Être aimée

Athos traversait à vive allure le passage qui menait à la chambre d'Aramis. Depuis leur arrivée, ils avaient fraternisé avec les domestiques de l'Alcazar. Le tempérament exubérant de Porthos avait tout de suite attiré la sympathie des Madrilènes et les connaissances d'Athos en castillan avaient fait le reste. Les serviteurs étaient une mine d'informations sur les aristocrates espagnols.

Il devait tout de suite prévenir leur compagnon de ce qu'ils avaient découvert. Il poussa la porte dissimulée derrière une tenture au moment où Aramis plongeait la tête dans l'eau pour ôter le savon de ses cheveux.

Quand Athos vit une chevelure blonde émerger du baquet, il sut qu'il devait ressortir sur-le-champ, pourtant il demeurait immobile alors qu'un dos opalin apparaissait à son tour. Les cheveux mouillés gouttaient sur cette peau d'albâtre. Comme hypnotisé, le mousquetaire suivait le parcours d'une petite goutte échappée d'une mèche dorée qui coulait lentement le long d'une superbe chute de reins… Si c'était bien le dos d'Aramis, quelque chose était étrange… Le galbe de ses fesses… L'ondulation de ses hanches… Puis Aramis se tourna pour attraper sa serviette et se figea en découvrant son ami.

Pétrifiée, la jeune femme mit un moment avant de réaliser que si elle fixait le visage médusé d'Athos, les yeux de celui-ci s'attardaient sur un tout autre endroit de son anatomie. Ignorant tout du drame qui se jouait dans cette pièce, ses seins se dressaient fièrement, ronds, laiteux, éblouissants de féminité. Comme s'il doutait encore, le regard du mousquetaire descendit sur ce ventre plat et humide avant de s'arrêter sur son entrejambe.

Sortant enfin de son inertie, Aramis prit sa serviette et s'y enveloppa. Elle ne se sentait guère plus vêtue avec cette petite pièce de tissu face à Athos qui contemplait ses épaules nues. Il n'avait pas fait un geste ni prononcé une parole. Seules ses pupilles étrangement sombres le différenciaient d'une statue de sel. Elle sortit du bain et s'avança vers lui en tremblant :

- Athos… Je sais que vous devez vous poser mille questions…

Elle ne savait rien ! Rien ! Elle ne pouvait pas se figurer ce qu'il pensait ni ce qu'il ressentait !

Quand elle fut à sa portée, il attrapa son poignet avec rudesse et lui arracha sa serviette.

- Non !

Elle ne put en dire davantage. Il l'avait attirée à lui et l'embrassait avec fougue… Une fougue partagée à en juger par la frénésie des lèvres de la jeune femme… Leurs bouches s'entremêlaient… Leurs langues se frôlaient en un ballet effréné…

Les mains d'Athos s'enfonçaient dans sa lourde chevelure mouillée comme pour l'empêcher de s'échapper… ce dont elle ne semblait pas avoir la moindre envie.

Cette femme lui avait menti un nombre incalculable de fois durant ces six dernières années. Elle avait bafoué tout ce en quoi il croyait. Elle avait trahi le roi et la compagnie des mousquetaires. Une telle duplicité était inconcevable. Elle avait traîné dans la boue leur amitié et leurs serments. Plus tard, Athos serait furieux. Plus tard, il ferait éclater sa colère… Pour l'heure, il n'était que désir… Nue et ruisselante, elle était si belle… Vénus sortant des eaux n'aurait pas été plus désirable…

Elle défit maladroitement sa livrée qui tomba sur le sol. Quand de longs doigts fins se glissèrent sous sa chemise, il tressaillit violemment. Il saisit les bras d'Aramis et la fit basculer sur le lit. Elle les avait bernés comme des enfants. Elle avait joué les hommes pendant des années, mais elle était une femme… Elle en avait la peau soyeuse, l'odeur enivrante, le goût capiteux… et un corps à se damner… un corps offert à ses appétits… Il abandonna ses lèvres pour partir à l'assaut de tous les trésors qu'il recelait.

- Athos… Il faut que nous parlions…

Ses mots moururent dans un long soupir quand la bouche d'Athos prit possession d'un de ses seins… Aramis avait oublié que cette zone pouvait être si sensible, Athos se chargeait de le lui rappeler… Ces lèvres douces sur sa peau… cette moustache qui agaçait sa chair tendre… ces dents qui la titillaient… cette langue qui en caressait le pourtour… C'était sa vengeance… songea-t-elle éperdue. Il allait la rendre folle…

À présent qu'elle était totalement soumise à sa passion, il avait lâché ses bras et ses mains parcouraient son corps avec avidité. Elle crut que sa torture allait prendre fin quand il libéra sa poitrine épuisée de baisers… Puis il empoigna ses hanches et… Seigneur… Que lui faisait-il donc ?… Son ventre s'embrasait… cet incendie allait la consumer toute entière. Elle s'agrippait aux draps pour ne pas y sombrer… Ses yeux mi-clos étaient perdus dans les méandres de cette insoutenable extase… Il allait la faire mourir… Sa bouche s'ouvrit pour faire jaillir un cri que recueillirent les lèvres d'Athos… Il s'était étendu sur elle… Elle était à lui… Elle était prête…

- Aramis…

Elle gémit faiblement.

- Aramis !

Elle entrouvrit ses yeux brumeux. Deux iris bleutés l'examinaient avec douceur. Elle sursauta et son front heurta celui du jeune gascon.

- Que faites-vous là ? balbutia-t-elle ne sachant plus trop elle-même où elle était.

- Vous m'avez demandé de vous réveiller tôt ce matin. Nous devons partir pour Tolède pour la chasse organisée par le comte de Vargas, vous n'avez pas oublié ?

Elle se redressa en remontant sa couverture jusqu'à son cou. Face à D'Artagnan, cette attitude était d'autant plus inutile que ses seins étaient étroitement sanglés sous la chemise de nuit boutonnée jusqu'au col. Mais son cœur cognait avec une telle fureur qu'on aurait pu voir sa poitrine se soulever malgré les bandes… Pardieu que lui arrivait-il ?

- Vous auriez pu frapper à la porte au lieu de me réveiller ainsi, maugréa-t-elle. Ce n'est pas parce que nos chambres communiquent que vous pouvez entrer ici comme dans un moulin !

- J'ai frappé ! Vous dormiez comme une masse… Vous deviez faire de beaux rêves, vous paraissiez si sereine que j'ai même hésité à vous réveiller.

- Je vous dispense de vos commentaires ! s'écria-t-elle avec plus d'agressivité qu'elle ne l'aurait voulu.

D'Artagnan fronça les sourcils, interloqué par la mauvaise humeur mêlée de gêne de son amie.

- Laissez-moi, s'il vous plaît, reprit-elle d'une voix plus calme. Je dois me préparer.

- Très bien, je vous attends avec Athos…

Les joues de la jeune femme s'empourprèrent à l'énoncé du nom de son camarade… Un camarade qu'elle avait imaginé lui faisant subir ces indécents attouchements… Comme pour écarter ces divagations, elle secoua vigoureusement la tête accentuant la perplexité du gascon.

- Aramis, vous allez bien ?

- Oui, je ne suis pas bien éveillée, c'est tout. Je vous rejoins tantôt.

Elle épongea son visage avec l'eau du bassinet que D'Artagnan lui avait amené… Pour reprendre ses esprits, il aurait fallu qu'elle y plongeât toute entière… Eau, plongée, bassine ou baquet, il valait mieux qu'elle oubliât tout ce qui pouvait évoquer un bain pour l'heure… Morbleu, comment cette obscénité avait pu naître dans son esprit ? Certes, elle avait été plus d'une fois troublée par les récits très explicites que racontaient ses camarades. Le goût des mousquetaires pour les femmes était proverbial. Bien souvent elle avait elle-même dû s'inventer quelques aventures avec force de détails. Parfois, elle s'était même demandé ce qu'elle ressentirait en participant à de telles étreintes. Comment aurait-il pu en être autrement ? Elle menait une vie si chaste au milieu des soldats ! Le baiser le plus innocent lui était interdit… Mais de là à fantasmer sur un de ses compagnons !

Elle déboutonna sa chemise et dénoua ses bandages afin de se débarbouiller. Elle n'osa pas baisser la tête. La vision de son buste dénudé lui rappellerait trop les images de son rêve… Athos la caressant de la sorte ! C'était grotesque ! Elle n'était pas attirée par son compagnon d'armes !

« Alors comment expliques-tu ce rêve ? lui susurra une voix insidieuse. »

Elle ne devait plus penser à ces extravagances ! Elle enfila rapidement une confortable tenue d'équitation et tressa ses longs cheveux. Enfin, elle pressa contre son cœur le pendentif de François.


En dépit de ses résolutions, les battements de son cœur s'accélèrent quand elle aperçut Athos.

« Malgré cette affreuse livrée, il reste un des plus beaux hommes de la cour, tu ne trouves pas ? »

Évidemment, personne ne pouvait nier qu'il était bel homme. Un des plus séduisants mousquetaires…

Deux yeux d'un bleu sombre posèrent sur elle un regard appréciateur… Appréciateur ? Avait-elle perdu la raison ? Si Athos admirait le déguisement, il n'en était pas dupe. Pour lui, elle était un homme. Jamais il ne la verrait comme une femme qu'il pût désirer. Elle ne devait pas s'illusionner sur la tendresse qu'elle percevait chez son camarade. C'était une amitié profonde et sincère, et rien d'autre… D'ailleurs, elle n'espérait rien de plus !

« Vraiment ? »

Oui, vraiment ! En tant qu'homme, elle était plus proche d'Athos qu'aucune femme ne le serait jamais !

Elle pâlit aussitôt. Avait-elle réellement énoncé une telle pensée ? Elle ne put alors plus soutenir le regard de son ami. Par malheur, en baissant les yeux, elle aperçut cette bouche qui lui avait prodigué ces scandaleuses caresses… Une embarrassante chaleur envahit son ventre… Corbleu, elle était perdue si elle se mettait à éprouver de tels désirs !

- Aramis, qu'avez-vous ? murmura Athos qui avait perçu son trouble.

- Rien, mentit-elle. J'appréhende un peu cette chasse, surtout que je vais revoir cet insupportable marquis.

- S'il tente de vous approcher après la façon dont vous l'avez repoussé au bal, il est soit idiot soit fou de vous.

- Certes, mais je ne m'explique pas cette invitation. Pourquoi le comte de Vargas me convie-t-il à cette chasse ? Il ne me connaît pas, pourtant je vais passer trois jours dans sa demeure de Tolède.

- Concentrez-vous sur votre mission. La reine pense que cet homme est peut-être à l'origine du complot à son encontre, ce séjour va nous permettre d'en apprendre davantage sur lui.

Oui, elle devait se concentrer sur sa mission. Elle était un soldat et non une jeune fille en fleur. Il fallait plus qu'un rêve stupide pour l'ébranler.

« Un rêve stupide ? Pourrais-tu jurer que tu n'en as jamais fait d'autres ? »

Elle écarta avec mépris ces absurdes idées. Elle ne devait penser qu'à sa mission. Plus vite elle déjouerait ce complot, plus vite elle redeviendrait un redoutable mousquetaire.


Elle s'assit dans la voiture alors qu'Athos prenait les rênes et que D'Artagnan, jouant les valets de pied, s'installait debout à l'arrière. Porthos de son côté était resté à l'Alcazar pour protéger la reine… et perfectionner son castillan auprès d'une ravissante fille de cuisine qui lui trouvait de grandes prédispositions dans ce domaine. Aramis aurait préféré se rendre à Tolède à cheval, mais même si elle chevaucherait pendant la chasse, elle devait continuer à tenir son rôle d'aristocrate.

Ne pouvant converser avec ses amis durant le trajet, son esprit vagabondait malgré elle dans des contrées qu'elle prenait habituellement soin d'éviter. Ce rêve n'était rien. Elle n'était pas plus attirée par Athos que par Porthos ou D'Artagnan. Cependant toute saugrenue que fût cette fantaisie, elle l'avait mise face à sa solitude.

Elle aimait la vie qu'elle avait choisie. Être au service du roi et de la France lui conférait une incommensurable fierté. Pourtant, le vide que François avait laissé était de plus en plus pesant. Quoi qu'elle pût en dire, elle souhaitait entendre des mots d'amour qui ne fussent pas l'expression d'un désir ou d'un calcul comme ce marquis libertin l'avait fait. Elle espérait qu'un homme la regardât avec la flamme qui dansait dans les yeux de François quand il était auprès d'elle… Si elle détestait subir la concupiscence des hommes, elle voulait être aimée. Cela faisait plus de six ans que son fiancé l'avait quittée. Trahissait-elle sa mémoire en aspirant à nouveau à l'amour ? Elle n'avait que vingt-trois ans, elle était trop jeune et trop ardente pour y avoir renoncé en dépit de ses souffrances.

Elle contempla les collines de Castille où les premiers bourgeons faisaient leur apparition. Elle était ridicule. Qui donc pourrait aimer une femme comme elle ? Si elle était assez jolie pour susciter le désir, elle n'était pas d'une nature propre à éveiller l'amour. Elle avait vécu au milieu des hommes comme l'un d'entre eux pendant trop longtemps pour ignorer qu'ils attendaient d'une femme qu'elle fût douce, soumise et fragile. Avec son caractère ombrageux, son verbe haut et son orgueil de mousquetaire, Aramis n'avait rien qui pût la rendre aimable. Aucun homme ne voudrait d'une femme capable de l'estourbir !

Si elle avait fantasmé sur Athos, c'était sans nul doute parce qu'avec Porthos et D'Artagnan, il était l'homme dont les sentiments à son égard se rapprochassent le plus de l'amour. Cette amitié fraternelle était ce qu'elle avait de plus précieux et elle ne pouvait espérer davantage. Si Athos et Porthos découvraient sa vraie nature, elle perdrait tout.

Les toits de Tolède se dessinaient déjà à l'horizon… L'Espagne était décidément un pays magnifique, songea-t-elle en délaissant sa mélancolie. De la fenêtre du coche, elle admirait l'ancienne capitale espagnole…

Ni elle ni aucun de ses compagnons ne remarquèrent la jeune femme qui fixait leur attelage d'un air effaré.