Chapitre neuf :

« C'est pas possible un pays pareil, ronchonna Raphaël en regardant à travers la vitre le temps grisâtre et glacial qui régnait à l'extérieur. Il fait au moins -20 degrés, dehors !

- Hum… Seulement -5 en vérité, répondit Léonardo d'un ton moqueur.

- C'est pareil ! En dessous de zéro toutes les températures se ressemblent.

- Tu plaisantes ou quoi ? Il faisait -17 cette nuit, tu tiens vraiment à savoir quelle différence ça fait ? »

Pour toute réponse, le jeune homme à la peau noire grommela dans sa barbe et se détourna pour s'affaler dans un siège. L'avion de Donatello avait atterrit presque dix minutes plus tôt et pourtant aucun passager n'avait encore franchit la porte de débarquement.

Les New-yorkais étaient arrivés à l'aéroport de Saint-Paul la veille au soir. Depuis qu'ils avaient acheté les billets, une semaine plus tôt, Léonardo ne se sentait pas bien. Plus approchait le moment où il devait retrouver Michelangelo, plus la peur le prenait à la gorge. Les rares souvenirs qu'il gardait de son frère étaient, pour la plupart, emplis de rires et de joie. Mikey avait été un enfant malicieux et farceur, que s'était-il passé dans sa vie pour qu'on le décrive à présent comme un trouble-fête ambulant et un délinquant multirécidiviste ?

« Ça y est, ils commencent à sortir ! S'exclama soudain Raphaël, tirant Léonardo de ses sombres pensées.

- C'est pas trop tôt, grommela celui-ci. On a failli attendre… »

Profitant du passage d'un voyageur, les jeunes gens franchir la porte coulissante qui les empêchait jusque-là de rejoindre leur frère. Ils le trouvèrent en train d'attendre patiemment que l'homme chargé de son accompagnement récupère sa valise. Celui-ci revenait vers lui quand Raph et Léo parvinrent à leur hauteur.

« Ça ira, monsieur, merci, lui signala Raphaël avec un sourire à l'adresse de Donatello. On prend le relais.

- Oh ! Salut les gars ! S'exclama l'arrivant dont le visage s'illumina littéralement. Vous n'imaginez même pas combien ça me fait plaisir de vous voir !

- T'as fait un bon voyage ? Demanda Léonardo en poussant le fauteuil roulant vers l'extérieur.

- Ça va, j'ai connus pire, déclara Donnie. Mais c'était d'un ennui ! Il faut absolument que je me dégourdisse les roues. La seule fois où je me suis ennuyé à ce point, c'était pendant le trajet de Phoenix à Boston. Quatre jours, il m'a fallu. J'ai cru que j'allais mourir.

- Arrête de geindre et couvre toi, se moqua Raphaël en baissant le bonnet de son frère sur ses yeux en passant près de lui. C'est le Pôle Sud, dehors.

- Non, mais je crois que vous ne comprenez pas bien, insista Donatello en souriant malicieusement alors qu'ils franchissaient les portes de l'aéroport. J'étais resté tellement longtemps assis que je ne sentais plus mes jambes. »

La seule réaction de Léonardo à cette blague fut un sourire gêné. Il n'arrivait pas à s'habituer à la légèreté de Donnie concernant sa condition physique. Celui-ci n'arrêtait pas de lancer des plaisanteries à ce sujet, mais ni Léo, ni Raph n'arrivait vraiment à en rire. C'était une gêne, une pudeur qui leur avait sûrement été enseigné par la société. On ne rigole pas avec le handicap. Voyant que sa blague restait sans réponse, Donatello poussa un discret soupir. Il avait expliqué plus d'une fois qu'il aimerait qu'on le traite comme tout le monde, quitte à être désagréable et malpolis avec lui. Il n'aimait pas qu'on lui parle comme s'il était en porcelaine sous prétexte qu'il était dans un fauteuil roulant. Raphaël et Léonardo comprenaient bien cela, et faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour agir avec lui comme ils agissaient l'un avec l'autre, mais cela ne suffisait pas. Il y avait des barrières mentales qu'ils ne pouvaient pas encore franchir.

« Mince, frissonna Donatello en réalisant la température extérieur. C'est pas possible un pays pareil…

- C'est exactement ce que j'ai dit ! S'exclama Raphaël en riant. Sort de ma tête, Donnie. »

Heureux de se retrouver de nouveau tous les trois, les jeunes gens se trouvèrent bien vite un endroit au chaud pour prendre un café, histoire de monter un plan de bataille. Si Raphaël et Léonardo se voyaient plutôt régulièrement, le seul moyen pour eux de voir Donatello était de l'appeler par Skype. Bien que plus proche de New-York que Saint Paul, Boston n'était tout de même pas la porte à côté, et les huit heures de bus aller-retour n'étaient pas agréables à faire tous les week-ends. Depuis Halloween, les trois frères ne s'étaient donc retrouvé tous ensembles que deux fois. Bien peu pour vraiment apprendre à se connaître, et malgré tout, ils s'entendaient déjà comme larrons en foire.

« Bon, alors, qu'est-ce que vous savez à propos de Michelangelo ? », demanda Donnie après une dizaine de minutes de conversation banale, l'air soudain sérieux.

Léonardo poussa un soupir défait quand les yeux de Raphaël dérivèrent également sur lui. Ses frères le regardaient avec un mélange d'espoir, d'appréhension et d'inquiétude. Il ne leur restait plus qu'une personne à trouver pour se sentir enfin au complet, mais c'était loin de s'annoncer facile.

« Pour être honnête, je ne sais pas du tout par où commencer, avoua le jeune homme en se mordant la lèvre inférieure. Karaï et moi avons appelé son orphelinat, mais ils n'ont aucune idée de ce qu'il est devenu, et depuis longtemps. »

Succinctement, il leur fit un résumé de ce qu'il savait.

« En gros, on a aucune piste, conclu Raphaël d'un ton grognon.

- C'est ça, acquiesça Léo.

- Alors on n'a pas le choix, déclara Donatello. Il faut repartir de la source. On va être obligé de se rendre à l'orphelinat.

- Sérieux ? Mais ce sont des connards ! Se plaignit Léonardo.

- Tu n'as pas parlé à tout le monde, et tu n'étais même pas là en chair et en os. Ça sera peut-être différent, cette fois.

- Et puis on pourra peut-être tomber sur quelqu'un qui le connaissait, ajouta Raphaël. Donnie a raison, on ne sait jamais.

- Ok, ok, abdiqua Léo de mauvaise grâce, mais je vous aurai prévenus. »

Les jeunes gens terminèrent leurs cafés et, après un crochet par l'hôtel pour déposer la valise de Donatello, ils prirent la direction de l'orphelinat Wells, dont Léonardo avait précieusement gardé l'adresse depuis qu'Elizabeth Snow la lui avait donnée, presque huit mois plus tôt. L'hiver était à son plus rude dans le Minnesota et les chutes de neiges abondantes de la nuit avaient couvert les trottoirs d'une poudre blanche et glissante. Heureusement pour Donatello, les autorités compétentes s'étaient occupées de dégager les voies de circulation.

Au bout d'une longue demi-heure de marche dans le froid, ils arrivèrent enfin à destination. Sans même prendre le temps de potasser sa peur, Léo poussa la porte de l'orphelinat et s'engouffra à l'intérieur, suivit de ses frères. Dehors, il neigeait de nouveau à petits flocons.

« Je peux vous aider ? Leur demanda la voix aimable d'un secrétaire qui les regardait de derrière son comptoir.

- Bonjour, le salua Raphaël en s'approchant. On est à la recherche de quelqu'un. Un ancien pensionnaire. Vous pourriez nous renseigner ?

- Bien sûr, donnez-moi son nom, s'il vous plaît.

- Michelangelo. »

Le bref espoir de Léo que la recherche de son frère soit finalement simple s'envola en fumée quand l'homme arrêta son stylo au-dessus de sa feuille et poussa un soupir exaspéré en regardant de nouveaux ses interlocuteurs.

« Laissez-moi deviner, vous êtes des flics ? Bon sang, je vais répéter ce que j'ai déjà dit mille fois à vos collègues en uniformes : Je ne sais pas où il est ! Ça fait au moins cinq ans qu'on ne l'a pas vu en chair et en os ! »

Léonardo s'apprêtait à protester, le cœur serré par l'angoisse et la déception, quand Raphaël lui coupa la parole en frappant brutalement du poing sur le bureau.

« Écoute-moi bien, mon gars, gronda-t-il en martelant chaque mot. Premièrement, tu vas nous parler sur un autre ton, c'est clair ? Deuxièmement, tu vas nous dire tout ce que tu sais sur lui, jusqu'au plus petit détail. Tout nous intéresse. »

Jamais Donnie et Léo n'avaient vu leur frère dans un état de colère aussi flagrant. Raph était très souvent de mauvaise humeur, mais il parvenait généralement à contenir son mécontentement. Bien sûr, Casey et Angel les avaient mis en garde contre ses crises légendaires, mais le ton avait été plutôt léger. Les frères de Raphaël n'étaient pas préparés à ça, pas plus que le secrétaire qui sembla soudain devenir tout petit malgré la différence de taille et d'âge.

« Je… Je vous promets que nous ne savons rien ! Bredouilla-t-il. Il n'habite plus ici depuis six ans, et on ne le voit jamais dans le quartier…

- Mais il est en vie ? Demanda Léonardo d'un ton avide au souvenir de sa conversation avec l'autre réceptionniste.

- Bien sûr que oui, répondit l'homme en lui jetant un regard bizarre. Vos collègues sont venus nous interroger le mois dernier à son sujet.

- À quels propos ? Questionna Donatello.

- Je ne sais pas… Dégradations du patrimoine aggravées et perturbation de l'ordre publique, je crois… Ce n'était pas la première fois. Mais nous, on ne le voit jamais ! Ce n'est pas dans ce quartier qu'il traîne, mais plutôt dans le centre. Attendez un peu… Klunk ! »

L'homme s'éloigna prudemment de Raphaël et réitéra son cri dans une cage d'escalier que les trois visiteurs n'avaient pas remarqués jusque-là. Une minute plus tard, un enfant dévala les marches en insistant particulièrement sur le bruit qu'il faisait. Il devait avoir quatorze ans, maximum, et des cheveux roux qui lui tombaient devant les yeux. Il était petit, maigrichon, et couvert de taches de rousseur. Il fusilla le secrétaire du regard puis porta une attention méfiante à Léo et ses frères.

« Klunk, tu connais bien Michelangelo, toi, non ? Demanda l'homme d'une voix mielleuse que Léonardo reconnut comme la voix qui promet des claques plus tard si tu ne réponds pas à la question. Ces messieurs de la police ont besoin de renseignements.

- La police ? Répéta le gamin qui fut aussitôt sur ses gardes. Nan ! Je dirais rien !

- Ne fais pas l'idiot, grogna l'adulte en le bousculant un peu. Où est-il, s'il n'est pas au commissariat ? Dis-le-nous.

- Tu peux aller te faire voir ! Rétorqua l'enfant en s'écartant d'un bond. Et Mikey n'a rien à faire en prison ! Rien ! »

Et sans laisser le temps à quiconque de réagir, il s'élança vers la rue et disparut entre les flocons de neige qui tombaient drus à présent. Éclair roux sur fond blanc.

« Klunk ! S'écria l'homme. Je suis désolé, s'excusa-t-il ensuite. Il est très… timide. Il sera puni pour son impolitesse.

- Décidément, plus tu parles, plus tu t'enfonces, rétorqua Raphaël dont la colère irradiait à présent de tous les pores de sa peau. Touche un seul cheveu de ce gosse et tu le sentiras passer, je te le promets.

- Ce sont des menaces ? Bredouilla son interlocuteur. Vous n'avez pas le droit… Vous outrepassez votre autorité de policiers…

- Une chance alors que nous ne soyons pas policiers, répondit froidement Léonardo en tirant son frère furieux vers la sortie.

- Attendez… Quoi ? Vous n'êtes pas des flics ?

- Bien sûr que non, lâcha Donatello d'un ton méprisant. Tu as déjà vu un flic en fauteuil roulant ? »

Hors d'eux, les trois frères se retrouvèrent dans la rue, incapables de savoir dans quelle direction le gamin s'était enfuit.

« Dommage, soupira Donatello. C'était une bonne piste…

- Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? Demanda Raphaël, toujours en pétard.

- Il est tard, et il neige, répondit Léonardo en frottant ses mains l'une contre l'autre pour les réchauffer. On devrait retourner à l'hôtel. Demain… Demain, on visitera quelques commissariats. Juste au cas où. »

Le jeune homme n'était pas ravi à l'idée de faire la tournée des cellules, mais si c'était vraiment là qu'il pouvait retrouver son frère, alors il le ferait. Si le début de la conversation avec le secrétaire lui avait fait peur, l'intervention de Klunk l'avait ébranlé. Instinctivement, il avait plus envie de croire la version de l'enfant que celle de l'adulte. Après tout, il avait été un orphelin, lui aussi, et il savait combien cette situation pouvait être difficile. Personne ne croyait jamais les orphelins. Rien que pour cela, il voulait croire Klunk lorsque celui-ci affirmait que Michelangelo ne méritait pas d'être en prison. Rien que parce qu'un orphelin semblait y croire, il voulait bien accorder à son frère le bénéfice du doute.