Expédition nocturne
Elle sourit à l'image que lui renvoyait la psyché. Ses cheveux noués dans son dos, ses seins sanglés sous le pourpoint, ses jambes dessinées par le pantalon, ses pieds confortablement installés dans ses bottes, elle était de nouveau face à elle-même. Pour une nuit, elle allait oublier corset et jupons pour redevenir un mousquetaire.
Au retour de Tolède, les quatre mousquetaires avaient convenu d'organiser une petite expédition nocturne dans la demeure madrilène de Manuel de Vargas pour y trouver des indices sur ses sombres projets. Le comte revenant le lendemain de Tolède avec sa domesticité, ils agiraient cette nuit. Elle serait de la partie, quoi qu'ils pussent objecter. Un pour tous et tous pour un. Cette mission était la sienne et elle ne resterait pas dans sa chambre pendant que ses amis prenaient de tels risques.
En ceinturant son baudrier, un délicieux frisson la parcourut au contact de l'épée contre sa hanche. Elle avait retrouvé la partie d'elle qui lui avait tant manqué ces dernières semaines. Sa rapière n'était pas qu'une arme, elle était le prolongement de sa main. Une cape jetée sur l'épaule, son chapeau de feutre cachant une partie de son visage, personne ne reconnaîtrait Renée de Montsorot, songeait-elle en parcourant le passage la menant aux chambres de ses amis.
Comme elle s'y attendait, ils soulevèrent nombre d'objections qu'elle rejeta avec sa détermination habituelle.
- Imaginez qu'on vous surprenne dans ces vêtements ! protesta Athos.
- Si vous êtes découverts chez Vargas, je serai de toute façon compromis. Vous êtes censés être mes domestiques, ne l'oubliez pas !
- Vous serez de toute façon compromise, la reprit D'Artagnan avec un sourire en coin. Apprenez à employer le féminin en parlant de vous ! Ici, vous êtes une femme.
- Nous discuterons grammaire plus tard ! répliqua-t-elle en lui lançant un regard assassin.
- Ne craignez-vous pas que votre amoureux ne vous voie ainsi ? Il serait fort troublé par cet équipage ! déclara Athos avec un mélange de sarcasme et de désapprobation.
- Croyez-vous que j'apprécie la cour de ce petit marquis ? s'écria-t-elle avec une indignation trop excessive pour être honnête. Je le supporte uniquement pour approcher le comte de Vargas et vous le savez très bien !… Si vous avez des doutes sur ma virilité, dites-le franchement, et mon épée se chargera de les balayer !
- Allons, je plaisantais, tempéra le sombre mousquetaire. Vous nous accompagnerez et vous vous chargerez de faire le guet pendant que nous visiterons la maison.
La mine renfrognée, Aramis acquiesça.
Alors qu'ils marchaient dans les rues de Madrid, Athos observait son compagnon à la dérobée. Les vêtements d'homme n'y changeaient rien, son désir devenait chaque jour plus oppressant. À présent que la jalousie s'était immiscée dans son âme, réprimer les élans de son cœur était insupportable. Le masque de froideur se fissurait malgré lui et l'agressivité était son seul rempart. Il savait qu'il était injuste de reprocher à Aramis le badinage de Don Rafael. Cependant, depuis le séjour à Tolède, l'hidalgo n'éveillait plus le mépris exaspéré d'Aramis. Son ami semblait l'apprécier ! Si ce n'était pas comparable à l'amour, c'était bien trop pour le cœur malade d'Athos. Pour cet organe aliéné, le service du roi ne comptait pas et Aramis ne devait pas laisser cet homme s'approcher de lui. Pour ce fou, Aramis ne devait être qu'à lui.
Pour la première fois, Athos envisageait de quitter la compagnie des mousquetaires. Si cela continuait ainsi, il finirait par se jeter comme une bête sauvage sur le bel éphèbe. Quand cette mission s'achèverait, il songerait à son salut et s'éloignerait de cet amour interdit. Son regard caressa ce fier visage nimbé de l'éclat blanchâtre que répandait la lune pleine. L'idée de ne plus le contempler chaque jour le déchirait. Le soleil semblerait si pâle quand il ne ferait plus briller cette chevelure dorée. Même le plus beau ciel d'été était terne à côté de ces yeux d'azur. Athos pourrait s'étourdir dans les bras de bien des femmes, mais aucune n'exhalerait le parfum exquis que le jeune homme semait dans son sillage. Il pourrait visiter les plus somptueux palais italiens, aucun grand maître du Cinquecento n'avait représenté de physionomie plus charmante. Il ne retrouverait jamais un être alliant tant de grâce à tant d'ardeur, tant d'esprit à tant de courage. Mais il n'avait pas le choix. Il ne pourrait pas contenir éternellement la passion qui le dévorait.
Sur ces douloureuses pensées, il atteignit la résidence de Vargas. D'Artagnan parvint à accrocher une corde sur la façade. Si des coches passaient régulièrement dans la ruelle, les arbres environnants dissimulaient assez le bâtiment pour qu'ils pussent l'escalader. Alors que le gascon était déjà parvenu à entrouvrir une fenêtre et que Porthos peinait à se hisser, Athos se tourna vers Aramis.
- Faites attention à vous, murmura-t-il.
- Avez-vous peur que je ne sois attaqué par un de mes prétendants ? railla Aramis.
- Je n'aime pas cet homme, avoua le mousquetaire.
Il posa affectueusement sa main sur une fine épaule qui frémit à son contact avant de s'agripper à la corde.
Aramis le regarda disparaître dans la bâtisse. Si Athos ne s'était plus invité dans ses rêves depuis ses absurdes fantasmes, le trouble qu'elle avait ressenti ne s'était pas estompé. Rafael avait déposé maints baisers enflammés sur ses mains, pourtant aucun n'avait fait naître le désordre que le moindre petit effleurement d'Athos éveillait en elle. Elle n'était tout de même pas… Elle n'osait pas exprimer ce mot trop lourd de sens.
Elle secoua vivement la tête. Athos était son meilleur ami, elle l'appréciait plus que Rafael. Elle ne devait pas se tourmenter pour des chimères. Son rôle de femme la rendait plus sensible à ces divagations, il ne fallait pas chercher plus loin. Elle devait toutefois admettre que ce déguisement ne lui déplaisait plus autant qu'au début de cette mission. Elle commençait presque à y prendre goût.
Elle fixa un long moment le ciel constellé d'étoiles. Elle avait vécu tant d'années comme un homme. Elle n'avait connu pendant six ans que des gestes de franche amitié. Les marques de tendresse lui étaient interdites. Même une étreinte trop appuyée aurait pu la dénoncer. Elle avait oublié la chaleur que le regard d'un homme amoureux ravivait en elle. Aussi incroyable que ce fût, ce séducteur de Rafael était sincèrement épris. Quoi qu'elle en eût dit, elle appréciait ses attentions… Elle n'avait plus aucun mépris pour l'hidalgo. Cette nuit à Tolède, il lui avait montré qu'il n'était pas qu'un frivole courtisan. Derrière le masque, elle avait vu un homme que la violence et l'oppression révoltaient, un homme torturé par son impuissance face à cette société injuste et brutale. Pourrait-elle s'attacher à lui ? Il était un des plus beaux hommes qu'elle ait connus. Il était intelligent, plein d'esprit et c'était un merveilleux cavalier. En outre, elle devinait en lui une grande noblesse d'âme. Il avait du panache, il fallait en convenir.
Ils avaient passé de nombreuses soirées ensemble depuis le retour à Madrid. Il lui faisait découvrir une autre Espagne que celle de l'Alcazar, une Espagne à la fois festive, joyeuse et mélancolique… En parfait gentilhomme, il ne se risquait qu'à quelques baisers sur ses doigts. Ils se disputaient toujours beaucoup, ils avaient trop d'esprit pour ne pas se quereller. Néanmoins, les joutes verbales des premiers jours avaient fait place à un spirituel badinage.
Elle savait que sa vie de mousquetaire ne serait pas éternelle. Avec Rafael, elle pourrait envisager une nouvelle vie loin des mensonges et des combats… Mais si elle aimait passer du temps avec lui, elle ne l'aimait pas.
Un riche attelage traversa la ruelle et s'arrêta à quelques mètres d'elle en faisant une si brutale embardée que la jeune femme tressaillît. Surgissant de nulle part, un homme masqué avait sauté sur le carrosse. Il avait jeté le cocher à terre et, d'une manœuvre d'une rare dextérité, avait maîtrisé les chevaux. Il bondissait vers la porte prête à dévaliser les voyageurs.
La jeune mousquetaire n'était pas femme à demeurer immobile devant une exaction, quelle qu'elle fût. D'autant qu'une agression si près de chez Vargas risquait d'alerter la maréchaussée alors que ses amis étaient encore dans la place. Elle s'élança vers le forban qu'elle rejeta loin de la voiture. Quand il se releva l'épée à la main, elle reconnut l'allure si singulière du brigand rencontré en Aragon : Lobo.
Dans la pénombre, Rafael examinait celui qui l'avait mis à terre et qui à présent tirait sa rapière hors du fourreau. Bien que celui-ci fût masqué par son chapeau de feutre, il avait l'air d'un avorton. Soit, si ce gosse voulait jouer, il verrait ce qu'il en coûtait de s'attaquer au loup de Castille.
Lobo réalisa très vite qu'il ne fallait pas se fier à la frêle allure du jeune homme. Léger et rapide, le damoiseau était un des meilleurs escrimeurs qu'il ait jamais rencontrés… peut-être même le meilleur. Il était d'une souplesse hors du commun. Certains de ses gestes lui étaient étrangement familiers, pourtant il était impossible qu'il ait déjà affronté un tel combattant sans s'en souvenir…
Dans une manœuvre audacieuse, il fendit la défense du mystérieux bretteur et fit voler son chapeau. Les traits de son adversaire se dessinèrent dans la lumière de la lune. Rafael se figea en découvrant cette adorable figure encadrée de mèches blondes et son cœur manqua un battement.
La stupeur du hors-la-loi fut si vive qu'Aramis sût aussitôt qu'il l'avait reconnue. Cela n'avait aucune importance, se serina-t-elle. Il n'était qu'un bandit de grand chemin… un bandit dont la réputation n'était pas surfaite. Il était remarquablement doué… Un loup fort, habile et rusé.
Le loup en question avait cessé de montrer les dents et s'écartait d'elle.
- Qu'avez-vous, monsieur ? le défia-t-elle. Auriez-vous peur de moi ?
- Je ne combats pas les femmes, madame, répondit-il avec son épouvantable accent.
- Je ne vous permets pas de m'insulter !
Rafael fronça les sourcils. Quel était-ce jeu ? Espérait-elle qu'il la prît pour un homme ? C'était ridicule ! Qui se laisserait abuser par cette farce ?
- Allons, madame ! Qui croyez-vous tromper ? Même si je ne vous avais jamais vue dans les vêtements de votre sexe, je ne pourrais me méprendre devant tant de beauté. Tout en vous crie que vous êtes une femme. Même un enfant devinerait votre vraie nature !
Aramis laissa échapper un petit rire.
- Ne parlez pas trop vite, vous risqueriez d'avoir des surprises !
Pourquoi s'obstinait-elle à nier l'évidence ? Rafael n'y entendait rien, mais Renée ne l'en fascinait que davantage. Surtout qu'elle était diablement excitante ainsi : des boucles folles flottant dans le vent, son corps arqué en position d'attaque, ses longues jambes se dessinant dans le pantalon… Une lionne prête à bondir sur sa proie.
- Je ne me battrai pas contre une femme, mais je suis tout disposé à vous offrir un tout autre type de corps à corps !
- Je vais vous faire ravaler vos paroles !
Les fers s'entrechoquèrent violemment. Les forces étaient quasiment égales. Quelle ironie ! Rafael n'avait jamais eu d'adversaire aussi coriace que la femme qu'il aimait. C'était d'autant plus difficile que, pour rien au monde, il n'aurait voulu la blesser. Mais il ne lui dévoilerait pas son secret tant qu'il n'aurait pas obtenu son amour.
- Commencez-vous à me voir comme un homme, monsieur le loup ?
Elle ne se moqua pas longtemps. La lame de Lobo glissa sur son épaule, tranchant net l'accroche de sa cape et même légèrement le pourpoint.
- Une petite vérification s'impose, madame. Encore quelques bottes, et ce vêtement me livrera ses mystères.
Aiguillonnée par cette attaque et ces menaces sournoises, la jeune femme fondit sur lui. C'était exactement ce qu'il attendait. Elle avait perdu son sang-froid et, par là, sa concentration. Dans un dégagement, il enroula la pointe de son épée autour de sa garde et la désarma. Sans lui laisser le temps de réagir, il empoigna sa taille et l'attira contre lui.
Ivre de sa peau soyeuse et sucrée, il couvrait de baisers son front, ses joues, son cou… Il s'était juré de ne pas la forcer, mais là, il était plus Don Rafael. Il était Lobo, un voleur, un bandit recherché par toutes les polices d'Espagne. Il pouvait bien lui voler quelques baisers… Furieuse, elle se débattait contre lui. Il était plus fort qu'elle, et à chacune de ses tentatives pour le repousser, il la serrait plus étroitement. Sa main droite avait plongé dans sa crinière blonde pour l'empêcher de se dégager. Sa langue força le doux passage de ses lèvres. Elle gémit faiblement. Un sursaut de volupté le parcourait alors que leurs bouches s'entremêlaient… Il était fou d'elle…
Une violente douleur enflamma son bas-ventre et le transperça de part en part. Il s'affaissa sur le sol plié en deux.
- Espèce de fumier ! vitupéra la jeune furie.
Seigneur, elle ne s'en laissait pas conter… Elle avait compromis ses espoirs de descendance… C'était cher payé pour un simple baiser… Bien décidée à ne pas en rester là, elle cherchait son épée… Il devait s'échapper… Elle serait capable de le castrer… Mais il pouvait à peine bouger…
- Aramis !
Elle fit volte-face et courut vers la résidence de Manuel.
- Que vous est-il arrivé, Aramis ? demanda Porthos devant l'entaille du pourpoint.
- Un bandit, balbutia-t-elle. Il est…
En se tournant vers la rue qui avait accueilli leur combat, elle vit que Lobo avait disparu. Où avait-il pu aller dans son état ? S'était-il donc si vite remis de son coup ?
Athos lui expliquait qu'ils avaient découvert que Vargas avait convié de nombreux seigneurs, dont le duc de Sandovar, à une réunion secrète au moment de la Feria clôturant la Semaine Sainte. Elle l'écoutait à peine. Elle sentait encore les lèvres de ce scélérat sur les siennes, son parfum contre sa peau, ses mains dans ses cheveux et son dos, sa langue qui caressait la sienne… Ce vaurien ! Ce maroufle ! Cette fripouille ! Il avait osé l'embrasser ! Personne n'avait effleuré ses lèvres depuis la mort de François et ce moins que rien avait eu l'audace de s'aventurer dans sa bouche, de… Elle frémissait de rage. C'était son premier baiser depuis plus de six ans et ce voleur masqué le lui avait arraché !
