Dilemme
Rafael sentait qu'il avait commis une erreur. Il n'aurait pas dû faire sa demande alors qu'il n'avait pas encore conquis le cœur de Renée. Serait-elle assez touchée par ses mots pour l'accepter ? Rien n'était moins sûr. Il ne désirait rien tant que d'épouser cette femme hors du commun, et il venait peut-être de compromettre tous ses espoirs. Cependant il n'avait pu faire autrement que de lui crier la force de son amour. Il ne supportait plus de la voir douter de lui. Que ferait-il si elle rejetait sa demande ? Pourrait-il continuer à la courtiser jusqu'à trouver le chemin de son cœur ?
Il tendit les rênes de son cheval à son palefrenier et se dirigea vers la porte de sa résidence. Bien que ce ne fût pas une grande demeure, l'architecture soignée témoignait de la noblesse de son habitant… Une maison construite avec l'argent des Vargas.
- Monsieur le Comte de Vargas vous attend depuis une heure dans le salon, lui annonça le domestique à qui il remettait son manteau.
Manuel ne se déplaçait jamais chez Rafael. Il le faisait toujours mander tenant ainsi à lui notifier sa supériorité. Si le marquis dépendait trop de la fortune de son cousin pour se soustraire à ses convocations, il avait toujours mis un point d'honneur à y répondre avec une nonchalance confinant à l'indifférence. Pourquoi cette fois-ci, Manuel s'était-il donné la peine de venir en personne ?… Un sombre pressentiment envahit le bel hidalgo.
La mine maussade et le regard furibond du comte vinrent confirmer ses craintes.
- Qu'est-ce qui me vaut l'honneur de ta visite, Manuel ? demanda-t-il d'une voix calme.
- Je devais te parler de toute urgence ! répondit sèchement Vargas. Tu connais nos accords, Rafael. J'entretiens tes plaisirs futiles, et en échange, je dois pouvoir compter sur toi… sur toi et sur Lobo.
- As-tu donc besoin de mes services sur l'heure ? Tu sais que Lobo n'aime guère se montrer en plein jour. Je pourrais faire une exception si la situation l'exige… et si tu es prêt à y mettre le prix ! Qui veux-tu donc que je détrousse ?
- En fait, c'est moi qui ai été détroussé et je comptais sur toi pour me retrouver le voleur.
- Fais appel à la police ! C'est leur travail et cela te coûtera moins cher.
- Non, je suis sûr que dans cette affaire, tu seras plus compétent qu'eux, fit Vargas avec un léger sourire. En fait, tu es même le plus qualifié pour accomplir ce travail.
Rafael connaissait assez son versatile cousin pour deviner que cette attitude ironique annonçait une de ces terribles colères dont il avait le secret.
Bien qu'il gardât un visage impassible, une sourde angoisse oppressait l'âme du marquis. À vivre sous des masques jour après jour, il était passé maître dans l'art de la dissimulation et rien dans son attitude ne laissait transparaître son trouble grandissant.
- Sois plus clair, Manuel ! Je n'y entends rien.
- Hier, lors de la feria, quelqu'un m'a dérobé un objet ou plutôt deux objets auxquels je tenais beaucoup. Ils étaient dissimulés dans une des salles de l'arène.
- As-tu interrogé tes domestiques ?
- Le voleur n'est pas un domestique. Je peux t'affirmer que cette fripouille agissait dans un but politique.
- Soupçonnerais-tu un des invités ?
- Je ne soupçonne personne, je sais qui est mon voleur et c'est toi qui l'as introduit chez moi !
- Quelle fable me contes-tu là ? demanda Rafael avec une incompréhension habilement feinte.
Manuel de Vargas eut un petit rire et reprit :
- Sais-tu que le Tout-Madrid ne parle plus que de cette fête ? Cette année, les festivités de Séville vont paraître insipides à côté de celles de Madrid. Une séduisante Française jouant avec succès les toréros ! Avec comme le clou du spectacle : l'étalage de ses charmes !
- Quel est le lien entre ton voleur et Renée ?
- Pourrais-tu m'expliquer ce que faisait ta maîtresse dans l'arène ?
- Peut-être voulait-elle visiter ? Elle était trop choquée pour que je songe à l'interroger, figure-toi !
- Eh bien moi, je vais te le dire. Ton adorable Française y était venue pour m'espionner et s'emparer de pièces de la plus haute importance…
- Que me chantes-tu là ?
- Tu ne peux donc pas concevoir qu'une femme puisse se servir de toi, mon séduisant cousin ! se moqua Manuel. Ta blonde s'est jouée de toi depuis le premier jour. C'est une espionne à la solde du roi de France ! Elle n'est devenue ta maîtresse que dans le seul but de m'approcher.
- Comment peux-tu dire de telles folies ?
- Il n'y a aucun doute possible ! Deux de mes esclaves l'ont aperçue entrant dans l'arène juste avant que je n'y reçoive quelques seigneurs et mon coffre a été forcé juste après.
- C'est peut-être une malheureuse coïncidence, objecta le marquis en devinant que son cousin ne serait pas dupe.
- Il suffit ! tempêta Vargas. Je t'entretiens comme un frère ! Je ferme les yeux sur les turpitudes de ta vie privée ! Je souffre même que tu salisses notre sang en jouant les bandits de grand chemin pour nourrir quelques gueux !
- Un bandit dont tu te sers quand cela t'arrange !
- Tais-toi, Rafael ! Tu as fait rentrer cette espionne chez moi, c'est donc à toi de retrouver ce qu'elle m'a dérobé ! J'ai supporté toutes tes excentricités, mais je ne tolérerai pas qu'une de tes putains compromette mes projets.
Une flamme furieuse embrasa le cœur du marquis. Tandis qu'un autre homme aurait aussitôt assommé le comte à coups de poing, lui resta impassible. Il avait appris le sang-froid et l'hypocrisie. Il écouterait Manuel et après, il aviserait.
- Renée n'est pas une putain, protesta-t-il sur un ton laissant sous-entendre que cette remarque n'était que simple galanterie de sa part.
- Pas de ça avec moi ! vociférait le comte. Tu vas mettre ta courtoisie au vestiaire et tu vas m'amener cette garce. Demain matin au plus tard, je veux la voir enchaînée dans les oubliettes de ma maison de Tolède, sinon la tête de Lobo tombera. Je ne plaisante pas, cousin. Je veux retrouver ce qu'elle m'a pris, et c'est plus important que l'honneur de notre famille !
Si la première impulsion de Rafael fut de transpercer sur-le-champ Manuel, il avait depuis trop longtemps pris l'habitude de maîtriser les élans de son âme pour s'y abandonner même alors qu'on menaçait la femme de ses rêves. Cela aurait pourtant été la chose la plus sensée à faire, pensait-il une heure plus tard dans la solitude de son cabinet de travail.
Il avait fait mine de céder au chantage de son cousin et à présent il ne savait que faire. Cette fois, les menaces de Manuel n'étaient pas feintes. Ce tortionnaire était prêt à tout pour remettre la main sur ce que Renée avait découvert. Si Rafael avait refusé, Vargas aurait envoyé d'autres hommes de main se saisir de la jeune Française et aurait dénoncé son cousin à la justice.
Peut-être devrait-il fuir l'Espagne avec Renée ? Un étau broyait sa poitrine à cette seule pensée. Bien que l'Espagne fût en pleine déliquescence, bien qu'elle fût gangrenée par le fanatisme et la corruption, c'était le pays de ses ancêtres… et il l'aimait de toute son âme. Jusqu'à ce qu'il rencontrât Renée, sa terre avait été le seul véritable amour de sa vie. Pouvait-il l'abandonner pour une femme, fut-elle la plus chère à son cœur ? Ne plus jamais voir le soleil se coucher sur les remparts de Grenade. Ne plus jamais sentir les parfums des jardins de l'Alhambra. Ne plus jamais galoper sur les montagnes d'Andalousie. Ne plus jamais entendre les chants flamencos ou les rugissements des corridas… Que serait-il en France ? Un homme sans nom ni passé. Un étranger. Un exilé… Malgré tout l'amour qu'il portait à la jeune femme, il ne pouvait pas renoncer à ce qu'il était pour elle. Il était avant tout un Andalou profondément enraciné dans cette terre sèche et chaude.
Il ne pouvait pourtant pas livrer Renée à Manuel… Il n'aurait même pas livré un chien enragé à cet homme. Il savait trop ce qu'il allait lui faire subir. Devait-il l'aider à s'enfuir et accepter de monter sur l'échafaud ?
Rafael de Los Montes était un homme d'honneur. Il avait une conscience aiguë de l'injustice et plus de courage que bien des hommes. Cependant, il n'avait pas l'âme d'un martyr. Il avait trop vécu dans la compromission pour se sacrifier de la sorte. Il lui fallait trouver une autre solution.
Une idée se dessinait dans son esprit. Il y avait un moyen de satisfaire Manuel sans perdre Renée. Il devrait jouer finement…Il prit sa tête dans ses mains. S'il faisait cela, Renée serait sauve, mais elle ne lui pardonnerait jamais. Pouvait-il envisager un tel déchirement ? Elle était la seule femme qu'il ait jamais aimée, la seule qu'il aimerait jamais…
Quelques minutes, il appela Miguel, un de ses plus fidèles serviteurs et le principal lieutenant de Lobo.
Alors que son carrosse roulait vers l'Alcazar, Miguel chevauchait à bride abattue chercher Fernando Gomez en Aragon.
Les doigts d'Aramis s'enroulaient autour de la chaîne du pendentif qu'elle avait repassé autour de son cou. Ses cheveux noués en une lourde tresse, elle attendait le marquis dans la grande cour de l'Alcazar. À certains regards appuyés sur son corset, elle devinait que sa mésaventure chez Vargas avait fait le tour de Madrid. Les femmes relevaient dédaigneusement leurs nez en passant devant elle tandis que les sourires carnassiers des hommes laissaient entendre soit qu'ils avaient apprécié le spectacle soit qu'ils regrettaient de n'y avoir assisté… La peste soit de tous ces courtisans serviles ! Quand donc arriverait Rafael ? s'impatientait-elle. Et pourquoi diable D'Artagnan n'était-il toujours pas revenu de chez Vezac ? Bien qu'elle eût toute confiance en l'habileté du gascon pour se tirer des situations les plus périlleuses, elle craignait qu'il ne lui fût arrivé malheur. C'était pourtant peu probable. Si Vargas venait à se douter de quelque chose, il s'en prendrait à elle avant de s'attaquer à l'un de ses domestiques… Elle n'avait pas revu non plus Athos et Porthos, mais il n'y avait pas lieu de s'inquiéter à leur sujet, songea-t-elle avec amertume.
- Ce n'est pas possible ! s'écria une voix indignée derrière elle. Vous avez encore mis une de vos affreuses robes !
- Je n'en ai pas d'autres, marquis ! répliqua-t-elle en faisant volte-face. Si je vous déplais tant dans ces vêtements, je peux retourner dans ma chambre.
- C'est avec plaisir que je vous y suivrais pour vous les ôter, déclara Rafael les yeux pétillants de malice.
- Rafael !
- Quoi ? Ces robes sont une abomination ! Si vous acceptez ma proposition, j'exigerai que vous cessiez sur l'heure cette hérésie ! Je connais d'excellents tailleurs qui vous confectionneront de superbes toilettes.
Une boule se forma dans la gorge de la jeune femme. Son col lui sembla subitement trop serré… Tout aurait été si simple si elle avait partagé les sentiments de Rafael. Elle l'aurait épousé sans plus de façons et son avenir aurait été assuré. Au lieu de ça, elle allait briser le cœur de cet homme.
Sa vie n'était qu'un champ de ruine. Elle avait tout perdu, son amour, ses amis et probablement sa place dans la compagnie. Le futur était plus incertain que jamais. Pourtant elle ne pouvait pas se marier avec Rafael. Même si c'était la solution la plus sage, même si elle avait trouvé une pléiade d'arguments pour accepter sa demande, même si c'était la chance de sa vie, tout son être se cabrait à l'idée de lui appartenir. Son corps avait soif d'Athos et rejetait tous les autres. Aramis savait qu'elle ne pourrait pas se donner à un homme sans amour. Le dégoût qu'elle en concevrait pour elle-même la tuerait. Malgré la douceur et la tendresse de Rafael, elle en viendrait à le haïr… Ce mariage les détruirait l'un comme l'autre… Elle n'avait pas le droit de se trahir. Elle finirait peut-être sur un bûcher parisien ou comme soldat anonyme dans un régiment du roi, mais cela vaudrait mieux qu'un tel mariage.
Comme elle regrettait de ne pas aimer Rafael !
En dépit de son apparente désinvolture, Rafael n'était pas plus à la fête. Il lui proposa de flâner sur la Plaza Major afin d'y déguster un délicieux chocolat en hommage à leur orageuse rencontre. En marchant, ils poursuivirent leur badinage. Intérieurement, il était déchiré. Elle était si belle. Si seulement il avait pu l'entraîner dans la chambre, il aurait dénoué cet horrible corset ne délivrant ses seins de leur carcan de tissu que pour les emprisonner dans ses mains. Si elle l'avait désiré, il aurait fait glisser ses vêtements sur le sol pour admirer la splendeur de ce corps de femme. S'il avait pu la tenir nue entre ses bras, il lui aurait fait l'amour jusqu'à l'épuisement… Il secoua vivement la tête. Il fallait oublier ces chimères ! Un carrosse les attendait dans une ruelle adjacente. Ils y seraient dans quelques instants. Il ne devait pas laisser son esprit vagabonder de la sorte.
- Rafael… murmura la jeune femme d'une voix hésitante. À propos de votre demande… je…
Elle le dévisageait d'un air si triste qu'il devinât aussitôt qu'elle allait le repousser. Cela n'avait plus d'importance, pourtant la douleur l'étreignit si violemment qu'il ne pût se contenir :
- Pourquoi, Renée ? Pourquoi rejetez-vous l'amour ?
- Je ne suis pas une épouse… Je ne le serai jamais…
- Menteuse ! répondit-il en l'entraînant doucement dans une impasse déserte. Vous êtes faite pour l'amour… Comment en serait-il autrement avec des yeux comme les vôtres ?
- Je suis vraiment désolée, mais…
Elle ne put en dire davantage. Les lèvres de l'hidalgo fondirent sur les siennes pour les emprisonner dans un fougueux baiser. Une langue pénétrait dans sa bouche, s'enroulait autour de la sienne… Elle ne voulait pas d'une telle étreinte, mais elle était tétanisée… Ce goût, cette odeur, cette caresse… Tout était étrangement familier… comme si… comme si cet homme l'avait déjà embrassée… Il passa ses mains dans son dos… Seigneur… C'était…
Sans qu'il comprît comment, Rafael fut repoussé violemment manquant de peu de rouler sur le sol.
- Lobo…
Son baiser l'avait dénoncé. L'horreur qui marquait les traits de Renée ne lui laissait guère d'illusion quant à ses sentiments face à cette révélation.
- C'était vous… cracha-t-elle.
Elle frémissait de colère. Il l'avait dupée depuis le début. Elle avait cru rencontrer un gentilhomme alors qu'il n'était qu'un menteur, qu'un bandit de grand chemin… Elle avait failli devenir l'épouse d'un brigand ! Elle, un mousquetaire du roi !
- Oui, c'était moi ! s'écria-t-il. Je vous aime depuis le premier jour ! Depuis que je vous ai vue seule défaire toute une bande de brigands, je n'ai plus pensé qu'à vous…
- Vous n'êtes qu'un scélérat !
- Parce que je rends aux pauvres gens l'argent que cette aristocratie décadente que vous méprisez autant que moi leur vole ?
- Vous êtes un voleur ! tonna-t-elle. Quand comptiez-vous me l'annoncer ? Après la nuit de noces ?
- La noce n'est plus à l'ordre du jour, ce me semble ! répliqua-t-il, un désespoir silencieux l'enserrant.
- Effectivement !
Elle tourna les talons, mais avant qu'elle ait quitté la ruelle, une main se plaqua sur sa bouche. Elle empoignait le bras de ce forban, prête à lui montrer ce qu'il en coûtait de s'attaquer à un mousquetaire quand une odeur enveloppa ses narines. Recueillant la jeune femme évanouie entre ses bras, Rafael ne vit pas le pendentif qui se détacha de son cou gracile pour tomber sur le sol.
