Demande en mariage
Le soleil était haut dans le ciel. Ses rayons déjà chauds en ce mois d'avril ne manqueraient pas de sécher le pourpoint et la chemise qu'il avait tendus à côté de lui. Allongé au bord de la Manzanares, il n'avait conservé que son pantalon. Son crâne était pris dans un étau de douleur que chaque claquement de sabots venait enserrer et il n'osait contempler son visage dans le fleuve.
Malgré sa monstrueuse gueule de bois, les souvenirs de la veille étaient très clairs dans son esprit… Il avait honte. Son comportement était impardonnable. Certes il détestait cette femme qu'il avait adorée, elle était la pire menteuse que la terre ait portée, elle l'avait trompé jour après jour pendant plus de six ans, elle avait imposé à son corps, son cœur et son esprit les plus insupportables tortures. Par sa faute, il s'était cru aliéné, anormal, condamné aux flammes de l'enfer pour une passion perverse… Pourtant cela ne justifiait pas sa conduite. Face à elle, il était devenu une bête sauvage. La chaleur de sa peau, la caresse de ses lèvres, la vision de son corps, le parfum de ses cheveux, tout cela l'avait rendu fou… Il avait failli commettre l'irréparable.
Même si elle n'était plus son amie, ils avaient une mission à accomplir ensemble. Cela lui écorcherait la bouche, mais il lui présenterait ses regrets… dès qu'il serait capable de se lever.
Des coups soutenus à la porte de sa chambre la tirèrent de son sommeil. Une lumière vive inondait la pièce, la matinée était déjà bien entamée. Quelques secondes, elle espéra que les événements de la veille n'avaient été qu'un mauvais rêve… Ce n'aurait pas été la première fois qu'elle faisait de tels cauchemars. Malheureusement, les vêtements qu'elle n'avait pas ôtés ainsi que quelques bleus marquant ses épaules et ses bras témoignaient de la violence de son combat avec Athos…. Elle avait pleuré de longues heures dans la solitude de son lit avant de s'écrouler de fatigue… Elle n'avait pas le temps de s'apitoyer sur elle-même, son visiteur s'impatientait.
Elle s'enveloppa dans un long peignoir en flanelle la couvrant du cou aux chevilles et alla ouvrir la porte. Elle voulut la refermer aussitôt en découvrant le visage de Don Rafael, mais il fut plus rapide et se glissa dans la pièce avant qu'elle ait pu le repousser.
- Monsieur, je vous prie de sortir !
- Comment allez-vous, Renée ?
- Allez plutôt vous enquérir de l'état du malheureux taureau que j'ai terrassé ! répliqua-t-elle.
Elle n'était pas d'humeur à supporter cet homme. S'il ne partait pas, elle se ferait un plaisir de lui faire goûter aux poings des Françaises. Ce serait une expérience des plus édifiantes pour ce séducteur.
- Pardonnez-moi, Renée. Ma saillie n'était pas fine, mais j'ai paré au plus pressé. Vous ne sembliez pas en état d'inventer un mensonge plausible à votre présence dans l'arène.
La jeune femme fronça les sourcils. Ainsi il avait deviné qu'elle était en train d'espionner son cousin. Son visage exprimait la plus grande sincérité, il n'avait cherché qu'à la protéger. Cependant, les rires des courtisans résonnaient trop amèrement dans ses oreilles pour qu'elle lui pardonnât si facilement.
- Fort bien, j'ai entendu vos explications, maintenant laissez-moi ! Quoi qu'en pensent les courtisans de cette ville, vous n'avez rien à faire dans ma chambre.
- À mon grand regret…
- Allons, monsieur, n'allez pas vous compromettre avec une femme à la réputation aussi douteuse que la mienne !
- Vous valez mieux que votre réputation, peu de femmes peuvent en dire autant…
- Qu'en savez-vous ? Je me vautre dans la débauche avec mes domestiques, l'ignorez-vous ?
Malgré elle, sa voix se brisa au souvenir de son comportement honteux dans les bras d'Athos… et surtout de l'humiliante posture dans laquelle il l'avait mise.
Au premier coup d'œil, Rafael avait su que Renée était bouleversée. Ses traits étaient tirés et des cernes noirs entouraient ses beaux yeux bleus rougis d'avoir trop pleuré. À la seule idée que des larmes aient pu couler sur son beau visage, il sentait monter en lui un violent désir de la serrer contre lui et de la couvrir de ses tendres baisers… Bien qu'il sût qu'avec le tempérament fier et sauvage de sa belle, il risquait bien pire qu'un soufflet, il ne put résister. À peine eut-il passé un bras autour de sa taille qu'elle le repoussa violemment.
- Pardieu, mais que voulez-vous de moi ? s'écria-t-elle.
La tristesse et la lassitude qu'il perçut chez la jeune femme le bouleversèrent si profondément que la réponse lui apparut avec une clarté aveuglante.
- Vous n'avez toujours pas compris ? dit-il avec une infinie douceur. Je vous veux, vous, pas pour une heure ou pour une nuit, mais pour tout le reste de ma vie.
Aramis écarquilla les yeux n'osant comprendre ce qu'il sous-entendait. Pour confirmer ses craintes, il s'agenouilla devant elle.
- Vous me croyez superficiel et inconstant, pourtant je vous aime. Depuis le jour où je vous ai aperçue chevauchant sur votre cheval, je n'ai plus regardé aucune autre femme. Et chaque jour depuis, mon amour n'a cessé de grandir à votre contact. J'aime votre esprit et vos colères, votre orgueil et votre courage. J'aime cette faculté que vous avez de garder la tête haute quelles que soient les circonstances… Je vous aime Renée et je ne peux plus imaginer ma vie sans vous.
Trop étonnée par cette déclaration, elle ne songea pas à s'écarter quand il enveloppa sa main dans les siennes.
- Voulez-vous devenir la marquise de Los Montes ?
Elle manqua de s'étouffer à l'énoncé d'une telle hérésie. Non ! Elle ne voulait pas devenir la marquise de Los Montes ! Elle n'avait jamais rêvé de devenir une marquise. L'idée même du mariage lui faisait horreur depuis la mort de François. Elle ne serait jamais une épouse. Elle était un soldat, un mousquetaire… Sa gorge se noua. L'était-elle encore ? Ses anciens amis ne l'acceptaient plus comme un des leurs. Ils ne lui permettraient pas de remettre sa casaque à la fin de cette mission.
L'hidalgo était dépité. S'il n'avait pas espéré qu'elle lui sautât au cou, il ne s'était pas attendu à ce qu'elle semblât encore plus malheureuse à l'annonce de sa demande. Peut-être avait-il involontairement ravivé de vieilles blessures ? Au moins, elle ne lui avait pas ri au nez, se rasséréna-t-il.
Perdus dans leurs pensées, aucun des deux n'entendit le grincement discret d'une porte qui s'ouvrait.
Sans lâcher sa main, Rafael se releva et écarta délicatement une mèche rebelle qui tombait sur le front de son aimée.
- Faut-il que je vous fasse ma demande en castillan pour que vous me répondiez ? Je veux que vous soyez ma femme… Je sais que vous m'appréciez, alors je vous en prie, retirez votre armure et laissez-moi vous rendre heureuse. Je ne sais pas ce qui a pu vous blesser dans le passé, mais cela justifie-t-il que vous repoussiez à jamais un homme qui vous ouvre son cœur ? Je voudrais tant faire disparaître cette mélancolie qui voile vos jolis yeux.
Il était si près d'elle qu'il aurait suffi qu'il se penchât pour cueillir ses lèvres. Mais le mutisme de la jeune femme l'inquiétait. Elle était comme glacée sur place.
Il ne soupçonnait pas le trouble qui agitait l'âme d'Aramis. Ses paroles avaient touché son cœur. Il l'aimait comme François l'avait aimée autrefois. Pour lui, elle n'était pas une simple conquête ou un joli corps, elle était la femme aimée. Il venait de mettre sa vie à ses pieds.
- Parlez-moi… murmura-t-il. Si vous ne ressentez rien pour moi, ne me laissez pas espérer et achevez-moi tout de suite.
Elle déglutit et s'arracha doucement à son étreinte.
- Je ne suis pas indifférente à votre demande, Rafael.
Bien que murmurés d'une voix tremblante, ces mots frappèrent de plein fouet l'homme caché derrière la tenture qui s'engouffra aussitôt dans le souterrain pour ne pas en entendre davantage.
- Cependant, je ne suis pas en mesure d'y répondre pour l'heure. Pour des raisons que je puis vous expliquer, ma vie baigne dans la plus grande confusion.
Une sourde amertume envahit le cœur du marquis de Los Montes. Si elle l'avait aimé, elle n'aurait pas hésité un instant, quel que fût le désordre de sa vie. Bien qu'il y eût de la tendresse dans ses yeux, il connaissait assez le regard d'une femme amoureuse pour ne pas s'y méprendre : cette affection n'était pas de l'amour.
Elle n'avait pas rejeté sa demande, se reprit-il. Il réussirait à conquérir son cœur.
- J'attendrai donc, Renée.
- Je vous remercie, Rafael.
- Maintenant, que diriez-vous de vous promener en ma compagnie cet après-midi dans les artères les plus prisées par les aristocrates madrilènes ? Je tiens à montrer à tous ces médisants que je n'accorde aucun crédit à leurs calomnies.
- Pourquoi pas ? répondit-elle en souriant. À présent, je souhaiterais m'habiller, Rafael.
- Fort bien, plaisanta-t-il en s'asseyant sur son lit, une lueur malicieuse pétillant dans ses prunelles émeraude. Faites comme si je n'étais pas là !
- Marquis ! l'invectiva-t-elle en riant.
Il soupira.
- Je suppose que vous allez encore mettre une de vos robes impies.
- Mes robes impies ? s'étonna la Française en haussant le sourcil.
- Bien entendu ! C'est un sacrilège d'écraser le plus beau buste de Castille !
- Avez-vous donc vu tous les autres pour comparer ? répliqua Aramis les joues en feu.
Pour toute réponse, il eut un de ses sourires à faire se pâmer les dames puis il se dirigea vers la porte. En passant devant elle, ses lèvres glissèrent presque imperceptiblement au coin de ses lèvres pour y déposer un baiser aérien. Avant qu'elle ait pu réagir, il était sorti.
Ses poings martelaient la cloison de bois avec fureur. Du sang coulait des jointures de ses doigts et des échardes pénétraient dans sa chair, pourtant il ne sentait pas la douleur.
Depuis qu'il s'était réfugié dans sa chambre, il ne cessait d'entendre les mots qu'elle avait prononcés. Elle n'était pas indifférente à la demande de ce petit nobliau espagnol… Elle serait sa femme… Elle lui offrirait tous les trésors que recelait son corps… peut-être même se donnait-elle à lui en ce moment… Athos voyait déjà les mains de cet homme toucher sa peau de lys, ses doigts poilus s'enfoncer dans sa chevelure dorée, ses lèvres charnues embrasser les doux pétales de roses de ses seins. Les images envahissaient son esprit impitoyablement.
La haine embrasait ses sombres pupilles. Sa rage semblait inextinguible. S'il avait eu le marquis devant lui, il l'aurait écrasé comme un moucheron.
Aramis était à lui ! Ce chien la lui avait volée !
Ses draps étaient encore imprégnés du parfum de cette femme… Il aurait dû étouffer son corps de baisers… lui faire perdre la raison sous les caresses les plus insensées… Jamais elle n'aurait pu laisser un autre homme l'approcher après les délicieuses tortures qu'il lui aurait fait subir…
La porte s'ouvrit brusquement. Déséquilibré, Athos tomba en avant dans les bras de Porthos.
Pensivement appuyée sur l'accoudoir du fauteuil de l'époque de Philippe II, Aramis fixait le médaillon de François y cherchant la réponse à ses interrogations.
Rafael voulait l'épouser. Il connaissait son mauvais caractère et son formidable orgueil. S'il ignorait qu'elle était un soldat du roi de France, il savait qu'elle n'était pas une oie blanche de l'aristocratie et avait très certainement deviné les raisons de sa présence à la cour d'Espagne. Malgré tout cela, il voulait la prendre pour épouse. C'était une chance inespérée. Rafael était beau, intelligent, noble et plein d'esprit. Il avait un charme incontestable. D'ailleurs, toutes les femmes étaient folles de lui… toutes sauf elle.
Bien qu'elle ne fût pas amoureuse de lui, Aramis l'appréciait beaucoup. Il serait un agréable époux. Un amour sincère et durable naissait souvent d'un mariage de raison. Ce n'était pas ce dont elle avait rêvé autrefois, mais il lui fallait être lucide. Elle ne pourrait pas redevenir un mousquetaire. Elle avait perdu ses deux plus anciens amis. Rien ne l'attachait plus à sa vie en France. Elle avait vingt-trois ans, elle devait songer à son avenir.
Une telle opportunité ne se représenterait pas deux fois. Pourtant si la sagesse lui dictait d'accepter la demande de Rafael, son cœur lui criait qu'elle en aimait un autre. Elle ne pouvait pas s'illusionner. Les caresses brutales d'Athos avaient gravé des sillons brûlants de sensualité sur sa chair. Aucun autre homme ne pourrait faire vibrer son corps avec une telle intensité. Malgré l'humiliation qu'il lui avait infligée la veille, elle était follement éprise de son ancien camarade.
Le marquis de Los Montes était un bon parti. Cependant, elle ne voulait pas d'un titre, d'un château en Andalousie, de riches toilettes, de somptueux haras, de parfums ou de bijoux. Elle aimait un mousquetaire sans nom ni fortune. Même dans la plus modeste des demeures avec pour seuls vêtements son uniforme, elle serait comblée si cet homme était à ses côtés… Mais ce n'était plus le cas. Athos ne l'avait jamais aimée comme une femme et maintenant, il la haïssait. Elle n'avait rien à espérer de lui.
Devait-elle donc se résoudre à épouser un homme sans amour ? Six ans plus tôt, elle avait tout abandonné pour éviter un tel destin… Tout était devenu si compliqué dans sa vie. Pourquoi avait-il fallu qu'elle tombât amoureuse d'un homme qui ne l'aimait pas et ne l'aimerait jamais ?
Son pouce effleura le rubis… François, que dois-je faire ?
