Ce que nous sommes…

Ses yeux grands ouverts fixaient l'ombre. Elle avait espéré qu'ils s'habitueraient à cette obscurité, mais les ténèbres étaient trop opaques, elle n'y discernait rien.

Ses autres sens étaient exacerbés par cette cécité. Ses narines étaient assaillies par les odeurs de moisissures et d'immondices qui imprégnaient les murs du cachot. Le silence amplifiait le plus petit bruissement et des grattements sur la pierre lui indiquaient qu'elle n'était pas seule… Au son, elle devinait qu'ils étaient au moins deux… Des rats… Quand elle avait commencé à s'assoupir, leurs pattes griffues avaient effleuré ses jambes et elle s'était réveillée en sursaut. Combien de temps s'était déroulé depuis ? Dix minutes ? Une heure ? Quatre heures ? Elle n'avait plus la notion du temps. Dans ce gouffre, les minutes duraient des heures et les heures étaient des jours entiers… Elle avait déjà ressenti cela. Six ans auparavant quand elle avait perdu François, elle avait été pareillement enchaînée dans un puits de désespoir. Elle avait senti les doigts de la folie caresser son front, espérant même que celle-ci prît possession de son esprit pour que cessât enfin cette torture. Cependant, à l'époque, elle avait un refuge : le sommeil, quand les cauchemars ne l'assaillaient pas. Là, elle luttait pour ne pas s'endormir. Si ces rats montaient sur son visage… D'un geste machinal, elle porta sa main autour de son cou pour s'agripper au médaillon de François bien qu'elle ne l'ait plus. Ce voleur déguisé en hidalgo avait-il eu l'audace de le lui dérober ?

Maudit Rafael ! Tudieu, elle avait même envisagé d'épouser cette fripouille ! Un rapace cupide et menteur, un homme sans honneur, lâche, fourbe et vindicatif… Par deux fois, il l'avait embrassée, songeait-elle avec dégoût. Il avait touché sa peau, ses seins, son ventre, ses jambes… Si elle se tirait de ce piège, elle lui ferait payer ces indignités.

Sa gorge se noua. Il était peu probable qu'elle en réchappât cette fois-ci. Mais ces scélérats ne la réduiraient pas en esclavage ! Ils ne retrouveraient pas ce qu'elle avait pris à Vargas. Même s'ils la torturaient, elle ne parlerait pas ! Elle était un mousquetaire, elle mourrait plutôt que de manquer à son devoir. Elle ne serait jamais une esclave ! Lobo n'aurait que son cadavre à vendre aux Barbaresques.

Un nouveau grincement se fit entendre… plus rapproché que le précédent… Encore cette répugnante créature !

Elle serra les dents. Son bas-ventre se tendait et son entrejambe la picotait… Depuis un moment, elle se contenait, mais elle devrait se résoudre à faire ses besoins dans cette pièce. Il lui faudrait retrousser ses jupes et s'accroupir comme un animal en risquant d'être surprise dans cette position indigne par Lobo ou Vargas… sans oublier ces affreux rongeurs qui s'approcheraient d'elle… Avec ces chaînes, elle ne pourrait même pas aller dans un coin de la cellule.

Des larmes perlèrent au coin de ses yeux. Elle se mordit les lèvres pour étouffer ses sanglots. Si ses geôliers étaient derrière la porte, elle ne leur offrirait pas le plaisir de l'entendre pleurer… Elle essuya résolument ses larmes. Une couche de poussière s'était collée à sa peau. Cet endroit était si sale… elle était si sale… Elle devait se reprendre. Elle était un mousquetaire… Un nouveau sanglot secoua sa poitrine… « Un pour tous, tous pour un ! » Qu'était devenue leur devise ? Où étaient ses compagnons ?… Où était Athos ?


Le soleil de midi chauffait les rues de Madrid où les fiers hidalgos se mêlaient aux badauds et aux mendiants. Sur la Plaza Major, les marchands avaient déplié leurs étals qui n'avaient jamais paru aussi luxuriants qu'en cette fin de Carême. L'Espagne avait faim, mais les richesses de l'empire de Charles Quint donnaient à ses marchés une illusion d'abondance.

Après avoir cherché Aramis dans tout le palais, les trois mousquetaires avaient fini par se séparer, chacun explorant un quartier de Madrid et Athos avait hérité de la grande place. De sombres pensées le tourmentaient alors qu'il scrutait les passants… Personne n'avait aperçu Aramis ou le marquis depuis la veille. Si sa jalousie lui montrait les images d'un Don Rafael culbutant la jeune femme de mille manières, toutes plus obscènes les unes que les autres, son esprit savait que D'Artagnan avait raison. Aramis n'aurait pas disparu alors qu'elle avait une mission à accomplir. Il aurait dû surveiller cet Andalou de malheur ! Dans sa déraison, il avait même oublié que cet homme était le cousin du comte de Vargas. Comment, lui, si réfléchi, avait-il pu laisser sa colère obscurcir son jugement à ce point ?

Une vieille chiffonnière, qui peinait à porter son lourd ballot, trébucha juste devant lui. Le mousquetaire s'accroupit pour la relever puis, avec la courtoisie qui le caractérisait habituellement, l'aida à ramasser les quelques nippes tombées de son paquetage… Tout se figea autour de lui. Livide, il tendit ses chiffons à la vieille femme. À moins d'un mètre, un bijou brillait au milieu des détritus. Il fit quelques pas et le prit entre ses doigts tremblants.

Le soleil, la foule, les cris, plus rien n'existait. Il ne voyait plus que ce pendentif. C'était celui d'Aramis. Il l'aurait reconnu entre mille. La soirée durant laquelle Aramis lui avait révélé les raisons de son entrée dans la compagnie des mousquetaires demeurait gravée dans son âme comme la plus merveilleuse de sa vie. Son pressentiment à l'époque avait été juste, l'homme qu'elle avait vengé était un amour défunt… Jamais elle ne se serait séparée de ce bijou… Aramis… Non… Il suffoquait… Cette nuit-là, il l'avait pressée contre son cœur en se jurant de toujours la protéger… Il l'avait tenue dans ses bras jusqu'au matin en se disant que son amour était le sentiment le plus pur et le plus sincère qu'il ait jamais ressenti… Qu'avait-il fait ? Il l'avait humiliée et abandonnée… Son Aramis

La pierre eut un sursaut entre ses mains frémissantes et un portrait apparut au cœur du bijou… Le portrait d'une toute jeune fille… Son cœur battait à se rompre. Ses pulsations en étaient assourdissantes… Ces traits si doux… Ces yeux lumineux qui le transperçaient de part et part… Il lui semblait qu'Aramis le regardait… Une Aramis que la vie n'avait pas encore meurtrie… Une Aramis pleine d'espoir en l'avenir… Devant ce visage angélique et si féminin, il comprit enfin ce que son cœur lui hurlait depuis des mois. Aramis était la femme de sa vie… La seule qu'il ait jamais aimée… La seule qu'il aimerait jamais… La seule qui ait embrasé son cœur…

Sans qu'il s'en rendît compte, une larme coula sur sa joue… S'il lui arrivait malheur… Si un homme la maltraitait… Si un homme forçait son corps si délicat… Si… Il tuerait quiconque oserait poser ses mains sur cette femme… Mais lui-même, comment avait-il traité celle qu'il aimait ? Il la retrouverait.


C'était pire que ce qu'elle avait pressenti. Non seulement cette garce travestie était sa maîtresse, mais il en était de surcroît profondément amoureux. Jamais elle n'aurait cru que cet homme au cœur de pierre fût capable d'aimer. Il lui avait prouvé son insensibilité de si cruelle façon… Il l'avait détruite par son indifférence… Il l'avait tuée… Et à présent, il croyait avoir le droit d'aimer…

Dire qu'elle n'avait rien soupçonné ! Elle avait un œil des plus aiguisés, pourtant elle n'avait pas vu la femme cachée derrière le mousquetaire, elle n'avait pas deviné les amants derrière les compagnons… Quel choc cela avait été quand elle les avait aperçus à Tolède ! Depuis elle avait entamé son investigation et tout avait pris sens. Elle ne s'était pas laissée abuser par les rumeurs faisant de Don Rafael l'amant de Madame de Montsorot. Cette femme ne la tromperait plus.

Elle l'avait observée tous les jours sous divers déguisements. Elle était encore plus habile à se travestir que cette femme soldat. Même Olivier ne l'avait pas reconnue sous son accoutrement de vieille mendiante. Ainsi elle avait vu Rafael monter discrètement dans un coche avec Aramis évanouie et elle avait ramassé le médaillon tombé dans la ruelle. Puis elle avait trouvé le moment idéal pour le glisser sous les yeux d'Olivier sans qu'il s'en doutât… Et sa réaction avait eu raison de ses dernières incertitudes : les deux mousquetaires étaient amants.

Quel dommage qu'elle ne l'ait pas su plus tôt ! Sa vengeance aurait été plus aisée… Elle croyait avoir oublié toute rancœur en commençant sa nouvelle vie, mais cet homme avait ravivé sa haine. Il avait ruiné sa vie et espérait pouvoir ne jamais avoir à répondre de son crime. Si le ciel l'avait mis sur son chemin, c'était le signe qu'elle devait le faire payer… et elle savait déjà comment.


La paille humide piquait sa peau et les fers brûlaient ses poignets. Elle s'était encore endormie… Une main se posa sur son épaule. Elle ne tressaillit pas. Ce n'était pas le contact d'un ennemi… Une seule personne la touchait ainsi… Lui seul ne l'avait pas abandonnée…

« Tu viens me chercher, murmura-t-elle. »

« Non. Ce n'est pas de cette façon que tu seras sauvée, Renée. »

« Je ne sortirai pas d'ici vivante… Emmène-moi avec toi… »

« Non, mon amour, dit-il en s'accroupissant à côté d'elle. Ton heure n'est pas encore venue. »

« Je ne veux plus continuer, souffla-t-elle en se blottissant contre lui. »

« Reprends-toi, Renée ! Tu sais bien que tu ne partiras pas avec moi ! »

« Je t'ai vengé ! N'ai-je pas le droit au repos à présent ? »

« Tu n'as pas soif de repos mais de bonheur, objecta-t-il en caressant ses cheveux emmêlés. I nouveau un homme dans ton cœur. Tu veux vivre avec lui et non mourir avec moi. »

« Il me déteste… Pire, il me méprise. »

« Tu te trompes. »

Elle tressaillit… La voix de l'homme avait changé… Ce n'était plus la voix de François.

« Tu n'es pas réel, balbutia-t-elle. »

« Vraiment ? Aurais-tu passé ces six dernières années au côté d'une ombre ? »

Ses doigts qui jouaient dans ses chevaux, son bras qui enserrait sa taille, sa main qui câlinait ses lèvres… Une douce sérénité imprégnait son corps au contact d'Athos. Pourquoi se sentait-elle toujours en sécurité avec lui ?

« Tu n'es pas ici ! C'est une affabulation née de cet horrible endroit ! »

« Crois-tu que je te laisserai seule dans cet enfer ? »

Elle se dégagea vivement.

« Tu n'es pas ici ! répéta-t-elle d'une voix suraiguë. »

« Un pour tous et tous pour un, dit-il avec douceur. Nous ne t'abandonnerons pas… »

« Vous m'avez déjà abandonnée ! Vous m'avez rejetée comme une malpropre ! »

« Ce n'est pas tous les jours que l'on découvre que notre compagnon d'armes est une charmante jeune femme. Il nous fallait un peu de temps pour nous accoutumer à ce changement. »

« Je n'ai pas le temps de vous attendre ! Je suis déjà en train de devenir folle ! Tu vois bien, je converse avec des chimères ! »

« Tu es plus forte que cet endroit, Aramis… N'oublie pas ce que tu es. Tu es un mousquetaire… Rien ni personne ne peut t'ôter ça. »

Le regard d'Athos l'enveloppait de sa tendresse. Il lui avait déjà prononcé ces mots dans le passé. Bien qu'elle sût que ce n'était qu'un mirage, l'image d'Athos réchauffait son corps glacé. Elle ne le repoussa pas quand il la pressa à nouveau contre lui.

« Et toi, n'as-tu pas oublié qui j'étais ? objecta-t-elle faiblement alors qu'il déposait un léger baiser sur son front. »

« Comment le pourrais-je ? Homme ou femme, tu seras toujours Aramis… Ces Espagnols vont apprendre ce qu'il en coûte de s'attaquer à un mousquetaire. »

« Cela ne change-t-il rien pour toi ? demanda-t-elle ne sachant guère quelle réponse elle espérait. »

« Tu es toujours un frère pour moi… ou plutôt une sœur, corrigea-t-il avec un sourire. »

Une sœur ? Quelques minutes auparavant, elle aurait juré que de recouvrer l'amitié d'Athos suffirait à la rendre heureuse, mais au contraire, ces mots déchiraient son âme… Elle voulait plus… Elle voulait… Si elle n'osait pas encore formuler ces mots, elle savait de quoi il en retournait. Elle ne pouvait se méprendre à cette douleur qui l'anéantissait.

« Laisse-moi, s'il te plaît… »

« Je vais venir… Tu ne dois pas douter de moi… Ni de toi ! »

« Laisse-moi ! répéta-t-elle.

« Aramis, je te sauverai… Je… »

« LAISSE-MOI ! »

Le cri qui résonna dans son crâne la réveilla en sursaut. Elle était seule… même si par miracle, elle en réchappait, elle serait toujours seule.