L'existence de Jeon Jeongguk ne pouvait pas être qualifiée de difficile ou de perturbée. Sa mère, l'une des suivantes de la reine de Corée, et son père, écuyer royal originaire de Busan, au sud du royaume, avaient toujours été affectueux et attentifs envers lui et son petit frère, Jeonhyeon.

Domestiques indispensables de la famille royale, ses parents étaient régulièrement appelés pour diverses tâches et n'avaient jamais vraiment eu le temps de s'occuper pleinement de l'éducation de leurs fils. Ainsi, les deux garçons suivaient des cours spécifiques au sein du palais, destinés aux enfants de domestiques, pour apprendre à servir la famille royale à leur tour.

D'un naturel constamment jovial, et de par leur timidité, Jeongguk et Jeonghyeon avaient toujours été considérés par l'ensemble du personnel du palais comme des garçons peut-être un peu trop perturbateurs et trop bruyants, mais dévoués et soucieux de vouloir bien faire.

Ils avaient néanmoins, profondément ancrée en eux, la volonté de penser par eux-mêmes et de laisser leur esprit s'évader parfois ; mais ils n'émettaient aucune protestation quant aux ordres qu'on leur donnait.

Vivant et évoluant au sein du palais, Jeongguk avait rapidement côtoyé la famille royale. Alors même qu'il n'avait pas achevé sa formation de domestique, le principe Hoseok avait développé une affection toute particulière pour l'enfant, et ce fut naturellement que Jeongguk – désormais surnommé Jungkook par le prince, enthousiasmé par la nouvelle sonorité de ce prénom – fut choisi par Hoseok comme garçon de compagnie.

Le prince considérait en effet l'enfant comme son petit frère, un petit garçon à protéger, et il appréciait passer ses journées à ses côtés.

Rapidement rejoint par Yoongi, Hoseok attachait beaucoup d'importance à continuer lui-même l'éducation de Jungkook, qui avait, selon les dires des deux cousins royaux, trop peu vu le monde.

Ceux-ci passaient des heures à narrer leurs périples à l'adolescent, le faisant voyager à travers le pays, voire au-delà des frontières ; et même si, par jeu, Jungkook se plaignait d'être traité comme un enfant – « Hyungs, arrêtez de vous prendre pour mes parents ! » –, il raffolait des attentions que ses aînés lui portaient, et il avait conscience que sans eux, sa vie au palais aurait été morne.

Le garçon avait tout appris auprès de ses aînés, devenus ses amis et confidents, et il ne refusait jamais de les accompagner à tous les endroits, tous les événements où ils souhaitaient se rendre.

Yoongi avait, un jour, comparé Jungkook à « un lapin bondissant et bavard qui s'accrochait à eux comme un koala », mais en vérité, Hoseok et lui, malgré leur amitié fusionnelle, n'étaient jamais vraiment heureux sans leur cadet adoré.

Parfois, l'adolescent s'agaçait d'être considéré comme un enfant. A quelques occasions, il s'observait dans un miroir et détaillait d'un œil critique ses joues rondes, son nez crochu qu'il trouvait trop imposant, sa peau trop lisse sur laquelle apparaissaient de temps en temps des imperfections qu'il haïssait immédiatement, ses yeux ronds au regard innocent, et ses lèvres fines dévoilant des dents en avant qui rappelaient la dentition caractéristique des lagomorphes.

Le jeune homme aux cheveux noir de jais détestait cela. Il ne supportait pas d'être comparé à un lapin, tout comme Hoseok n'appréciait pas d'être comparé à un cheval, et Yoongi à un chat.

« Je n'ai même pas de grandes oreilles ! Pff. »

Et Yoongi ricanait discrètement : « Tes petites dents de devant suffisent. »

En conséquence, le noiraud consacrait son temps libre aux activités physiques, bien que le travail au palais requît déjà beaucoup d'efforts : travailler son corps était à la fois une nécessité et une passion, et plus la majorité s'approchait, plus son corps se transformait en celui d'un homme.

Le prince et son cousin n'avoueraient jamais qu'ils étaient un peu envieux de ce corps musclé.

Le visage de l'adolescent restait cependant le même, et si son regard semblait s'assombrir au fur et à mesure des années, une part d'innocence restait dans la chaleur de son cœur.

Il se plaisait à rêver, et il n'avait fait part de cela à personne – ni sa famille, ni ses amis royaux.

Jungkook aimait les histoires. Il ne se lassait jamais des récits de son père, quand il lui racontait son enfance à Busan et ses souvenirs auprès de sa famille et ses amis dans cette ville portuaire. Il lui confessait souvent que, malgré la beauté de l'océan s'étendant devant le Palais Royal, la mer de Busan avait une place toute particulière dans son cœur, et resterait la plus belle de toutes les mers.

L'adolescent n'était que peu touché par la beauté de l'océan, mais il était toujours troublé devant la douceur présente dans les yeux de son père, lorsque celui-ci évoquait la mer de Busan. Cette chaleur rassurante dans son regard n'égalait que la tendresse avec laquelle il admirait son épouse, et le garçon souhaitait avoir et recevoir ce regard-là, un jour.

Jungkook n'aimait pas particulièrement la mer en effet ; mais il rêvait d'en observer l'horizon infini aux côtés d'une femme.

Il ne côtoyait pas vraiment de filles au sein du palais, ou au village. Ses interactions avec elles étaient rares et restaient courtoises ; auprès d'elles, sa timidité refaisait rapidement surface et il préférait fuir.

Mais il ne cessait jamais de les observer. Même si Hoseok lui avait, en quelque sorte, transmis son goût pour les belles créatures, il n'attachait pas véritablement d'importance à l'apparence physique. Même si Yoongi lui avait appris à apprécier en priorité la personnalité d'une personne, quel que fut son genre, il n'avait pas de préférences pour un caractère plutôt qu'un autre.

Jungkook idéalisait plutôt la relation que la jeune fille nouerait avec lui.

De son âme d'adolescent, il était épris de l'amour.

Et depuis plusieurs années, il idéalisait sa relation amoureuse avec la fille du Premier ministre Frang, la jeune et belle Halsey.

Jungkook était fou de la jeune femme : s'il souffrait d'insécurités multiples au-delà de ses complexes physiques, notamment concernant son statut social, Halsey l'avait rassuré : elle n'était pas de celles qui privilégiaient le physique, et qui distinguaient strictement les classes sociales, leur amour était possible et promettait d'être heureux.

Hélas ! Le jeune domestique n'avait pas conscience des plans du Premier ministre et sa fille, pour s'emparer du trône ! Il était aveuglé, et Halsey avait trop d'emprise sur son âme !

*

« Quel beau palais ! Quelle belle vue sur la mer avez-vous ! » s'extasiait Taehyung, déambulant dans les couloirs du palais royal au bras de Hoseok.

L'ancien triton, qui avait perdu toute mémoire de son passé, avait encore du mal à marcher, ses jambes tremblant quelque peu, et il s'accrochait au prince pour maintenir son équilibre.

Hoseok trouvait satisfaction dans leur malheur : si son aimé ne se souvenait plus de lui, au moins l'avait-il à ses côtés, le savoir au palais le rassurait. Jusqu'à ce que le prince aquatique retrouve la mémoire, il se montrerait à lui sous son plus beau jour ; il le séduirait à nouveau, comme il l'avait réussi auparavant. Le cœur gonflé d'espoir, il savait que leurs problèmes seraient résolus, et qu'à terme leur amour triompherait.

Taehyung n'était pas indifférent au charme de Hoseok ; le prince était certainement le plus bel homme qu'il lui avait été donné de rencontrer, et son aura semblait étinceler, illuminant le palais entier. Son sourire et son rire étaient merveilleux, et Taehyung n'ignorait pas le regard tendre qui était constamment posé sur lui, comme si, pour le prince, il représentait la plus sublime et la plus extraordinaire des créatures que ce monde avait pu créer.

Mais les sentiments et les caprices du cœur étaient incontrôlables, et le destin avait décidé de faire plier à nouveau les princes sous sa malice : si Taehyung était flatté et heureux de l'amour que le prince Hoseok lui portait, il n'avait pu résister à une toute autre tentation.

Ses yeux s'étaient posés sur le bel adolescent, aux allures de grand lapin, qui suivait Hoseok et Yoongi à longueur de journée, et Taehyung ne pouvait résister à la force qui l'attirait vers lui.

Le prince nouvellement humain ne pouvait dire que Jungkook était plus beau que Hoseok et Yoongi ; il possédait une beauté différente, moins pure que celle du prince de Corée et moins froide que celle de son cousin, mais une beauté adorable, de celles des adolescents presque adultes qui n'ont pas encore compris la puissance de leur pouvoir de séduction.

Jungkook était discret, mais vif, il semblait mature, et à la fois sûr de lui mais manquant de confiance ; il était visible que le jeune prenait soin de son corps, mais qu'il n'avait pas pleinement conscience de l'effet qu'il produisait sur les gens. Plus Taehyung pensait à Jeongguk, et plus il se sentait irrésistiblement attiré ; étrangement, le domestique ne remarqua pas l'attention que l'ancien triton lui portait, et cela encouragea ce dernier à se rapprocher de lui.