Murs

D'Artagnan déposa une main hésitante sur l'épaule de son amie. Elle n'avait pas prononcé un mot depuis que Porthos l'avait tirée de l'arène. Ses lèvres étaient si étroitement serrées qu'elles étaient réduites à un simple trait et à l'éclat de ses yeux, le gascon devinait que si elle ouvrait la bouche, des sanglots en jailliraient.

- Tout va s'arranger, dit-il avec douceur. Vous allez vous expliquer… Athos et Porthos sont des hommes de cœur, ils comprendront vos raisons.

Pour toute réponse, elle détourna son visage encore sali par le sable de la carrière et fixa la fenêtre du carrosse. Son ami ne savait comment la tirer de son mutisme… Pauvre femme ! Elle venait de vivre ce qu'elle craignait depuis plus de six ans… et d'une façon si humiliante… Le temps qu'il eût saisi une des tentures décorant l'amphithéâtre pour la recouvrir, la moitié des convives avaient pu se repaître de la vision de son corps dénudé. Le regard qu'Athos lui avait alors lancé le glaçait encore. L'impassible mousquetaire avait aussitôt compris que les délicieuses rondeurs d'Aramis n'avaient pas surpris le gascon. Ses yeux sombres flamboyaient de colère et d'un autre sentiment que D'Artagnan peinait à définir… presque de la haine.

Au même moment, Don Rafael s'était avancé vers la jeune femme. Il avait jeté un coup d'œil sur l'arène où gisait le taureau assommé et un large sourire s'était dessiné sur ses lèvres.

« Ah, madame, vous avez prouvé qu'on n'exagérait pas le charme des Françaises. Même les taureaux espagnols sont terrassés par tant de beauté ! »

Les jointures de ses doigts blanchies, Aramis s'agrippait au brocart qui l'enveloppait comme à une ancre pour ne pas sombrer. Les éclats de rire qui retentissaient à la plaisanterie du marquis étaient comme des poignards encore plantés dans son honneur.

« Ramenez votre maîtresse au palais, avait dit l'hidalgo à D'Artagnan. Elle a eu assez d'émotion pour aujourd'hui et je crains que la corrida ne soit reportée. »

Le temps d'arriver au carrosse, Athos avait disparu. Sans un mot, Porthos avait sellé les chevaux et pris les rênes. Il ne leur parla pas davantage à leur arrivée à l'Alcazar. Ne s'occupant que de l'attelage, il n'ouvrit même pas la porte de la voiture comme aurait dû le faire un cocher.

- Laissez-leur le temps de se faire à cette idée, murmura D'Artagnan alors qu'ils entraient dans sa chambre.

- S'il vous plaît, D'Artagnan, pourriez-vous m'apporter un peu d'eau pour me débarbouiller ? demanda-t-elle d'une voix atone.

- Bien sûr. Voudriez-vous que je fasse préparer un bain ? Cela vous détendrait après…

- Non ! Je n'ai pas le temps pour ces futilités ! s'écria-t-elle avec un agacement qui dissimulait mal son angoisse.


Une heure plus tard, lavée, changée et coiffée, Aramis se dirigeait avec une parfaite assurance vers les appartements de la reine. Elle était un soldat avant tout. Même si sa vie s'écroulait autour d'elle, rien ne devait passer avant sa mission. Elle avait la preuve de l'implication de quelques-uns des plus puissants seigneurs espagnols dans un complot visant à assassiner la reine, l'urgence était de les confondre.

Alors que depuis son arrivée, jamais elle ne s'était vue refuser l'entrée des quartiers royaux, cette fois-ci une vieille duègne lui annonça que la reine ne pouvait la recevoir.

- C'est très important ! insista la mousquetaire dans son mauvais castillan.

Quelques instants plus tard, une jeune dame d'honneur apparut au côté de la duègne et la toisa avec mépris :

- Madame, déclara-t-elle dans un français châtié, Sa Majesté a eu vent de votre comportement chez le comte de Vargas et elle ne souhaite plus se compromettre avec une créature à la morale douteuse.

- Plaît-il ?

- Ne feignez pas l'étonnement, madame ! cracha l'Espagnole. Votre conduite avec Don Rafael était déjà scandaleuse, mais vos turpitudes avec vos domestiques, dans la résidence d'un Grand qui plus est, sont parvenues aux oreilles de Son Altesse.

Aramis dévisageait la dame d'honneur éberluée. Devant la joie cruelle qui perçait dans le sourire de la courtisane, la vérité fit jour. Bien qu'elle fût depuis près de deux mois à la cour d'Espagne, la fière mousquetaire n'avait pas adopté les coutumes des courtisans. Son cœur franc et loyal ne lui permettait pas de se plier à l'obséquiosité et à l'hypocrisie. Toute fine lame qu'elle fût, elle n'était pas armée face à la mesquinerie de ces gens serviles et la calomnie venait de la terrasser sans même qu'elle vît l'attaque.

Comme beaucoup d'autres, cette femme la détestait depuis que Rafael avait porté son intérêt sur elle. Une étrangère ne méritait pas l'amour du séducteur de Madrid et la faveur même apparente de la reine. Sa mésaventure chez Vargas était l'événement que les coquettes madrilènes attendaient. Alors qu'Aramis retournait au palais, la jeune dame d'honneur faisait la même route pour présenter l'affaire à la reine Élisabeth de sorte à compromettre la Française. Qu'avait-elle raconté ? Qu'on avait surpris Renée à moitié nue dans les bras d'un serviteur ? La vérité importait peu dans ce monde d'artifice. Elle était condamnée sans même avoir pu se défendre.

La jeune femme bouillonnait de colère, mais elle ne pouvait forcer la porte de la reine même pour sauver sa vie. Le devoir et l'honneur s'inclinaient devant l'intrigue et la médisance.

D'Artagnan la vit revenir dans sa chambre en fulminant et s'acharner un long moment sur le malheureux mobilier autrichien.

Après avoir brisé deux chaises, elle respira profondément et se tourna vers son jeune compagnon. Élisabeth de France avait beau être une souveraine stupide et ingrate, Aramis avait fait le serment de la défendre.

Elle sortit de sa poche le flacon et le parchemin qu'elle avait volé chez Vargas et le tendit à D'Artagnan.

- Vous allez vous rendre immédiatement chez le comte de Vezac et vous lui remettrez les preuves de ce complot. Il est le seul en qui j'ai une confiance totale et dès que le roi sera au palais, il pourra obtenir une audience auprès de la reine… Soyez extrêmement prudent ! Personne ne doit vous voir quitter le palais ni entrer chez le comte. Des hommes qui envisagent d'assassiner une personne de sang royal n'auraient aucun scrupule à s'en prendre à l'ambassadeur de France.

- C'est vous qu'ils risquent d'attaquer la première, s'inquiéta le jeune homme.

- Moi, je suis un mousquetaire ! répliqua-t-elle sur un ton qui n'admettait aucune contradiction. Avant tout, nous devons confondre ces brigands !

- Vous…

- J'ai eu assez de mal à obtenir cette liste et ce poison ! tempêta-t-elle. Il n'est pas question que ce soit en pure perte !

- Qu'allez-vous faire ? Il vous faut rester sur vos gardes…

- Pour l'heure, je dois aller leur parler… souffla-t-elle d'une voix frissonnante.

- Peut-être serait-il plus sage d'attendre un peu qu'ils se soient faits à cette idée ? hasarda D'Artagnan craignant que le courroux de ses compagnons ne fût encore plus redoutable que celui du comte de Vargas.

La jeune femme haussa les épaules d'un air las.

- Non, cela n'arrangerait rien. Ils méritent au moins la vérité… même s'il est trop tard pour qu'ils l'entendent.

Le cœur serré, le gascon abandonna son amie pour sortir subrepticement de l'Alcazar.


De son côté, Aramis retirait sa robe noire pour remettre des vêtements masculins. Son pourpoint ayant été malmené par cette fripouille de Lobo, elle ne passa qu'une large chemise en coton sous laquelle elle banda étroitement ses seins. Peut-être Athos et Porthos verraient-ils dans sa tenue une fourberie de plus, mais elle ne pourrait pas faire face à leur colère dans des habits de femme. Au fond d'elle, elle espérait qu'ils comprendraient qu'elle était toujours leur compagnon d'armes.

Elle se rendit d'abord dans la chambre d'Athos. Connaissant le tempérament bouillant de Porthos, elle voulait s'expliquer avec Athos avant d'être assommée par les poings du colosse. Malheureusement, le ténébreux mousquetaire n'était toujours pas revenu au palais. Elle se décida donc à voir Porthos en premier.

Elle tapa doucement à sa porte et ouvrit sans attendre de réponse. L'homme était assis sur son lit et contemplait tristement son épée. Il leva la tête quand elle entra pour la rabaisser aussitôt.

- Fichez le camp, grommela-t-il.

- S'il vous plaît, Porthos, laissez-moi juste vous expliquer !

Il la considéra sans animosité, mais avec une tristesse qui la peina bien davantage.

- Je ne veux plus entendre vos mensonges… Et retirez ces frusques ! Qui croyez-vous abuser ? Même si je ne différencie pas une femme travestie d'un mousquetaire, je sais reconnaître le corps d'une femme quand il apparaît.

- Je ne veux pas vous tromper…

Il eut un rire sans joie.

- C'était pourtant bien réussi jusqu'à maintenant.

- Porthos…

- Comme je me suis moqué de tous ces hommes qui vous trouvaient à leur goût ! Comme j'ai pu railler leurs attentions à votre égard !… Je vous ai même conseillé de rembourrer votre corsage alors que manifestement vous n'en avez aucun besoin ! J'ai dû vous sembler bien bête, n'est-ce pas ?

- Non jamais, murmura-t-elle la gorge serrée.

- Oh si, je ne suis qu'un gros balourd stupide et aveugle. Vous avez dû bien vous amuser à nous jouer cette comédie !

C'était bien pire que tout ce qu'elle avait imaginé. Elle s'était attendue à de la violence et de la fureur et elle était face à un homme meurtri. Elle s'accroupit devant lui et chercha à saisir ses mains qu'il lui refusait.

- Pardonnez-moi… Je n'ai jamais voulu vous faire du mal ni me moquer de vous. Je ne pouvais pas vous dire la vérité… Je sais que…

- Écoutez, jeune fille, l'interrompit-il en la repoussant doucement, je n'ai nul désir d'écouter vos justifications. Je viens de perdre un frère et j'ai besoin d'être seul.

- Porthos, c'est toujours moi… balbutia-t-elle.

- Je ne sais pas qui vous êtes. Je ne vous connais pas, mademoiselle… Vous êtes sans doute une brave fille, mais vous n'êtes pas mon ami Aramis… Mon ami n'était pas un menteur.

Il se leva et ouvrit la porte.

- Bonne nuit, mademoiselle.

Terrassée par ses mots, la jeune femme sortit la tête basse.

Elle resta longtemps immobile devant la fine cloison de bois qui la séparait de son ami. Elle n'était pas une mauvaise personne. En devenant mousquetaire, elle n'espérait que venger son amour et échapper à un mariage qui l'aurait détruite. Elle n'avait pas pensé à mal… Jamais elle n'avait souhaité faire souffrir ses amis… et surtout pas Porthos. Elle savait quel cœur tendre se dissimulait sous son caractère impulsif et débonnaire. Elle l'avait blessé si profondément qu'il n'avait même pas dissimulé sa tristesse derrière de l'emportement. Il avait été clair… Elle était morte pour lui.

Sans qu'elle s'en rendît compte, des larmes coulèrent le long de ses joues. Dans sa chambre, Porthos fixait lui aussi la porte les yeux brillants. S'il l'avait vue pleurer, il aurait aussitôt oublié ses paroles cruelles et lui aurait ouvert ses bras de nouveau… Mais il y avait à présent un mur entre eux.