Masques

Rafael examinait la jeune esclave qui le conduisait dans le salon de Manuel. C'était la première fois qu'il la voyait. Ce pervers avait dû se ruiner pour acquérir une femme pareille. Un visage taillé dans le marbre, une peau d'ébène, un port d'une dignité peu commune chez une esclave, on aurait dit l'incarnation de la reine de Saba… Pauvre femme ! Elle ne devait être au service de Manuel que depuis quelques jours, car elle n'avait pas encore cette peur qu'il lisait dans les yeux des esclaves de son cousin.

Manuel de Vargas était un des rares riches espagnols dont la domesticité féminine fût presque exclusivement composée d'esclaves venues soit d'Afrique soit d'Amérique. La plupart des aristocrates estimaient que cela conférait un charme exotique à la demeure du comte et les invitations aux fêtes qu'il organisait étaient d'autant plus prisées qu'il permettait à ses hôtes de marque de s'amuser avec ces belles créatures. Ces honorables seigneurs traitaient Don Rafael de dépravé à cause de ses nombreuses maîtresses alors qu'ils abusaient sans remords de ces pauvres filles. Une hypocrisie digne de cette noblesse décadente ! Pour eux, même le baptême ne pouvait conférer une once d'humanité aux femmes à la peau sombre. Elles étaient des animaux dont ils pouvaient jouir. Ils arboraient la pureté de leur sang tel un blason, tirant un incommensurable orgueil de n'avoir pas une goutte de sang juif ou maure dans leur corps… Ces sots ne voyaient pas que cette idée de pureté du sang[1] foulait au pied le message d'amour des Évangiles et menait l'Espagne à sa perte. Pauvres imbéciles ! Ils étaient fiers d'appartenir à ce pays qui avait expulsé ses morisques[2] et dont chaque jour l'Inquisition brûlait des Marranes[3] sur le moindre soupçon de judaïcité. Rafael en avait la nausée.

Le jeune Andalou avait grandi non loin de Grenade, l'ombre des palais de l'Alhambra. Il avait été fasciné par la beauté du palais Nasrides. Il avait découvert avec émerveillement les écrits d'Averroès et de Maïmonide. Quelle ironie que les deux plus grands penseurs que son pays ait portés furent musulman et juif ! L'Espagne chrétienne aurait dû y voir une leçon d'humilité et de tolérance au lieu de s'enfermer dans ce fanatisme qui, il en était certain, lui serait fatal. Rien ne l'envoûtait autant que les mélopées du flamenco, où les accents andalous et gitans se mêlaient aux mélodies arabes et juives… C'était la musique de son Espagne rêvée. Un lieu bien différent de ce sombre pays d'Inquisiteurs.

Il était un libertin par son goût des femmes que par son mépris des institutions religieuses. Contrairement à son cousin Manuel, il haïssait l'Inquisition et rien ne lui faisait plus horreur que ces bûchers où l'on immolait des familles entières à Madrid, Grenade, Cordoue ou Séville… Bien sûr, il ne pouvait pas montrer ce visage au monde. Il aurait bien vite rejoint les Marranes dans les flammes pour hérésie. La bonne société acceptait les turpitudes de sa vie amoureuse, mais elle l'aurait détruit s'il avait osé déclarer que si l'Invincible Armada avait coulé sur les rivages de l'hérétique Albion, c'était parce que Dieu n'était pas du côté de la très catholique Espagne. Il n'avait pas le droit de critiquer ce pays qui, tout en dominant le monde et dont les marchés regorgeaient des richesses des Indes et du Nouveau Monde, laissait son peuple vivre dans la misère la plus noire. Alors le mensonge était devenu son langage. En apparence, il n'était qu'un homme à femmes charmant, hâbleur et inconséquent. Il aimait les avantages de la vie aristocratique : les femmes faciles, les mets délicats, le vin à profusion, les beaux chevaux, les divertissements… Rien n'était plus amusant que d'observer toutes les bassesses de la vie de cour, les mensonges, les intrigues, les luttes d'influence… C'était d'autant plus cocasse qu'il connaissait bon nombre de secrets honteux de ces riches seigneurs. C'était incroyable tout ce qu'on pouvait découvrir en dévalisant les logis des nantis !

Pour concilier ses idéaux de justice à sa recherche du plaisir, Rafael était devenu un homme à deux visages. Il était le marquis de Los Montes, séduisant hidalgo, coqueluche des femmes madrilènes et il était Lobo, bandit au grand cœur, idole du peuple et fantasme de ces dames… Pourtant la seule qu'il voulait faire rêver ne lui opposait que du mépris.

Depuis qu'il l'avait aperçue chevauchant dans cette forêt aragonaise, Renée de Montsorot occupait toutes ses pensées. Qui était en réalité cette insaisissable créature ? Une superbe amazone capable d'étriller seule une bande de brigands ? Une vertueuse aristocrate au cœur de glace ? Une pétillante Française à l'esprit aussi acéré que la lame d'une épée ? Qu'était-elle venue faire à la cour d'Espagne ? Elle y était aussi peu à sa place qu'une lionne au milieu d'un troupeau de hyènes. Elle avait le regard trop franc pour ce monde sournois, la nuque trop raide pour cet univers servile. En outre, quelle aristocrate saurait se battre comme un soldat ?

Ma mystérieuse Renée, vous portez des masques vous aussi. Pourquoi ne comprenez-vous pas qu'avec vous, je voudrais retirer les miens ? Il soupira doucement. Comment aurait-elle pu le deviner alors qu'il n'avait jamais été honnête avec elle ? Elle avait eu raison de dire que ses mots étaient faux. Il avait presque oublié ce qu'était la franchise jusqu'à ce qu'il la rencontrât. Mais s'il vivait dans la ruse et la dissimulation, son cœur était sincère. Il était amoureux d'elle. Il avait bêtement enveloppé sa déclaration dans des mots fleuris et pompeux et elle lui avait ri au nez. Elle avait cru à un artifice, car il avait employé ces mots qu'il avait tant de fois servis sans les croire cependant derrière la manœuvre, il n'avait pas menti. Lui qui n'avait été qu'un feu follet, il se consumait d'amour pour cette farouche jeune femme.

Depuis le premier jour, il se comportait comme un sot avec elle. Face à ce mur d'indifférence, il avait cherché par tous les moyens à attirer son attention. Il n'avait obtenu que son exaspération et son dédain… Pourquoi avait-il fallu qu'il aimât la seule femme qui fût insensible à son charme ? Pourtant elle était faite pour l'amour. Ses yeux révélaient une âme ardente et passionnée. Il ne pouvait s'y tromper !

Comment pourrait-il trouver le chemin de son cœur ? Aucune femme ne lui avait résisté jusqu'à présent. Mais elle était si différente. La seule fois où elle avait semblé éprouver autre chose que cet insupportable mépris, cela avait été sur la Plaza Major quand il avait laissé transparaître son horreur face aux Inquisiteurs… S'il arrivait à être vrai, peut-être s'adoucirait-elle enfin… Y parviendrait-il ? Il le fallait. Il perdrait la raison s'il ne la possédait pas.


La belle esclave l'introduisit dans le salon où Manuel encore en robe de chambre l'attendait nonchalamment allongé sur une méridienne.

- Bienvenue, Rafael, que penses-tu de ma nouvelle acquisition ? demanda-t-il sans préambule.

- Très belle, répondit le jeune homme les lèvres pincées.

- J'adore ton expression indignée quand je parle de mes esclaves alors que tu as détruit la réputation de tant de femmes honnêtes, railla Manuel.

- Au moins, je n'ai jamais eu besoin de payer pour avoir une femme !

- Le mensonge vaut-il mieux que l'argent, Rafael ?

- Au jeu du mensonge, personne n'excelle plus que toi, Manuel.

Le comte de Vargas eut un petit rire rocailleux.

- Que me veux-tu, Manuel ? Tu ne m'as pas fait venir uniquement pour me montrer ta nouvelle esclave.

- J'espérais que tu montrerais plus d'enthousiasme pour une telle merveille… Est-ce ta Française qui t'obscurcit ainsi les sens ?

- Que veux-tu ? s'impatienta son cousin. Si tu as besoin qu'on s'extasie sur tes esclaves, appelle plutôt tes « nobles amis » !

Le comte poussa un long soupir.

- Très bien, parlons sérieusement puisque ma belle négresse te laisse froid… J'aurais besoin que Lobo fasse un petit tour chez le duc de Sandovar. Il y trouvera sans doute assez d'or et de pierreries pour nourrir ces manants qu'il affectionne tant et peut-être découvrira-t-il quelque secret honteux.

- Un secret que le duc ne voudrait à aucun prix voir ébruiter, c'est cela ?

- Exactement.

- Et à combien estimes-tu les secrets de Sandovar, Manuel ?

Vargas fronça les sourcils avec colère. Il assurait un train de vie plus que confortable à son imbécile de cousin. Rafael ne serait qu'un crève-la-faim sans son soutien !

- Je ne sais pas, répliqua-t-il. À combien est estimée la tête de Lobo ?

- Elle vaut très cher, mais les secrets du comte de Vargas le sont encore plus, ne crois-tu pas ?

- Petite ordure… marmonna Vargas.

- Mon cher cousin, n'oubliez pas que je suis de votre sang.

- Que veux-tu exactement ? grogna-t-il.

- Le vieux château des Los Montes tombe en ruine depuis des années, j'aurais voulu faire quelques travaux pour le rendre plus accueillant.

- Pour une somme pareille, tu devrais m'apporter plus que les secrets de Sandovar.

- De combien d'honorables aristocrates as-tu obtenu le soutien grâce aux secrets fournis par Lobo ?

- Si tu ne distribuais pas l'argent de tes rapines à tous les va-nu-pieds que compte l'Espagne, tu aurais les moyens de te construire un nouveau château.

- Et comment Don Rafael justifierait-il une telle fortune ? Allons, Manuel, nos accords sont clairs et chacun de nous y trouve son compte. En généreux cousin, tu entretiens le frivole marquis de Los Montes et en contrepartie, Lobo te fournit toutes les informations dont tu as besoin sur les riches espagnols. Je ne crois pas que ce cher Olivares t'apprécierait autant si tu ne contrôlais pas tous ces puissants seigneurs.

Manuel de Vargas demeura silencieux quelques instants. Ce gredin avait raison. Sa lubie de jouer les bandits de grand chemin lui avait permis de contrôler les plus grandes fortunes castillanes et il avait vraiment besoin du soutien du duc de Sandovar pour le projet que lui avait confié le ministre. Le pouvoir méritait bien qu'on lui sacrifiât un peu d'or.

- Soit, si tu m'amènes de quoi faire chanter le duc, tu auras assez d'argent pour remettre en état le château de tes ancêtres. J'espère que je pourrai toujours compter sur l'appui de Lobo, je n'aimerais pas voir un de mes parents monter sur l'échafaud.

La dernière phrase n'était que de l'esbroufe. Jamais il ne dénoncerait Rafael. Plus que le déshonneur qui s'en suivrait pour leur famille, Rafael connaissait trop bien les inavouables penchants de son riche cousin pour que celui-ci prît le risque de provoquer son courroux.

- Ne crains rien, répondit Rafael, Lobo a le sens de la reconnaissance.

Le jeune hidalgo n'avait aucun remords à vendre les secrets honteux des aristocrates dont il dévalisait les demeures à son cousin. Ce que celui-ci pouvait en faire, il n'en avait cure. Manuel de Vargas était un arriviste sans la moindre moralité et avec un goût prononcé pour la cruauté. Mais tous les Grands d'Espagne n'avaient de grand que le nom. La richesse et la puissance seules avaient de la valeur à leurs yeux. Toute la noblesse était corrompue alors il importait peu de savoir qui détenait le pouvoir. Il n'y avait qu'un seul homme qui s'intéressât au petit peuple : Lobo.

Ainsi le marquis de Los Montes profitait de la fortune du comte de Vargas tandis que Lobo distribuait l'argent des nantis aux pauvres de Castille… Le reste n'avait pas d'importance.

- Sinon, j'aurais un service à te demander, reprit-il.


[1] La « limpieza de sangre » ou pureté du sang est une série de décrets adoptés en Espagne du XVIe au XIXe siècle visant à interdire l'accès à certaines charges militaires ou ecclésiastiques aux nouveaux convertis, d'origine juive ou musulmane, ainsi qu'à leurs fils ou petits-fils : interdiction d'accéder aux universités, interdiction de détenir des charges militaires ou politiques, interdiction de rentrer dans les ordres, interdiction d'émigrer aux Amériques et, a fortiori, d'y détenir des charges. A partir de 1535, toute personne désirant obtenir un poste rémunéré en Espagne devait démontrer qu'elle n'avait aucun membre juif ou musulman dans sa famille depuis au moins quatre générations.

En outre, par définition, un hidalgo est un noble espagnol de vieille souche chrétienne, se prétendant sans mélange de sang juif ou maure.

[2] Espagnols d'origine musulmane convertis (souvent de force) au christianisme expulsés en 1609 dans des conditions extrêmement dures.

[3] Espagnols d'origine juive convertis (de force ou pour éviter l'expulsion) au christianisme.