Hey !
Nuit du Fof, Asra Julian, lalala. Cette fois, le thème était Ultimatum. Et ça m'a donné des idées pour un OS que je voulais déjà faire depuis un moment, mais qui était très flou dans ma tête. Du coup, ce texte ne correspond à aucune fin du jeu, mais il est inspiré de plusieurs mauvaises fins. (Les mauvaises fins sont tellement cool, aussi.)
Merci très fort à Ya-la-merveilleuse pour avoir relu cet OS à minuit passé.
Bonne lecture !
Résumé : Asra est prêt à tout pour retrouver Ilya. Et il ne lui reste plus qu'une solution.
Rating : T
Genre : Romance/Angst
Univers : Canon Alternatif - post canon
Pairing : Asra/Julian
Personnages : Asra, Julian, le Diable.
En dernier recours
.
Asra n'a pas le choix. Il a éliminé toutes les autres options.
Il sent la tristesse résignée dans les yeux de Nadia. Ceux de Muriel qui se détournent. Leur silence vaut plus que n'importe quel mot. Ils ne sont pas d'accord, mais ils savent qu'il n'y a pas d'autre chemin. Asra les a tous empruntés. Tous. Et ils n'ont rien donné.
Il en reste un dernier que sa boussole pointe, inlassablement.
— Rien ne nous garantit que le Diable sait où il a disparu, la Comtesse avance. Il pourrait te mentir.
Le mage lui sourit sans joie.
— Non. Le Diable est rusé, mais il ne peut pas mentir.
Et qui sait ce qu'il trame. Ils ont eu droit à un an de répit, depuis le second rituel. Un an
Ça fait bientôt douze mois qu'Ilya est parti l'affronter.
— Fais attention à toi.
La main sombre de Nadia dans la sienne a la douceur des adieux. Peut-être que s'en est un. Il espère que non. La vie sans elle est aussi inenvisageable qu'une existence sans Muriel. Ils sont sa force, son passé comme son présent. Ses deux piliers. Asra les salue d'un geste avant de s'éloigner vers l'ascenseur. Il serre son écharpe.
Asra veut des réponses. Et s'il en croit son outil, c'est là qu'il les trouvera.
Dressée sur ses épaules, Faust refuse de descendre.
Faust viens.
— D'accord.
Il caresse les écailles froides du serpent le plus précieux qui soit. C'est Faust. Il ne supporterait pas qu'il lui arrive malheur, mais il ne peut pas la laisser contre son gré. Il a besoin d'elle, plus que jamais. De la force qu'elle lui donne.
Le royaume du Diable n'est pas une terre où l'on entre serein.
Derrière lui, le portail se referme. Le tas de ferraille cliquette et descend brusquement. D'abord il ne fait que plonger. Puis Asra le sent. Cet infime changement dans l'air, comme un trouble dans les forces qui l'entourent. Le monde à peine plus léger, plein d'une énergie vive que les corps humains ne sont pas fait pour supporter.
Il vient de passer dans le monde des Arcanes. Et ses premiers pas se font dans l'antre du Diable.
Aux premiers abords, il se croirait sur les terres du Pendu. Le sol rouge comme une terre désolée, la lumière écarlate d'un écosystème mort qui flotte autour de lui. C'est aveuglant. Mais il sait encore reconnaître un monde qu'il a arpenté pendant presque un an. Et cette terre-là n'a rien à voir avec les mangroves du patron de Julian. Pas d'arbres tordus, de marais ouverts comme une plaie purulente. Non, ces murs sont rouges, mais ce sont les piliers d'un palais qui se tressent autour de lui. Une bâtisse noble à l'image de celui qui détient ce lieu.
Son dernier espoir.
S'il ne trouve pas de réponses ici, alors il ne sait plus où chercher. Ce serait comme d'avoir perdu Julian pour toujours et ça, il ne peut pas l'accepter. Cette guerre leur a déjà trop coûté.
Ami ?
— J'espère, Faust.
Un an. Un an que Julian est passé par ce même ascenseur, et qu'il n'est jamais revenu. Un an que les fissures suspendues dans leur monde se sont figées, sans pour autant disparaître. D'étranges couleurs abîment leur réalité, mais les limites qui séparent leur monde de celui des Arcanes n'ont pas disparues. C'était le projet du Diable, pourtant. Effacer les frontières, réunir les réalités. Effacer l'ordre établi pour ne plus laisser qu'un champ uni.
Un an, Julian est parti. Et si la situation n'a pas empirée, elle ne s'est pas non plus améliorée. C'est comme si le Diable avait suspendu ses plans.
Et Julian, lui, n'est jamais rentré.
Faust n'aime pas cet endroit.
— Je sais. Mais on a pas d'autre choix.
Asra pénètre le silence écrasant qui habite ces murs. Il fait quelques pas, avance dans ce monde qu'il ne connaît pas. Le royaume du Diable est le seul qu'il n'a pas encore retourné. Il a traversé les autres terres, rencontré certaines des Arcanes qui les dirigent, poussé ses recherches jusqu'à Nevivon. Mais ça n'a rien donné. Pas de Julian, nulle part.
Il y a bien une explication à ça. Elle irait bien au grand acteur dramatique qui mimait la mort du haut de ses longues jambes sur scène. Mais Asra ne peut pas… Il doit en avoir le cœur net. Comprendre une bonne fois pour toute pourquoi la fin de leur monde s'est figée.
Si Julian est mort, il veut le savoir.
Il doit pouvoir le pleurer en paix.
Alors il avance. Il ne connaît pas cet endroit, mais son corps sait pour lui. Ses pieds le guident jusqu'à la salle, grande. Une pièce qui n'est pas sans lui rappeler celle où siège le trône que Lucio occupait autrefois. Tout ce rouge… oh, ça lui aurait sans doute plu. Ça manque bien de dorures. Mais ça pique les yeux. C'est à l'image du défunt Comte de Vesuvia.
Quelqu'un.
Asra se redresse. Oui, lui aussi il entend. Ces bruits de pas. Non.
De sabots.
Il arrive.
Alors le Diable est toujours là. Il déglutit. S'il Julian n'a pas pu l'emprisonner, c'est qu'il a échoué. Alors… Alors Julian n'est peut-être plus de ce monde.
A moins qu'il ne se soit dégonflé au dernier moment. Mais il n'aurait pas fait ça, hein ? Oh, Asra préfèrerait presque. Ilya n'était pas de taille contre un ennemi de cette envergure. A l'époque, il lui en aurait voulu. Aujourd'hui, il préfère encore la lâcheté à la perte du médecin. Tout, plutôt que de voir encore mourir quelqu'un qu'il aime.
Tout.
— Oh, mais qui voilà.
Un timbre sorti des enfers fait trembler les murs.
— Il semblerait que nous ayons de la visite.
Cette voix, ce n'est pas une voix. C'est un son distordu qui sort du fond de sa tête. Un murmure suave qui glisse entre les parois de son crâne comme un mauvais sort. Le Diable avance, mais il est déjà là. Dans sa tête.
Une illusion.
Asra ferme les yeux. Cette voix, ce n'est qu'un tour comme un autre. Il en faut plus pour l'impressionner.
Et il sait que le Diable est capable de bien meilleurs pièges.
— Serait-ce un visage familier que j'aperçois ?
— Tu as déjà ta réponse.
Ils savent mutuellement qui ils sont. Inutile de faire semblant.
— Tu n'es pas bien joueur, Asra. Dommage. J'adore les jeux.
Et les pactes.
Peut-être que c'est ce qui s'est passé. Peut-être que Julian a passé un pacte avec le Diable. Ça expliquerait pourquoi le monde s'est figé avant de se fondre complètement dans le royaume des Arcanes. Ça lui ressemblerait. Un noble sacrifice qui l'aurait enrobé. Une pièce pour le maître des serments. Si pacte il y a eu, Julian est peut-être encore en vie. C'est toujours préférable à… Plus de Julian.
Faust va s'enrouler au fond de son sac alors qu'il se tourne. Mais là où le pas sec de son hôte s'approchait, il ne voit rien. un couloir vide. Encore un tour.
— Je ne suis pas ici pour jouer.
Les murs s'assombrissent.
— Et qu'est-ce qui t'amène ?
Bien. Le jeu commence. A partir de maintenant, Asra doit soigner ses mots. Il est sur les terres de l'Arcane la plus vicieuse qui soit.
— La curiosité.
— Oh. Je vois, nous avons un petit fouineur sur nos terres.
On. C'est sans doute une manière de parler, mais Asra ne peut pas s'empêcher d'espérer. Est-ce qu'il inclut Julian dans ces deux lettres ? S'il est ici…
Il essaie de sonder les lieux, mais il ne sent rien. La magie qui habite le palais est rouge comme une colère sans fond. Un trait indélébile.
Et pourtant…
— Mettons que j'accepte de répondre à tes questions. Qu'est-ce que tu me proposes, en échange ?
En échange, Asra plonge sa main dans sa poche. Ça lui serre le cœur de s'en séparer, mais qu'est-ce qu'il peut bien faire de ça ? Rien. Cet objet ne lui est plus d'aucune utilité. Il l'a trimballé longtemps, dans l'espoir de trouver ce qu'il cherchait derrière l'aiguille tremblante. Mais non.
En revanche, si le Diable veut reprendre ses plans, il trouvera sans doute un intérêt à ce marché. Reste à espérer que l'obstacle qui obstrue sa route ne puisse être défait par sa main.
— Ma boussole.
Asra agrippe l'objet en question. Le métal froid et familier, la surface de verre qu'il a si longtemps contemplée.
Il la revoit pointer vers le Lazaret, alors que Julian le guidait sur le lac. Tourner jusqu'à s'arrêter vers les couloirs du palais de Nadia.
— Ta boussole ?
L'Arcane rit. Mais Asra a saisi la pointe d'intérêt qui piquait sa voix.
— Et qu'est-ce que je pourrais bien tirer d'un objet pareil ?
— Elle indique la direction à prendre pour trouver ce qui tient le plus à cœur à celui qui la porte.
— Tu ne réponds pas à ma question.
Des pas dans son dos. Asra se tourne, mais le vide l'accueille. Encore un couloir vide. Il ajuste son écharpe.
— A toi de voir.
C'est un jeu risqué. Si le Diable refuse, il n'aura rien d'autre à lui offrir. A moins que l'Arcane majeure ait déjà un projet en tête. Dans tous les cas, la solution ne l'arrangera pas. Il n'y a rien que le Diable veuille qui ne puisse causer de tort au reste de l'univers.
Mais qu'est-ce que l'univers, au fond, qu'est-ce que sa fin ? S'il existe un moyen de récupérer Julian tout en contrecarrant les plans de leur ennemi…
Il y a un an, il l'a laissé partir en pensant que c'était la seule solution. Aujourd'hui, il n'est plus sûr de rien. Ses valeurs se sont troublées, à l'instar des frontières qui semblent tant déranger le bouc.
— Mettons.
Son cœur s'emballe.
— Et quelle réponse espères-tu de moi ?
— J'ai plusieurs questions.
Un piège facile à éviter. Si sa proposition intéresse son interlocuteur, il ne doit pas perdre son prix trop vite.
— Tu es gourmand, Asra.
Sa voix. Il pourrait jurer qu'elle s'est rapprochée. Il la sent derrière lui mais il se tourne à nouveau et toujours, le vide lui répond. Des murs éternellement sombres. L'écarlate laisse place au pourpre. Comme si ces mêmes murs avalaient toute la lumière présente dans la pièce. Impossible de voir au-delà du seuil des couloirs. Bientôt, même le trône qui siège au centre de la pièce disparaît de sa vue.
Les pas résonnent partout. La corne des sabots contre une matière qu'il n'identifie pas.
— Mais soit. Je suis curieux de savoir ce que tu viens me demander.
Ça frôle son épaule.
— Je ne te promets pas de répondre à toutes tes questions.
— Je ne te donnerai ma boussole qu'une fois que j'aurai mes réponses.
L'Arcane majeure rit. Ou bien les murs tremblent. A moins que tout ne vienne du fond de la tête d'Asra, il ne sait pas.
— Je jugerai de l'intérêt de ta proposition en fonction de ce que tu me demanderas.
C'est risqué. Son ennemi pourrait bien retourner ça contre lui en un claquement de doigts. Le Diable est d'une incroyable patience, du genre qui s'use moins vite que l'esprit humain. Mais Asra a besoin de savoir. Et il n'a plus d'autre option.
— Bien.
Le souffle de la créature s'infiltre dans la pièce, plein de satisfaction.
— Je t'écoute.
Asra inspire. Il n'est pas à l'aise ici. Cette magie n'a rien à voir avec celle qu'il connaît. Sous l'apparence calme et suave du Diable, il sent les tremblements instables qui agitent ces murs. Un monde en équilibre précaire. S'il ne se trompe pas, le Diable a changé depuis leur dernière rencontre. Et ce changement est sans doute du fait de Julian.
Est-ce qu'il a trouvé un moyen de l'entraver ?
Il n'y a qu'un seul moyen de savoir. Et si ce moyen ne suffit pas, alors Asra n'aura définitivement plus d'option.
— Tu n'as pas effacé les frontières qui séparent les différents royaumes.
C'est un fait. C'était son plan, pourtant, le bouc le leur a dévoilé lors du second rituel.
— Pourquoi ?
— Je n'ai pas encore effacé les frontières.
Un son rauque s'échappe d'une gorge qu'il devine dans le noir écarlate de la pièce. C'est comme… Comme un rire ? Même pas un ricanement. Un bruit dérangeant.
— Qu'est-ce qui t'en empêche ?
— Qu'est-ce qui te fais croire que quelque chose m'en empêche ?
— Tu t'es arrêté au milieu de ton œuvre. Il y a bien une raison.
— Pour vous, je me suis arrêté.
Il a froid, chaud, les deux en même temps. Une sensation désagréable qui lui donne envie de se recroqueviller. Qu'est-ce qu'il doit comprendre ? Asra est sensible à l'équilibre des choses, il perçoit la magie dans tout ce qu'elle a de plus pur, à chaque instant. Si les mondes étaient encore en danger, il le saurait.
Alors pourquoi le Diable a-t-il soudain décidé de s'arrêter ?
— C'est-à-dire ?
— Ne sois pas impatient, Asra. Tu sauras bientôt.
Il déglutit. Peut-être que le Diable se joue simplement de lui. Il ne peut pas mentir, mais rien de l'empêcher de glisser des réponses évasives pour l'embrouiller. La peur est un terreau fertile pour ses plans, Asra en a déjà fait les frais.
— C'est tout ce qui t'amène ?
Il inspire. Il sait, hein ? Et s'il sait, c'est qu'il a la réponse qu'il cherche.
Le magicien serre sa main autour de sa boussole. C'est juste un outil. Si Julian est enfermé ici d'une quelconque façon, ce n'est pas ce bout de métal qui l'aidera à sortir. La boussole indique, mais elle ne donne pas les solutions. Elle n'offre pas d'issue pour les problèmes qui n'ont pas de solutions. Avec ou sans son aide, si le Diable doit sortir, il sortira. Et s'il est condamné à rester enfermé dans son royaume, rien ne pourra l'en sortir.
Il prend la bonne décision.
— Non.
Hein ?
— Je sais que Julian est venu te trouver ici.
L'air tremble.
— Julian Devorak, il précise, inutilement.
La pièce retrouve un brin de lumière, s'assombrit à nouveau. Comme un cœur qui bat. Cette fois, le toc régulier des sabots qui lui parvient est net. Ce n'est pas une illusion. Il croit même discerner une forme fendue sur le sol obscur.
— Qu'est-ce que tu as fait de lui ?
Un rire grave éclate contre les murs. Cette fois, le timbre du Diable lui tire un frisson désagréable. Il est profond, effrayant comme le fond noir d'un puits où il se sait capable de sauter. Mais il y a autre chose.
Asra sort la boussole de sa poche. Bonne décision ou pas, il ne peut plus reculer. Il ne quittera pas cet endroit dans sa réponse.
— Ce que je lui ai fait ?
Il baisse les yeux vers la vitre alors que l'ombre se dissipe juste ce qu'il faut pour lui laisser voir une aiguille fine, imobile.
Qui pointe droit devant lui.
— Demande-toi plutôt qu'est-ce que vous m'avez fait, Asra.
La peau d'Asra n'a jamais été aussi blanche.
Devant lui, c'est bien le Diable qui se tient.
Le Diable, et Julian.
Julian.
Il lache la boussole.
Non.
— Alors ? Tu as ta réponse ?
Sa peau de craie, marquée de symboles noirs. Ses yeux comme des nuages gris cerclés du rouge de la peste, et ces cornes tordues qui sortent de ses boucles rousses. Son sourire aiguisé, comme les longs doigts noirs qui s'élancent. Son corps, toujours trop grand, trop maigre ou pend une veste familière. L'accoutrement du Diable démesurément large qui dévoile sa peau. Ses os.
Non. Asra refuse d'y croire. Et pourtant…
Oui. Ça fait sens.
Le monde figé. Sa disparition inexpliquée. C'est terriblement logique, une explication aussi solide que le nœud lui serre l'estomac.
Julian n'a pas piégé le Diable.
— Tu l'as détruit.
— Quel sens de la déduction. Je vois que ton esprit ne s'est pas ramolli.
Il n'a pas pu être à ce point stupide ! Asra l'avait prévenu, il lui avait dit…
— Tu ne devais pas-
— Éliminer le Diable, je sais.
Sa voix n'est plus si grave. Non. Elle est familière. Elle lui retourne le ventre.
— Celui qui détruit une Arcane Majeure prend sa place. Ne t'en fais pas, je connais ma leçon.
Julian s'approche encore, et Asra ne peut pas douter quand il croise son regard. C'est lui. Ces yeux, même le Diable ne pourrait les imiter.
— Tu devais l'entraver.
— Oh tu fais bien de le dire, je n'y avais pas pensé, la créature ironise.
Puis son sourire s'effondre.
— Mais il faut croire que je ne suis pas aussi futé que toi, hein ? J'ai fait comme je pouvais pour nous sauver.
Ses lèvres se tordent, ses yeux se plissent. Asra jurerait que mêmes ses boucles perdent de leur vigueur, mais peut-être pendent-elles lamentablement depuis le début de leur conversation.
— Je ne suis pas la Comtesse de Vesuvia ni son merveilleux magicien. Je fais ce que je peux avec mes moyens, sans vos petits tours de magie.
Julian a détruit le Diable.
Julian est le Diable.
Il assimile lentement l'information.
Julian est le Diable. Julian est en vie. Mais il ne rentrera jamais avec lui à Vesuvia.
— On dirait bien que j'ai servi à quelque chose, pour une fois.
Asra déglutit. Il le voit se pencher pour attraper la boussole, la glisser entre ses mains. Ses mains ? Est-ce qu'il peut encore parler de mains ? Ses doigts sont longs et noirs, la chair se fond dans l'ongle pour dessiner une pointe aiguisée.
Une lueur agacée éclate dans son œil alors qu'il observe la vitre.
— Pourquoi tu as fais ça ?
Ce n'est pas ce qu'ils avaient convenu.
— Pourquoi j'ai arrêté l'ancien Diable ?
— Pourquoi tu t'es…
Sacrifié.
— Il le fallait. Tu devrais être content, non ? Vesuvia est saine et sauve. Oh, il y a encore deux ou trois petites choses que je n'ai pas réparées, mais à ça près…
— Tu vas rester enfermé ici pour l'éternité, Julian !
— Et alors ?
Il l'a cherché. Pendant un an, il a arpenté le royaume des Arcanes. Même Portia et Mazelinka ont fait le tour des terres du continent pour retrouver le médecin.
Il l'a cherché et, maintenant qu'il l'a trouvé, il ne pourra jamais le ramener.
Il ne peut pas le retrouver et le perdre le même jour.
— Qu'est-ce que ça peut vous faire ?
Il grogne.
— Ça n'avait pas tant l'air de vous déranger, quand vous m'avez envoyé ici.
— Tu es parti de ton plein gré.
La voix d'Asra n'est qu'une pauvre petite plainte contre la rancœur de Julian. Il la sent qui transpire, coule de son regard jusqu'à ses mots. La pièce s'assombrit encore - pas assez pour qu'il le perde de vue.
— Et ça n'avait pas l'air de vous déranger. Ça vous arrangeait bien au fond, hein ? De vous débarrasser du boulet de service. Fini, le docteur incapable de soigner ses patients. On lui a enfin trouvé une utilité.
— Personne n'a jamais dit ça.
— Vous le pensiez.
— Non-
— Ne me prends pas pour un idiot !
Un grognement guttural racle les parois de sa gorge.
— Je ne suis peut-être pas aussi intelligent que toi, Asra, mais je suis loin d'être stupide.
Son regard lui passe dessus comme la pointe d'une aiguille. Asra sent toute cette magie instable qui les entoure. Un souffle fragile dans les murs, pourri pas une vieille rancœur qui empoisonne l'air. Une plaie mal soignée.
— Vous aviez besoin d'un pion à balancer, et vous avez bien choisi.
C'est faux.
— Tu t'es proposé.
— Vous n'aviez pas l'air pressé de me retenir.
Ils n'avaient pas le choix. L'enjeux allait au-delà de leur propre vie. Nadia devait rester présente pour s'occuper de la ville, Portia et Muriel n'auraient pas pu faire face aux tours du Diable et Asra… Asra devait trouver une solution de secours. Un sort capable de protéger la ville, si les frontières des royaumes venaient à disparaître.
Puisque la médecine ne pouvait rien contre la peste, Julian n'était plus nécessaire à la clinique. Il pouvait y aller.
— Il fallait que quelqu'un y aille.
— Autant en profiter pour se débarrasser du poids mort.
— Tu n'étais pas un poids mort.
Asra recule, Julian n'en avance que plus vite. Il le sent qui passe derrière lui.
— Un médecin qui ne peut soigner personne n'est pas d'une grande utilité.
— Tu n'étais pas juste-
— Quoi ? Pas juste médecin ?
Il rit. Ou bien il grogne, Asra ne sait pas. La magie se fond en lui et s'échappe. Il n'a plus de repères, ici. Ce palais est un lac infini, blanc, sans fond. Il se demande si Julian peut lire dans son esprit, là. Le Diable ne connaît pas les pensées de ses interlocuteurs, mais il sent la peur, la haine, les doutes. Ses doigts se glissent efficacement entre les failles.
Il voudrait croire qu'il n'en a pas.
— Oh, c'est vrai. C'était agréable d'avoir quelqu'un sous la main pour te distraire, c'est ça ? Je ne t'ai pas trop manqué ?
Mais la voix de la bête fait trembler ses genoux.
Ses cheveux trop long caressent son dos alors qu'il se penche sur son oreille.
— Si.
— Menteur.
C'est vrai. Julian lui a manqué. Sa voix contre son cou, ses mains autour de sa taille, sa tête sur son torse après une longue nuit à l'échoppe. Leur tristesse noyée l'une dans l'autre.
Les mondes se sont stabilisés, la vie a repris son cours. Tout était à reconstruire, mais les jours passaient, et il ne rentrait pas.
— Tu crois que je ne sais pas à quoi je te servais ? Il te fallait quelqu'un pour te changer les idées, quand iel est mort.
La douleur passe sous sa peau comme un pieu gelé.
Oui. A l'époque. Les premières fois. Julian était un partenaire acceptable, il s'entendait bien avec. Et quand bien même ? Asra n'avait plus qu'un seul objectif. Ramener la personne qui comptait le plus pour lui.
Mais aujourd'hui…
— J'ai été clair dès le début.
Aujourd'hui, il veut juste ne pas perdre ce qui est encore précieux pour lui. Ce qu'il croyait être en mesure de sauver.
Et Julian est devenu…
— Ne me fais pas rire. Tu savais que je m'accrocherais quand même.
Peut-être, oui. Il a estimé que ce serait son problème. Julian ne cessait de le quitter pour mieux revenir, de toute façon.
— Ce n'était pas de ma faute.
— Bien sûr. Jamais.
Sa voix crache.
— Tu disparais quand les autres te cherchent. Tu laisses les gens partir au casse pipe à ta place pendant que tu t'enfermes pour faire tes petits tours, mais ce n'est pas de ta faute, hein ?
C'est faux. Il a fait ce qu'il a pu, à sa manière. Avec les armes à sa portée.
— Le Magicien, toujours introuvable quand on a besoin de lui.
— Je ne suis pas le Magicien.
— Tu lui ressembles plus que tu ne le crois.
Asra déglutit.
— J'avais des choses à faire.
— Comme quand tu l'as abandonné-e ici ?
Il agrippe son écharpe.
— Je ne l'ai pas abandonné-e.
— Vraiment ? Où étais-tu quand iel est mort, Asra ? A ses côtés ?
Il n'a pas le droit d'attaquer sur ce terrain.
— Qui l'a accompagné quand iel a développé les premiers symptômes de la peste ? Qui lui rendait visite toujours les jours ? Qui était là pour lui tenir la main, quand son corps a commencé à tomber en lambeaux ?
— Je ne savais pas...
— Evidemment. Tu étais introuvable, comme toujours.
— Nadia m'avait donné une mission.
Le souffle de Julian est si proche. Et il a tellement froid, soudain. C'est inscrit dans sa chair, cette erreur. ll ne pourra jamais la rattraper.
— Alors pourquoi tu ne l'a pas emmené-e avec toi ?
— Iel ne voulait pas.
Il n'a jamais cessé de payer pour ça.
— Tu aurais dû insister.
— C'était son choix. Je n'avais pas le droit d'aller contre sa volonté.
— C'était ton apprenti-e. Iel était sous ta protection.
Il sait. Il sait, et il n'oubliera jamais qu'il a manqué à son devoir. Il peut encore sentir la cendre entre ses doigts, l'odeur de mort du Lazaret qui imprégnait la terre et le sang sur sa peau, son sang, qui se mélangeait à ses restes. La douleur taillée dans ses articulations. Et ce froid. Ce froid…
— Mais c'était plus simple de rejeter la faute sur moi, hein ?
Il déglutit.
— Tu n'y étais pour rien.
— Vraiment ? C'est ce que tu penses ?
Il… Oui. Non. Sur le moment, il… Il était au plus mal, il n'était pas en mesure de réaliser. Il avait laissé son apprenti-e aux mains de Julian, et il le retrouvait mort. Il le détestait de ne pas l'avoir mieux protégé-e des dangers de la peste. Il était médecin, il…
Il le détestait, pour ne pas se détester lui, d'avoir laissé mourir ce qu'il avait de plus précieux.
— Je sais quand tu mens.
— Je ne mens pas. Tu n'y étais pour rien.
— Ce n'est pas ce que tu pensais.
— J'avais tort.
Il s'éloigne, mais Julian est encore là, partout. Autour de lui, omniprésent. Il y a son odeur et sa magie malade, sa colère qui lui fait mal aux os, son souffle contre sa nuque. Il est là. Julian. Le Diable. Indissociable.
Asra a encore échoué.
Un hoquet court déforme sa voix.
— Tu n'étais pas là.
— J'ai-
— Et quand je suis parti, tu n'étais pas là non plus. Il n'y avait personne pour m'accompagner.
— Tout le monde était occupé.
— Et maintenant ?
Un râle noir glisse de sa gorge.
— Où est-ce que qu'ils sont, hein ? Ou est-ce que vous êtes tous ? Combien de temps ça fait, là-haut, un an ? Je n'ai pas l'impression de vous avoir manqué.
— C'est faux. Portia-
— Portia n'est pas là. Personne n'est venu.
— On t'a cherché.
— Menteur !
Le palais tremble avec lui.
— Ne me faites pas rire, vous étiez très bien sans moi ! Vous m'avez laissé pourrir comme vous m'avez laissé partir, tout seul !
— C'est faux.
Il l'a cherché longtemps, un an et bien plus. Le temps ne s'écoulait pas de la même manière dans le monde des Arcanes, et il… Il a fouillé partout. Il n'avait plus que ça à faire.
— Je t'ai cherché.
— Bien sûr, le Diable ironise.
— C'est vrai.
Plus que ça qui comptait vraiment.
Il ne peut pas être arrivé trop tard. Pas encore.
— Je suis venu pour toi.
— Tu es descendu parce que tu t'inquiétais du sort de Vesuvia.
— Oui. Mais pas que.
La vérité. Il n'a que cette option s'il veut pouvoir le convaincre. Lui dire ce qu'il pense vraiment. Ce qu'il ressent et… et Asra déteste ça. Il se sent nu, tellement fragile. Mais il a peur qu'Ilya disparaisse sous ses yeux et ne revienne jamais. Qu'il ne soit plus que l'Arcane qu'il incarne, le chaos et la volupté.
— Je t'ai cherché partout, il insiste. A Vesuvia, à Nevivon, dans le royaume du Pendu, j'ai tout fait.
Julian grimace. Il se détourne.
— Pourquoi.
— Tu sais pourquoi.
Encore, il regarde entre ses mains et peste.
— Tu as peur de finir tout seul.
C'est vrai. Asra ne veut pas… il ne veut pas qu'on l'abandonne encore. Mais il ne veut pas non plus passer le reste de sa vie avec n'importe qui.
Et il voit, entre les doigts de la créature, vers où la boussole pointe quand c'est lui qui la tient.
— Elle est cassée, il crache.
— Non.
— Si. Elle est cassée et tu m'as menti.
— Je ne te mens pas.
Il faut qu'Ilya le croit.
— Qu'est-ce que tu veux ? Que je lea ramène ?
— Je ne suis pas venu pour ça.
Même si l'idée l'illumine d'un espoir douloureux. Une lumière aveuglante, qui lui brûle la rétine avant de s'éteindre. Il sait… Il voudrait, il voudrait si fort. Mais il sait que ce n'est pas une bonne chose. Il l'a compris.
— Alors pourquoi ?
— Je suis venu pour toi.
Et c'est douloureux de le dire. Humiliant, presque. Asra déteste parler de ses sentiments. Il n'aime pas… Il ne veut pas que les autres puissent voir ce qui se passe à l'intérieur de lui.
Mais quelle importance, maintenant ?
— C'est faux.
— Je te jure que c'est vrai, Ilya.
— Tu mens encore !
Il s'avance. Au tour de Julian de se reculer, dents serrées, mais Asra ne se laisse pas démonter. Il passe devant lui et pose ses mains sur les siennes. Ses mains minuscules face à ces longs doigts, cette peau trop claire sur cet épiderme noir et froid.
Il doit le croire.
— Qu'est-ce que tu veux ?
— Rentre avec moi.
Ses mains s'enroulent autour de la boussole, et l'aiguille fait demi-tour pour pointer à nouveau vers Julian. Puis elle revient vers Asra. Lovée entre leurs paumes, elle ne cesse de faire ses allers retours.
Le Diable la contemple, incrédule. Un ciel d'émotion passe dans le gris de ses yeux, comme autant de nuages.
Pour la première fois, Asra le sent qui hésite.
— Tu l'as truquée.
— Non.
— Si, tu utilises tes pouvoirs pour-
— Ilya.
Il ne peut pas l'abandonner ici.
— Je suis venu te ramener.
— Alors c'est raté. Le Diable ne peut pas quitter son royaume.
Celui qui élimine le Diable devient le Diable, et le Diable ne peut pas quitter son royaume trop longtemps sans risquer l'ordre des choses. Si Julian part, alors les frontières fêlées se briseront une à une. L'ordre établi s'effondrera.
S'il reste, il sera seul.
Il n'y a pas d'autre solution. Asra est arrivé trop tard.
— Tu peux aller annoncer la nouvelle aux autres. Notre marché est scellé. Je garde la boussole.
— Non.
— Je ne t'empêcherai pas de partir.
Il y a forcément une solution. Ces réponses amères lui coulent sur la peau comme la vase du Lazaret. Asra ne peut pas se contenter de ça.
— Tu as eu tes réponses.
— Je ne suis pas seulement venu te poser des questions.
La boussole disparaît dans une poche du Diable, sans affecter le pli de la veste.
— Je ne veux plus être ton jouet, il feule. Rentre et laisse-moi.
— Tu n'es pas mon…
Est-ce que c'est vraiment ce qu'il pense ? Ce qu'il a ressenti, pendant leur brève relation tordue ?
Asra ne sent plus ses mains, ni son corps. Il ne sent plus rien sinon la magie qui l'entoure.
— Je suis désolé.
Il serre ses bras contre lui. Ilya a toujours été grand, mais il ne s'est jamais senti aussi petit face à lui qu'en cet instant.
— Je ne voulais pas te blesser.
— C'est trop tard.
— Il y a forcément une solution.
— A toi de me dire. Qui est l'expert en magie, ici ?
Lui. Et parce qu'il connaît le sujet sur le bout des doigts, il sait qu'il n'y a rien à faire.
— Tu vois ? Allez, pars.
Il ne peut pas bouger.
— Je tiens vraiment à toi.
Pas sans l'avoir convaincu. Que Julian garde au moins ça pour lui, cet amour qu'il aura mis longtemps à tirer des décombres du deuil. Des sentiments qui ne sont ni très nobles ni très sains. Mais qui existent.
— Tu n'es pas capable d'aimer. Tu sais juste te servir des autres pour arriver à tes fins.
— Tu as vu la boussole.
— La boussole montre ce dont on a le plus besoin. Pas ce qu'on aime.
C'est vrai. Et la différence est bien maigre entre les deux. Mais Asra est ici, il a eu ses réponses, et elle pointe toujours vers le Diable.
Vers Ilya.
— Qu'est-ce que je peux faire pour te le prouver ?
Il pourra toujours revenir. Le royaume des Arcanes n'est pas bon pour les humains, Asra sait qu'il vaut mieux ne pas s'y aventurer trop longtemps. Mais un voyage de temps en temps, ne serait-ce que pour lui donner des nouvelles de la surface…
Les traits de Julian s'illuminent. Un mélange d'espoir et de cruauté qui lui déforme les traits. Est-ce que ce sont encore ses traits, d'ailleurs ? Le gris de ses yeux, le triangle marqué qui forme sa mâchoire, Asra ne les a pas vu depuis tellement longtemps…
— Alors ? Maintenant qu'on te donne l'occasion de partir, tu ne disparais plus ? Qu'est-ce qui t'arrives, Asra ?
— Dis-moi.
Son interlocuteur le regarde de haut en bas. L'affection, le mépris, ces émotions se ressemblent tellement quand il lui sourit. Il ne saurait pas faire la différence. Y en a-t-il seulement une ? Julian le déteste parce qu'il l'aime. Parce qu'il l'a aimé, en tous cas. Et Asra…
— Reste.
Asra plonge dans une eau glacée.
— Reste ici avec moi, pour toujours.
Il ne remarque pas la main de Julian sur son épaule.
— Ne me laisse plus jamais seul.
Mais il l'entend. Cette voix qui le traverse et ce visage trop près du sien, soudain. Son odeur semblable au flux qui les entoure, cette magie fragile qui pourrait bien se briser. Un mélange de colère, de rancœur et d'amour malade.
— Je ne toucherai pas aux frontières entre les Royaumes, si tu restes.
De désespoir. Celui qui le rendait malade, alors qu'ils cherchaient une solution face à cette maladie qui les dévastait. C'est comme ça que Julian l'aimait. Désespérément. A genoux.
Mais si Asra reste… Son corps n'est pas fait pour cet endroit. Il sent déjà la magie du Diable insuffler en lui. Et les autres ? Nadia et Muriel. Portia.
Est-ce qu'ils ont besoin de lui, eux ?
Ilya est ici, seul. Ilya qu'il n'a pas retenu. Deux fois, Asra a fait l'erreur de laisser quelqu'un partir. Deux fois, il l'a regretté. Il ne peut pas changer ce qu'il a fait.
Mais aujourd'hui, Ilya est là. Il peut sentir sa main sur sa joue. Sa joue humide.
Et il l'a cherché tellement, tellement longtemps. Qu'est-ce qui l'attend, là-haut ?
Asra tremble. Le chaud et le froid ne sont plus qu'une drôle de sensation alors qu'il pose sa main sur celle de son partenaire. Sur ses doigts si longs.
Ilya…
— Reste, Asra…
Ses yeux gris se brouillent, comme les siens se remplissent.
Lalala. C'est le festival de la joie. C'était très amusant d'écrire Julian. Puis pour une fois que c'est Asra qui prend, et pas lui.
(Pour ceux qui se demandent, disons que c'est une sorte d'univers alternatif où le premier rituel n'a pas permis de ramener l'apprenti-e)
Je les aime fort en vrai. Promis, le prochain texte c'est du fluff tout coton.
(Et en vrai venez faire les nuits du Fof, c'est trop chouette ! Ça se passe sur le forum francophone !)
