Captive

Combien de temps était-elle restée inconsciente ? Son corps était si lourd. Il lui semblait qu'on avait posé une enclume sur son crâne. Dans la nuit qui l'enveloppait, elle avait parfois perçu une brume blanchâtre annonçant la lumière, mais aussitôt, un tissu odorant se posait sur ses lèvres et tout s'obscurcissait à nouveau.

À présent, sa torpeur se dissipait et elle sentait comme une brûlure au niveau de ses poignets. Elle parvint à entrouvrir ses paupières engourdies. Bien qu'elle eût les yeux ouverts, les ténèbres l'enveloppaient. Une pesante humidité couvrait son visage et la saleté était si prégnante qu'elle se collait à chaque lambeau de peau découvert. L'air était empli d'une moiteur fétide… Elle reconnaissait cette odeur. C'était celle de la prison et elle y était enchaînée. Elle avait rarement vu cellule aussi sordide. Il n'y avait pas le plus petit soupirail. Elle était dans une oubliette, bien en dessous de la terre… Ce maudit Rafael ! Où ce faquin l'avait-il traînée ? Était-ce la geôle où ce Barbe Bleue entreposait les femmes repoussant ses avances ?

Un rai de lumière éclaira faiblement le cachot et le comte de Vargas y pénétra en compagnie de Don Rafael et de deux hommes. Elle reconnut en celui qui tenait la torche un valet du marquis. Le quatrième restait dans l'ombre, mais sa silhouette lui était familière.

- Notre invitée est éveillée, fit Vargas. J'espère que vos appartements vous plaisent, madame. Ce ne sont pas les mêmes que lors de votre dernière visite, nous avons tenu à vous donner une chambre plus adaptée à votre condition.

- La décoration laisse quelque peu à désirer, monsieur le comte ! répliqua-t-elle en se relevant malgré les chaînes.

L'homme éclata de rire.

- Quel aplomb ! Ceci dit, cela ne m'étonne guère : il faut du sang-froid pour jouer les matadors.

- Est-ce pour rendre justice à votre malheureux taureau que vous m'avez enlevée, monsieur ?

- Vous savez très bien pourquoi vous êtes ici, ma toute belle : je veux retrouver le flacon et la liste que vous m'avez dérobés !

- Vous divaguez, monsieur ! En outre, je dépends de Sa Majesté la reine Élisabeth, si vous me soupçonnez de filouterie, vous devez vous en référer à elle ! Vous n'avez aucun droit de me séquestrer de la sorte ! Je ne suis pas une de vos esclaves… ni un de vos larbins ! ajouta-t-elle en se tournant vers Rafael.

- Elle est délicieuse ! s'amusa Vargas. Cela n'a pas dû être facile de me la livrer, Rafael… Quoique je doive saluer ta célérité dans cette affaire.

- N'oublie pas que tout travail mérite salaire, répondit froidement son cousin.

- Tu as raison, mon ami. Veux-tu faire agrandir la demeure de tes ancêtres ?

- Je la veux, elle ! déclara le marquis en désignant la prisonnière qui le dardait d'un regard assassin.

- La récompense d'une rapine ne peut être le butin lui-même, Rafael ! opposa Manuel.

- Cette femme t'importe peu, tu veux seulement remettre la main sur les biens qu'elle a volés tandis que moi, j'ai un compte à régler avec elle. Cette garce s'est servie de moi !

- Avec le traitement que je lui réserve, tu pourras t'estimer vengé, dit Vargas dont le sourire s'agrandissait.

- Que nenni ! Je lave moi-même mon honneur, Manuel, et tu le sais ! Nous retrouverons le fruit de son larcin, mais tu ne la toucheras pas… Je ne veux pas que tu me l'abîmes.

- Tu as commis une erreur te fiant à une espionne et tu voudrais maintenant édicter les règles.

- Peux-tu affirmer que tu n'auras plus besoin de Lobo ? Si c'est le cas, fais ce que bon te semble avec cette fille, mais ne me demande plus rien.

- Quelle menace ! Cette Française a-t-elle donc une si grande valeur à tes yeux pour que tu envisages de te passer de mes largesses ?

- Je déteste qu'on se paie ma tête et j'ai l'intention de monnayer la sienne à prix d'or, rétorqua-t-il d'une voix glaciale. Elle a des cheveux d'or, une peau d'albâtre, des dents parfaites ainsi que des yeux clairs comme un ciel d'été et un corps à damner un saint. Tu n'ignores pas qu'une telle marchandise vaut une fortune sur les marchés de Marrakech ou d'Alger. Je connais des pirates barbaresques qui me couvriraient d'or en échange de pareil butin. Je pourrais m'offrir au moins quatre pur-sang pour le prix de cette chienne… Sans parler de la satisfaction de savoir que ma belle espionne coule des jours heureux dans le harem d'un riche mahométan.

Amplifié par l'exiguïté du lieu, le rire de Vargas résonna entre les murs du cachot.

- Ah, Rafael, tu es impitoyable ! Ton petit projet m'agrée. Je regrette un peu de ne pouvoir m'amuser avec elle, mais je m'incline…

Il marqua un silence et reprit :

- À une condition toutefois, dans quatre jours, je veux recouvrer mes biens sinon je serai contraint de la questionner… et après, je doute que tu en obtiennes même le prix d'une mule.

- Vous pouvez d'ores et déjà faire une croix sur vos chevaux et vos titres, messieurs, déclara la jeune femme dont les yeux flamboyaient de haine. La liste des conjurés sera entre les mains du roi avant que vous ne la trouviez.

- Quelle audace ! Bien que ton idée me plaise beaucoup, je brûle de la faire interroger par Sancho.

- Laisse… Après deux jours dans ce cul-de-basse-fosse, elle aura perdu sa belle arrogance.

- Tu as raison. En attendant, je tiens à ce que tu retournes ses appartements à l'Alcazar. Explores-en chaque recoin. Si quelque chose y est dissimulé, tu me le trouveras.

- J'en avais bien l'intention.

- As-tu pensé à la fouiller ? Les vêtements des femmes peuvent refermer bien des cachettes.

- Elle avait juste un poignard dans un pli de sa jupe.

- As-tu regardé dans son corsage ? insista Vargas.

- Non, fit le marquis en baissant machinalement la tête.

- Sancho va s'en charger, déclara-t-il en se tournant vers l'homme resté dans l'ombre.

Sans un mot, celui-ci s'avança vers Aramis. Il était très grand et aussi massif que Porthos. Quand il passa devant le flambeau, elle le reconnut. C'était l'homme qu'elle avait aperçu fouettant la jeune esclave en explorant les souterrains des Vargas. Elle frémit en découvrant son visage. Sans être laids, ses traits étaient totalement dénués d'expression comme ceux d'un automate. Il lui empoigna les épaules et entreprit de dénouer le corset. Aucune lueur de concupiscence n'animait son regard, il exécutait cette tâche froidement avec autant de passion que s'il s'agissait vider des latrines. Si ses mains étaient robustes, il était trop habitué aux frêles servantes du comte pour maintenir fortement sa prise sur cette blonde délicate. Il ne s'attendait pas au phénoménal coup de pied qu'il le fit voltiger au travers de la pièce.

- Bigre, quelle tigresse ! s'exclama Manuel les yeux exorbités.

- Je vais le faire… Diego, accroche la torche au mur et maintiens ses jambes… Elles sont redoutables à tous les points de vue.

Le domestique s'exécuta avec une grimace. L'idée d'immobiliser une femme enchaînée lui déplaisait.

- Vous avez tiré les leçons de votre dernière mésaventure, Lobo ! lança Aramis avec mépris alors que Rafael emprisonnait ses poignets dans sa main droite.

Pour toute réponse, Rafael introduisit sa main libre dans l'échancrure du corset.

- J'aurais dû vous castrer ce jour-là, fulmina-t-elle.

Emprisonnée tant par les chaînes que par l'étau que formaient les deux hommes, elle avait beau se débattre, elle ne pouvait que subir cet odieux attouchement. Il glissait ses longs doigts sur son ventre, palpant sa peau avant de se poser sans s'y attarder sur ses seins. Plaquant son corps contre le sien, il vérifia également son dos.

- Regarde aussi sous ses jupes, continua Manuel quand son cousin eut terminé son « inspection ».

Il jubilait. La robe n'était pas assez entrouverte pour qu'il pût admirer le buste de sa captive, mais il n'en avait cure. Bien qu'il appréciât la vision d'un corps de femme, il jouissait de l'humiliation de cette Française au port altier.

S'accroupissant sur la paille, Rafael examina d'abord les bottines noires avant de trousser les jupons. Sa main entoura l'une après l'autre chacune des jarretières.

- Elle ne cache rien, affirma-t-il en se relevant.

S'il avait évité son regard jusqu'à présent, il ne put détourner les yeux quand il lui fit face. Telles des lames de rasoir affûtées, les prunelles de Renée le fixaient avec une haine glacée. Un liquide tiède coula sur sa joue et il lui fallut quelques instants avant de réaliser qu'elle lui avait craché à la figure.

Sèchement, il la gifla.

- Vous ferez moins la fière quand on vous exposera sur les marchés ! proféra-t-il avant de tourner les talons.


Aux petites heures de l'aube, D'Artagnan arriva à la Puerta del Sol. Harassé par la route, Rossinante écumait et son cavalier n'était guère plus alerte. Depuis plus de vingt-quatre heures, il n'avait guère pris de repos. Suivant les directives d'Aramis, il s'était rendu chez l'ambassadeur de France pour lui remettre les preuves que la jeune femme lui avait confiées. Un serviteur lui avait signifié que son maître s'était rendu à Palencia pour la Semaine Sainte, cette ville castillane étant fort renommée pour ces célébrations. Le gascon avait donc galopé ventre à terre jusqu'à Palencia. Fort heureusement, il n'avait eu guère de difficulté à y retrouver le comte de Vezac. Pendant que sa monture était soignée dans l'écurie, D'Artagnan avait exposé les derniers événements à un ambassadeur pour le moins indigné par l'ingratitude de la souveraine. Vezac aurait été prêt à retourner sur l'heure à Madrid pour confondre les conjurés et rétablir l'honneur d'une femme qu'il admirait depuis leur première rencontre. Toutefois, D'Artagnan lui avait conseillé d'attendre. En écourtant son séjour, l'ambassadeur aurait immanquablement attiré l'attention des factieux. Son retour étant annoncé pour la fin de la semaine, il valait mieux qu'il attendît. Après lui avoir rappelé de se tenir sur ses gardes, le mousquetaire était reparti pour la capitale espagnole.

Rossinante s'écroula presque dans l'abreuvoir des écuries de l'Alcazar. Bien que rompu de fatigue, D'Artagnan alla sans délai aux appartements d'Aramis. Le lit que les lingères du palais faisaient quotidiennement n'était pas défait. Un sombre pressentiment saisit le jeune garçon. Empruntant le passage secret, il courut vers les chambres d'Athos et Porthos.

En entrant dans la chambre d'Athos, il découvrit les deux mousquetaires endormis. Étalé sur le sol, une bouteille vide entre ses doigts détendus, Porthos ronflait bruyamment. Athos quant à lui était lamentablement avachi sur son bureau partageant l'espace avec des cadavres de bouteilles. Les effluves d'alcool imprégnaient la pièce. On se serait cru dans un estaminet !

D'Artagnan fit claquer violemment sa rapière contre la cloison de bois, réveillant en sursaut ses deux compagnons.


Il contemplait ses mains avec dégoût. Il n'était qu'un misérable, un moins que rien… Il se prétendait amoureux, pourtant il avait pu jouer cette infâme comédie sans ciller. Le mensonge lui avait été si aisé. Aucune inflexion de sa voix ne l'avait dénoncé. Son visage était demeuré impassible et ses gestes précis. Il avait promis à celle qu'il aimait un destin de cauchemar. Il s'était livré à une fouille au corps des plus avilissantes sur cette femme pour le plaisir de Manuel… La peau de Renée était si douce… Malgré lui, il avait pris plaisir à la toucher de cette façon indigne… Il avait plus que mérité ce crachat. Bien qu'il se fût vigoureusement nettoyé trois fois le visage depuis, celui-ci lui brûlait encore la joue… Les yeux de Renée le hantaient. Elle l'avait toisé comme s'il n'était qu'un répugnant cancrelat.

Elle avait bien raison, songea-t-il en appuyant sa tête contre le fauteuil. Il jouait les héros du peuple, mais il n'était qu'un lâche. Un homme de cœur se serait sacrifié pour son aimée. La compromission avait-elle corrompu son âme au point qu'il fût prêt à renoncer à son amour pour continuer cette existence surfaite ?… Il suffit ! s'invectiva-t-il. Il avait déjà perdu Renée. Elle n'aimait pas Rafael et Lobo lui faisait horreur. Il devait s'en tenir à son idée.

Il n'était pas homme à s'apitoyer sur son sort et à perdre son temps en atermoiements. Tout se déroulait comme il l'avait prévu. Manuel avait avalé sa fable sur son désir de vengeance. Comme Rafael s'y était attendu, l'idée d'en faire une esclave avait charmé ce seigneur cruel. Par cet artifice, il avait évité que Renée ne fût torturée. Tout était bien organisé : quand il irait vendre la prisonnière aux pirates barbaresques de Gibraltar, les hommes de Gomez les attaqueraient et mèneraient la jeune femme jusqu'aux Pyrénées. Il devait juste retrouver le poison et le parchemin que Vargas lui avait décrit et Renée serait sauvée. Elle ne lui pardonnerait pas d'avoir compromis sa mission, mais cela n'avait pas d'importance si elle vivait. Il fallait espérer qu'elle ait dissimulé sa prise dans ses appartements… Inutile de s'inquiéter. Après deux jours dans le trou à rats où Manuel l'avait attachée, n'importe qui vendrait père et mère pour voir la lumière du jour. Elle parlerait sans que Vargas n'ait à faire appel à son homme de main.

Alors que Diego lui annonçait que sa voiture était prête à rentrer à Madrid, Rafael se tranquillisait. Son plan suivrait son cours sans encombre.


- Où est Aramis ? tonna D'Artagnan.

Porthos le dévisageait les yeux embrumés d'alcool et de sommeil. Quels que fussent les mots de son jeune camarade, aucun n'était en mesure d'atteindre le cerveau du colosse autrement que transformé en une assourdissante cacophonie.

De son côté, Athos, bien qu'encore passablement éméché, était lucide… La veille, ce maudit marquis avait demandé Aramis en mariage. Si Porthos avait apaisé sa fureur à grand renfort de xérès, la jalousie rongeait encore le cœur du mousquetaire et l'apparition du gascon la ravivait.

- Vous devriez le savoir, répliqua-t-il. Après tout, vous la connaissez mieux que nous.

- Elle n'a pas dormi dans sa chambre ! Cessez vos enfantillages et dites-moi si vous l'avez vue !

Athos serra les poings et dut réprimer un cri de douleur quand les entailles que Porthos avait bandées se rouvrirent.

- Elle a dû passer la nuit avec son fiancé, maugréa-t-il.

- Que me chantez-vous là ?

- Son fiancé : l'inimitable señor de Los Montes ! Il a demandé votre amie en mariage !

- Mon amie ? Aramis est notre amie à tous les trois, l'avez-vous oublié ? s'indigna D'Artagnan.

- Cela m'est sorti de l'esprit quand j'ai découvert ses mensonges !

- Elle craignait que vous la rejetiez si elle vous avouait la vérité et elle avait raison manifestement ! Vous avez passé la nuit à vous enivrer sans vous inquiéter d'elle ! Elle risque sa vie ici !

- Elle est protégée par son fiancé, répondit Porthos qui s'animait enfin. C'est une femme, c'est bien normal qu'elle cherche un bon parti pour convoler.

- C'est Aramis ! tempêta le gascon excédé. C'est un mousquetaire avant tout ! Elle ne convolera avec personne tant que sa mission ne sera pas accomplie ! Vous aviez l'amitié d'une des femmes les plus exceptionnelles qui soient et vous l'avez abandonnée ! Vous n'êtes que deux imbéciles et si? par votre négligence, il lui est arrivé malheur, je vous jure que vous en répondrez !

Il tourna les talons et ouvrit la porte.

- Si vous avez encore un peu de loyauté à son égard, vous viendrez la chercher avec moi.