L'invitation du comte de Vargas

Renée ne cacha pas son déplaisir quand le marquis de Los Montes l'accueillit à l'entrée de la demeure tolédane des Vargas. Si elle était assez bien élevée pour ne pas le repousser quand il l'aida à descendre du coche, elle le toisa avec une froideur qui aurait suffi à décourager les prétendants les plus enflammés. Mais Rafael était bien trop épris pour se laisser impressionner. Il baisa la main de la jeune femme en ignorant son dédain ainsi que la colère qui s'alluma dans les pupilles du cocher de la belle Française. Celui-ci était probablement amoureux de sa maîtresse. Ce domestique avait une telle prestance que, pendant quelques secondes, l'hidalgo craignît que cet amour ne fût réciproque. S'il en eût été dépité, il n'en aurait pas été scandalisé. L'arrogance de sa caste ne faisait pas partie de ses défauts. L'amour d'une chambrière valait bien celui d'une baronne ! Néanmoins, la profonde mélancolie qu'il lisait dans les yeux merveilleux de Renée révélait une solitude s'accordant mal avec un amour partagé.

Avait-elle aimé son défunt mari ? Renée n'était pas femme à se laisser vendre à un barbon. Elle avait fait un mariage d'amour, c'était certain. Quel homme avait obtenu l'amour d'une si farouche créature ? Comme il devait être délicieux d'être aimé d'elle ! Rafael songeait qu'il aurait été prêt à vendre son âme rien que pour l'entendre lui murmurer ces mots que tant de femmes lui avaient dit : « Je vous aime. » Au lieu de cela, elle prononça ces mots d'une voix rude :

- Je vous prierai de me lâcher, monsieur.

- Je sais bien que vous ne pouvez me souffrir, Renée, répondit-il sans se démonter. Mais vous allez passer trois jours ici et vu votre piètre castillan, vous aurez bien besoin d'un interprète au milieu de tous ces Espagnols. Vous avez tout intérêt à me supporter au moins pendant ce séjour… Je vous jure de me conduire comme un gentilhomme.

Elle serra ses jolies lèvres. Elle savait qu'il avait raison et il lui déplaisait de le reconnaître.

- Renée, que diriez-vous d'oublier quelques instants l'antipathie que je vous inspire pour aller faire connaissance avec votre cheval aux écuries de mon bien-aimé cousin ? Pendant ce temps, vos domestiques installeront vos effets personnels dans votre chambre.


Rafael lui avait attribué un très beau pur-sang andalou gris issu de ses haras. Contrairement à la plupart de ses congénères d'Andalousie, le jeune étalon était fort ombrageux. Rafael l'avait choisi à l'image de la jolie Française : indocile et sauvage. Il espérait que Renée aurait tant de peine à dompter l'équidé qu'elle devrait faire appel à lui. Il dut vite admettre qu'il l'avait une nouvelle fois sous-estimée. On aurait dit qu'elle avait passé sa vie à s'occuper des chevaux. Avec ses gestes calmes et résolus, elle alliait à la perfection la douceur à la fermeté… L'animal était autant conquis que l'hidalgo qui la contemplait avec une fascination non dissimulée. Elle ne cesserait donc pas de l'étonner ! Elle caressait le chanfrein du cheval qui hennissait de plaisir… L'homme se surprenait à envier l'équidé.

Il monta sur le pur-sang arabe d'un noir de jais qu'il affectionnait presque autant que Trueno, le fier destrier de Lobo, tandis que Renée s'installait sur son cheval.

- Ne montez-vous jamais en amazone ? lui demanda-t-il.

- Certes, non ! répliqua-t-elle. Je n'ai aucune envie de me casser le cou sous prétexte que ce serait plus distingué !

Ne pouvait-elle pas lui parler sans agressivité ? Elle était si tendre avec son cheval, pourquoi était-elle si dure avec un homme qui l'aimait à en devenir fou ?

- Je comprends bien, railla-t-il exaspéré. Je vous avoue juste que j'envie cet animal. Que ne donnerais-je pas pour que vous soyez assise ainsi sur moi !

La jeune femme s'empourpra et elle dut se faire violence pour ne pas lancer sa dague au visage de cet impudent… Le marquis quant à lui baissait les yeux. Il n'était pas fier de s'être laissé aller à une saillie aussi cavalière.

- Désolée de vous décevoir, monsieur, mais je ne monte pas les ânes. N'en soyez pas trop dépité, je suis sûre que vous n'aurez aucune difficulté à trouver d'adorables petites dindes ravies de vous donner quelques coups de badine.

- Votre esprit est plus cinglant qu'une cravache, Renée. Pourtant malgré votre intelligence vous demeurez aveugle à l'essentiel. Je suis un sot et un malappris, mais je vous aime. Je préfère vos coups aux câlineries des dindes.

- Vais-je devoir encore endurer vos fadaises ? soupira-t-elle.

- Renée, faisons une trêve, voulez-vous ? Aujourd'hui, nous pourrions juste essayer d'être courtois l'un envers l'autre.

- Si vous disiez moins de sottises, ce serait plus simple !

- Je vais faire un effort pour ne plus me comporter comme un âne, dit-il avec son plus charmant sourire.

- Soit, je serais curieuse de voir si vous y parviendrez.

Aussi étonnant que ce fût, il y parvint. Quand il ne tentait pas ouvertement de la séduire, Don Rafael était un agréable compagnon. S'il était aussi superficiel qu'un courtisan pouvait l'être, il ne manquait ni d'intelligence ni d'humour. Il possédait en outre un sens de l'autodérision fort inhabituel chez un aristocrate. Aramis n'était pas dupe de sa manœuvre. Toutes ses précédentes tentatives ayant échoué, Rafael tentait de gagner son amitié afin se glisser dans son lit. Toutefois, la jeune mousquetaire ne put s'empêcher de penser qu'un aussi habile cavalier ne devait pas avoir que des défauts.

En outre, elle dut reconnaître que cette première journée sur les terres du comte de Vargas aurait été bien ennuyeuse sans la présence du marquis. Les autres invités lui étaient des plus antipathiques. Vargas avait invité tout ce que la noblesse espagnole comptait de vaniteux gonflés de suffisance. Elle remarqua d'ailleurs qu'il n'y avait que deux autres femmes conviées chez le comte et celles-ci avaient tout l'air de courtisanes de haut vol… S'il n'y avait eu le service de la reine, Aramis serait bien vite rentrée à Madrid.


De leur côté, Athos et D'Artagnan découvrirent rapidement pourquoi ces riches seigneurs n'avaient pas souhaité la compagnie de leurs épouses ou maîtresses. La demeure de leur hôte ressemblait plus au sérail d'un prince persan qu'à la résidence d'un noble chrétien. Jamais les deux mousquetaires n'avaient vu autant d'esclaves. Il n'y avait presque que des femmes, toutes absolument splendides.

Plus que par leur beauté, Athos fut frappé par l'expression de leurs regards. Dans les yeux de certaines, il lisait une terreur sans nom. Leurs mains étaient agitées d'un léger tremblement certes imperceptible pour un observateur peu attentif… Quant aux autres, c'était encore pire. Comme si elles étaient mortes de l'intérieur, leurs yeux étaient vidés de toute émotion et leurs gestes, mécaniques. Aucune ne leur adressa la parole. Un bon nombre d'entre elles ne parlaient peut-être même pas le castillan.

Cet endroit donnait la chair de poule et Athos se demanda si cette chasse n'était pas le prétexte à une innommable orgie… Si ce maudit marquis avait osé inviter Aramis à une bacchanale obscène, il le paierait cher !

À peine eut-il formulé cette pensée qu'il aperçut son ami revenant de la chasse au côté dudit marquis. De nombreux aristocrates accompagnaient le comte de Vargas, mais Aramis et Los Montes avaient une allure qui les distinguait du lot. Sur leurs destriers, l'un d'un gris presque blanc, l'autre d'un noir de jais, ils étaient d'une beauté à couper le souffle et dégageaient une déplaisante harmonie. Aramis était aussi blond que le marquis était brun, sa peau était aussi blanche que la sienne était bistrée et ses immenses yeux azur étaient plongés dans deux émeraudes bordées de cils sombres. Quand Aramis esquissa un sourire à Don Rafael, une étrange sensation étreignit le cœur d'Athos. Il déglutit… Quel était ce goût qui envahissait sa bouche ? C'était amer et insidieux… Ça s'immisçait jusque dans son esprit…

Il était un fou doublé d'un sot. Aramis ne tolérait cet insupportable Espagnol que par devoir envers la reine Élisabeth. Celui-ci pourrait déployer des trésors d'ingéniosité pour le séduire, il n'y parviendrait pas. Aramis était un homme ! Pourtant de façon absurde, Athos enviait l'hidalgo. Même si l'amour de Rafael était sans espoir, il n'était pas contre nature. Le marquis pouvait courtiser Aramis sans remords. Il pouvait lui baiser les mains sans commettre une infamie. Il pouvait le désirer sans risquer la damnation… L'Enfer était-il pire que cette perpétuelle souffrance ? Son feu était-il plus brûlant que la passion qui le dévorait ? Comme si ce n'était pas assez, il fallait que la jalousie s'ajoutât au cortège de tortures et de frustrations qu'Athos endurait jour après jour. Faisant fi de toute logique, dès qu'il voyait Don Rafael s'approcher d'Aramis, son cœur hurlait dans sa poitrine.


La nuit était tombée sur Tolède depuis plusieurs heures quand la jeune femme se retira dans sa chambre. En dépit d'une atmosphère des plus étranges, le souper avait été moins atroce qu'elle ne l'avait craint. Comme ses camarades, elle avait compris pourquoi tous ces nobles messieurs étaient venus seuls chez le comte. La tension sexuelle avait été à couper au couteau pendant le repas. Bien que les mets aient été excellents, les convives avaient été trop hypnotisés par les belles esclaves de Vargas pour y être sensibles. Ces seigneurs étaient venus pour un tout autre divertissement que la chasse ! songea Aramis avec dégoût.

Rafael avait probablement demandé à son riche cousin de l'inviter afin de lui montrer qu'il n'avait rien de commun avec ces débauchés. Cet homme était animé d'une solide résolution à son égard. Elle connaissait trop ce type de personnage pour s'illusionner sur cet intérêt. Sa résistance avait aiguillonné le séducteur de Madrid. Il n'était pas amoureux d'elle, il voulait juste la posséder. Le désir et l'amour étaient deux choses bien différentes… Toutefois, il était plutôt sympathique quand il ne la courtisait pas.

Elle secoua vivement la tête. Les hommes occupaient un peu trop son esprit depuis quelque temps. Elle ne devait pas oublier qui elle était. Elle n'avait pas Madame de Montsorot ni même Renée d'Herblay. Elle était Aramis ! Elle était un mousquetaire du roi ! C'était sa fierté et son honneur !

Que faisait-elle ici ? Les invités étaient des dépravés de la pire espèce, mais ils paraissaient trop frivoles pour tremper dans un complot de cette envergure. Elle n'avait pas pu s'isoler un seul instant avec Athos et D'Artagnan et ne savait donc pas s'ils avaient fait des découvertes intéressantes. Baste ! Cette mission était avant tout la sienne. C'était à elle de découvrir ce qu'il se tramait chez le comte de Vargas.


Elle marchait dans les couloirs à pas de loup. Tous ses sens étaient en éveil. Au moindre bruissement, elle était prête à sauter derrière une tenture ou une des nombreuses armures qui ornaient la résidence tolédane. Ainsi elle s'arrêtait souvent, car comme elle l'avait deviné, bon nombre d'invités passaient la nuit en galante compagnie et des gémissements s'échappaient des portes fermées… Rafael était-il dans une de ces chambres ? Il serait cocasse qu'après l'avoir assurée de la sincérité de ses sentiments, il fût en train de copuler avec une esclave de son cousin.

Les claquements d'une paire de bottes retentirent. Dissimulée derrière une tapisserie représentant un des épisodes de la vie du Cid Campeador, elle vit le comte de Vargas pénétrer dans la chambre d'un de ses hôtes. Ce dernier était un des plus méprisants de tous les seigneurs… Quel était son nom ? Il lui avait paru très riche et très puissant.

Par malheur, si les portes laissaient filtrer les bruits les plus indécents, elles étaient trop épaisses pour qu'Aramis entendît la conversation des deux Espagnols. Sans se démontrer, elle traversa la galerie et passa par la fenêtre. Pardieu, elle aurait dû remettre un pantalon ! En maudissant ses vêtements, elle posa les pieds sur le parapet, puis avec une infinie prudence, elle avança le long de la façade en s'y agrippant. L'exercice était d'autant plus périlleux que ses jupons l'empêchaient de voir ses pieds en équilibre bien instable. Tant bien que mal, elle atteignit la fenêtre du riche invité.

Les yeux injectés de sang et le visage congestionné, l'homme semblait au bord de l'apoplexie. Pourtant il devait être en bonne santé, car il lançait des invectives dont Aramis, malgré son castillan des plus limités, devina le caractère injurieux. Face à lui, le comte de Vargas adoptait une mine triomphante. Athos aurait dû lui apprendre l'espagnol plutôt que la danse ! pensa-t-elle. Néanmoins, cette langue était très proche du français et du latin qu'elle avait étudié autrefois. En se concentrant bien, elle parvenait à saisir des bribes de conversations.

Vargas parlait de terres en Catalogne et cela mettait le duc de Sandovar, car tel était son nom, en rage. Le comte était d'un calme olympien. En souriant, il parlait de l'honneur des Sandovar, d'un scandale qui… Peste, elle ne comprenait pas ! Le duc lança un verre à peine entamé au travers de la pièce. Alors que le vin se répandait sur le tapis en se mêlant aux bris du verre, il hocha la tête et grogna qu'il s'inclinait… Enfin, c'était ce qui lui sembla.

Vargas se retira laissant son interlocuteur donner libre cours à sa colère en détruisant une partie du mobilier.

Aramis en avait assez vu. Manuel de Vargas avait manifestement un moyen de pression sur Sandovar et il était fort probable qu'il utilisât cela pour forcer son soutien dans ses sombres projets.

Elle entreprit de retourner dans le couloir. Mais moins d'un mètre avant de l'atteindre, ce qu'elle craignait se produisit. Son pied caché par la jupe dérapa sur la pierre et elle tomba dans le vide.