Corps à corps

Aramis poussa la porte de la chambre d'Athos. Aussi modeste que pouvait l'être le logement d'un domestique, Athos l'avait pourtant imprégnée de sa présence. Tout était admirablement rangé, on percevait dans l'agencement de la pièce la rigueur avec laquelle il accomplissait toute chose. Les draps étaient soigneusement tendus sur le lit, les vêtements pliés sur les étagères. Sur un petit bureau étaient alignés quelques livres. Même un pourpoint posé sur une chaise était bien trop lisse pour trahir le moindre laisser-aller.

Dieu seul savait où il avait disparu, mais elle attendrait son retour… S'il y avait encore quelque chose à sauver dans leur amitié, elle se battrait pour la sauvegarder.

Elle s'assit sur la chaise. Cette soirée était interminable et la fatigue de cette journée horrible la gagnait. Elle s'appuya sur le dossier et ferma les yeux. Une légère fragrance s'émanait du vêtement. Les traits de la jeune femme s'apaisèrent imperceptiblement au contact du parfum viril qui l'enveloppait.

- Votre lit est-il si inconfortable qu'il vous faille dormir sur les chaises de vos domestiques, madame ?

Elle tressaillit. Face à elle, Athos la dévisageait durement.

- On ne vous a jamais appris qu'il était dangereux pour une jeune fille de traîner à une heure pareille dans la chambre d'un homme.

Bien que sa voix fût mesurée, elle sut qu'il avait bu plus que de raison. Athos tenait étonnamment bien l'alcool et seul l'éclat brumeux de son regard trahissait son ivresse.

- Je comprends que vous soyez furieux.

- Vous vous trompez, je ne suis pas furieux, dit-il avec un rire sans joie. Je suis admiratif, en fait. Je savais les femmes fourbes, mais tant de talent dans le mensonge est stupéfiant ! Plus de six ans à feindre en permanence d'être ce que vous ne serez jamais ! Et je ne parle même pas de l'extraordinaire comédie que vous nous jouez depuis Paris ! Si nous sommes des sots de ne pas vous avoir devinée dans les défroques de votre sexe, le mérite vous en revient en grande partie. Vous êtes très douée ! J'ai rencontré bien des vipères dans ma vie, mais aucune n'avait autant de duplicité !

- Je mérite votre courroux, répondit-elle pâle comme un linge. Laissez-moi juste vous expliquer pourquoi j'ai agi de la sorte…

- C'est un peu tard pour les explications, ne croyez-vous pas ? Ceci dit, je serais curieux de connaître votre nom… votre vrai nom.

Elle se mordit les lèvres et déglutit bruyamment.

- Renée… Renée d'Herblay… Montsorot était le nom de mon fiancé François. C'est pour le venger que je suis devenue mousquetaire ! reprit-elle en relevant la tête.

- Ainsi le capitaine est au courant, tout comme notre jeune gascon. Décidément, il n'y a que Porthos et moi qui soyons les dindons dans cette affaire ! Après tout, nous n'aurions été prêts qu'à vous donner notre vie…

- J'en aurais fait de même pour…

- Tréville est pourtant un homme raisonnable. Je me demande comment il a pu accepter une telle toquade…

Son regard s'attarda sur la chemise de la jeune femme avec un sourire méprisant.

- Peut-être a-t-il été convaincu par d'autres talents que ceux exigés d'un mousquetaire.

- Comment osez-vous ? s'indigna-t-elle le visage empourpré.

- Ne me dites pas que vous êtes choquée ! railla-t-il en se penchant vers elle au point que leurs nez se touchaient presque. Vous avez visité assez de bordels pour m'épargner vos manières de vierge effarouchée… Comment vous êtes-vous débrouillée d'ailleurs ? Il est vrai que certaines prostituées ne rechignent pas à certaines pratiques contre un peu d'argent. Cela expliquerait votre goût pour les vêtements d'homme.

La main d'Aramis s'abattit sur la joue d'Athos.

- Vous êtes saoul ! cracha-t-elle avec une moue de dégoût.

- Et cela offense une dame aussi distinguée que vous !

- Vous êtes grotesque !

- A qui la faute ? C'est votre mystification qui nous a tous ridiculisés !

- Vous vous y entendez très bien pour vous couvrir de ridicule sans moi ! Non, mais regardez-vous ! Dans combien de bouges avez-vous traîné ce soir pour être d'une telle vulgarité ?

Pour toute réponse, il éclata d'un rire guttural. Elle avait raison… Elle… Il lui avait fallu des heures avant d'admettre qu'Aramis était elle… Son Aramis… son ami… son frère… le seul être qu'il ait réellement aimé lui avait toujours menti… Les formes qu'il avait découvertes dans l'arène ne laissaient aucune place au doute. Aramis était une femme… Comment avait-il pu ne pas s'en rendre compte plus tôt ? Maintenant qu'il le savait, c'était tellement évident. Malgré ses yeux flamboyants de fureur et ses lèvres pincées, elle était une des plus belles femmes qu'il ait connue. Seul son corps n'avait pas été dupe… S'il l'abhorrait maintenant, il ne l'en désirait que davantage. Il rêvait d'arracher l'hypocrite chemise qui cachait sa charmante poitrine… d'ôter ce pantalon trompeur pour la contempler dans toute sa féminité…

Cela aurait dû le soulager d'apprendre que loin d'être une abomination, ses désirs n'étaient que l'inclination naturelle d'un homme pour une femme… Sans doute aurait-il ressenti de l'apaisement s'il n'avait pas autant aimé son compagnon d'armes. La trahison d'Aramis le blessait trop profondément pour qu'aucune quiétude ne touchât son cœur. Toutes ces années où ils avaient combattu côte à côte, il avait mis sa vie entre les mains d'une femme perfide. Toutes les fois où ils prononçaient leur serment d'amitié, sa bouche mentait… sa bouche qu'il aurait volontiers mordue pour lui faire payer ses artifices…

Si elle avait été honnête avec lui, il aurait accepté la vérité. Qu'Aramis fût une femme ne lui déplaisait pas tant que ça, mais ce mensonge lui était intolérable. Comptait-il donc si peu à ses yeux pour qu'elle ait menti durant plus d'une demi-décennie ? D'autant que le capitaine et surtout ce gascon encore mal dégrossi connaissaient son secret. Ce gamin était-il plus digne de confiance que l'ami qui l'avait soutenue, épaulée, formée et protégée depuis son entrée dans la compagnie ? De toutes les sombres pensées qu'il avait ruminées toute la soirée dans les estaminets madrilènes, celle-ci lui était la plus insupportable.

- Si vous vouliez être traitée avec déférence, mademoiselle d'Herblay, vous auriez dû fréquenter un peu moins les soldats.

Elle le toisa avec une grimace de dédain.

- Je perds mon temps à discuter avec un ivrogne. Je vais vous laisser cuver tranquillement…

- Non, attendez ! l'arrêta-t-il en saisissant un poignet bien trop fin pour être masculin. Je suis très curieux d'entendre vos justifications… Comment réussirez-vous à me convaincre qu'une femme a sa place dans la compagnie des mousquetaires ?

- J'ai assez prouvé ma valeur comme soldat, ce me semble ! répliqua-t-elle les yeux luisant de fierté.

- Cela m'ennuie de devoir emporter un flacon de sel sur les champs de bataille au cas où vous auriez vos vapeurs !

C'en était trop pour l'impétueuse mousquetaire. Cette fois, ce ne fut pas sa paume, mais son poing serré qui s'écrasa sur le visage d'Athos. Peu d'hommes auraient pu se vanter d'avoir mis au sol ce robuste combattant, pourtant la belle amazone y parvint d'un seul coup.

- Alors Athos ? Mes poings sont-ils assez virils pour vous ?

- Ils le seraient si je pouvais me mesurer à vous, mais je n'ai pas l'habitude de frapper les dames, répondit-il en se relevant.

- N'ayez aucun remords avec moi ! J'ai visité assez de bordels pour ne plus être considérée comme une dame !

Comme pour l'en convaincre, elle le frappa à nouveau entaillant rudement sa lèvre inférieure. Un filet de sang envahit la bouche du jeune homme ravivant le désir d'y sentir celle de cette jolie virago… La rage ne la rendait que plus excitante.

Il se rua sur elle mettant dans ses poings tout ce qu'il renfermait de violence et de frustration. Ils se battirent longtemps. Chacun cognait le corps de l'autre avec une fureur semblant inextricable. Sur un coup plus puissant que les autres, elle bascula contre le mur. Il fondit aussitôt sur elle et emprisonna ses bras dans deux poignes de fer. Il l'avait vue combattre assez souvent ces dernières années pour ne pas ignorer que ses jambes étaient des armes encore plus redoutables que ses mains. Aussi il immobilisa son corps brûlant contre le sien… Dieu, qu'elle était désirable les cheveux en bataille, les joues rougies par l'effort, les lèvres gonflées de colère et les vêtements en désordre…

- Vous n'avez pas assez de force pour faire face à un homme, jeune fille ! la nargua-t-il.

Ses iris bleutés aussi tranchants des poignards plantés dans ceux d'Athos, elle se débattait dans l'étau de muscles et de chair qui la maintenait captive. Puis soudain, elle se figea, et ses yeux s'écarquillèrent de surprise. Athos mit quelques instants à comprendre ce brusque changement d'attitude. Son bassin collé contre le ventre de la jeune femme ne laissait aucun doute sur le désir qu'elle avait allumé.

Il soutint le regard d'Aramis qui n'exprimait plus qu'une profonde perplexité. Il avait envie d'elle et après ? S'il ne pouvait plus l'aimer, il avait enfin le droit de la désirer. S'il la haïssait de toute son âme, il la voulait de tout son corps… Sans qu'ils sussent comment, leurs lèvres se heurtèrent violemment. Leurs langues s'entremêlaient avec autant de frénésie que leurs poings s'étaient cognés quelques minutes plus tôt. Ils s'embrassaient comme des enragés, sans douceur ni tendresse… Malgré le goût d'alcool et de sang qui obstruait son palais, les lèvres de cette femme étaient délicieuses… Plus rien ne pouvait contenir le flot de sa passion.

Il empauma ses cuisses et remonta ses longues jambes autour de ses hanches, la plaquant encore davantage contre lui. Les mains d'Aramis ainsi libérées plongèrent dans sa sombre chevelure comme pour l'empêcher de mettre fin à leurs baisers effrénés.

Les doigts d'Athos s'attaquèrent à l'odieuse chemise couvrant ce corps qu'il avait trop rapidement entrevu. Dans leur fièvre, ils arrachèrent les boutons plus qu'ils ne les défirent puis entrouvrirent largement le vêtement et tirèrent d'un coup sec sur les bandes écrasant son buste. Les seins s'épanouirent ronds et fermes… magnifiques malgré les stries rougies que les bandages avaient imprimées sur sa peau blanche.

Abandonnant les lèvres d'Aramis, il s'attaqua à ces courbes dont il n'avait pas soupçonné l'existence pendant si longtemps. Elle se perdait dans ses caresses. Sa respiration s'accélérait et de profonds soupirs s'échappaient de sa bouche… Ses bras emprisonnant son cou, ses jambes entourant sa taille, elle s'agrippait à lui comme une noyée.

Il la bascula sur le lit. Ses cheveux d'or épars sur l'oreiller, son corps enlacé contre le sien, sa peau douce et parfumée sous ses doigts, elle s'abandonnait. Il allait pouvoir donner libre cours aux désirs qui l'avaient torturé. Il allait posséder cette femme qui l'avait trompé plus qu'aucune autre… Il allait se fondre en elle pour qu'enfin cette obsession prenne fin. Ainsi il pourrait se détacher de cette traîtresse.

Ses mains avides couraient sur le corps de la jeune femme. Ouvrant l'attache du pantalon, elles se glissèrent sur ses hanches. Un intense frisson le parcourut au contact de cette chair frémissante… Il allait s'abreuver d'elle jusqu'à l'ivresse, noyer sa passion sous des torrents de voluptés.

S'arrachant à son étreinte, il la retourna sur le matelas. D'un geste vif, il descendit le pantalon jusqu'à mi-cuisses et découvrit la plus superbe chute de reins qu'il lui ait été donné de contempler. Elle était parfaite… Ébloui, il la caressa du bout des doigts. Ses fesses semblaient sculptées dans le marbre, mais contrairement à la pierre, sa chair était douce et chaude…

Son sang bouillonnait dans ses veines et le désir s'exhalait de chaque pore de sa peau. Elle serait sienne… Il ne pouvait plus attendre… Il la posséderait là sans prendre le temps de se dévêtir ni d'ôter le pantalon et les bottes d'Aramis… Soudain, elle sauta hors du lit.

Titubante, elle remontait maladroitement son pantalon.

- Qu'est-ce qui vous prend ? grogna-t-il la voix enrouée.

- Je ne suis pas une chienne en chaleur attendant une saillie ! cria-t-elle.

Son visage cramoisi offrait un singulier contraste avec sa gorge d'albâtre. Ses vêtements malmenés peinaient à la couvrir à nouveau. Les yeux assombris de désir, Athos percevait, ici et là, le bout d'une hanche, l'ombre d'un mamelon… Elle le rendait fou… Si elle restait une minute de plus, il la prendrait de gré ou de force… Il s'était contenu trop longtemps et la vision de cette féminité rayonnante brisait les dernières barrières érigées par sa morale. Ses désirs trop malmenés réclamaient pitance… Non ! Toute haïssable qu'elle fût, il ne pouvait pas faire ça !

- SORTEZ !

Sans attendre sa réaction, il ouvrit la porte, l'empoigna par le bras et la jeta dehors sans ménagement.

Quand il fut certain qu'elle fût hors d'atteinte, il sortit à son tour et alla éteindre le feu qui embrasait ses reins dans l'eau glacée de la Manzanares.


Elle ne sut pas comment elle retrouva le chemin de sa chambre.

Elle s'écroula sur son lit et fondit en larmes… Elle avait honte… honte à en mourir… Pourquoi l'avait-elle embrassé alors qu'il la couvrait d'injures ? Pourquoi avait-elle laissé Athos la toucher ? Il n'aurait plus jamais la moindre estime pour elle. Il ne verrait plus jamais en elle un compagnon d'armes. Elle s'était conduite comme une marie-couche-toi-là… Mais ce n'était pas le pire… Le plus déchirant était qu'elle désirait follement cet homme… Malgré toutes ses insultes, elle aurait été prête à se donner à lui uniquement pour sentir son corps contre le sien, ses mains sur sa peau… Même quand elle s'était retrouvée à moitié nue, le visage écrasé contre l'oreiller, la croupe offerte aux appétits de cet homme, en dépit de son humiliation elle n'avait eu qu'une envie : qu'il se fondît en elle même sans amour ni tendresse. Seul son orgueil lui avait permis de refuser qu'il la culbutât à la hussarde comme une vulgaire putain.

Elle s'enveloppa dans la couverture. Son corps était encore brûlant, pourtant elle tremblait de froid. Aucune couverture au monde ne pouvait la réchauffer, car c'était la solitude qui glaçait son âme… C'étaient les bras d'un homme qui lui manquaient… pas de n'importe quel homme, de celui qui l'avait accompagnée toutes ces années sans qu'elle n'osât admettre ce qu'elle ressentait… Athos… Chaque sanglot agitait sa poitrine d'un soubresaut insoutenable… Il la détestait… et elle, elle l'aimait…