand tu es bourré, dit Gaara.

_Surtout quand je suis bourré," confirma Naruto. Tandis que ses mains tâtonnaient le contact de la voiture il se rendit compte qu'il manquait quelque chose.

"Mes clés !

_Dans ta poche," dit Gaara sans réfléchir.

Et les clés étaient là, bien à l'abri au fond des poches de son jean.


Au début Naruto pensait être devenu sourd, car le rouquin qui lisait un livre au pied de son lit ne faisait aucun bruit. Il s'était invité dans sa chambre une fois de plus, marmonnant que la chambre de Naruto était bien plus fraîche que la sienne ce qui était plus adapté à une tâche aussi importante que la lecture. Sans un mot Naruto l'avait laissé entrer sans prêter attention au rouquin qui s'appropriait le bout du lit, peu importe à quel point Naruto était confortablement installé dessus.

Sa solitude coutumière était interrompue une fois encore, pourtant il n'avait pas envie de la regretter.

Ce n'était pas comme s'il avait apprécié sa propre compagnie quelques instants plus tôt, au contraire.

Un jour comme celui-ci, Naruto ne pouvait se souvenir avoir un jour été heureux. Le plus grand effort qu'il pouvait faire était de rester allongé dans son lit à regarder le vide. Chaque pensée était comme une onde sur l'étang, commençant quelque part avec une forme définie pour se fondre au loin peu après. Chacune de ses émotions se centrait sur le thème de l'insignifiance. La vie n'avait aucun sens et se terminerait bientôt de toute façon.

Au travail, il pouvait à peine fonctionner. Peu importe les heures qu'il passait à dormir ou juste se reposer les yeux fermés, son corps ne trouvait aucun répit. L'épuisement était une tumeur géante qui se développait dans son front et cette fois, il avait l'impression qu'il ne s'en sortirait pas. D'habitude cette fatigue durait encore des jours où des semaines de tourment résilient. La joie et l'énergie qui s'ensuivaient parfois étaient toujours aussi choquantes et irréelles mais pour une raison ou pour une autre Naruto ne pensait jamais qu'elles dureraient aussi longtemps que sa redoutée contrepartie.

Quand l'énergie enthousiaste s'emparait de lui, il ne pouvait se souvenir avoir un jour été triste. Ses pensées étaient organisées comme dans une bibliothèque. Mais cette bibliothèque avait trop de tomes, Naruto le remarquait, en courant le long des couloirs et en essayant d'attraper au vol toutes les idées, toutes les pensées qui demandaient son attention immédiate. À la fin de la journée, il était épuisé et à bout de souffle. Et quand il avait consommé trop de caféine et que son cycle de sommeil se faisait pdésespérément court, son énergie bouillonnante s'enchaînait à de vives expériences qui lui faisaient se demander si d'autres avaient jamais ressentis ce qu'il ressentait.

Il y a peu de temps au travail, il avait eu sérieusement besoin d'un élan de confiance, quand une vision de Kankurô avait émergé dans sa tête. Ce mec était un concentré de tout ce à quoi il aspirait. Sakura était occupée à remplir des papiers sur le comptoir à côté de lui, plongée dans ses pensées à en juger la manière dont elle fredonnait pour elle-même.

Un client difficile et sûrement sénile avait passé un savon à Naruto quelques instants plus tôt. Cette rencontre avait réussi à estomper son estime déjà basse dans les fissures entre les planches du parquet. Soudainement Kankurô était là, ou plutôt sa peau, qui flottait dans l'air à côté de lui telle une cape transparente. Comme une étreinte, elle l'avait recouvert et s'était ajustée à Naruto. Et pendant un bref instant, il était Kankurô.

Sakura ne l'avait pas regardé différemment, pourtant Naruto était certain que sa posture était subitement plus droite et que sa respiration passait mieux dans sa gorge. Après un moment, l'enveloppe de Kankurô avait disparu aussi vite qu'elle était apparue.

Mais pour l'instant, il était étendu sur le lit dans un état restreint, ses pensées étaient des pierres qui s'alourdissaient à mesure qu'elles coulaient au fond du lac. Rien ne bougeait, et quand il essayait de parler il ne pouvait pas, car il était sous l'eau. Sous la surface, le monde semblait irréel et ondulé.

"Je suis… une pierre, la fin était un soupir à peine audible.

_Une pierre[1] ? Quoi? Tu as pris de la drogue ?" Le livre se ferma avec un bruit assourdissant et maintenant Gaara le regardait avec inquiétude.

"Une pierre" clarifia Naruto. L'inquiétude sur le visage de son ami ne s'estompa pas. Au fond de la rivière, il était étendu, immobile et stable. Le monde tournoyait dans une tempête de couleurs et de sons.

"Tu ne pourrais pas comprendre. Tu es un poisson" expliqua Naruto. Le creux entre les sourcils inexistants de Gaara s'approfondit à mesure qu'il les fronçait. Gaara était un poisson. Il était rapide et il avait de l'espoir.

Mais Naruto, au contraire… Il savait que cette fois les ténèbres grandiraient plus longtemps qu'elles ne l'avaient jamais faite. Il perdrait cette bataille contre lui-même.

"Sérieusement Naruto. Tu es drogué ou quoi?

_Non." Mais il aurait préféré, parce que si c'était le cas il aurait un remède.

"Qu'est-ce qui ne va pas chez toi ?" C'était Gaara encore, son inquiétude ne cessait pas à mesure que les minutes passaient dans l'atmosphère silencieuse. Un peu plus tôt, il avait installé les pieds de Naruto sur ses cuisses, expliquant qu'ils auraient plus de place comme ça. Naruto avait trouvé cette idée étrange mais il l'avait laissé faire sans un mot. Et là que le rouquin caressait calmement ses chevilles, il se rappelait de leur connexion corporelle.

Les muscles de la mâchoire de Naruto étaient faibles et non coopératifs, mais il concentra assez de force pour répondre à la question du rouquin.

"Ça va s'arrêter, t'inquiète pas.

_Qu'est-ce qui va s'arrêter ? demanda Gaara en quête de spécifications.

_Moi."

Gaara haussa un sourcil sans poil.

"Tu es en train de dire que tu vas finir ?

_Avec un peu de chance," soupira Naruto en portant le poids du monde sur ses épaules. Après tout, ses mots étaient la continuation logique de ses récentes pensées.

Gaara souleva les pieds de Naruto de ses cuisses et Naruto était certain qu'il allait s'en aller. Il savait qu'il était compliqué et difficile à lire là maintenant, et il n'en voudrait pas au rouquin s'il choisissait de ne pas avoir ce genre de conversation avec lui.

Cependant, il se trouvait qu'il avait tort.

Gaara s'allongea sur le ventre à côté de Naruto. Le livre était maintenant ouvert sur l'oreiller mais l'attention du rouquin était dirigée ailleurs. Les yeux turquoise l'observaient dans une contemplation silencieuse mais pour une fois, il se fichait pas mal de leur intensité inconfortable. Quelque part, Naruto s'attendait à l'entendre dire les mots qu'il avait déjà entendus de nombreuses fois. Des phrases inutiles qu'il avait appris à détester avec passion.

Allez, souris et détends-toi.

Ou va faire un footing. Amuse-toi.

Souviens-toi de voir le bon côté des choses, parce que tout est une question d'attitude !

Si rien d'autre ne fonctionne, dit juste non à tout ça.

T'es guéri maintenant ? Tu sais, il y a des vrais problèmes dans le monde, plus importants que le fait que tu t'énerves toujours pour rien.

Mais à la place de ça, les mots qu'entendit Naruto le prirent par surprise :

"Ils savent faire quoi les poissons ? demanda Gaara.

_Nager, répondit Naruto sans réfléchir.

_Et quoi d'autre ?

_Je ne sais pas, répondit honnêtement le blond en fronçant les sourcils.

_Ils savent déplacer les petites pierres," dit Gaara en gagnant un esclaffement surpris de la part du blond. Avant que Naruto n'aie la chance de faire remarquer à quel point c'était ridicule, le rouquin inclina la tête avec un air entendu. Naruto eut de nouveau un rire. Ouais, il avait compris – comme s'il pouvait se plaindre de cette façon bizarre de formuler ses pensées.

"Quand on était petit, notre sœur Témari avait un grand aquarium. J'étais fasciné par tous ces poissons et parfois je passais de longs moments à les admirer communiquer. En bas de l'aquarium elle avait placé des galets blancs et après un moment j'ai remarqué que certains poissons étaient en train de les déplacer, élabora Gaara.

_Pourquoi ? demanda Naruto.

_Je suppose qu'ils creusaient dans le gravier tout au fond, et dans le processus ils parvenaient à bouger les pierres, aussi," expliqua le rouquin. Après un court instant de silence, il continua :

"Donc si je suis un poisson, comme tu dis." Et là il regarda Naruto d'un air mi-amusé, mi-inquiet. "Et que tu es une pierre, alors je suis sûr que je peux te faire dévier dans une autre direction. Et n'oublie pas que les pierres sont moins lourdes dans l'eau que sur le sol."

Un faible sourire se forma sur le visage du blond. Le rouquin revint à son livre mais ne se retira pas au bout du lit comme il l'avait anticipé. À la place, l'autre tourna une page et ne dit rien du tout.

S'il avait été dans son état normal, il aurait été gêné par leur proximité. Cette fois, son esprit brumeux s'en fichait et il se laissa rester immobile et ne penser à rien. Sans savoir si c'était dû aux mots ridicules de Gaara ou à son propre cycle biologique interne, il pouvait sentir son corps s'alléger lentement.

Et s'il fermait les yeux et examinait attentivement, il était sûr qu'il pouvait sentir les courants tourbillonnant qui le remontaient lentement depuis le fond du lac.


Un samedi matin pluvieux les força à rester enfermés. Gaara (toujours aussi imperturbable) et Naruto (maintenant d'une humeur remarquablement plus légère) étaient assis à la table de la cuisine, les yeux rivés sur leurs téléphones. La mélodie lointaine de l'averse était suffisamment forte pour meubler le silence paisible qui régnait entre eux.

"Hé, regarde, qu'est-ce que tu dis de ça ?" demanda Naruto en tendant son téléphone vers son ami. Gaara regarda la pomme de terre rouge sur l'écran. "Hmm. Je ne sais pas trop pour ça. Faire pousser des pommes de terre n'est pas aussi simple qu'on croit.

_Et les citrouilles alors ? Ou les betteraves? réfléchit rapidement Naruto en faisant défiler la page avec son pouce.

_Je ne sais pas. Et je ne suis pas sûr que faire pousser des légumes serait vraiment profitable. Ça demande beaucoup d'investissement avant d'en tirer suffisamment d'argent. Les fertilisants ne sont pas peu cher et il se peut toujours que la météo ruine les pousses," fit remarquer Gaara.

Juste à ce moment, Kankurô rentra dans la pièce. "Salut les gars, qu'est-ce que vous faites ?"

Le brun se tenait debout devant eux sans T-shirt, un vieux jogging tenait lâchement sur ses hanches, tandis qu'il séchait ses cheveux humides avec une serviette. Naruto arrêta ses recherches quand ses yeux regardèrent les muscles parfaitement dessinés et la peau bronzée, sans faire exprès. L'aîné des frères était vraiment un tombeur dans tous les sens du terme.

"On faisait que parler," la voix monotone de Gaara brisa le silence et détourna Naruto de ses rêveries.

"De quoi ? demanda jovialement Kankurô.

_On a l'intention de faire pousser des légumes," commença Naruto, en forçant ses yeux à regarder le visage du brun plutôt que ses abdos. Celui-ci le regarda gentiment, mais il était certain qu'il y avait un éclat de fierté quelque part dans ses yeux sombres.

"Et on se demandait si tu voudrais… si…" continua-t-il d'un ton étrangement formel avant qu'il ne perde confiance en lui et ne soit plus capable de regarder Kankurô dans les yeux. Son regard dévia sur les pectoraux de l'autre, puis de nouveau ses abdos, avant de s'arrêter sur son entrejambe et il se mit à bégayer le seul légume dont il se souvenait : "Si-si tu voudrais vendre des concombres

Sous la table, Gaara lui donna un coup de pied dans le tibia. Avant que Naruto ne puisse exprimer sa surprise, le rouquin s'adressa à son frère : "On peut s'occuper de ça tous seuls, donc on n'a pas vraiment besoin de ton aide.

_Tu es sûr ?" demanda gentiment Kankurô même si Naruto était certain que la fierté n'avait jamais quitté ses yeux. "J'adorerais vendre des concombres avec toi, Naruto."

Et maintenant Naruto était certain que le brun se moquait de lui. Il baissa les yeux de honte. Pourquoi s'était-il encore comporté comme un idiot ?

"Merci, Kankurô. Mais on n'a pas besoin de ton aide. Maintenant va mettre un T-shirt," dit Gaara pour prendre congé de son frère.

En chantonnant joyeusement, Kankurô donna un regard amusé aux deux avant de s'en aller dans sa propre chambre. Quand l'homme n'était plus à portée d'oreilles, Naruto se tourna vers Gaara:

"Pourquoi tu m'as donné un coup de pied ?

_Je croyais qu'on avait un accord : ne pas l'intégrer dans le projet, rappela le rouquin.

_Mais il est doué avec les gens. Les clients achèteront plus si le vendeur est beau," remarqua Naruto. Pour quelque raison, il chuchotait.

Gaara leva seulement les yeux au ciel.

"Écoute, je ne voulais pas dire que tu – ou je – ne serais pas beau, mais ton frère sait y faire avec les gens, si tu vois ce que je veux dire, chuchota de nouveau Naruto.

_Laisse-le en dehors de ça. Je ne veux pas de lui dans ce projet, dit sévèrement Gaara. Et avant de penser aux clients, on doit avoir quelque chose à vendre. Et ça demande du temps, de la planification, beaucoup de travail et énormément de chance.

_Tu rends ça tellement difficile, souffla Naruto en croisant les bras sur sa poitrine.

_Parce que c'est difficile. Et arrête de bouder," dit le rouquin en revenant à son téléphone.

Naruto fit exprès de bouder un peu plus, juste pour embêter le rouquin. Quand les lèvres pâles tremblèrent un peu en un semblant de sourire, Naruto sourit et lui donna un coup de pied sous la table pour rigoler.


[1] En anglais, il y a un jeu de mots entre Naruto qui dit être une pierre, « stone » et Gaara qui comprend avoir fumé, être défoncé, to be « stoned ». Je n'ai pas réussi à traduire le jeu de mots en français, si vous avez une proposition, n'hésitez pas !