Chapitre Treize :

LH se trouva être beaucoup plus agréable une fois sa confiance acquise. Son air patibulaire et ses cicatrices ne perdirent en revanche rien de leur réalité. Le barman les reconduisit dans la salle principale du bar et leur offrit une tournée pour s'excuser de son comportement quelque peu agressif. Léonardo avait très envie de croire cet homme malgré leurs débuts tumultueux, quand celui-ci ne tari pas d'éloges au sujet de Michelangelo. Cependant, il était difficile de croire quelqu'un dont la moitié du visage est brûlé au troisième degrés, et qui semble tout aussi capable de vous broyer la main en vous la serrant que de faire décoller de plusieurs centimètres au dessus du sol les clients indésirables de son commerce. Donnie et Raph semblaient également partager cet avis.

Les trois frères n'avaient pas osé se renseigner à propos du « matos », ni de la sacoche, de peur de faire réapparaître la bête qui somnolait au fond du barman. Raphaël avait très peu envie de se trouver de nouveau plaqué au mur.

La seule chose que LH accepta de dire à propos de Michelangelo fut qu'il n'avait pas de domicile fixe. Il dormait ça et là, au grès de ses envies et de ses amis. Et malgré l'insistance particulière du barman sur le fait que Michelangelo avait choisit de son plein gré ce mode de vie, Léonardo sentit son inquiétude décupler. Son frère vivait donc dans la rue depuis plus de six ans ?!

« J'ai dis dans la rue ? S'étonna LH quand Donatello s'étrangla lui aussi sur cette information. Non, il ne vit pas dans la rue, il n'a juste pas d'appart à lui, c'est tout. Il dors chez des amis. La semaine dernière c'était chez moi, cette semaine c'est chez Woody, etc... Personne ne le laisserait dehors par un froid pareil, vous êtes fous. »

Léo se sentit un peu rasséréné, mais un peu seulement, et d'après les lèvres pincées de Raph et les doigts de Donnie qui pianotaient nerveusement sur la table, il en était de même pour eux.

Quand Raphaël voulu se renseigner sur le passé de Michelangelo, LH secoua négativement la tête.

« Désolé, mais je ne le connais que depuis l'an dernier et il est plutôt discret sur les détails. Il vous a déjà mentionné, bien sûr, mais il a tendance à tourner toutes les parties sombres de sa vie en fables épiques. La seule chose que je sais, c'est que selon lui, s'il a quitté l'orphelinat, c'est parce que le personnel était en fait des extraterrestres infiltrés pour l'enlever et étudier son cerveau. Et aussi parce que son collègue de chambre ronflait comme une locomotive. Voilà sa version. »

Bien que Léo, Donnie et Raph soient en train d'échanger des regards amusés, LH resta grave.

« Maintenant, celle de Klunk, c'est que les encadrants étaient violant et maltraitants. Klunk, c'est un autre orphelin qui...

- On sait qui s'est, le coupa Donatello, tout d'un coup beaucoup plus furieux qu'amusé.

- Ah bon ? S'étonna le barman. Comment ça se fait ?

- On l'a rencontré hier, à l'orphelinat, expliqua Léo.

- Orphelinat que j'ai bien envie de saccager. », gronda Raphaël.

Ce fut au tour de LH de les regarder en souriant alors qu'il n'y avait vraiment pas de quoi rire.

« Si vous avez rencontré Klunk, alors Mike est déjà au courant de votre présence, c'est sûr, déclara-t-il. Rien ne se passe dans cette ville sans que Mike ne soit mis au courant par Klunk. Si vous ne l'avez pas encore vu, c'est qu'il doit préparer quelque chose.

- Tu crois ? Demanda Donatello avec un mélange d'appréhension et d'espoir dans les yeux.

- Ou bien il croit lui aussi qu'on est des flics, grommela Léo. C'est ce que Klunk a dû lui dire. »

En vérité, le New-yorkais avait bien du mal à croire que si Michelangelo était au courant de leur présence et ne venait pas les voir, ce n'était pas parce qu'il n'en avait aucune envie. Après tout, si les rôles avaient été inversés, Léo se serait précipité pour rencontrer ses frères. Que Michelangelo ne le fasse pas ne lui disait rien qui vaille.

« Pourquoi est-ce qu'il a tant de problèmes avec la police, d'ailleurs ? Demanda Raph.

- Parce que tout le monde n'a pas la même définition de l'art que lui, plaisanta LH. Pour la plupart des gens, cela n'inclue pas de taguer des monuments historiques.

- Et pour Michelangelo, si ?

- C'est un détail. Ça fait un moment qu'il travail sur une œuvre urbaine qui, par malchance selon lui, inclus un petit bout de notre hôtel de ville.

- Comment ça « par malchance » ?

- Il dit qu'il ne l'a pas choisi. Que l'hôtel de ville n'avait qu'à être autre part. »

Léo hésita à rire. C'était à la fois si ridicule et si contraire à la loi ! Il ne savait si le personnage de Michelangelo lui était de plus en plus sympathique ou, si au contraire, il le décevait un peu plus au fil des minutes. Donnie et Raph, eux, ne se privèrent pas de ricaner.

« C'est un artiste, alors ? Demanda Donatello avec un léger dédain, lui qui, la plupart du temps, n'était pas réceptif à tout ce qui n'approchait pas de près ou de loin les sciences.

- Il fais des graffs, répondit LH. Il appelle ça de l'art éphémère. De l'art urbain. Ça ne plaît pas à tout le monde.

- Et il se débrouille bien ? S'enquit Raphaël.

- Tu veux dire en dessin ? Demanda le barman. Ou au niveau de l'argent ? Parce que pour ce qui est du second... Ça ne paye pas beaucoup. Voir pas du tout. Comme vous avez pu le voir, c'est plutôt du genre à lui attirer des ennuis.

- Merci d'avoir payé sa caution, au fait. », intervint Léonardo qui décida de mettre en suspens provisoire cette question de loi qui lui taraudait l'esprit.

Sa seule réponse fut un haussement d'épaule bougon, comme si cette simple phrase représentait une insulte. Comme s'il n'y avait rien de plus normal pour LH que de payer les amandes d'un ami. Ou peut-être était-ce uniquement celles de Michelangelo ?

« Ça vous dit de voir ce qu'il fait ? Demanda soudain le patron du bar en se levant, laissant entendre sans vraiment le vouloir que la question n'en était pas une.

- Hum... Ouais, pourquoi pas ? Acquiesça Raphaël un peu malgré lui.

- Vous avez sûrement dû passer devant quelques uns de ses graffs, ajouta LH en s'éloignant à grands pas tandis que Léonardo aidait Donatello à manœuvrer son fauteuil parmi la foule. Il a sévi dans presque toute la ville. Rien que la façade de mon bar, déjà, c'est de lui. »

Cette information seule aurait suffit à impressionner Léonardo, qui était à peine capable de tenir un feutre. Ses amis aimaient à dire qu'il dessinait aussi bien avec les mains qu'avec les pieds, c'était. Or la façade du bar était très belle. Elle représentait un couché de soleil maritime vu de la proue d'un navire. Le graff était dans les tons rouges, or et bleu et le sentiment qui s'en dégageait était très apaisant. Même avec le Jack Sparrow en bois souhaitant la bienvenue sur le bas côté.

LH entraîna les frères jusqu'à un square, à deux ou trois blocs du bar, et les planta devant une fresque gigantesque représentant les péripéties d'un tout petit personnage sur un mur de plus de dix mètres de long pour deux de haut. Même Donnie dut s'avouer impressionné. Le bonhomme traversait des déserts, des torrents, grimpait des montagnes et explorait des grottes. Il était poursuivit par divers ennemis ou mangeait en compagnie agréable, il combattait, fuyait, découvrait des cités enfouies, submergées et même volantes ! Tout cela pour revenir à la case départ ou il retrouvait son chez-soi et sa famille. Si l'on observait bien la première et la dernière case de la saga murale, on pouvait s'apercevoir que la seule différence hormis l'orientation du personnage, était l'intérieur de sa tête. Au départ, elle était pleine, colorée en noir, ordinaire. A son retour, le petit personnage avait tout un monde au sein de son esprit. C'était une ode au voyage qu'avait dessiné Michelangelo. Un appel à la découverte et l'aventure.

« Wow, souffla Raphaël, exprimant parfaitement les pensées de tout le monde. Ne me dites pas qu'on le fout en prison pour ça ?

- Dégradation de biens publiques, rétorqua LH en haussant les épaules d'un air fataliste. Il n'a pas les autorisations nécessaires pour faire ces graffs.

- Je t'en foutrais, des autorisations nécessaires, moi, grommela le New-yorkais au tempérament emporté. C'est trop beau ce qu'il fait ! J'ai déjà vu pleins d'artistes reconnus et respectés qui dessinaient moins bien que lui ! »

Avant que Donnie n'ait le temps de répondre, Léonardo leur fit un signe pour attirer leur attention. À quelques mètres d'eux se tenait Klunk. Il les regardait avec circonspection, comme s'il essayait de déterminer quelque chose. Croyait-il toujours qu'ils étaient flics ? Ou lui avait-on expliqué leur lien avec Michelangelo et essayait-il de faire correspondre ces explications avec sa version des faits ? Toujours est-il qu'en l'apercevant, LH s'avança à grands pas vers lui, un large sourire sur les lèvres.

« Salut Klunk ! Comment tu vas ? S'exclama-t-il en ébouriffant les cheveux déjà en pétards de l'enfant.

- Salut, LH, répondit le gamin avec une affection évidente mais sans quitter ses cibles des yeux.

- Tu ne saurais pas où est Mikester, par hasard ? Demanda ensuite le barman en pointant les frères du pouce. J'ai trois gars, là, qui voudraient bien le voir.

- Ouais, il veut les voir aussi, rétorqua le rouquin qui resta encore quelques secondes immobiles avant de se secouer d'un coup. Bon, alors, vous venez ? »

De quoi ? Quelque chose venait de griller dans le cerveau de Léo. Il allait rencontrer son dernier frère ? Maintenant ? Sans de plus amples préparations ? Déjà la bonne vieille angoisse refaisait surface. Tous les renseignements que Léo, Raph et Donnie venaient d'apprendre les avaient grandement rassuré, mais il planait encore de sacrés mystères autour de Michelangelo. Quelle était cette histoire de seringues et de matos, pour commencer ? Était-il un voyou, comme semblaient le penser tous ceux qui représentaient d'ordinaire l'ordre publique aux yeux de Léo, ou était-il simplement un original qui avait l'air adulé par ses amis ? Difficile de trancher. Et au-delà de tout ça, Michelangelo était-il toujours le petit garçon de l'orphelinat du boulevard Hoffman ?

Léonardo fut interrompue dans ses réflexion frénétiques quand LH le poussa en avant afin de le faire avancer en direction de Klunk.

« Alors, tu vas pas rester planté là ? Pas après le cirque que tu m'as fait au bar, pas vrai ?

- Attends, j'ai un peu l'impression d'être convoqué, moi ! Protesta Raphaël qui essayait de faire passer sa panique pour de la colère. J'aime pas trop ça ! »

Le seul à ne pas protester fut Donnie. Il prit une profonde inspiration, comme pour se donner courage, et poussa son fauteuil à la suite de Klunk.

« Venez, les gars, ordonna-t-il en leur adressant un sourire inquiet. On n'est pas venu ici pour rien, pas vrai ? C'est l'heure de rencontrer Michelangelo. »

Si le trajet qui suivit leur prit une bonne heure, ce fut probablement à cause du fauteuil de Donatello, car à plusieurs reprises le gamin lui lança des regards critiques avant d'obliquer brusquement, comme s'il changeait de route. Et plus d'une fois, Léo eu l'impression que si ça n'avait tenu qu'à lui, Klunk leur aurait fait emprunter des chemins bien plus acrobatiques.

L'enfant avait l'air furieux. Et pas furieux comme quand Donnie et Raph se disputaient. Furieux comme l'avaient été Raphaël et Michelangelo lors de leur séparation. La fureur de celui qui a été trompé, malmené, et qui ne compte pas pardonner tout de suite. Léonardo essaya d'engager la conversation plusieurs fois, mais Klunk évita consciencieusement son regard.

Le New-yorkais était tellement concentré sur le petit qu'il ne remarqua même pas le changement de décor autour de lui. Le centre-ville bien aménagé de la classe moyenne travailleuse évolua petit à petit vers les quartiers isolés et délabrés des laissés-pour-compte.

« On est bientôt arrivé ? Demanda finalement Raphaël alors qu'ils s'approchaient de ce qui ressemblait beaucoup à un aérodrome à l'abandon.

- Ouais, on y est. », rétorqua sèchement l'enfant.

Il s'élança en avant d'eux et poussa la porte verte d'un grand entrepôt, qu'il laissa bruyamment claquer derrière lui. Léonardo sentit son cœur remonter dans sa poitrine. Ça y était, le moment était enfin arrivé pour lui de retrouver son dernier frère et le sentiment de complétude qui allait avec. Il était temps de rencontrer Michelangelo.

En plus du froid qui transformait son souffle en épaisse fumée blanche et gelait le bout de ses doigts, Léo sentit une vague nausée s'emparer de lui.