Chapitre quatre :
« Léo, arrête ! S'exclama Karaï en donnant une tape sur la main que son frère était en train de ronger jusqu'aux phalanges. C'est pas bon pour tes doigts. Et en plus, c'est moche. Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi tu stresses comme ça ?
- Laisse-moi tranquille, marmonna celui-ci en s'écartant avec agacement. Je stresse, c'est tout. Je ne peux rien y faire. T'avais qu'à me laisser prendre les cookies. »
Karaï soupira. S'il y avait bien une chose avec laquelle elle ne plaisantait pas, c'était les ongles. Les siens étaient cours et minutieusement récurés. Elle ne supportait pas qu'on puisse se les ronger. Manque de chance, Léo était constamment en train de le faire quand il n'avait rien à manger sous la main.
« Respire un grand coup, ça ira mieux, ordonna-t-elle en le poussant devant elle. De toute façon, ce n'est pas aujourd'hui qu'on rencontrera Raphaël. »
Léonardo était très content que sa sœur soit avec lui, vraiment, mais il aurait aimé qu'elle lui laisse le temps de se préparer émotionnellement au lieu de le pousser sans arrêt. Bien sûr, il avait hâte de voir ses frères malgré l'angoisse qui lui rongeait l'estomac, mais après seize ans sans nouvelles, il avait l'impression que tout allait soudainement beaucoup trop vite. Il aurait aimé s'asseoir et manger quelque chose avant d'entrer dans l'orphelinat de Raphaël. Certes, il avait eu toute la journée de la veille pour se préparer, mais maintenant qu'il était sur place, il aurait aimé plus de temps.
« Je sais ce que tu penses, déclara Karaï qui avait toujours été très douée pour lire dans ses pensées. Mais si je te laissais faire, tu te roulerais en boule dans ton lit et n'en sortirait plus.
- C'est pas vrai ! Protesta Léo en bondissant d'indignation.
- Oh, s'il te plaît ! Tu n'es courageux qu'en ce qui ne concerne pas tes sentiments !
- Et pas toi, peut-être ?
- Hum… Là n'est pas la question, se défila la jeune femme alors qu'un rictus moqueur ornait les lèvres de son frère. Maintenant, on y est, alors on y va. »
Et sans plus de cérémonies, elle le poussa vers les portes vitrées du bâtiment. Léonardo avait les mains moites. Arrêtes, s'ordonna-t-il en silence, si tu es dans un état pareil maintenant, imagine ce que se sera devant Raphaël !
Il secoua la tête, animé d'une volonté nouvelle, et se dirigea vers l'accueil. Un jeune homme pianotait sur son clavier et leva un sourire aimable vers ses nouveaux clients. Il ne devait pas être beaucoup plus vieux qu'eux.
« Bonjour, les salua-t-il. Je peux vous aider ?
- Bonjour, répondit Léo en forçant son masque angoissé à se parer d'un sourire. J'ai eu une de vos collègues au téléphone, samedi, et elle m'a demandé de venir en personne. En fait, je cherche quelqu'un. »
Les sourcils du réceptionniste grimpèrent sur son front, l'air de dire « j'écoute ».
« Je cherche mon frère. Enfin, pas mon frère ! Mais un garçon que je connaissais quand j'étais petit et que je considérais comme… Enfin bref, balbutia Léo en s'embrouillant dans ses explications. Il était dans cet orphelinat jusqu'à il y a quatre ans. Je voudrais savoir si c'est possible de me dire où il est allé ensuite.
- Je ne peux pas vous donner de dossier sans l'autorisation de mon directeur, mais dites mois toujours son nom, je pourrais peut-être vous aider, proposa son vis-à-vis. J'étais pensionnaire ici, moi aussi.
- Je sais qu'il s'appelle Raphaël… Il doit avoir vingt-deux ans maintenant.
- Pas très grand, avec des dreadlocks ? Se renseigna le jeune homme dont le regard pétilla soudain.
- Euh… Je ne sais pas, répondit Léo avec embarras. Sincèrement, la dernière fois que je l'ai vu remonte à très longtemps…
- Hum… La peau noire, toujours en pétards ?
- Oui, s'il n'a pas changé alors oui, c'est bien ça. »
Avec un rire, l'autre se renversa dans sa chaise.
« Vous le connaissez ? Demanda Karaï.
- Si je le connais ? Comment pourrais-je ne pas le connaître, plutôt ! »
Alors que la main de sa sœur serrait son épaule, Léonardo sentit un sourire excité fleurir sur ses lèvres.
« Il était la vedette, ici, expliqua le réceptionniste, un air rêveur sur le visage. Les petits l'adoraient parce qu'il les protégeait, et les grands l'appréciaient parce qu'il les débarrassait des petits. Même les adultes l'aimaient bien. Pourtant, s'était un sacré numéro ! Il se battait beaucoup et n'était pas vraiment intéressé par les cours. On a souvent dû le récupérer au commissariat. Et qu'est-ce qu'il avait mauvais caractère !
- C'est un fauteur de troubles ? », demanda Léo dont le sourire s'était brusquement évanoui.
Voilà qu'après Michelangelo, Raphaël aussi se mettait à l'inquiéter. Quelque part, avec une sœur dans la police et des parents adoptifs comme Splinter et Tang Shen, Léonardo s'était forgé un avis très tranché à propos des délinquants. De plus, étant en fac de droit, il se sentait particulièrement blessé à l'idée que ses frères soient des contrevenants à la loi. Pour Léo, on ne se retrouvait pas en cellule sans une raison valable. Et avoir une raison valable de se retrouver en cellule était loin d'être louable. Il n'avait pas vu Michelangelo et Raphaël depuis seize ans, et il sentait déjà le goût amer de la déception sur sa langue.
« Un fauteur de troubles ? Répéta le jeune homme en face de lui. Je ne crois pas qu'on puisse dire ça, non. C'est vrai qu'il s'est souvent retrouvé au commissariat, mais c'était toujours pour de bonnes raisons. À part cette fois où il a été arrêté en état d'ivresse au milieu de Central Park. Mais sinon, c'était toujours parce qu'il se battait pour défendre les plus petits. Les jeunes et les enfants peuvent être très cruels avec les orphelins, vous savez ?
- Oui, j'ai une vague notion, marmonna Léo, soulagé par ce qu'on lui racontait sur son frère. Alors il n'était pas… méchant ? »
Karaï eut un rire moqueur à ce terme si enfantin et son cadet la fusilla du regard. Le réceptionniste sourit.
« Non, il n'était pas méchant du tout. Il était bougon, emporté et brut de décoffrage, mais il avait quand même un cœur d'or sous sa carapace. Je n'ai jamais vu quelqu'un avec un sens aussi aigu de la justice. »
Cette fois, Léo sentit la fierté l'envahir. C'était un sentiment bien plus agréable que sa précédente déception.
« Vous pourriez nous dire où le trouver ? Demanda Karaï.
- Je ne sais pas où il habite maintenant, répondit son vis-à-vis. Mais on s'est croisé dans la rue, l'an dernier, et il m'a dit dans quelle école il allait. Peut-être que vous pourriez leur demander ?
- Il fait des études ?
- Oh, il doit avoir fini maintenant ! Il n'aimait pas aller en cours, mais il a quand même eu ses examens finaux. Et ce qui est marrant, c'est qu'à force de passer du temps au commissariat, il s'est lié d'amitié avec le commissaire. C'est parce qu'ils se connaissaient bien que Raphaël a pu entrer à l'école de police. Autrement, avec le casier qu'il avait, c'était plutôt mal barré…
- Attends, attends ! S'exclama Karaï, dont les yeux étaient aussi écarquillés que ceux de Léo. Il est policier ?
- Il doit l'être, maintenant. C'est seulement vingt semaines, la formation, c'est ça ? »
Le frère et la sœur hochèrent distraitement la tête. La première réaction de Léonardo fut la jalousie à l'idée que Karaï ait pu croiser Raphaël plusieurs fois sans le savoir. Puis ce ne fut plus qu'une certaine peur. La rencontre était de plus en plus proche. Le moment où Léonardo se retrouverait face à son frère arrivait, et il ne pouvait rien faire pour le retarder. Au contraire, les éléments semblaient faire en sorte qu'ils se retrouvent le plus vite possible. Et ça le terrifiait.
Les deux jeunes gens remercièrent le réceptionniste et quittèrent l'orphelinat. Ils se dirigèrent tout de suite vers un café pour commander une crêpe. Léo avait besoin de manger pour se remettre de ses émotions. Karaï l'imita. Un silence pesant plana au-dessus de leurs têtes pendant quelques minutes.
« Il faut toujours appeler l'établissement de Donatello, finit par déclarer la jeune femme.
- Ça va trop vite, gémit Léo en se massant les tempes. Je n'arrive pas à réaliser…
- Je sais, éluda Karaï, sans doute pour éviter les sempiternelles jérémiades de son frère. Je sais. Prends ton téléphone. »
Sachant qu'il était inutile de protester, Léonardo obéit.
« Qu'est-ce que tu fais ? Demanda-t-il lorsque sa sœur se leva, son propre portable dans les mains.
- Moi aussi, j'ai un coup de fil à passer. », répondit-elle en s'éloignant.
Sceptique, le jeune homme composa le numéro. On décrocha très vite à l'autre bout du fil. Léo ne perdit pas de temps en présentations. Il insista pour parler au même homme que lors de son dernier coup de téléphone et bientôt, on accéda à sa requête.
« Allô, monsieur ? Entendit-il dans le combiné. J'attendais votre appel. J'ai le dossier qui vous intéresse sous les yeux.
- Merci, répondit Léonardo. Pouvez-vous me dire si Donatello se trouve toujours à Phoenix actuellement ?
- Oh, je ne pourrais pas vous dire où il est aujourd'hui, mais je peux vous assurer qu'il n'est plus à Phoenix depuis au moins huit ans. Il n'est même plus en Arizona, en fait. »
Léo posa son front dans sa main, inquiet.
« Mais il y a huit ans, il en avait quatorze… Est-ce qu'il a été adopté ? Placé ?
- Hum… Il n'a vécu à l'orphelinat qu'une seule année, en fait. Ensuite, il a effectivement été placé… Un grand nombre de fois. Quinze, pour être exact. En neuf ans. C'est un record. Et à seize ans, il a quitté l'État pour commencer ses études.
- Ses études ? Balbutia Léonardo en fronçant les sourcils au moment où Karaï reprenait sa place en face de lui. Quoi, il n'y a pas de Lycée, en Arizona ?
- Il n'y a pas le MIT. Monsieur, Donatello a passé son examen final à seize ans et a été accepté au MIT. Je ne sais pas s'il y est toujours, mais il y était, ça, c'est sûr. Il était brillant, apparemment. »
Abasourdi, le jeune homme remercia son interlocuteur et raccrocha. Il leva les yeux vers sa sœur en essayant de dire quelque chose, mais le seul mouvement que son corps accepta de faire fut d'afficher un sourire stupide sur son visage.
« Quoi ? S'impatienta Karaï. Qu'est-ce qu'il se passe ?
- Donatello est un génie ! Il est rentré au MIT ! À seize ans ! Je me souvenais bien qu'il pouvait être bizarre, mais ça !... J'ai un frère qui fait le MIT !
- Tu vois bien qu'il n'y a pas que des mauvaises nouvelles, soupira la jeune femme en s'appuyant contre le dossier. Est-ce qu'il y est toujours ?
- Je ne sais pas, mais le Massachusetts est déjà beaucoup plus proche que l'Arizona. Ce sera plus simple d'aller vérifier.
- C'est vrai. Au fait, moi aussi, j'ai du nouveau. »
Curieux, Léo se pencha en avant. Le coup de fil qu'elle venait de passer était-il lié à son autre frère ? Il sentit son cœur accélérer brusquement.
« Raphaël est dans la police ? Demanda-t-il d'une voix nouée.
- Non, il n'a fait que dix semaines de stage, puis a décidé que ce n'était pas ce qu'il voulait faire, finalement. Mais j'ai appelé quelqu'un qui me devait une faveur, et j'ai réussi à avoir son adresse. Regarde ! »
Toute excitée, Karaï brandit triomphalement un bout de papier sous le nez de son frère.
« Tu veux dire… L'adresse qu'il utilisait quand il était inscrit à l'école ?
- Non, celle qu'il utilise maintenant ! Je ne sais pas comment il a fait, mais mon collègue à réussit à la dénicher.
- Est-ce que tu lui as demandé de faire des recherches sur Raphaël ? Demanda Léonardo qui aurait été amusé, s'il n'avait pas été aussi terrifié.
- On s'en fiche ! Protesta Karaï avant de reprendre d'un ton intraitable : Bon, c'est décidé, on s'occupe de son cas dès ce week-end. Tu vas voir, ça va aller beaucoup plus vite que tu ne l'avais prévu. »
