Chapitre Onze :
Dehors, il neigeait à petits flocons, le soleil déclinait.
Les trois frères se retrouvèrent dans un café à mi-chemin entre la banlieue et le centre-ville. Autour de la table, la tension était à son comble. Les derniers restes d'excitation s'étaient envolés lorsque Léo et Don avaient aperçu Raph et avaient remarqué cette façon qu'il avait de frotter lentement et minutieusement ses mains l'une contre l'autre, ainsi que cette petite lueur dans ses yeux, que ses frères trouvèrent très au-delà de l'inquiétude, et bien plus proche de la peur.
Raphaël insista pour d'abords entendre ce que Léonardo et Donatello avaient fait depuis qu'il les avait quittés, et tiqua lorsque le premier cita très précisément le mot qu'il avait trouvé sur la porte.
« Le matos… Vous croyez que c'est quoi ? Demanda-t-il et entourant sa tasse de café de ses deux mains, et en prenant bien soin de ne rien regarder d'autre que la table.
- Pfff, qu'est-ce que j'en sais, moi ? Demanda Donatello d'un ton qui se voulait moqueur sans y parvenir vraiment. Ça peut être n'importe quoi, pourquoi ? »
Le jeune homme à la peau noire se mordilla la lèvre inférieure.
« Qu'est-ce qu'il y a Raph ? S'inquiéta Léo. Tu commences à nous faire flipper, mec.
- Je crois qu'on a vraiment un problème… »
OoOoO
Quelques heures plus tôt :
Raphaël donna un coup de pied rageur dans la neige. Cet idiot de Donatello ne comprenait vraiment rien. C'était peut-être un génie, mais niveau sentiment ce n'était qu'un imbécile ! Quant à Léo qui prenait ses grands airs, il devrait arrêter de faire des promesses qu'il n'était pas sûr de pouvoir tenir. Qu'en savait-il, lui, s'ils allaient retrouver Michelangelo ? Qu'en savait-il ? Les dernières nouvelles qu'ils avaient remontaient à trois mois ! Il pouvait être arrivé n'importe quoi, en trois mois ! Vu comment on leur avait décrit le personnage, il pouvait vraiment s'être passé n'importe quoi. Pour ce que Léo en savait, leur frère pouvait très bien être mort, découpé et planqué quelque part. Était-ce irréaliste ? On leur avait carrément décrit un gangster ! Argent, drogue, armes, il pouvait y avoir des centaines de raisons pour lesquelles il était introuvable ! Et le seul qui semblait savoir quelque chose dans ce bled pourris était un foutu gamin qui refusait de dire quoi que ce soit !
Le New-Yorkais s'immobilisa soudain. Le gamin… Si Raph n'avait pas le début de la moindre idée d'où trouver Michelangelo, il savait au moins où il avait des chances de trouver le petit : à l'orphelinat. Pourquoi n'y avait-il pas pensé plus tôt ? S'il arrivait à mettre la main sur le gosse et à le suivre à la trace, peut-être que Klunk, lui, – c'était bien Klunk, son nom ? – le conduirait tout droit où il le désirait. Quelle idée de génie !
« Donnie n'a rien à faire au MIT, marmonna Raphaël, un sourire triomphant sur les lèvres. Par contre, j'ai toutes mes chances. »
Malgré son sens de l'orientation qui laissait à désirer, le jeune homme retrouva l'orphelinat en moins d'une demi heure, ce qui était un exploit. Il s'installa dans un café sur le trottoir d'en face et l'attente commença. Ne restait plus qu'à espérer que le môme était bien à l'intérieur, et se déciderait à sortir pour aller voir Michelangelo. Beaucoup d'incertitudes… Mais Raphaël était prêt à attendre toute la nuit s'il le fallait. Il ne retrouverait pas ses frères sans avoir quelque chose de solide à leur ramener. Simple question de fierté.
Le rouquin pointa le bout de son nez une toute petite heure plus tard, après trois appels et cinq textos ignorés de Léo. Raph n'en croyait pas sa chance. Il se leva d'un bond, paya son café en hâte et commença sa filature. Alors qu'il se trouvait derrière une poubelle et regardait le garçon franchir un carrefour en courant, il espéra que personne ne trouverait son comportement suspect. Comment pourrait-il expliquer qu'il suivait un enfant ? Quelle que soit la façon dont il tournait la phrase, il aurait l'air d'un pervers. Heureusement pour lui, personne ne le remarqua.
« C'est qui le maître ninja, ici ? », chuchota-t-il pour lui-même.
Klunk s'éloignait du centre-ville. Petit à petit, le quartier devenait moins riche, moins entretenu. Les travaux donnaient l'impression d'avoir été commencé des années plus tôt et de ne toujours pas avoir de date de finition de prévue. Plus il progressait, et plus Raph reconnaissait les signes des quartiers qu'il avait lui-même fréquenté quand il était plus jeune. Ce qui n'était pas du tout une bonne chose. Qu'est-ce que le môme venait faire par ici ? Michelangelo vivait-il dans les parages ?
Finalement, le petit rouquin s'engagea dans une ruelle délabrée et Raphaël sentit les frissons de l'inquiétude le parcourir. La situation commençait vraiment à sentir mauvais. Lorsqu'il arriva au coin, il se cacha dans un renfoncement de mur et observa sa cible.
Au fond de la ruelle, deux zonards étaient en train de discuter. L'un était grand et maigre, le crâne rasé et l'air mauvais. L'autre était plus petit, et la capuche de son épais sweat-shirt noir empêchait Raph d'apercevoir son visage. Le baraqué donna une grosse sacoche au gringalet, qui commença à farfouiller dedans. C'est à ce moment que le mioche arriva à leur hauteur.
« Salut ! » Lança-t-il d'une voix haute et absolument inconsciente du fait qu'il n'était pas dans une cours d'école mais dans un fond de ruelle glauque.
Raphaël s'apprêtait déjà à intervenir pour défendre l'orphelin contre ces brutes quand le plus petit des deux se tourna vers l'enfant et posa un bras plein d'affection sur son épaule. Son visage était toujours invisible, mais l'immense sourire qu'il devait porter sur ses lèvres s'entendit dans sa voix lorsqu'il s'exclama :
« Hey, Klunky ! Enfin là ! Je commençais à me demander si tu ne t'étais pas perdu. Ça fait plaisir de te voir, frangin ! »
Un affreux doute naquit dans l'esprit du New-Yorkais. Ce gars-là, avec sa capuche qui cachait son visage, ce gars-là, qui discutait au fond d'une ruelle sombre, dans un coin mal famé avec un homme aux allures patibulaire, ce gars-là qui achetait à présent le contenu de la sacoche, quel qu'il soit, ce gars-là, était-il le même dont Klunk avait clamé l'innocence devant Raph et ses frères, pas plus tard que la veille ? Ce gars-là, était-ce Michelangelo ?
Lorsque le gringalet jeta la sacoche sur son épaule et entraîna l'enfant avec lui vers l'autre bout de la ruelle, Raphaël tenta une manœuvre d'approche. Il ne savait pas qui était ce mec, mais il était hors de question qu'il laisse le gamin seul dans cette situation. Il était de plus en plus persuadé d'être en présence de Michelangelo, et une angoisse de plus en plus forte montait en lui. Malgré la distance, Raph réussit à suivre la conversation.
« Tu viens Klunk ? On va être en retard sinon, disait celui dont l'identité restait à déterminer.
- Ça va, j'arrive. On est pas pressé, si ?
- Tu parles, à chaque fois c'est pareil. On est toujours à la bourre. Dis, j'espère que les aiguilles seront de la bonne taille, cette fois.
- Je pourrais le faire, moi aussi ? »
Le jeune homme – d'après sa voix et sa dégaine, c'est forcément un jeune homme, décida Raphaël – éclata d'un rire claire et communicatif.
« Certainement pas ! T'es trop jeune ! S'exclama-t-il en ébouriffant l'enfant. Et puis, fait pas le brave, t'as la trouille des aiguilles, toi aussi. »
Horrifié, le New-Yorkais s'arrêta net. On parlait bien d'aiguilles, là, non ? On parlait de rendez-vous, on parlait de ce qu'il y avait dans la sacoche, on parlait d'un voyou qui, peut-être, sans doute, très certainement, était Michelangelo. On parlait de drogue. On parlait de piqûre. On parlait d'héroïne. Et on parlait d'un gamin qui demandait s'il pouvait en prendre.
Incapable de complètement comprendre et accepter l'idée que celui qu'il considérait encore et toujours comme son frère soit très probablement un toxicomane qui achetait sa dope devant des enfants et parlait même de ses injections avec eux, Raphaël ne s'aperçut pas tout de suite qu'il s'était arrêté. Et lorsqu'il s'en rendit compte, Klunk et son compagnon douteux étaient partit. Le jeune homme à la peau noire passa dix bonnes minutes à se traiter de tous les noms, sans savoir si son inquiétude allait plutôt au bien-être du gamin ou au fait que celui qu'il supposait être Michelangelo avait de nouveau disparut. Puis il sortit son téléphone et composa le numéro de Léonardo.
Cette fois, il avait quelque chose de très solide à leur ramener. Et ils n'allaient certainement pas aimer la nouvelle.
OoOoO
Lorsque Raph se tut, le silence qui tomba sur les trois hommes était de plomb. Chacun essayait tout doucement de se faire à l'idée que le Michelangelo qu'ils connaissaient et celui qu'ils cherchaient n'étaient plus du tout la même personne, mais cette simple pensée donnait des nausées à Léonardo. Quelque part, il refusait d'y croire. Tout concordait, sauf ses souvenirs, et cela l'empêchait d'accepter complètement l'image qu'il se forgeait petit à petit de son frère. Malheureusement pour lui, il avait toujours été lucide, raisonné et terre-à-terre. Son cœur et sa raison se disputaient donc l'opinion qu'il devait se faire. Michelangelo était-il bien un voyou, comme tout le monde en ville semblait le penser ? Ou était-ce une fausse idée, basée sur des préjugés qu'on leur avait inculqué ? Léo sentait poindre un gros mal de tête. Que devait-il croire ?
« Non, je suis sûr qu'il doit y avoir quelque chose d'autre, déclara soudain Donatello, d'un ton sans réplique. Ça ne peut pas être ça.
- Ah ouais ? Grogna Raphaël dont la peur semblait s'être de nouveau transformée en colère. Et bien vas-y, monsieur le génie, donne-nous donc ta théorie.
- J'en ai pas. Mais je ne veux pas juger avant d'être sûr, rétorqua son frère avec acidité. Il doit forcément y avoir une autre explication.
- Donnie... J'aimerais bien que ce soit le cas, moi aussi, crois-moi, soupira Léonardo d'un ton résigné. Mais... Je veux dire... Le matos ? La sacoche et les aiguilles ? Je...
- Je sais ! Je sais ce que vous pensez ! Protesta Donatello. Et je sais qu'il y a 90% de chance pour que ce soit vrai, mais je refuse d'y croire. Je veux des preuves, d'abord.
- Bon sang, mais qu'est-ce que tu comprends pas là-dedans ? S'énerva Raph. T'en as pas assez des preuves ? Michelangelo est un drogué, c'est tout ! Un putain de Junky ! Qu'est-ce que ça pourrait être d'autre ?
- J'en sais rien, d'accord ?! »
Cette fois, Donatello cria et le silence se fit dans le café pour quelques secondes. Le jeune homme en fauteuil avait vraiment l'air furieux.
« Le matos, ça pourrait être... De la musique, peut-être ? Des baffles ? Et dans la sacoche, pouvait y avoir n'importe quoi, pourquoi tout de suite de la drogue ? Et les aiguilles... Les aiguilles...
- Ben oui, vas-y Einstein, dis-le, le défia Raphaël. Qu'est-ce que ça pourrait bien être ?
- Le gars, ça sert à rien de se disputer, souffla Léo qui avait conscience que tous les regards étaient braqués sur eux.
- C'est facile de tout de suite s'imaginer le pire, Raph, hein ? Gronda Donnie. C'est facile de se dire que Michelangelo est irrécupérable de toute façon, et qu'on ferait mieux de laisser tomber. Écoute-moi bien, mon vieux, même si c'était vrai, même si Michelangelo était vraiment un drogué, que son casier judiciaire était long comme mon bras, même s'il avait tué quelqu'un, ça ne changera rien pour moi. Je continuerais quand même de le chercher, et j'essayerais quand même de l'aider. Parce qu'il soit clean ou non, que tu le déteste ou non, c'est aussi mon frère. Je pensais que c'était assez clair, et que c'était aussi le cas pour toi. »
Sur ces mots, Donatello dégagea son fauteuil de la table d'un geste furieux et se dirigea vers la porte. Léonardo posa un regard compatissant sur Raphaël, qui avait l'air de s'être prit une claque. Deux disputes dans la même journée... C'était un nouveau record. D'habitude, lorsqu'ils se parlaient, les trois frères n'avaient pas le temps de s'énerver les uns contre les autres. Et puis ils ne se voyaient pas suffisamment souvent pour se le permettre. Mais aujourd'hui, la situation n'était pas la même, et les caractères radicalement différents de Donnie et Raph se confrontaient.
Raphaël était colérique, instinctif et têtu. À ses yeux, la première idée était toujours la bonne et si ce n'était pas le cas, il lui fallait du temps pour s'y faire. Au contraire, Donatello était calme, réfléchit et rêveur. Quand une idée lui venait, il prenait plusieurs jours pour y penser, ne rechignait pas à la changer, ou à l'abandonner si elle ne marchait pas, et gardait l'esprit ouvert à toutes autres propositions. Ce n'était pas étonnant qu'ils ne s'entendent pas toujours bien. Cela ne les empêchaient en rien de s'aimer.
« Viens, ordonna gentiment Léonardo à son frère, qui se remettait petit à petit de sa stupeur. On va pas le laisser dehors tout seul ? »
Sans répondre, Raphaël le suivit à l'extérieur. Donatello était resté sur le pas de la porte, sans doute pour les attendre, même s'il refusait de l'admettre. La façon dont il pianotait sur son téléphone trahissait une profonde frustration plutôt qu'une véritable colère. Un reniflement de sa part attira l'attention de Léo. Était-il en train de pleurer ? Avant qu'il n'ai le temps de dire quoi que ce soit, Raph parla.
« Je suis désolé, marmonna-t-il. C'est toi qui as raison. Je laisse pas tomber. On va trouver Michelangelo, et on va l'aider. Et puis je ne le déteste pas. »
Donnie eut un ricanement, frotta une manche contre son visage et leva les yeux vers ses frères. S'il avait pleuré, cela ne se voyait pas.
« Je suis content qu'on soit sur la même longueur d'onde, déclara-t-il, un sourire sur les lèvres.
- Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Demanda Léo.
- Pour ce soir, je ne sais pas, rétorqua Donatello en leur braquant son téléphone sous le nez. Mais pour demain, je me disais qu'on pourrait faire un tour au Pirate, ça vous dit ? C'est un bar, dans le centre ville. C'est bien là que Léo-Henri a dit qu'on pourrait le trouver, non ?
- Je t'ai déjà dis que tu étais un génie ? », demanda nonchalamment Raphaël.
