Feria
Toute la semaine, les processions avaient rythmé la vie madrilène commémorant les épisodes de la venue du Christ à Jérusalem, l'arrivée triomphale, la Passion et la Résurrection. De jour comme de nuit, les différentes confréries religieuses avaient défilé dans les rues sortant des églises Vierges et Christs pour les installer sur des autels et les faire traverser Madrid. Bien que la France ait été baptisée « la fille aînée de l'Église », Aramis n'avait jamais vu une telle ferveur. Certaines processions étaient entourées d'un silence absolu, d'autres de musiques très solennelles. Elle avait surtout été impressionnée par les pénitents marchant en tête des cortèges revêtus de tuniques et de cagoules pointues qui leur donnaient une allure fantomatique.
Une grande feria était organisée après le dimanche de Pâques. À cette occasion, le comte de Vargas avait invité l'élite de la noblesse espagnole dans sa résidence pour une somptueuse réception où chanteurs et danseurs se succédaient et où le vin coulait à flots. À voir tous ces fiers aristocrates s'enivrer pour célébrer la fin du Carême, Aramis songeait que cette fête ressemblait plus à une bacchanale qu'à une célébration religieuse. Vargas tenait plus du Romain décadent que de l'honnête catholique. Comme un hommage aux jeux du cirque, un taureau serait mis à mort lors de la corrida clôturant la journée.
- Regardez-les tous ces respectables seigneurs ! Il y a quelques jours ils défilaient comme des pénitents demandant le pardon de leurs péchés pour s'y vautrer à nouveau dès les célébrations achevées.
- Vous croyez-vous donc plus vertueux ? se moqua-t-elle.
Rafael eut un de ces sourires faisant se pâmer les dames.
- Non, mais je ne participe pas à ces simulacres de repentir.
Aramis appréciait de plus en plus ce bel hidalgo. Après quelques jours dans ses terres andalouses, il était revenu à elle plus épris que jamais. Elle commençait même à envisager de répondre à ses avances. D'ailleurs aux yeux de la bonne société madrilène, elle était déjà sa maîtresse et les dames de l'Alcazar ne manquaient pas une occasion de lui faire sentir un mépris qui dissimulait mal leur jalousie.
Aujourd'hui pourtant, elle devait échapper à sa compagnie. Selon les indices que ses amis avaient réunis chez Vargas, ce dernier allait réunir les conjurés pendant la fête. Elle suivrait donc le comte comme son ombre.
Vargas se dirigeait vers l'arène où se déroulerait la corrida. Certains invités l'y avaient devancé avec une démarche nerveuse tranchant singulièrement avec ce déversement de joie. Comment se débarrasser de son chevalier servant ? Elle ne pouvait tout de même pas lui dire franchement qu'elle allait espionner son odieux cousin. Elle avait toujours été sidérée de voir comment certaines femmes faisaient tourner les hommes en bourrique. Par des regards langoureux et des paroles caressantes, elles obtenaient tout et n'importe quoi de leurs soupirants. Aramis était une des meilleures escrimeuses d'Europe, elle maniait le mousquet avec une précision sans égal et elle manquait rarement sa cible à l'arbalète. Cependant, si l'art de la guerre n'avait pas de secret pour elle, celui de la séduction lui était étranger et elle était malhabile avec les armes des femmes. Ce fut donc avec un total amateurisme qu'elle se mit à battre des cils face à Rafael.
- Rafael, susurra-t-elle d'une voix qu'il lui sembla d'un ridicule achevé, auriez-vous le courage de braver cette foule pour me ramener un verre de vin ?
- Pourquoi ne demandez-vous pas à un de vos domestiques de le faire ? demanda-t-il étonné plus par le comportement inhabituel de la fière jeune femme que par la demande elle-même.
- S'il vous plaît, insista-t-elle avec un regard implorant.
Elle était mortifiée par cette comédie grotesque. Une rougeur était venue couvrir ses joues la rendant paradoxalement plus crédible. Si elle était empotée dans ce rôle de coquette, le marquis ne l'en trouva que plus adorable. Quoique dubitatif, il se plia donc à sa demande. Il aurait été prêt à se jeter dans un gouffre rempli de lave en fusion pour Renée.
Il ne pensait plus qu'à elle. Son visage le suivait partout. Il rêvait de goûter à nouveau ses lèvres chaudes, mais il ne s'y risquerait plus sans son consentement… Il gardait un cuisant souvenir de sa précédente tentative. Il avait dû prétexter un voyage dans son domaine de Grenade pour s'isoler afin qu'elle ne remarquât pas l'étrangeté de sa démarche les jours suivant leur rencontre devant chez Manuel. Aujourd'hui parfaitement remis, il brûlait de prodiguer à sa belle Française les attentions les plus scandaleuses dès qu'elle en exprimerait le désir. Il n'avait aucun ressentiment à son égard malgré la douleur qu'il avait ressentie. Au contraire, qu'elle ait repoussé Lobo ne la rendait que plus excitante. Il fut interrompu dans ses pensées par une gourde souhaitant lui faire oublier sa « garce française ». Quand il réussit à se débarrasser de l'importune, Renée avait disparu.
Non content de s'être fait construire une arène personnelle, Manuel de Vargas y avait aménagé une loge somptueuse ainsi que de luxueuses pièces attenantes pour y recevoir ses invités. Celles-ci n'étaient pas délimitées par des murs mais par de lourdes tentures qu'il relevait ou rabattait à l'envi.
Ce tortionnaire mégalomane avait l'ego d'un empereur romain. Certainement pas d'un Hadrien ou d'un Marc-Aurèle, mais plutôt d'un Néron ou d'un Commode ! songea Aramis en se dissimulant dans le drapé d'un des rideaux.
Une dizaine de seigneurs attendaient Vargas dans une des pièces. Certains avaient une mine si renfrognée qu'Aramis doutât qu'ils furent venus de leur plein gré. Le comte les faisait probablement chanter. Elle était trop loin pour entendre ce qui se disait, mais elle ne pouvait se rapprocher davantage sans être découverte.
Elle vit le comte prendre un petit coffret ciselé de type vénitien dans un bahut en acajou. Il contenait une petite fiole noire qu'il exhibât avec un sourire satisfait. Puis, l'un après l'autre, les conjurés apposèrent leurs sceaux sur un parchemin que Vargas enroula et déposa dans le coffret avec la fiole.
Quelques minutes plus tard, les hommes se retirèrent de manières dispersées afin de ne pas attirer l'attention des autres convives.
Aramis attendit un long moment avant de sortir de sa cachette. En surveillant que le comte ne revînt pas sur ses pas, elle se dirigea vers le meuble où il était enfermé le coffret. Avec la dague dont elle ne se séparait plus, elle eut tôt fait de forcer la serrure. Même si elle savait que Vargas devinerait qu'il avait été suivi, l'occasion était trop belle. Elle aurait enfin le nom des aristocrates ralliés de gré ou de force à ce complot. D'autant que le flacon contenait certainement un poison destiné à la reine Élisabeth. Brisant également le fermoir du coffret, elle saisit la fiole et le parchemin et les glissa dans sa jupe.
À présent, elle devait quitter l'arène sans attirer l'attention. Si le comte ou l'un de ses acolytes la voyaient sortir par la même porte qu'eux, ils concevraient aussitôt des soupçons. Elle passa donc par la loge et sauta dans les gradins afin de découvrir une issue. Le lieu constitué de sièges et non de bancs était des plus confortables. Vargas dépensait sans compter son immense fortune.
Peste ! Il n'y avait qu'une autre sortie par la grande porte. Elle ne pouvait guère l'emprunter. Il y avait forcément une entrée de service ! Il lui sembla apercevoir une trouée au bout de l'amphithéâtre. Alors qu'elle s'en approchait, des bruits de voix lui parvinrent de l'entrée de l'arène. Quelques domestiques venaient vérifier le terrain avant la corrida. D'instinct, elle sauta dans la fosse et atterrit sur un tas de sable.
Elle se releva péniblement. Elle n'était plus dans les gradins, mais ce n'était guère mieux. Face à elle se dressaient des grilles d'acier. Pardieu, dans quel cul-de-basse-fosse s'était-elle jetée ? Un grondement dans son dos répondit à ses interrogations. Elle déglutit avec difficulté et ses lèvres frémirent sous le coup de la compréhension. En tentant de modérer les frissons d'angoisse qui agitaient son corps, elle se retourna très doucement. Une monstrueuse forme noire se dessinait dans l'obscurité. Elle était tombée dans l'enclos du taureau.
Que faisait donc Aramis ? pesta Athos. S'il était sans doute le seul à l'avoir vu suivre Vargas dans l'arène, son absence n'allait pas tarder à être remarquée. Ce maudit marquis le cherchait déjà partout.
Le mousquetaire commençait sérieusement à s'inquiéter. Il ignorait combien d'invités étaient ralliés au complot, mais ils étaient nombreux. Avec son poignard, Aramis n'aurait pu combattre autant d'adversaires. S'il avait été surpris, il aurait été facile à ces faquins de le faire disparaître. L'image du jeune homme baignant dans son sang envahit son esprit… Non… Il devait y aller !
D'un signe de tête, il appela ses compagnons et ils se dirigèrent vers l'arène le plus discrètement possible.
Reste calme ! se répétait la jeune femme. Il dort. Si tu paniques, il va sentir ta peur et se réveiller ! Allez, tu peux t'en sortir ! Tu as déjà fait face aux plus grosses fripouilles de France et d'Espagne, tu ne vas pas t'en laisser conter par un petit taureau !
L'animal en question n'avait rien de petit et ses cornes étaient bien plus redoutables que les épées des plus habiles spadassins. Elle devait quitter cet endroit avant qu'il ne sentît sa présence. Il y avait une porte, mais il lui faudrait passer devant le taureau pour l'atteindre. Elle n'avait qu'une solution : relever cette grille.
Par chance, cette prison n'avait pas été conçue pour enfermer un humain. Elle put passer son bras au travers des barreaux et saisir la corde qui maintenait la herse. Elle commença à la tirer pour s'extraire de ce piège où elle s'était elle-même précipitée. C'était très lourd et le cordage entaillait durement ses paumes. Des gouttes de sueur perlaient sur son front moite. Un grincement se fit entendre alors que les pointes d'acier sortaient du sol et un grognement s'échappa de la gueule du taureau.
Ne pas paniquer… Ne pas paniquer…
Elle enroula la corde autour de son poignet et s'accroupit pour la tirer de toutes ses forces, ignorant les rainures ensanglantées qui s'imprimaient sur sa peau blanche. Les grincements de la grille étaient assourdissants et comme elle l'avait craint, quand celle-ci s'ouvrit enfin, deux yeux rouges luisaient dans l'obscurité.
Aramis bondit aussitôt dans l'arène, mais elle ne put rabaisser la herse avant que le taureau ne s'élançât derrière elle. Quand la barrière se rabattit, l'animal avait quitté sa prison.
Quelques secondes, elle espéra que sa robe noire la préserverait des attaques de la bête. Ceux-ci n'étaient-ils pas attirés par le rouge et les couleurs vives du costume du matador ? Peut-être l'odeur du sang mêlé à celle de la sueur et de la peur attisa-t-elle la fureur du taureau ? Peut-être Vargas veillait-il à choisir les animaux les plus agressifs pour rajouter du piquant au spectacle ? Quelle qu'en fût la raison, l'animal se rua sur la jeune femme. Elle roula par terre évitant de justesse ses terrifiantes cornes.
Elle eut à peine le temps de se relever qu'il chargeait à nouveau. Elle courut derrière une palissade. Bien qu'elle fût hors de sa vue, la bête semblait complètement folle. Il fonça dans la barrière. Ses cornes se plantèrent dans le bois, le traversant et manquant de peu la jeune femme dont la manche se déchira. Coincé ainsi, la rage du taureau était décuplée. Écumant, il remuait son énorme corps pour se dégager… ce qui ne tarderait guère.
Elle devait quitter cette arène. Il n'y avait qu'une issue : elle devait escalader l'enceinte pour rejoindre les gradins. Les murs étaient hauts et escarpés et cette robe ne facilitait pas ses mouvements. Elle commençait à céder à la panique en voyant l'animal déterrer la palissade et la cogner contre les parois pour la détruire. Dans un instant de lucidité, elle réalisa qu'elle trouverait un appui en grimpant sur la grille.
Ses mains endolories saisirent les barreaux et elle entreprit cette ascension. Elle tremblait de tous ses membres.
- ARAMIS !
Une vague d'apaisement déferla en elle en reconnaissant la voix d'Athos. Ses compagnons étaient là. Elle était sauvée.
Dans les gradins, Athos et Porthos, suivis de D'Artagnan, accouraient au-dessus d'elle. De sa poigne de fer, Porthos s'empara du bras d'Aramis alors que le taureau brisait les dernières planches le maintenant captif. L'animal se ruait à nouveau vers elle. Porthos la tirait vers lui, mais sa manche déchirée s'était coincée dans la grille. Un craquement de tissu bruissa vite étouffé par le mugissement du taureau qui s'écrasa contre les barreaux tandis que le colosse cueillait la jeune femme dans ses bras.
- Aramis, comment vous sentez-vous ? Vous n'êtes pas blessé ? s'inquiéta Athos en l'enlaçant pour la relever.
Des éclats de voix retentissaient derrière eux. D'Artagnan vit alors nombre de convives, dont le marquis de Los Montes, entrer dans l'amphithéâtre. Le fracas de cette lutte singulière les avait sans doute attirés ici. Puis, il se tourna vers ses amis.
Athos avait lâché les bras d'Aramis. Son visage s'était assombri et il la dévisageait avec une expression indéfinissable. Porthos avait reculé de trois pas et fixait un point devant lui d'un air hébété. Livide, Aramis semblait pétrifiée d'horreur. Avait-elle donc eu si peur face au taureau pour être ainsi tétanisée ? Ce ne fut que quand il songea à suivre le regard de Porthos que D'Artagnan comprit cet étrange tableau. Pour l'extirper de l'arène, Porthos avait tiré si violemment que la robe coincée et déjà lacérée s'était largement déchirée.
Le corsage était réduit à néant et entre les lambeaux de taffetas noir, comme un appel aux plus audacieuses caresses, se dressait une poitrine d'albâtre aux courbes ensorcelantes.
