La reine d'Espagne

Tout en suivant le comte de Vezac, Aramis examinait les couloirs de l'Alcazar Royal en essayant de deviner ce que le Palais de Philippe II pouvait recéler en souterrains, passages secrets ou chambres cachées. Son estomac se noua devant l'étendue de son ignorance. Au Louvre, elle était chez elle, elle en connaissait les moindres recoins. Ici, elle n'était qu'une étrangère incapable d'aligner plus de deux phrases en castillan. Comment parviendrait-elle à protéger la reine alors qu'elle risquait de chuter dans la première chausse-trape ?

Son seul allié était l'ambassadeur qui était également un étranger. Quant à ses compagnons, ils étaient aussi perdus qu'elle dans ce dédale espagnol… Sauf peut-être Athos qui parlait le castillan. La danse, les langues étrangères, existait-il une chose que cet homme ignorait ?

- Je dois vous abandonner là, Renée, déclara Vezac alors qu'ils arrivaient devant une large porte.

Aramis tressaillit légèrement. Après leur déjeuner, il avait sollicité de l'appeler par son prénom. Bien qu'elle ait accepté, un frisson la parcourait dès qu'elle entendait prononcer ce nom qu'elle avait cru oublié depuis six ans.

- Ce sont les appartements privés de la reine. Seul un Grand d'Espagne peut y entrer en l'absence du roi.

Les deux Français échangèrent un regard éloquent. Le rigorisme de cette cour était grotesque. Quel gentilhomme irait porter atteinte à l'honneur d'une reine constamment entourée de duègnes et de dames d'honneur ?

Une duègne au visage sévère introduisit Aramis maintenant seule dans ce gynécée espagnol et la conduisit sans un mot devant la reine d'Espagne.

Vêtue d'une somptueuse robe noire brodée d'argent, Élisabeth de France était installée dans une méridienne entourée de deux dames d'honneur à l'allure aussi austère que celle qui avait accueilli Aramis. La jeune femme s'agenouilla respectueusement devant la souveraine. Comme le comte de Vezac, cette dernière remarqua que cette révérence s'apparentait plus au salut d'un soldat qu'à la courbette d'une courtisane.

- Levez la tête, madame, ordonna la reine. J'aime pouvoir jauger la mine de mes interlocuteurs.

Toujours à genoux, Aramis plongea ses yeux clairs dans ceux d'Élisabeth de France. Nées à seulement quelques mois d'écart, la mousquetaire était aussi blonde que la souveraine était brune, mais leurs traits possédaient cette même noblesse révélant une âme fière et courageuse. Jeune et joli, le visage de la reine était empreint de ce mélange de douceur et d'autorité qui faisait d'elle une souveraine si appréciée des Espagnols malgré ses origines françaises. Ses pupilles sombres pétillantes d'intelligence étaient voilées d'une profonde mélancolie… Comment s'en étonner ? Mariée à treize ans comme gage de paix pour son pays, envoyée dans une cour étrangère à l'étiquette si rigoureuse qu'elle frôlait le ridicule, soumise à l'indifférence d'un mari absent et infidèle, frappée par le deuil de ses deux maternités, Aramis ne pouvait qu'admirer l'énergie de la jeune reine.

- Mes dames d'honneur n'entendent pas un mot de français, nous pouvons converser tranquillement, madame… Ainsi, il paraît qu'on veut s'en prendre à ma personne et que vous seriez capable de me défendre.

- Je donnerais ma vie pour protéger celle de Votre Majesté.

- Vous semblez sincère, madame, mais permettez-moi d'être sceptique… Vous n'êtes qu'une femme.

- Certes Majesté, mais Votre Altesse me paraît posséder assez de sagesse pour ne pas me mésestimer à cause de mon sexe. Croyez en mon honneur quand je vous jure préférer mourir que de laisser quiconque toucher à un seul cheveu de Votre Majesté.

Élisabeth l'examina à nouveau. Cette jeune femme n'avait rien de commun à toutes les courtisanes de l'Alcazar. Son maintien était si… si militaire. Étrangement, elle lui inspirait confiance. Il se dégageait d'elle une volonté peu commune. Toutefois, il y avait encore trop de mystère autour de cette trop jolie blonde pour que la reine baissât sa garde.

- Fort bien, vous logerez dans une chambre attenante à mes quartiers. Les hommes qui vous accompagnent seront quant à eux installés dans le quartier des domestiques. Afin de favoriser votre mission, leurs chambres communiqueront directement avec la vôtre par un passage secret. Toutefois, je dois vous notifier que, quelles que soient vos relations avec eux, il me déplairait fort qu'on médise de la moralité d'une femme que j'introduis à la cour. Aussi je vous demande de faire preuve de la plus grande circonspection.

- Majesté, je vous jure que mes relations avec ces hommes sont tout ce qu'il y a de plus honnêtes ! s'exclama Aramis, les joues empourprées.

- Soit, je vais vous laisser vous installer. Un bal sera donné demain soir au palais, ce sera l'occasion de faire votre entrée à la cour. Je gage que vous ne passerez pas inaperçue.

Il fallait juste espérer que le roi ne la remarquât pas trop…


Don Rafael écoutait à peine ce que son cousin, le comte Manuel de Vargas, lui disait. Elle serait là ce soir, cela ne faisait aucun doute. Il avait craint un instant qu'elle ne fût la maîtresse de l'ambassadeur de France, mais son installation au palais avait balayé ses folles suppositions. Vezac n'avait pas la carrure pour séduire une telle femme… Elle était pour lui.

Où était-elle ? Il y avait foule à l'Alcazar, les robes chatoyantes des femmes se mêlaient au noir des costumes des hommes.

- Qui cherches-tu ainsi ? Encore une nouvelle conquête ? se moqua son cousin.

- Tais-toi !

Rafael dépendait trop de Manuel pour ne pas le détester. Il ne laisserait pas son puissant cousin railler ses sentiments pour cette fascinante Française… Où était-elle, par l'enfer ? Il ignorait toutes les femmes qui lui lançaient d'aguichantes œillades depuis son arrivée dans la salle de bal. Elle seule comptait à ses yeux… Enfin, il l'aperçut.

Telle une statue de marbre drapée dans sa robe de soie noire, elle se tenait très droite à côté de la reine. Pourquoi lui faisait-elle autant d'effet ? Il avait eu bien des femmes, et contrairement à ce que disaient ses détracteurs, aucune ne l'avait laissé indifférent, pourtant aucune ne l'avait obsédé comme Renée de Montsorot. Il en avait connu de plus belles, mais ce n'était pas tant sa beauté qui enflammait ce séducteur que le caractère insaisissable et brûlant qu'il devinait en elle.

À quoi pouvait ressembler son corps sans les déformations du corset et du vertugadin ? Elle était fine et souple, il l'avait bien senti quand il l'avait tenue dans ses bras. Avait-elle ces rondeurs qui l'enivraient ? Il le saurait un jour… Quand elle serait nue entre ses bras et que la fière Diane se métamorphoserait en une Vénus lascive et passionnée.

Leurs regards se croisèrent. Les superbes yeux clairs devinrent plus froids que le plus haut sommet des Pyrénées au cœur de l'hiver. Quel incroyable défi que cette femme ! Quand toutes les autres languissaient le plus petit signe de son attention, elle le toisait avec cet impérial dédain. Il lui sourit et son beau visage se durcit davantage. Comme ses rebuffades l'excitaient ! Il avait l'âme d'un conquérant et il l'aimait rebelle et farouche… Son triomphe n'en serait que plus éclatant quand il la posséderait enfin. Il imaginait déjà son corps si raide frissonnant sous ses caresses, son visage si froid éperdu de plaisir, ses yeux glacials rendus flous par trop de volupté.

Ma belle Renée, un jour vous serez mienne…


- Je pense que Don Rafael a succombé à vos charmes, madame, murmura la reine.

- Il espère surtout que je succombe aux siens, répliqua Aramis.

- Et ce n'est pas le cas ? Vous seriez bien la première femme de la cour !

- Il faut croire que les Espagnoles sont moins exigeantes que les Françaises.

- Je vois mal ce qui peut vous déplaire chez Don Rafael à part son odieux cousin.

- Son cousin ?

- C'est l'homme à la toison d'or qui est avec lui… Le comte Manuel de Vargas.

Aramis examina l'homme en question. Un peu plus âgé que son cousin, le comte possédait les mêmes traits ciselés et les mêmes yeux émeraude que le séducteur de Madrid. Pourtant ce qu'il y avait de charme et d'éclat chez Rafael se muait en morgue et arrogance chez Manuel. Sans comprendre pourquoi, cet homme la mettait mal à l'aise… Son allure évoquait celle des Inquisiteurs qu'elle avait croisés sur la Plaza Major.

- Quand il me regarde, souffla la reine, il me semble qu'un froid glacial envahit mon corps. Pour cet homme, je ne suis qu'une femme…

Élisabeth secoua vivement la tête pour écarter ces absurdes pensées.

- Son plus grand plaisir est d'assister à des exécutions. On le voit plus souvent devant les bûchers qu'à l'église…

Elle s'interrompit, car Don Rafael se dirigeait vers elles. Indifférent à toutes les beautés madrilènes, il n'avait d'yeux que pour Renée. Il n'avait encore jamais semblé si intéressé par une femme auparavant… Renée et Rafael… Avec son esprit pratique, la jeune reine songeait qu'un tel couple pourrait lui éviter bien des tracas. Si elle appréciait cette mystérieuse Française, elle redoutait qu'une femme si belle n'éveillât l'intérêt de son infidèle époux. Depuis le commencement du bal, bien des hommes avaient admiré Renée, mais elle se distinguait trop de la masse des courtisans pour qu'aucun n'osât l'aborder. Seul un roi pouvait prétendre à cette déesse de glace… un roi ou un séducteur comme le marquis de Los Montes.

En outre, une idylle entre Renée de Montsorot et Rafael de Los Montes pourrait s'avérer très instructive pour la reine d'Espagne.

- Mes hommages, Majesté, déclara le jeune hidalgo en s'agenouillant au pied de la souveraine.

- Bonjour, Don Rafael… Il y avait longtemps que je ne vous avais vu parmi nous.

- Je suis honoré que Votre Altesse ait remarqué mon absence. En effet, j'étais parti quelques semaines sur mes terres en Andalousie.

- Je suis surprise de ne pas vous voir danser, continua la reine. Aucune de ces dames ne trouverait-elle grâce à vos yeux ?

- Majesté, comment pourrais-je remarquer ces marguerites quand je suis face aux deux plus belles roses de Castille ?

- Vous êtes décidément le plus galant homme de Madrid, cher marquis ! fit la reine avec un petit rire.

- Si le protocole l'autorisait, Majesté, vous verriez aussitôt tous les hommes de cette cour se presser pour réserver vos danses.

Un sourire triste se dessina sur les lèvres de la souveraine. Selon l'étiquette, seul le roi pouvait inviter la reine à danser et Philippe IV ne s'y résignait que quand la situation l'exigeait. Aussi tel un oiseau dans une cage dorée, la reine d'Espagne passait-elle tous ses bals assise sur son trône.

- Vous n'êtes qu'un vil flatteur, se moqua-t-elle. Mais je ne vous ai pas présenté ma nouvelle dame d'honneur : Madame Renée de Montsorot. Vous n'avez pas manqué de remarquer sa grande beauté.

- Certes, Majesté, elle est la seule de ces dames dont l'éclat ne se ternit pas à vos côtés. En outre, j'ai déjà eu le bonheur de lui être présenté… Je dois même confesser que j'ai eu le plaisir de tenir madame de Montsorot dans mes bras.

Le teint d'opale de la jeune femme vira au rouge cramoisi tandis qu'une flamme furieuse embrasait ses yeux. Comme il aimait l'aiguillonner ainsi ! Dans la colère, elle laissait entrevoir la passion cachée sous le carcan de glace.

- J'avais trébuché en visitant la Plaza Major avec monsieur de Vezac et monsieur le marquis m'a aidée à me relever, bafouilla Aramis devant le regard interrogateur de la reine.

- Pouvait-il être question d'autre chose connaissant votre vertu, madame ? reprit Rafael.

Aramis enfonçait profondément ses ongles dans la paume de ses mains. Elle ne pouvait pas asséner à ce cuistre le coup de poing ni même le soufflet qu'il méritait. Elle devait taire son indignation et accepter ces outrages comme s'il s'agissait de flatteries. La vie à la cour reposait sur l'hypocrisie et la soumission… Comme elle haïssait de devoir s'y soumettre !

- Si vous vous connaissez si bien, vous ne verrez pas d'opposition danser ensemble, déclara Élisabeth.

- Majesté, je préférerais rester auprès de vous, demanda Aramis.

- Allons, madame, vous n'allez pas vous priver du plaisir de danser avec Don Rafael par ma faute.

- Majesté…

- Pour faire taire vos derniers scrupules, je vous ordonne d'accompagner ce gentilhomme sur la piste.

La jeune mousquetaire frémissait d'indignation. Élisabeth de France la jetait en pâture à cet insupportable marquis. Comment pouvait-on l'humilier de la sorte ? Elle était un soldat et non une putain ! Même une reine ne pouvait disposer ainsi de sa personne !… Elle ne pouvait faire de scandale. Elle devait accomplir cette mission. Il y allait de son honneur de mousquetaire. Ses pupilles balayèrent la salle à la recherche de ses amis qui s'étaient fondus dans la masse des serviteurs. Porthos s'était posté près du buffet, D'Artagnan était caché derrière les tentures de la salle de bal tandis qu'Athos servait des verres à quelques mètres d'elle. Un pour tous, tous pour un. Elle n'était pas seule dans cette cour hostile. Cet affront ne pouvait pas l'atteindre. Elle était un mousquetaire.

- Vos désirs sont des ordres, Majesté, déclara-t-elle avec dignité. Toutefois, Don Rafael, soyez assuré que si les désirs de notre souveraine réclament ma plus stricte obéissance, les vôtres n'éveillent en moi que du dédain.

- La musique adoucit les mœurs, madame, répondit-il saisissant délicatement sa main. Je gage qu'à la fin du bal, vous ne nourrirez plus de si amères pensées à mon égard.

Sans répondre, elle le laissa l'entraîner au milieu des danseurs alors que les musiciens égrenaient les premiers accords d'une volte. Son regard s'attarda un instant sur Athos qui ne la quittait pas des yeux… Tant qu'elle aurait ses amis, personne ne pourrait l'avilir.