Les déconvenues de Don Rafael

Comme des épingles plantées dans sa chair, des dizaines de regards transperçaient Aramis. L'invitation du marquis de Los Montes avait fait d'elle un objet de détestation pour la moitié des dames de la cour. Ces bécasses s'imaginaient-elles qu'elle prenait plaisir à endurer ce badinage ?

- Ne faites pas attention à ces sottes, murmura Don Rafael qui avait également perçu l'hostilité des courtisanes. La beauté suscite la jalousie des médiocres.

- Vous devez souvent être jaloux dans ce cas, répliqua-t-elle.

- Savez-vous tout ce que votre verve peut avoir d'excitant, ma farouche Renée ? souffla-t-il en enveloppant sa taille de ses mains vigoureuses.

- Je ne suis pas votre farouche Renée ! s'exclama la jeune femme faisant se retourner les couples les plus proches.

- Chut… j'adore votre caractère fougueux, mais vous ne devez pas vous donner en spectacle. Accrochez-vous à mes épaules, la danse commence.

Ses traits se tendirent aussitôt. Sa cavalière lui avait obéi, elle avait saisi ses épaules et les serrait rudement dans ses mains fines.

- Ne grimacez pas ainsi, Don Rafael, chuchota-t-elle en arborant un large sourire. Vous ne devez pas vous donner en spectacle.

Renée, ne jouez pas à ça avec moi…

Après une pression appuyée sur sa cuisse pour la faire virevolter, les mains de Rafael ne reprirent pas sa taille mais se posèrent résolument sur ses fesses dont, malgré la robe, il appréciât le galbe enchanteur.

- Quelles sont ces rougeurs qui couvrent votre jolie figure, Renée ? D'inavouables pensées auraient-elles troublé un esprit aussi vertueux que le vôtre ?

Le visage d'Aramis était un kaléidoscope de fureur. Elle allait tuer ce fumier. Dès que ce bal infernal serait achevé, elle l'attendrait au coin d'une ruelle obscure et elle lui ferait payer cet outrage. Non, elle ne le tuerait pas, elle le découperait en morceaux. Elle lui taillerait les oreilles, lui casserait les dents les unes après les autres, lui arracherait les ongles, lui couperait les orteils et le castrerait ! Ce faquin allait voir ce qu'il en coûtait d'offenser un mousquetaire !

Ses mains serrèrent de toutes leurs forces les épaules de ce butor.

La bouche de Rafael se fendit en un rictus douloureux. Sous une apparente délicatesse, cette femme avait une poigne de fer. Elle lui écrasait les épaules presque jusqu'à les briser.

Loin de se laisser impressionner, il prenait goût à cette lutte singulière. Enivré par la résistance de cette magnifique jeune femme, il perdait peu à peu toute retenue. Au moment de la faire volter, il glissa sa paume très haut sur la cuisse de sa partenaire, son pouce s'aventurant même à la caresser malgré l'épaisseur des jupons.

- Relâchez vos mains, Renée, chuchota-t-il. Sur le prochain mouvement, je pourrais être encore plus audacieux.

Si un regard avait eu le pouvoir de lancer des boulets de canon, celui d'Aramis aurait anéanti l'hidalgo. Alors qu'autour d'eux, les courtisans dansaient ignorant cette étrange joute, tous deux se défiaient mus par une furieuse détermination. Malgré ses menaces, elle continuait à broyer ses clavicules.

Vous l'aurez voulu, Renée…

Après quelques mesures, les musiciens amorcèrent les accords indiquant aux danseurs de soulever leurs partenaires. La main droite de Rafael attrapa l'aine de la belle entêtée. Mais au lieu de colère, il vit avec étonnement un sourire sardonique se dessiner sur les jolies lèvres de Renée… puis il comprit. Elle avait plié sa jambe libre, et son genou menaçait dangereusement son enjambe… Elle n'oserait tout de même pas…

- Mon cher marquis, lui susurra-t-elle, un homme aussi expérimenté que vous ne peut ignorer que certaines zones sont bien plus sensibles chez l'homme que chez la femme.

- Vous ne vous risquerez pas à provoquer un scandale le soir de votre entrée à la cour.

- La question est, monsieur : risquerez-vous cette partie de votre anatomie sur un postulat bien incertain ?

Il lui parut alors évident que s'il la bravait, elle n'hésiterait pas… Qui était cette femme ? Où puisait-elle cet aplomb si inattendu chez une personne de son sexe ?

Rafael descendit sa main à une hauteur plus décente. Il savait reconnaître ses défaites, Renée avait remporté cette bataille… Il pouvait d'autant moins renoncer à elle. Sa force de caractère, son opiniâtreté avaient conquis le cœur de ce séducteur.


Malgré son calme apparent, Aramis fulminait en rejoignant la reine.

- Majesté, vous savez que je suis à votre service. J'aimerais toutefois comprendre la raison de l'exercice que vous m'avez ordonné. Je vois mal en quoi écouter le badinage d'un aristocrate vaniteux peut protéger Votre Altesse.

- Allons, madame, à vous entendre danser avec un séduisant jeune homme est un calvaire !

- Altesse, je vous ai assurée que je n'hésiterais pas à donner ma vie pour vous, puis-je néanmoins espérer que vous n'exigerez jamais que je vous sacrifie mon honneur ? insista la mousquetaire.

Élisabeth se mordit les lèvres. Elle était sincèrement embarrassée d'avoir méjugé de la jeune Française. Mais la jeune souveraine avait trop d'orgueil pour admettre son erreur.

- Voyez-vous cet homme aux vêtements somptueux et à la mine arrogante qui s'entretient avec le comte Manuel de Vargas ? Il s'agit du premier ministre : Gaspar de Guzman, comte d'Olivares. Il est en l'Espagne ce que le Cardinal de Richelieu est en France. Mon époux s'en remet totalement en lui pour gérer les affaires du royaume. Or pour Olivares, le principal opposant à la maison d'Autriche est la France. S'il y a une personne à l'Alcazar qui puisse souhaiter se débarrasser de moi, c'est lui… Le comte de Vargas est considéré comme l'âme damnée d'Olivares. Je ne sais si Guzman tremperait dans un complot visant à assassiner une reine, mais si c'était le cas, ce serait certainement Vargas qui serait chargé d'exécuter ses basses œuvres. En vous rapprochant de Los Montes, vous approcherez Vargas, comprenez-vous ?

- Pardonnez mon audace, Majesté, si vous m'aviez fait part de ces réflexions avant le bal, j'aurais sans doute pu servir plus efficacement Votre Altesse, déclara Aramis qui avait blêmi aux dernières paroles de la souveraine.

Elle respira profondément et reprit :

- Pourrais-je me retirer quelques instants ? Les mousquetaires surveillent Votre Majesté et je vous avoue que cette danse m'a donné grand chaud.

- Faites madame, accorda la reine.


Appuyée à la balustrade de marbre, la jeune femme fixait sans les voir les lumières de la nuit madrilène. L'air était glacial, pourtant elle étouffait. Jamais elle ne s'était sentie si humiliée. Quelques semaines auparavant, elle était un brillant mousquetaire. D'un froncement de sourcil, elle imposait le respect à un régiment entier. Son nom seul faisait trembler les ennemis de la couronne. Elle était Aramis, un des plus flamboyants soldats du roi. Elle n'avait pas volé sa place dans la compagnie des mousquetaires, elle l'avait chèrement gagnée ! Elle l'avait payée de sa sueur et de son sang ! Les cicatrices qui zébraient son corps de femme en témoignaient ! Elle n'avait jamais démérité ! Jamais ! Mais elle n'était plus Aramis. Elle était redevenue Renée. Une femme corsetée soumise aux intrigues d'une reine et à la concupiscence d'insignifiants suborneurs. Une femme forcée de courber l'échine devant ceux qui piétinaient son honneur. La reine l'avait jetée dans les bras de ce libertin pour servir ses intérêts. En tant que femme, elle n'était bonne qu'à écarter les jambes. Elle était réduite à un objet de désir… Elle n'était plus rien.

- Voulez-vous boire un verre ?

- N'auriez-vous pas plutôt un tonneau ?

- Non, mais je peux vous laisser tous les verres, dit-il en installant le plateau devant elle.

Une main se déposa délicatement sur son épaule. Sa gorge se noua et il lui fallut toute sa volonté pour ne pas se blottir dans ces bras bienveillants et y verser les larmes qui brûlaient son âme. Elle ne pouvait pas se laisser aller même avec son meilleur ami. Elle devait endurer les vexations d'une femme, mais elle n'avait pas le droit de pleurer.

De son côté, Athos luttait également contre son désir de presser Aramis contre son cœur. Le jeune homme évitait son regard et ses yeux luisaient de façon singulière. Des boucles dorées s'échappaient de la coiffure pour flotter sur sa nuque gracile. Ses épaules si fines pour un soldat tremblaient sous le froid castillan et son teint était livide… Que lui avait fait cet odieux Espagnol ?

En toute franchise, il ne pouvait pas blâmer l'hidalgo d'être tombé sous le charme de Renée de Montsorot. Le masque était parfait. Le guerrier intrépide s'était métamorphosé en une superbe aristocrate. Son maintien conservait en outre la noblesse et l'énergie si rares dans ce monde de serviles courtisans. S'il comprenait que le marquis courtisât Aramis, l'idée que celui-ci ait pu se montrer inconvenant était intolérable. Malgré tous ses efforts, il y avait trop de danseurs voltant sur la piste pour qu'il pût voir ce qui se passait entre « Renée » et Don Rafael. Toutefois, la rage qui avait animé le visage d'Aramis ne lui avait pas échappé et il n'osait imaginer ce qui l'avait provoquée… Même si pour l'heure, il était entravé par son rôle de domestique, si cet homme avait osé poser ses mains sur son ami, celui-ci le paierait très cher. Le mousquetaire était doté d'une patience hors du commun. Il attendrait son heure calmement et sans rien oublier.

- Merci Athos, dit-elle en buvant d'une traite un des verres.

- Que s'est-il passé ? demanda-t-il d'une voix douce.

Aramis secoua la tête. Elle ne pouvait pas partager sa honte avec son compagnon d'armes. L'indignation de ce dernier serait pour elle une humiliation supplémentaire. Elle ne voulait pas parler… Elle ferma les yeux pour ne plus penser qu'à cette main amicale qui la soutenait…

- Renée ?

Don Rafael venait d'entrer sur le balcon. Athos s'écarta vivement. Fort heureusement, la pénombre avait dissimulé sa proximité avec Aramis.

- Il suffit, monsieur ! répliqua-t-elle d'une voix cinglante, exaspérée tant par la venue du séducteur que par le fait qu'il ait interrompu l'instant paisible qu'elle partageait avec Athos. Je ne vous ai jamais autorisé cette familiarité à mon égard ! Je ne souffrirai pas davantage de vous entendre m'appeler par mon prénom… Je n'ai d'ailleurs pas l'intention de vous souffrir plus longtemps. Adieu, monsieur !

- Madame, je vous supplie de m'écouter quelques minutes. Si après, vous ne désirez plus me revoir, je le comprendrai.

Aramis fronça les sourcils. À quoi jouait-il avec sa mine contrite et ses yeux implorants ? En dépit de son amertume, elle demeurait loyale envers la reine. Aussi ne repoussa-t-elle point le marquis.

- Soit, je vous écoute.

Rafael se tourna vers Athos pour lui demander de se retirer.

- Non, monsieur ! l'arrêta-t-elle. Cet homme est mon serviteur et il restera là. Ainsi je n'aurai pas à subir d'autres privautés de votre part !

- Vous avez raison, madame. Humiliez-moi, je le mérite ! Mon comportement a été indigne d'un gentilhomme. Comment pourrais-je jamais obtenir votre pardon ? Je n'ai qu'une seule excuse : l'intense émotion que vous éveillez en moi.

- Si c'est pour vous entendre dépiter de telles sornettes, je préfère me retirer.

- Non, je vous en prie, s'écria le jeune homme en se jetant à ses pieds.

- Monsieur, enfin ! Montrez un peu de dignité !

- Écoutez, Renée, gémit-il en s'accrochant à sa jupe. Vous avez du cœur, j'en suis sûr, alors écoutez la confession d'un homme à genoux… Je n'ai jamais été ce qu'on appelle un honnête homme. J'étais un libertin, je l'avoue. Pourtant, ce n'était pas par vice que je menais cette vie de débauche. Je recherchais auprès des femmes cette étincelle qu'aucun dieu ne parvenait à susciter dans mon âme en quête d'absolu. J'en ai connu beaucoup… vraiment beaucoup. À chaque fois, j'essayais de croire à l'amour, mais aucune n'avait cette flamme que je désirais avec ferveur… et puis je vous ai rencontrée. Tout d'abord, j'ai été ébloui par vos yeux. Ô, Renée, avez-vous conscience de votre rayonnement ? Le soleil paraît bien pâle à côté de vous ! Quand enfin j'ai pu sortir de mon émerveillement pour examiner le reste de votre personne, j'ai été à nouveau subjugué. Vous êtes parfaite… Vous êtes non seulement belle, vous êtes stupéfiante. Vous n'avez rien de commun avec les courtisanes futiles qui nous entourent. Vous êtes comme un feu dans lequel je voudrais me consumer tout entier… Pardonnez ma mauvaise conduite, Renée. Je ne savais pas comment réagir face à une femme telle que vous… et surtout face à ces sentiments qui m'étaient jusqu'alors inconnus, mais que j'avais tant espérés… Comprenez-vous, Renée ?… Je crois que j'ai enfin découvert le visage de l'amour.

Courbé devant elle, Rafael attendait sa réponse. Elle ne montrait plus aucune hostilité et l'examinait avec une indéfinissable expression… Puis tel un coup de feu, son rire éclata, tonitruant.

- Vous êtes désopilant, Don Rafael, balbutia-t-elle entre deux éclats. Sérieusement, il y a des femmes qui vous prennent au sérieux ? Mon rayonnement ? Le soleil pâle à côté de moi ? Vos figures sont éculées, marquis.

Recouvrant son calme, elle le toisa avec mépris :

- Vous n'avez jamais aimé et soudainement vous découvrez le grand amour. Chose incroyable : votre unique amour, c'est moi ! Je suppose que je devrais être flattée d'avoir conquis un cœur aussi inaccessible que le vôtre… tellement flattée que je devrais aussitôt vous tomber dans les bras, n'est-ce pas, marquis ? Oh non, monsieur, si vos grisettes se laissent prendre à un piège aussi grossier, vos pitoyables artifices ne fonctionnent pas avec moi. Vos mots sont faux, tout comme votre cœur ! Et ils sont non seulement faux, ils sont mauvais !… Sur ce, je vous salue, monsieur !

Avant de quitter le balcon suivie d'un Athos hilare, elle se retourna une dernière fois sur un Rafael qui oscillait entre la stupeur et la fascination.

- Le visage de l'amour ! railla-t-elle. Franchement, Don Rafael, vous n'avez pas peur du ridicule !