Découvertes

Aramis étouffa la pléiade des jurons que comprenait son vocabulaire très prolixe sur le sujet. Ces fichus vêtements finiraient par avoir raison d'elle. Elle avait sans doute une bonne étoile, car elle n'était ni morte ni blessée… juste mortifiée au plus haut point ! En parlant de hauteur, elle devrait songer à descendre de cet arbre où elle était accrochée dans une posture des plus humiliantes. Vu la position de ses jambes, elle ne pouvait compter que sur ses bras pour ne pas tomber au milieu du jardin. Elle s'agrippa fermement à la branche qui lui paraissait la plus solide et se fit basculer contre le tronc. En s'y cramponnant, elle parvint à rejoindre le sol non sans difficulté.

Heureusement avec ce ciel nuageux, le parc du comte de Vargas était plongé dans l'obscurité. Certes un croissant de lune nimbait parfois les arbres d'une très légère lueur, mais les invités étaient bien trop occupés par les belles esclaves pour admirer la vue… La jeune femme ne se doutait pas qu'une paire d'yeux l'observait avec ahurissement.

Arrivée sur la terre ferme, elle constata les dégâts. Il y avait une justice en ce monde : cette robe traîtresse n'avait pas survécu à l'outrage qu'elle lui avait infligé ! Les branchages avaient lacéré manches et jupons ainsi que ses bas et la peau qu'ils couvraient. Ses bras étaient également bien égratignés. En outre, elle mettrait des heures à ôter toutes les brindilles qui avaient élu domicile dans sa chevelure.

Quand elle rentrerait à Paris, Tréville allait l'entendre ! En attendant, elle devait retourner dans sa chambre.


Elle réussit à s'introduire dans les cuisines désertées. Sans être immense, la résidence était assez vaste pour qu'on s'y perdît quand on y venait pour la première fois. Avec sa toilette ravagée, Aramis ne pouvait guère demander à un des esclaves de la conduire dans le quartier des invités et elle serait bien en peine d'expliquer l'état de sa mise si par malchance elle croisait quelqu'un. Aussi elle se cacha quand elle entendit des bruits de bottes en traversant un corridor inconnu.

Le comte de Vargas ne s'était pas retiré dans ses appartements. Un sourire satisfait courait sur ses lèvres. Il marcha résolument vers une large tapisserie aux teintes cramoisies représentant des épisodes héroïques de la Reconquista et disparut derrière.

Faisant fi de toute prudence, la jeune mousquetaire le suivit dans un escalier particulièrement abrupt jusqu'à une galerie faiblement éclairée par de lourds flambeaux. Contrastant avec l'opulence du reste de la demeure tolédane, la pierre était nue et froide. Le comte poussa une porte d'acier. En s'avançant, Aramis réalisa qu'ils étaient dans d'anciennes oubliettes. Un frisson lui parcourut l'échine.

À travers le judas, elle vit Vargas assis dans un large fauteuil en bois brut. Un feu crépitait dans une large cheminée colorant de pourpre les murs de pierre. Les chaînes qui les ornaient rendaient le lieu des plus inhospitaliers. Au côté du comte, se dessina la silhouette d'un homme si massif qu'elle n'aperçut pas tout de suite la mince jeune femme noire qu'il maintenait. Les yeux d'Aramis s'écarquillèrent d'horreur quand l'esclave fut enchaînée face au mur et dénudée jusqu'à la taille… Le sourire de Vargas s'agrandit quand le fouet de son homme de main s'abattit sur la peau d'ébène… Non… Un cri montait dans sa gorge, prêt à se mêler aux gémissements déchirants de la femme. Une main se plaqua contre sa bouche et une odeur étrange envahit ses narines. Sans bruit ni douleur, Aramis sombra dans les ténèbres.


Rafael contemplait la jeune femme évanouie. Elle paraissait dormir. Ses traits ainsi détendus, on ne se figurait pas qu'une tête de cochon se dissimulait sous ce visage angélique. Pourquoi avait-il fallu qu'il tombât éperdument amoureux de cette insaisissable créature ? Il rit doucement. La réponse était évidente : Renée ne ressemblait à aucune autre femme. Mystérieuse et imprévisible, elle était unique. Rien que ce soir, il s'apprêtait à se coucher quand il avait aperçu une splendide paire de jambes voler entre les branches d'un arbre. Il avait d'abord cru à un mirage avant de découvrir Renée exécutant un numéro d'équilibriste des plus incongrus et des plus délicieux. Cette femme était d'une agilité hors du commun ! Une vraie louve !… Elle devait être une fabuleuse maîtresse…

Qui était-elle en réalité ? Les doutes qu'il nourrissait depuis leur première rencontre se muaient en certitudes. Renée n'était pas une banale petite aristocrate française et ce n'était pas par pudibonderie qu'elle s'était exilée en Espagne. Il était peu probable qu'elle se fût retrouvée sur cet arbre pour admirer le clair de lune de cette nuit brumeuse, tout comme ce n'était pas par curiosité qu'elle avait suivi Manuel dans les souterrains où il martyrisait ses belles esclaves. Rafael ignorait quels projets formait son odieux cousin, mais il était clair que quelqu'un à Paris s'en était inquiété. Il avait vu Renée terrasser son ami Gomez avec une facilité dénonçant une pratique des combats plus qu'inhabituelle chez une femme. Sans parler de cette cicatrice qu'il avait remarquée sur sa main droite. Il avait essuyé assez de coups d'épée pour savoir que seule une arme blanche provoquait de telles entailles. À présent, il était sûr qu'elle était envoyée par le roi de France.

Elle était d'une témérité confinant à l'inconscience ! Rafael n'osait imaginer ce qui serait advenu de sa belle espionne si un autre que lui l'avait surprise dans les oubliettes des Vargas. Manuel était un homme impitoyable doublé d'un pervers dont le seul plaisir était de voir souffrir les femmes. Il n'avait jamais touché à une seule de ses esclaves, il préférait regarder son homme de main les torturer pour un verre brisé ou un plateau renversé. Il n'aurait eu aucun égard pour Renée si elle était tombée entre ses mains. Au contraire, il aurait été ravi de voir le sang couler sur sa peau d'opale… S'il avait ne serait-ce que soupçonné qu'elle pût être un agent de Louis XIII, il l'aurait torturée de mille façons avant de la tuer.

Par chance, Rafael n'avait eu aucune difficulté à la retrouver après sa descente de l'arbre. Même si elle prenait soin d'être très silencieuse, Lobo l'était encore davantage. Il l'avait pistée jusqu'au souterrain et grâce à un parfum obtenu chez une herboriste de Tolède, il l'avait fait s'évanouir dans ses bras pour la ramener sans bruit jusqu'à sa chambre. Le procédé était cavalier, mais il n'aurait pu prendre le risque d'alerter Manuel.

Bien que son cousin payât gracieusement ses services, leur relation mercantile n'impliquait aucunement la loyauté. Rafael aimait Renée. S'il ne souhaitait pas servir les intérêts de la France, il protégerait la femme de ses rêves quoi qu'il lui en coûtât.

Allongée sur l'édredon, elle était si belle. En dépit de sa robe déchirée, de ses égratignures et de ses cheveux emmêlés, elle ne lui avait jamais paru si désirable. Il brûlait de baiser cette bouche entrouverte d'où s'échappait ce souffle qu'il voulait unir au sien pour l'éternité. Il rêvait de dénouer cet odieux corset pour laisser s'épanouir ses seins qu'il imaginait ronds et laiteux. Avec la substance qu'elle avait inhalée, elle était à sa merci. Pourtant il se contenta de caresser son visage du bout des doigts. Sa peau était douce comme de la soie… Un jour, cette femme farouche et sauvage serait à lui. Il ne forcerait jamais ce corps si souple, elle le lui offrirait…

Son front se plissa, ses paupières s'ouvrirent et un regard flou se posa sur l'hidalgo. Elle se releva d'un coup en dépit de la lourdeur qui imprégnait ses membres engourdis.

- Que faites-vous ici ?

Il n'avait pas dit un mot qu'il vît ses yeux se durcir pour exprimer à nouveau l'horreur qui l'avait saisie dans les geôles des Vargas. Sans réfléchir, Rafael s'assit sur le lit et enveloppa les mains de la jeune femme dans les siennes.

- Ce n'est pas la seule, n'est-ce pas ? balbutia-t-elle en tremblant. Elles subissent toutes ça… C'est pour cela qu'elles ont l'air si terrifiées…

- Oubliez cela, Renée… Il ne sert à rien d'y penser… dit-il en portant à ses lèvres ces doigts aimés.

Comme si son contact la répugnait, elle se dégagea vivement et une flamme furieuse étincela dans ses pupilles.

- Vous le saviez… Vous le saviez et vous avez laissé faire…

- Et qu'aurais-je pu faire ? s'écria-t-il. Il a tous les droits ! Ces femmes lui appartiennent ! Même si j'avais assez d'argent pour les racheter, même s'il me les vendait toutes, le lendemain il en achèterait de nouvelles à tourmenter ! Quant à les aider à fuir, elles seraient aussitôt reprises et le sort qui les attendrait alors serait pire que la mort !… On ne peut rien faire pour ces femmes. Elles sont seules à des milliers de kilomètres de leurs familles. Croyez-vous qu'une femme de couleur ait le moindre espoir de survie ici ?

Il avait raison, mais cette vérité était par trop insupportable pour l'âme droite de la jeune mousquetaire. La colère grondait en elle et s'abattit sur le seul être qui fût à sa portée.

- Donc vous fermez les yeux sur cette infamie ! Vous permettez à votre cousin de se présenter comme un honorable chrétien alors qu'il commet ces tortures ! Bien sûr, il y va de l'honneur de votre famille ! cracha-t-elle. Peut-être même y trouvez-vous quelque avantage ! Que faisiez-vous dans ce sous-sol ? Veniez-vous assister au spectacle ?

Il se recula comme brûlé par ses mots… Il ne comptait plus les rebuffades qu'il avait essuyées de la part de Renée. Il ne s'en était jamais formalisé, cela faisait partie du jeu de séduction. Il avait trop longtemps badiné avec l'amour pour espérer qu'elle crût à sa sincérité. Mais qu'elle pût le comparer au comte de Vargas le déchirait. Celle qu'il aimait le considérait comme un seigneur cruel jouissant de la souffrance des plus faibles. Dans les yeux de son amour, il était ce qu'il méprisait le plus au monde.

- C'est donc ainsi que vous me voyez… murmura-t-il les traits décomposés.

Non, elle ne pensait pas ses paroles injurieuses. Elle savait que la cruauté ne faisait pas partie des défauts du marquis de Los Montes.

- Je ne vous importunerai plus, madame, dit-il en se dirigeant vers la porte.

Aramis avait toujours vu Rafael de Los Montes comme un courtisan frivole et inconséquent, elle ne l'aurait pas cru capable d'exprimer une douleur aussi sincère… Elle l'avait profondément blessé.

- Rafael, attendez !

Il fit volte-face stupéfait.

- Qu'avez-vous dit ?

- Pardonnez-moi, bafouilla-t-elle. J'ai été insultante et injuste.

Le cœur du jeune hidalgo tambourinait dans sa poitrine. Cette femme si fière lui présentait des excuses. Elle était si touchante avec son air gêné et ses joues rosies… Il ne s'illusionnait pas sur ses sentiments. Elle avait trop d'honneur pour laisser son orgueil prendre le pas sur sa droiture. Pourtant…

- Vous m'avez appelé Rafael.

Ils savaient tous deux ce que cela signifiait. Elle avait oublié les titres de noblesse pour ne plus voir que l'homme.

- N'est-ce pas votre nom ? bredouilla-t-elle en rougissant de plus belle.

- Pourrais-je espérer l'entendre à nouveau ? demanda-t-il avec un regard intense.

Elle se mordit les lèvres. Cette situation échappait totalement à son contrôle.

- S'il vous plaît, Renée…

- Rafael…

Jamais son nom ne lui avait paru aussi mélodieux que prononcé par cette bouche adorable. S'il avait pu le cueillir sur ses lèvres, il aurait été au paradis. Malheureusement, il était encore loin de pouvoir y prétendre.

Retrouvant sa contenance, elle le questionna sur la façon dont il l'avait ramenée dans sa chambre.

- Je suis désolé, j'ai préféré user d'un soporifique. Connaissant votre fougue, j'ai craint qu'en vous débattant, vous n'éveilliez l'attention de Manuel.

- Utilisez-vous souvent ce type de produit pour pénétrer dans la chambre des dames ? plaisanta-t-elle.

- Non, je préfère passer par les fenêtres. N'avez-vous pas noté que les arbres de ce jardin étaient particulièrement broussailleux ?

La jeune femme rougit et baissa les yeux sur sa robe déchirée.

- Vous m'avez vue…

- C'était charmant. La prochaine fois qu'il vous prendra l'envie de jouer à chat perché au milieu de la nuit, prévenez-moi ! Pour rien au monde, je ne raterais la seconde représentation.

- Je n'y manquerai pas. Ainsi je serai sûre de ne pas vous croiser sur une branche !

Il ne put réprimer un large sourire. Il aimait son esprit cinglant et son tempérament rebelle. Elle ne déposait jamais les armes, répondait à chacune de ses attaques… Elle était tellement plus piquante que les oies blanches de l'Alcazar !

Il saisit sa main et la porta à ses lèvres.

- Personne ne saura rien de votre excursion nocturne, Renée. Je vous en donne ma parole.

Ils demeurèrent quelques minutes immobiles, ses prunelles émeraude plantées dans ses yeux lumineux.

- Merci, souffla-t-elle.


Ses yeux fixaient le plafond. Ces derniers mois, elle avait cru trouver la paix. Pour la première fois depuis des années, les cauchemars ne hantaient plus ses nuits. Ce n'avait été qu'une illusion. Il avait suffi qu'elle l'aperçût un court instant pour que le sommeil la fuît à nouveau.

Elle écarta draps et couvertures et marcha jusqu'à la fenêtre. Tolède dormait paisiblement… et lui, était-il en paix ?

Pendant des années, la fureur avait enflammé son âme à un point tel qu'elle en avait même oublié son objet. Puis sa haine du genre humain s'était éteinte et Dieu lui avait accordé une seconde chance. Elle avait refait sa vie dans cette ville espagnole. Une vie simple et honnête loin des tumultes et des intrigues… Et en une seconde, il avait tout détruit.

La vision de cet attelage obsédait son esprit… Elle ne trouverait pas le repos tant qu'elle n'éclaircirait pas les questions qui l'assaillaient depuis cette rencontre.