Chapitre sept :

Là où il y avait eu de l'excitation et de la nervosité pour Raphaël, Léo ressentait surtout de la jalousie et du malaise pour Donatello. Il était conscient du ridicule de ces sentiments, et particulièrement du fait qu'il était injuste de ressentir de telles choses pour ce frère qu'il ne connaissait plus, mais il ne pouvait s'en empêcher. Il était jaloux de tout ce qui semblait réussir à Donatello, et mal à l'aise du peu qu'il avait à y opposer. Comment rivaliser avec le MIT ? Comment rivaliser avec trois diplômes différents ? Léonardo se sentait bien peu de choses à côté, avec l'unique certificat qu'il avait déjà quelques difficultés à obtenir, et sa petite université inconnue. C'était presque comme s'il reprochait à Donatello d'être aussi intelligent. Et malgré cela, malgré cette gêne et cette jalousie, il était tout de même fier qu'au moins un de ses frères s'en soit si bien sortit. Cela lui permettait de ramener ses inquiétudes à la seule personne de Michelangelo.

« Comment tu te sens ? Demanda-t-il à Raphaël quand ils arrivèrent devant l'immeuble que leur avait indiqué la secrétaire.

- Tu vois le sentiment que tu as quand tu te présentes à un examen en retard, et sans avoir révisé ?

- Ouais, la terreur ?

- C'est ça, et bien ce n'est pas du tout ce que je ressens. », déclara Raph, bien que sa nervosité soit flagrante.

Léonardo eut un petit rire moqueur malgré sa propre angoisse. Le sentiment qu'avait décrit son frère était assez exact. Les deux jeunes gens se jetèrent un regard tendu avant que Raphaël ne s'avance finalement vers les sonnettes, à la recherche du nom de Donatello.

« Bon, on va pas à l'abattoir, non plus. », marmonna-t-il en pressant le bouton.

Dix secondes passèrent avant que quelqu'un ne leur ouvre la porte. Les New-yorkais furent étonnés qu'on ne leur demande pas d'abord de décliner leur identité. La confiance était-elle si grande à Boston pour qu'on laisse entrer n'importe qui dans les immeubles ?

Comme les étages étaient indiqués à côté des boites aux lettres, Léo et Raph surent tout de suite où aller. Donatello vivait au sixième étage, et au grand soulagement de ses frères, le bâtiment était doté d'un ascenseur.

« La vache, je suis hyper stressé, déclara Léo alors que les étages défilaient derrière les portes de métal.

- Ah bon ? Fit semblant de s'étonner Raphaël, qui, d'après le miroir, semblait être dans le même état. Moi, ça va. »

Léonardo ne répondit pas. Il avait appris que son frère n'était pas un fan des émotions ouvertes. Il valait mieux éviter de le forcer à se confier si on ne voulait pas subir ses foudres, mais Léo n'était pas dupe. Il avait beau faire le brave, Raphaël n'était pas plus frais que lui.

Quand ils arrivèrent au sixième, ils tournèrent un instant sur eux-mêmes, essayant de déterminer laquelle des quatre portes qui leur faisaient face était celle de l'appartement de leur frère. Comme aucune ne portait de nom, mais que l'une d'elles était entrouverte, Raphaël choisit de toquer à celle-là.

« Entre, entre ! S'exclama une voix de femme à l'intérieur. J'en ai pour deux secondes ! »

Léo secoua négativement la tête pour retenir son frère. Ils n'allaient pas entrer dans un appartement inconnu, occupé par une personne qui n'était pas celle qu'ils cherchaient et qui les prenait manifestement pour quelqu'un d'autre. C'était une mauvaise idée. Raph frappa de nouveau.

« Excusez-moi ? Appela-t-il, dans l'espoir que la femme se montrerait.

- Entre, je te dis ! Lui répondit-on. Fais comme chez toi.

- Hum… Je ne suis pas sûr que… »

Finalement, leur interlocutrice décida de venir vérifier à qui elle avait affaire. Elle apparut dans le couloir, vêtue d'un simple T-shirt jaune et d'un jogging gris, ses cheveux courts et roux tout ébouriffés sur sa tête. Elle ne devait pas avoir plus de vingt-trois ans. Quand elle s'aperçut que les deux frères n'étaient pas la personne qu'elle attendait une expression étonnée naquit sur son visage, très vite remplacée par un sourire à la fois gêné et amusé.

« Euh… Bonjour, les salua-t-elle en s'approchant. Désolée, je vous ai pris pour quelqu'un d'autre. C'est vous qui avez sonné ?

- Tout à fait, confirma Léo, lui aussi amusé par la situation. Mais on cherchait plutôt Donatello. On est bien au bon appartement ?

- Oui, bien sûr, mais il n'est pas là, répondit la jeune femme. Vous êtes ? ... »

Léonardo et Raphaël se jetèrent un regard et se présentèrent. Ils avaient à peine dit leurs prénoms que le visage de leur vis-à-vis s'illumina.

« Oh mon dieu ! S'exclama-t-elle. Vous êtes Léo et Raph ! Mince, mince, mince, c'est pas vrai !

- Euh… On se connaît ? Demanda Raphaël sur le ton de la plaisanterie, bien qu'un vague soupçon traînât encore dans sa voix.

- Non, pas du tout. Je suis April. J'ai tellement entendu parler de vous ! Qu'est-ce que vous faites ici ? Comment… Pourquoi… Attendez, on va parler de tout ça à l'intérieur, plutôt. Entrez, entrez. »

La jeune femme s'écarta de l'encadrement de la porte et les invita d'un geste large et excité. Il commençait à faire sombre dans l'appartement.

« Je suis désolée, s'excusa April. C'est un peu le bazar, je n'ai pas eu le temps de ranger dernièrement… Bon, ok, c'est un mensonge, admit-elle ensuite en déplaçant des vêtements qui traînaient sur le canapé. C'est les vacances. La vérité, c'est que j'ai horreur de faire le ménage…

- Dans ce cas, on est deux. », la rassura Raph.

Elle lui rendit son sourire, les invita à s'asseoir et se rendit dans la cuisine.

« Vous voulez quelque chose à boire ? Demanda-t-elle depuis là-bas. Bière ? Coca ? Café ? J'ai même du jus d'ananas bio… Ça, c'est à Donnie, ajouta-t-elle en revenant. Y'a que lui pour boire des trucs pareils.

- Alors vous vivez ensemble ? », demanda Léo en acceptant une bière, de même que son frère.

La jeune femme parue surprise par la question et regarda autour d'elle d'un air songeur.

« Étant donné que je dors ici plus de quatre fois par semaine, et que la moitié de mon appartement s'y trouve, je suppose qu'on peut dire ça, oui, répondit-elle, rêveuse. Je n'avais jamais envisagé ça en ces termes. »

Une nouvelle fois, Léonardo sentit une pique de jalousie lui triturer le cœur. Non seulement Donatello faisait de brillantes études, mais il vivait en plus dans son propre appartement et avait une copine super mignonne ? Léo était content pour son frère, bien sûr, mais il n'avait jamais vraiment apprécié les gens à qui tout semblait réussir.

« On dirait que ça va pour lui. », ne put-t-il s'empêcher de remarquer, peut-être avec un peu trop d'amertume dans la voix.

Si Raphaël lui jeta un regard étrange, April ne sembla rien remarquer et hocha la tête avec un sourire triste.

« Il était temps, j'ai envie de dire. Il n'a pas eu une enfance facile, vous savez ?

- Oui, on sait à peu près ce que ça fait d'être orphelin, commenta Raph.

- C'est vrai, j'oubliais. Enfin bon, vous parlerez de tout ça avec lui, hein ? Ce n'est pas à moi de raconter. »

Un petit silence plana, pendant lequel les New-yorkais espérèrent que la jeune femme leur dirait où se trouvait leur frère, mais elle n'en fit rien. Elle se contenta de les fixer, des étoiles plein les yeux, puis frappa dans ses mains, toute excitée.

« Je n'arrive pas à croire que vous soyez ici, devant moi ! S'exclama-t-elle dans un rire. Donnie va halluciner, quand il reviendra ! J'ai tellement hâte de voir sa tête ! »

Elle s'arrêta soudain et leur jeta un regard curieux.

« Au fait, où est Michelangelo ?

- Ça, ça reste à déterminer, répondit distraitement Léonardo. Attends, tu as dit que Donnie devait revenir ? D'où ? Quand ? On ne peut rester à Boston que jusqu'à la fin de la semaine. Après on devra retourner à New-York pour la reprise des cours.

- New-York ? Vous habitez New-York ? S'étonna April. Mince, vous n'avez vraiment pas de chance, c'est là-bas qu'il est, justement. Il est parti il y a deux jours pour assister à une convention sur l'astronomie.

- Il est à New-York ! S'exclama Raphaël en se renversant dans le canapé, passablement agacé par la situation. C'est pas vrai !

- C'est pas grave, les rassura la jeune femme. Il devait revenir à la fin de la semaine, mais si je l'appelle pour lui dire que vous êtes là, il reviendra plus tôt, c'est pas un souci. Il assiste à cette convention tous les ans, il peut bien la raccourcir cette année. D'ailleurs, je vais l'appeler tout de suite.

- Quoi ? Balbutia Léo, complètement prit au dépourvus. Euh… T'es sûre ?

- On ne voudrait pas déranger, ajouta Raphaël qui paniquait un peu, lui aussi.

- Bah, n'importe quoi ! S'exclama April en se levant pour aller chercher son ordinateur. Comment vous pourriez déranger ? Ça fait seize ans qu'il veut vous voir. Oh, je suis obligée d'utiliser skype parce que j'ai perdu mon téléphone, ça vous ennuis pas ? »

Sans attendre la réponse qui de toute façon ne vint pas, la jeune femme reprit sa place et pianota sur son clavier.

« Bon, l'autre ne viendra plus, je suppose, marmonna-t-elle pour elle-même. Il fait chier… Alors… Donnie. Voilà. »

Léo et Raph écoutèrent la composition du numéro et la première tonalité dans une sorte d'état second. Ils n'avaient pas du tout prévu ça, et pour ce qui était de Léonardo, il n'appréciait pas la situation. S'il avait voulu téléphoner à son frère, il l'aurait déjà fait. Non, il préférait rencontrer les personnes en chair et en os dès la première fois, mais cela semblait un peu compromis pour l'instant. Donatello décrocha après la deuxième tonalité et parla sans laisser le temps à sa copine d'en placer une.

« Oui, moi aussi tu me manques terriblement, mon cœur, et j'ai envie de rentrer pour te serrer dans mes bras et t'embrasser tout partout ! », chantonna-t-il.

Alors que Raphaël laissait échapper un rire et qu'April rougissait comme une tomate, Léonardo fut soulagé de constater que la jeune femme avait appelé le téléphone de Donatello. Au moins, ils n'entendraient que sa voix et ne verraient pas son visage. Un court silence flotta, seulement interrompu par les hoquets de Raph qui ne pouvait plus s'arrêter. Ça devait être nerveux.

« Laisse-moi deviner, reprit Donatello, beaucoup plus gêné. T'es pas toute seule. C'est Baxter, c'est ça ? Baxter, arrête de rire !

- Non, Donnie, ce n'est pas Baxter, le contredit April dont la rougeur avait cédé la place à l'amusement. Celui-là, on ne peut pas compter sur lui. Il n'est même pas venu récupérer sa clé USB aujourd'hui, tu te rends compte ? Enfin bref… Je ne suis pas avec lui.

- Alors qui ? Demanda le jeune homme à l'autre bout du fil.

- Hum… J'ai bien envie de te faire courir encore un peu, déclara sa copine avec un sourire malicieux. Ça fera travailler tes jambes.

- Ah ah, vraiment très drôle, April, la blague du siècle. Vas-y, arrête de tourner autour du pot.

- D'accord, d'accord. C'est Raphaël et Léonardo, mon cœur, ils sont à la maison. Juste devant moi. »

Durant le silence qui suivit, Léo crut que son cœur allait sortir de sa poitrine tant il frappait fort. Le seul bruit audible était la respiration soudain saccadée de Donatello, qui avait immédiatement comprit de qui on parlait. April souriait de toutes ses dents et Raph se tordaient les mains sur les genoux, essayant de maîtriser à la fois son rire et son angoisse.

« C'est vrai ? Demanda finalement la voix dans l'ordinateur d'un ton hésitant. Ils m'entendent, là ?

- Oui, on t'entend, confirma Raphaël qui avait repris sa respiration, un léger sourire sur le visage. On t'entend très bien.

- Qui est-ce qui parle ? Demanda Donatello.

- C'est Raph.

- Bonjour, Raph.

- Salut Donnie.

- Léo ?

- Oui ? Répondit Léonardo qui sentait la joie l'envahir petit à petit. Donnie, tu m'entends ?

- Léo, je suis désolé de ne pas m'être mieux accroché. »

Alors qu'April et Raphaël regardaient Léonardo d'un air curieux, celui-ci sentit son cœur se rouler en boule. Ils ne pouvaient pas comprendre ce que venait de dire Donatello. Seul lui le pouvait, et cela lui faisait extrêmement mal.

« Ce n'était pas ta faute, Donnie, répondit-il d'une voix plus faible. Je suis désolé de ne pas avoir su te retenir. »

Un court silence passa durant lequel Léo dû lutter contre l'émotion.

« Donnie ? Reprit-il d'une voix presque enfantine. Tu rentres quand ?

- Je suis en train de changer mon billet. Le prochain vol pour Boston est mercredi. On se voit mercredi, les gars. Ok ?

- Comptes sur nous. », répondit Raph dont le sourire faisait désormais le tour de la tête.