Chères lectrices, chers lecteurs, faites attention aux avertissements habituels, auxquels je vais ajouter, cette fois, de l'horreur, pure et simple.
VIOLENCE – HUMILIATION – HORREUR – ABUS SUR ENFANT
L'avertissement courtois mais inflexible aux femmes de ménage fait des merveilles. Le samedi débute vers midi, ce qui donne à Cindy et à Gloria l'opportunité d'utiliser l'aspirateur et de briquer la grande maison de fond en comble avant de repartir. Regina apaise la lancinante culpabilité qui la dévore à l'idée que l'objet de tous ses désirs a, à cause d'elle, sauté le petit-déjeuner, par un repas certes tardif mais digne d'un Vatel.
Le week-end se déroule dans un invraisemblable déferlement de tendresse. Du côté de la sorcière, la reconnaissance éperdue se mêle encore et toujours à un sentiment d'embarras, au souvenir du vendredi soir. Percevant sa gêne, Emma se fait plus câline, plus respectueuse que jamais, n'aborde pas le sujet durant la journée, dévore avec un appétit d'ogre renouvelé, ce qui rassure sa compagne au plus haut point. Les deux femmes parlent longuement à Henri, s'enquérant chacune à sa manière (une affection enjouée et discrète pour la sauveuse, une curiosité non dissimulée, inquiète et presque jalouse du côté de la reine) de ses études et de ses amours. Les nouvelles sont excellentes.
Outre la fatigue, qu'elle préfère mettre sur le compte de certaines activités charnelles effrénées, Sa Majesté sent bien, sans en faire part à sa partenaire, que son corps est en travail. Une sorte de bourdonnement, de vrombissement, assez inquiétant, la traverse de temps à autre. Les fluides magiques bombillent parfois dans ses veines, tels des nuées de mouches. Mais tout reste sous contrôle, et la magicienne ne parvient pas à regretter l'apothéose qui a eu lieu sur le rocking-chair, tout en sachant pertinemment que c'était pure folie de sa part, un caprice absurde et déraisonnable.
La lecture de Belle du Seigneur progresse considérablement, et la princesse constate avec un intérêt chagrin que la passion, d'après Albert Cohen, n'est pas bonne conseillère. La reproduction de la photo de famille représentant Madame Mills et son fils s'achève. Regina complimente avec sincérité le coup d'œil et la main sûre de sa conjointe, qui se lance presque immédiatement dans un nouveau dessin. La magicienne en conclut à part elle, de manière définitive, qu'en tout cas la petite n'est pas dyspraxique. Il faudra faire encadrer l'œuvre et demander à Steve de l'accrocher au salon. Sitôt après avoir eu cette pensée, Sa Majesté se réprimande elle-même, mentalement. Tout d'abord, faire entrer le jardinier dans le manoir, c'est risquer de le mettre en présence d'Emma…Il n'en est évidemment pas question. Il demeure cependant indispensable que la maîtresse des lieux soit présente au moment de l'installation, pour décider avec précision de l'emplacement du cadre. Donc, ne pas commanditer ce travail délicat en son absence. Par ailleurs, pourquoi Gloria, bâtie comme un cheval de trait, ne serait-elle pas capable d'effectuer cette tâche ? Certains préjugés médiévaux, issus de la Forêt Enchantée, ont la vie dure.
La nuit venue, lorsqu'elles sont enlacées l'une contre l'autre, le dialogue se renoue immanquablement, ponctué de baisers aimants et de soupirs langoureux, entre deux étreintes.
- Tu ne dois pas avoir honte, Regina. C'était merveilleux. Tu étais merveilleuse. En fait, tu m'as réconciliée avec l'idée même de pénétration. Du moment que c'est avec toi, c'est quand tu veux.
La reine ceinture et encercle sa princesse entre ses bras nerveux, lui baise le cou, les joues, les lèvres.
- J'en suis heureuse, ma poupée. Mais comme je te l'ai dit, il ne faut pas abuser de ces choses-là…surtout si nous prenons l'habitude d'une tétée, en même temps…Ce…et ça, ça t'a plu ?
- Oh ! C'était un délice, Majesté !
Puis, un enchaînement de pensées.
- Tu veux qu'on programme ça ? Je ne sais pas à quelle fréquence c'est raisonnable…
La sorcière doit réfléchir. Sans qu'elle le formule, la pensée des bourreaux dont Sydney a retrouvé la trace surgit dans son cerveau bouillonnant. Ne pas laisser traîner les choses…Économiser la magie. Agir cette semaine. Dès lundi, examiner l'emploi du temps, avertir sa secrétaire d'une absence ponctuelle, sans en parler à Emma, bien sûr…Cela ne devrait poser aucun problème. Mais avant, vérifier auprès de Glass l'adresse exacte des Carter.
- Une fois par mois, ma chérie…Disons, le deuxième vendredi de chaque mois.
Dans le rayon de lune, un sourire désarmant, de fillette charmeuse.
- Très bien…Alors, pour ce vendredi, ce sera une fessée ?
En sentant la pression des bras royaux qui se resserrent sur elle, tel un étau, les mains douces se saisir de ses fesses avec emportement pour les comprimer, la sauveuse esquisse, dans l'ombre, une petite baboue, à mi-chemin entre un sourire triomphant et une grimace affolée. L'effroyable souvenir de la volée reçue il n'y a guère plus d'une semaine, ainsi que celui des paroles, invraisemblablement cruelles, de la sorcière, sont de fait tempérés par les soins attentifs prodigués depuis. Jamais personne ne s'est occupé d'elle, n'a été occupé d'elle, de cette façon. C'est à peine si elle avait osé en rêver.
- Ma puce…tu ne devrais pas me tenter comme ça…
Le tempérament aguicheur de la princesse refait aussitôt surface. Se collant à son amante, elle creuse les reins, afin de tendre et d'ouvrir sa croupe, l'offrant aux caresses de la souveraine.
- Il n'y a aucun problème, c'est dans notre accord…Tu sais déjà ce que tu veux ?
- Je…non…il faut que je réfléchisse.
Si Regina était d'humeur facétieuse, elle dirait peut-être à sa dulcinée qu'elle sait comment parler aux femmes. Un torrent de pensées, d'images, d'envies perverses, afflue derechef dans son esprit malade. Les claques sur l'arrière-train ont régulièrement, cette semaine, accompagné les rapports sexuels…Mais les saynètes vicieuses, minutieusement orchestrées dans leurs moindres détails, c'est tout autre chose…
- Très bien ma reine ! Penses-y…
« Comme s'il y avait un risque que je n'y pense pas… » songe Regina.
- …et tu me donneras tes instructions jeudi au plus tard. N'hésite pas ! Je suis d'accord pour tout !
Au grand dam de la souveraine, Snow appelle sa fille, dimanche soir, alors que la reine est occupée à cuisiner avec un grand sérieux, programmant et préparant les rations gargantuesques qu'elle compte apporter à Emma, au commissariat, le lendemain et le surlendemain. Elle entend, depuis la cuisine, le « allo » enroué et candide de la petite. Comme celle-ci était occupée à écouter du Vivaldi sur sa playlist (elle s'est prise de passion pour ce compositeur, à la grande joie de son amante), Regina a espéré un instant que l'appel resterait sans réponse. Car qui d'autre que Mary-Margaret pourrait les déranger si tard, à la fin du week-end ? Mais elle se souvient avec amertume que la musique est interrompue par l'importune sonnerie. Les subtilités de la technologie moderne, bien que son esprit vif et profondément adaptable comprenne et enregistre tout, restent cependant pour la belle brune un monde abstrait, bien plus hermétique que la magie.
La conversation, brève et, pour autant qu'elle puisse en juger depuis l'endroit où elle se trouve, plutôt tendue, se termine très vite.
« Qu'est-ce qu'elle voulait ? » crie-t-elle en direction du salon.
La silhouette du shérif apparaît dans l'encadrement de la porte. La jolie blonde scrute l'écran de son téléphone, un air dubitatif imprimé sur son beau visage.
- Elle m'a invitée à boire un thé au loft, demain, après le boulot.
Puis, arborant une expression coupable, elle lève les yeux sur sa compagne, qui débite maintenant, avec une certaine rage, des légumes tout frais.
- Je…je n'ai pas pu dire non. Je rentrerai un peu plus tard que d'habitude.
Les sourcils noirs se froncent légèrement.
- Tu détestes le thé, ma puce.
Emma hausse les épaules.
- Au moins, ce ne sera pas de l'alcool…
La divine monarque adresse aussitôt à sa protégée un sourire amoureux.
- Je suis très fière de toi, ma chérie ! Tu t'es tenue à ton programme pendant toute la semaine. Ce n'est pas trop dur ?
L'orpheline baisse les yeux, fourre son téléphone dans la poche arrière de son jean.
- Non…grâce à toi, ça va, la plupart du temps…Je n'ai pas l'impression d'avoir exagéré, hier…
Regina se retient in extremis de faire remarquer que le shérif a ingurgité trois bières, coup sur coup…c'était le cheat day, après tout.
« Et le sauvignon de ce soir était vraiment bon ! » ajoute la sauveuse.
Emma part très tôt, lundi matin, vêtue de son jogging, afin de pouvoir revenir prendre une douche et se changer avant de ressortir en direction du commissariat. Elle semble moins fatiguée, remise des angoisses du week-end dernier. La reine en profite pour vérifier les mails envoyés par Sydney. L'adresse des Carter figure en première place, ainsi que deux photos d'identité. Immobile, le visage contracté de rage, elle regarde longuement les deux visages, aux traits ravinés et bouffis. Presque trente-trois ans se sont écoulés depuis qu'ils ont entrepris d'éduquer une petite orpheline, qui souffrait cruellement d'une phobie de la faim, d'un sentiment perpétuel d'abandon, de désamour et de misère, qui la poussait à voler encore et encore, mais aussi de coups et d'humiliations récurrentes. Le journaliste lui apprend qu'ils sont à la retraite. Et qu'ils ont cessé de servir de famille d'accueil…depuis huit ans. D'innombrables enfants ont donc bénéficié de leur art disciplinaire.
Elle, les cheveux gris attachés en un chignon, le corps lourd, la mine sévère, le regard austère et convaincu. Lui, plus mince, semble assez affable. Il esquisse sur le cliché une idée de sourire qui donne la chair de poule à Regina et fait grincer ses dents de nacre. Une simple vérification, dans le dossier fourni par Sydney, lui apprend qu'ils n'ont pas déménagé, depuis quarante ans. La maison délabrée, le jardin qui a servi de théâtre aux ignominieuses raclées, seront donc témoins de la vengeance.
Le dernier message du gratte-papier promet d'enquêter sur les Jones, et de la tenir au courant dès que possible. Il ne reste donc à la magicienne qu'à établir une liste de détenues, et à peaufiner certaines recherches, déjà très étoffées. De toute façon ce type d'intervention nécessite trop d'énergie, à la fois pour agir au coup par coup et pour concerner un nombre excessif de cibles. Il faut donc passer à l'action, sans attendre les résultats des nouvelles investigations. Tout devrait être prêt pour mercredi…C'est précisément le jour où la société qui fournit les armes doit venir remplacer les revolvers d'Emma et de son adjoint. Le conseil municipal a voté en ce sens, le maire est bien placée pour le savoir. Une formation accompagne ces services, grassement payés. La petite sera donc occupée mercredi, quasiment toute la journée.
Une fois arrivée à la mairie, Madame Mills vérifie, l'air de rien, l'emploi du temps de la semaine avec sa secrétaire. C'est assez calme. Seule la rentrée scolaire prochaine nécessite quelques réunions. La souveraine avertit la jeune femme, comme toujours pétrifiée devant la magistrale autorité de sa supérieure, qu'elle travaillera à domicile, ce mercredi, donne des instructions pour qu'on ne la dérange pas. Hâter les derniers préparatifs. S'assurer qu'Emma la croie à Town Hall.
Revenue tôt au logis, Regina compulse, avec une attention maladive, le dossier fourni par Glass. Recoupant minutieusement les dates, elle fait la liste exhaustive des détenues ayant résidé dans le même couloir que sa bien-aimée, à Phoenix. Heureusement, celle-ci, constate-t-elle, à partir du moment où elle a été transférée dans sa prison pour adultes, a toujours séjourné dans la même cellule. Elle ne peut éliminer que sa codétenue, dont la princesse lui a assuré qu'elle n'était pas une tortionnaire, et qui (un coup de chance, encore une fois), condamnée à quatre ans d'emprisonnement, était là avant elle, et a été libérée après son départ. Le catalogue compte tout de même une quarantaine de femmes. C'est excessif…Elle envoie un mail concis à Sydney, lui demandant de compulser non seulement les dossiers carcéraux des individus concernés (ses recherches cabalistiques l'accaparent bien trop pour qu'elle en trouve le temps), mais aussi les casiers judiciaires, les antécédents. Après tout, seules des personnes profondément violentes et perverties peuvent avoir participé aux exactions décrites par la pauvre orpheline. Ces tendances doivent forcément se retrouver ailleurs.
Le lundi soir, l'enchanteresse accueille l'être aimé vers vingt heures, d'une embrassade amoureuse, la fait s'asseoir avec empressement. L'heure tardive du dîner la contrarie au plus haut point, tant la constitution de la sauveuse nécessite une stricte régularité alimentaire. Heureusement, avertie à temps de l'invitation de l'institutrice, elle a particulièrement soigné le déjeuner d'Emma, le lui a apporté ponctuellement.
Tout en contemplant sa princesse, tout en veillant à ce qu'elle se sustente suffisamment, elle l'interroge sur son entretien avec son insupportable mère. Le shérif déglutit bruyamment, avale une gorgée de vin, le fait tourner dans sa bouche, une expression pensive imprimée sur sa céleste face, puis se décide à répondre.
- Mon père était sorti avec Neal. Nous nous sommes retrouvées seules. Elle voulait savoir comment ça allait, entre toi et moi…Elle a essayé d'être subtile, mais…
- Je m'en doute, ma poupée. La finesse n'a jamais été son fort.
L'enfant trouvée porte encore à sa bouche gloutonne une fourchetée de risotto, puis :
- Je crois qu'elle a flairé quelque chose…Je…je sais que notre…euh…notre dispute, il y a huit jours, a été dure pour moi, et…
Regina réagit immédiatement, tend une main aimante, se saisit de celle de sa protégée.
- Mon ange, ne t'excuse pas, je t'en supplie.
Le beau visage pâle, si expressif, se relève. Les orbes de jade plongent dans les prunelles noires.
- Mais tout va bien maintenant, n'est-ce pas ?
La sorcière sourit, de toute son âme de femme profondément amoureuse, parvient à masquer sa culpabilité, qui, au souvenir de l'effroyable gifle, demeure douloureusement intacte.
- Tout va bien, ma puce ! Et c'est entièrement grâce à toi.
La jolie tête blonde s'ébroue, dans un signe de dénégation.
- Oh non…C'est grâce à toi.
Sa Majesté soupire, hausse les épaules avec résignation.
Le mardi après-midi, après s'être assurée, en lui apportant son déjeuner, qu'Emma s'affairait au bureau du Shérif, est consacré tout entier aux dernières recherches et à une mise au point. Avec une précision maniaque, la puissante magicienne réunit les ingrédients mais aussi les informations indispensables. Les noms et les adresses sont calligraphiés à l'encre de seiche, sur des morceaux d'antiques parchemins, trouvés dans son précieux caveau. Elle n'y a plus mis les pieds depuis bien longtemps et se réapproprie les lieux avec une certaine jubilation enfiévrée. Son acribie s'exprime dans toute sa magnificence, resplendit en quelque sorte, à la faveur de ces préparatifs, visant à un accomplissement si cardinal, si fondamental pour elle. Contrôlant régulièrement l'heure, elle termine tôt sa tâche, quitte la crypte en verrouillant scrupuleusement la porte. Arriver au manoir avant l'être aimé, lui préparer un somptueux festin, lui servir deux verres de sa bière préférée, blonde comme elle, lui faire soigneusement la lecture et l'amour, afin d'endormir sa vigilance, parfois trop vive. Tout est prêt !
Mercredi, la gardienne de l'ordre public arrive au commissariat de bon matin, après avoir couru et effectué un nombre non négligeable de tractions. Elle est la première sur les lieux, se sert un café et grignote un biscuit. Son appétit a retrouvé toute sa vigueur. S'asseyant à son bureau, elle consulte ses mails. Un message, de la société qui fournit les armes, lui apprend que le rendez-vous de ce matin est annulé. L'instructeur s'excuse, lui promet de la recontacter pour fixer une autre date…Autrement dit, c'est repoussé aux calendes grecques...Emma soupire. Rien de bien particulier aujourd'hui, donc. Jane et David garderont la boutique. Elle pourra patrouiller. Après tout, réfléchit la grande blonde, c'est une bonne nouvelle. Les vieux flingues sont excellents. Elle n'est pas pressée d'en changer. Et être sur le terrain, au contact des habitants de Storybrooke, est l'aspect du métier qu'elle préfère.
Ses deux collègues arrivés, le shérif les informe du changement de programme, puis prend congé, après avoir consciencieusement assujetti son revolver dans son holster. Se tournant vivement, afin d'avaler sa dernière gorgée de caféine, agrémentée d'une bonne dose de sucre, elle surprend le regard de son père, qui se détourne à la hâte, fronce légèrement les sourcils, puis lui fait un petit signe avant de s'éclipser.
Le prince Charmant a bien entretenu son épouse, au sujet de ses inquiétudes paternelles. Mais depuis la fin de la semaine dernière, il constate avec bonheur que sa chère fille a l'air d'aller mieux. Son sourire est plus franc, plus limpide.
Il sait également que Snow a averti Regina, il y a quelques jours, du manque d'appétit de leur progéniture, et il ne s'est certes pas étonné en voyant la souveraine apporter fidèlement depuis, chaque jour, de copieuses provisions à la princesse. Il est ravi que cette dernière ait recommencé à s'alimenter comme avant. Emma, toujours généreuse, une fois la reine partie, ne manque jamais de leur proposer, à Jane et lui, de partager les mets préparés par sa compagne. Mais David, bien que la cuisine de Madame le Maire soit infiniment plus savoureuse que celle de Mary-Margaret, prend bien garde de n'accepter plus d'une ou deux bouchées. D'une part, il n'ose même pas penser à l'ire de la souveraine, si elle apprenait qu'il consomme une partie non négligeable des rations destinées à Emma. De l'autre, contrairement à sa moitié, il a remarqué à quel point il était important, pour sa pauvre enfant abandonnée, de manger à sa faim. Il reste régulièrement stupéfait, en voyant les quantités qu'elle est capable, parfois, d'avaler, et qui surpassent largement ses fringales solides, d'homme actif et sportif, dans la force de l'âge. Quant à Jane, avec son appétit d'oiseau, il est bien rare qu'elle accepte l'offre du shérif.
La patrouille est agréable, bien qu'effectuée avec le plus grand sérieux. Emma, vêtue de ce qui est pratiquement devenu pour elle un uniforme (jean, bottes, débardeur, veste en cuir, holster et revolver à la taille, sa précieuse étoile soigneusement épinglée à sa ceinture) déambule dans les petites rues, s'assurant que tout va bien, saluant les habitants qu'elle croise, échangeant quelques mots avec la plupart d'entre eux. Le temps est moins chaud, depuis quelques jours, et l'irremplaçable jaquette rouge est un ajout plutôt bienvenu, sur le léger t-shirt, si échancré qu'il dévoile avantageusement épaules et régions axillaires.
En passant devant la mairie, elle caresse un instant l'idée de rendre visite à sa concubine, ne serait-ce que pour la tenir au courant du changement de programme. Et puis, elle pourra peut-être en profiter pour emporter ses provisions ? Sa patrouille touche à sa fin. Et il est temps que Regina réalise que son appétit légendaire lui est à présent entièrement revenu, qu'elle cesse de s'inquiéter à ce sujet. Mais à peine a-t-elle pris la décision, qu'en se dirigeant vers l'immense bâtiment, elle aperçoit Snow, qui en sort, industrieuse et visiblement ennuyée.
Le shérif songe brièvement à faire demi-tour mais il est trop tard…La princesse Blanche-Neige a vu son héritière, et se dirige vers elle à grands pas, un sourire insupportablement éblouissant éclairant son visage poupin. Emma force, sur ses traits purs, un rictus de bienvenue.
- Bonjour, ma chérie !
- Salut Snow…
Le regard vif de la sauveuse tombe sur le dossier, passé sous le bras de l'institutrice.
- Tu es venue demander quelque chose à Regina ?
La maîtresse d'école baisse la tête, suivant le coup d'œil de sa fille, saisit le fichier dans ses deux mains blanches.
- Oui…un projet de mezzanine, pour l'école…ça permettrait d'agrandir la salle de jeux des petits…mais comme elle n'est pas à la mairie aujourd'hui, je repasserai demain. Je dois aller chercher Neal. Nous avons des courses à faire, pour la rentrée. D'ailleurs, tu pourrais venir avec nous. Si tu veux, je peux remettre ça à cet après-midi, si tu as fini tes heures assez tôt.
Puis, en affichant une petite moue affligée, elle ajoute :
- Neal n'arrête pas de demander après toi. Il y a si longtemps que tu n'as pas passé un peu de temps avec lui ! Tu es sa seule grande sœur, après tout !
Emma se trouble, piétine légèrement. Ses beaux sourcils beiges se froncent, puis se tournent avec appréhension vers Town Hall. Mary-Margaret, en mère inquiète et invasive, remarque immédiatement ces réactions.
- Tu…tu ignorais qu'elle ne serait pas au bureau aujourd'hui ?
Par réflexe, la sauveuse passe instantanément en mode défensif, élude la question.
- Snow, je t'ai demandé, pas plus tard que lundi, d'arrêter ton petit jeu de culpabilisation. Je n'ai vraiment pas besoin de ça. D'ailleurs, j'espérais voir Neal au loft, et il n'y était pas. Ce n'est pas ma faute si tu as cru bon de me tendre un traquenard pour me tirer les vers du nez. Et j'ai joué avec lui pendant près d'une heure, il y a deux semaines. Si tu as besoin que je fasse du baby-sitting, tu n'as qu'à me le demander…Je trouve qu'il a passé une bonne partie des vacances à la garderie, soit dit en passant !
Le visage expressif et blafard grimace, dans une expression décue et contrariée.
- Emma, ce n'est pas la peine de te braquer comme ça.
Puis, revenant au sujet qui la préoccupe.
- La secrétaire m'a assuré que Regina travaillait depuis le manoir, aujourd'hui. Elle ne t'en a rien dit, c'est ça ?
À nouveau déstabilisée, la gardienne de l'ordre public trépigne, de plus en plus perplexe, enfonce ses mains dans ses poches arrières.
Faisant brusquement demi-tour, en direction de Mifflin street, elle annonce :
- Il faut que j'y aille. Merci pour l'invitation mais je n'ai pas le temps aujourd'hui. Embrasse Neal de ma part.
La princesse peut sentir dans son dos, lui vrillant la nuque, le regard désapprobateur et critique de sa mère, ce qui lui fait monter les larmes aux yeux. Outre l'affreux malaise, la culpabilisation continuelle, le sentiment de gêne qu'elle éprouve en présence de sa génitrice, les tourments de l'inquiétude viennent l'assaillir avec la force d'un dix tonnes.
Il ne peut y avoir aucune bonne explication pour que Regina ne lui ait pas dit qu'elle travaillait à domicile. C'est inhabituel mais pas sans exemple. La sorcière lui cache donc forcément quelque chose…
À moins, bien sûr, que cela n'ait pas été prévu…Songeant un instant à revenir à la mairie, pour interroger la secrétaire, Emma ralentit le pas pour réfléchir. Non. Son intuition lui dit de se hâter. Elle se met à courir au petit trot.
« Eh ! Sauveuse ! »
Tournant la tête, elle aperçoit Leroy, de l'autre côté de la rue, réalise immédiatement, à son visage rouge, à son articulation embarrassée, qu'il a encore abusé du bourbon.
- Si c'est ta rombière que tu cherches, je l'ai vue partir vers le cimetière, tôt ce matin…Elle m'a pas calculé. L'avait pas l'air commode, même de dos. M'est avis qu'elle manigance…
Une sueur glacée se répand dans le corps du shérif. Il n'y a qu'une seule chose qui puisse attirer la reine au cimetière, bien que plusieurs êtres chers y soient enterrés. Le culte des morts n'est plus, depuis longtemps, dans les habitudes quotidiennes de la mairesse. Vérifiant d'instinct la présence de son arme, à sa ceinture, Emma se met à courir à toutes jambes, laissant sur le trottoir un Leroy très interloqué. Elle a le temps d'espérer que Snow ait déjà fait demi-tour, pour aller chercher Neal à l'école, et que ces deux-là ne se parleront pas.
Le cimetière est tout proche, si bien que la sauveuse n'est même pas essoufflée en arrivant devant le caveau. Elle s'arrête, jauge la situation. Le coin est désert, heureusement. La crypte ne paraît même pas avoir été ouverte. Mais bien entendu, cela peut être trompeur, compte tenu de la prudence obsessionnelle de la magicienne.
Se remémorant les innombrables événements qui ont eu lieu dans cet endroit précis, et en particulier la violente altercation qui s'y est déroulée, sous les yeux de Graham, l'orpheline pousse prudemment l'immense porte en fer. Celle-ci s'ouvre en grinçant. Consciente que sa compagne est très certainement en train de fomenter des actions peu louables, elle referme soigneusement la grille derrière elle. Le cercueil de feu son beau-père a été poussé, confirmant malheureusement ses soupçons. Silencieusement, le cœur battant à tout rompre, elle descend les marches, passe devant l'armoire à cœurs. Pas de trace de Regina. Mais, sur l'autel, plusieurs bougies noires, fichées dans d'antiques bougeoirs, se consument lentement. En s'approchant, Emma aperçoit une série de photos, éparpillées, (elle en compte cinq) et un long parchemin jauni.
Dans un état second, la princesse se saisit du vélin. Une inscription soigneusement calligraphiée, à l'encre de seiche, pour autant qu'elle puisse en juger, enjolivée de signes cabalistiques.
Hecate triformis, noctis aeternae chaos, aversa superis regna manesque impii,
Domineque regni tristis, voce non fausta vos precor !
Nunc, nunc, adeste, sceleris ultrices deae !
Puniantur quo peccaverunt, ubi nocuerunt,
Saevi qui vulneraverunt et humilitaverunt
Parvam puellam, innocentem virginem, fortem mulierem, salvatorem!
Patiantur ut illa passa est, membris quibus eam laesiverunt, membris quibus ea doluit!
Son regard tombe à nouveau sur l'infernal reposoir. Au milieu des clichés, un gros cristal, noir. Elle se saisit, comme une somnambule, d'un des portraits, le regarde. C'est une photo d'identité. Un post-it y est collé, constate-t-elle, à l'arrière. Toujours à l'encre de seiche, toujours calligraphiés, une adresse…3405 Deer Park Dr SE, Salem, OR 97310, États-Unis, aile 6, couloir 2, cellule 19…puis, des mots latins. Une écriture, si enjolivée d'arabesques en tous genres qu'elle en est presque illisible. Manus dextra. Manus sinistra. Lingua. Anus. Cunnus. Retournant l'instantané, elle observe le visage de femme, le nom qui le barre, non plus calligraphié mais griffonné avec rage, au feutre indélébile. Cassie Blank. Il y a presque vingt ans qu'elle n'a plus vu cette face rébarbative, rustaude, conservant pourtant comme des restes, ou plutôt des embryons de beauté. Les traits se sont durcis, l'expression, si cela est possible, est encore plus féroce. Emma déglutit, étouffe une nausée, repose le cliché et le post-it sur l'autel.
Un bruit, derrière elle. En se retournant, elle se retrouve face à face avec la petite porte qui mène à la pièce au miroir. D'instinct, elle dégaine son revolver, s'approche sans bruit, ouvre la porte à la volée, braque son arme.
Madame le Maire est sur le sol, effondrée sur le côté.
« Regina ! » crie la sauveuse. Se précipitant, elle s'agenouille aux côtés de la sorcière, lui touche le visage. Ses beaux yeux sont fermés, sa peau moite et froide. Sa respiration est saccadée. Appeler une ambulance ?
Les nobles paupières battent, puis se relèvent. Les prunelles anthracite se fixent sur les siennes. Une expression légèrement surprise traverse le regard de la magicienne, puis ses pupilles se dirigent derrière la princesse et la porte ouverte, en direction de l'autel.
Comprenant qu'il n'y a plus aucun secret à sauver, d'une voix faible, Sa Majesté articule : « Tu as regardé toutes les photos, mon ange ? »
Visiblement bouleversée, Emma rengaine son revolver, prend doucement la main de sa bien-aimée et cherche fébrilement son pouls. Faible. Trop rapide. Irrégulier. « Qu'est-ce qui t'arrive ? »
L'ensorceleuse secoue la tête. Comme si ce simple mouvement avait suffi à drainer la totalité de ses forces, elle s'avachit complètement sur la surface pierreuse, la tête reposant sur la roche, les yeux fermés. « J'ai dû faire une…une sorte d'overdose. J'ai abusé de la magie, ces derniers temps…Mon organisme a joué le jeu, jusqu'à maintenant. Mais ça, ça a été la goutte qui a fait déborder le vase. »
Terrifiée, le shérif balbutie : « Qu'est-ce qui va se passer? Je dois t'emmener à l'hôpital ? » Sans lever les paupières, Regina répond : « Non, mon ange. Surtout pas ! Whale flairerait quelque chose. Il en parlerait…Cela arriverait aux oreilles de Gold. »
L'enfant trouvée soulève, avec une infinie délicatesse, le précieux crâne, le dépose sur ses genoux. « Mais…mais alors quoi ? Tu n'es pas en état de rentrer à pied… » La mairesse soupire profondément, fait l'effort d'ouvrir les yeux, sourit malgré sa faiblesse, en contemplant le visage aimé. « Peut-être que ça va aller, ma chérie…C'est la première fois que ça m'arrive. Je sens qu'il n'y a plus aucune magie, dans mon corps. Mais si nous attendons un peu, je vais sans doute pouvoir me lever… »
La sonnerie du téléphone d'Emma les fait sursauter toutes deux. La jolie blonde ôte sa veste, en toute hâte, soulève la tête brune, arrange le vêtement, le place, tel un coussin de cuir, sous le chef de sa maîtresse, afin de la protéger du contact impitoyable du sol, puis se lève et décroche, juste à temps.
- Oui…Papa ! Enfin, je veux dire, David…Oui, oui, tout va bien. Rien à signaler. Écoute, je…J'ai dû rentrer. Oui, Regina est malade, en fait. Non, ce n'est pas la peine… Je crois que ça va s'arranger. Non, elle ne veut pas de médecin. Tu la connais…Mais il faut vraiment que je reste avec elle. Tu peux prendre la permanence ? Tu peux peut-être demander des renforts à Will…je…je crois que je vais devoir prendre un congé de quelques jours. Tu sais qu'il est toujours à la recherche de petits boulots, et il a déjà fait ça. Oui…d'accord. Entendu. Garde un œil sur les mails : la société devrait nous recontacter, pour les nouveaux flingues…Oui, merci. Je te tiens au courant.
Un battement. Emma se tait, écoute. Ses yeux verts papillonnent un instant, tombent sur sa compagne, toujours avachie au sol, si faible qu'elle ne parvient pas même à s'appuyer sur ses coudes.
- Oui…Je…moi aussi…Oui, je lui dirai. Oui, c'est promis. Euh…Tu peux lui dire mais empêche-la de venir au manoir, s'il te plaît. D'accord. Merci, David.
Après avoir raccroché, le shérif pousse un profond soupir, s'appuie sur le mur de granit, semble se recueillir quelques instants. La voix rauque, harassée, la tire de ses réflexions.
- Le rendez-vous pour les nouvelles armes a été annulé ?
L'ancienne détenue répond avec une certaine brusquerie.
- Oui ! Heureusement ! Sinon, tu aurais dû te débrouiller pour rentrer toute seule. J'imagine que, même toi, tu réalises qu'il n'est pas question que tu te téléportes. Je n'ai plus fait ça depuis des lustres, ce serait pire que tout. Du coup, je ne vois pas comment faire sans que toute la ville soit au courant. Je pourrais te porter, bien sûr, mais on croiserait la moitié du conseil municipal. Et faire rentrer ma voiture dans le cimetière n'est pas exactement une bonne idée…C'est une infraction, et ça attirerait l'attention.
Regina souffle longuement.
- Je te l'ai dit, ma puce…Si je me repose un peu, je pourrai peut-être me relever.
La sauveuse considère son amante d'un œil critique. Elle a l'air d'avoir de sérieux doutes. Au bout de quelques secondes, le regard roux replonge dans les iris vertes. Les beaux sourcils noirs sont froncés.
- Comment m'as-tu trouvée, mon trésor ?
Emma baisse la tête, regarde ses bottes.
- Mary-Margaret est passée à Town Hall et ta secrétaire lui a dit que tu travaillais au manoir aujourd'hui. Je suis tombée dessus comme elle sortait de la mairie. En fait, cette histoire de maladie tombe bien. Elle va s'imaginer que tu as voulu travailler à domicile, même si tu te sentais très mal. Elle sait à quel point tu es têtue.
La sauveuse décoche à sa concubine un regard plein de reproche, qui fait passer un frisson glacé dans le corps compact, toujours étendu au sol. D'ordinaire, l'évocation de son entêtement lui vaut plutôt des œillades tendres et admiratives. Elle déglutit.
- Mais…comment as-tu eu l'idée de me chercher dans le caveau ?
« J'ai croisé Leroy. Il t'a vue te diriger vers le cimetière ! » crie presque la jolie blonde.
La sorcière a une sorte de hoquet affolé.
- Il se doute de quelque chose…Il va falloir le gérer. Heureusement, il était saoul comme cochon. J'espère qu'il n'aura pas l'idée de cafter…On peut s'estimer heureuses qu'il soit la plupart du temps en froid avec toute la ville…S'il en parle à ma mère, c'est fichu ! Il va falloir inventer de nouveaux mensonges…
Les larmes aux yeux, Emma se retourne, face à la porte grande ouverte sur l'autel, où finissent de se consumer les bougies. À pas lents, elle s'en approche, se saisit du bout des doigts, presque comme si elle avait peur de se brûler, de la photo de Cassie, se retourne vers l'ensorceleuse, s'accroupit devant elle et lui agite furieusement le cliché sous le nez.
« Tu as voulu te venger, c'est ça ? » crie-t-elle.
Les beaux yeux noirs observent le faciès rude de celle qui a fait tant de mal à l'élue de son cœur. Malgré la situation, malgré son état de faiblesse, une moue coléreuse et dégoûtée traverse ses traits purs.
- J'ai voulu te venger toi, mon ange…Tu as droit à la justice.
Stupéfaite, l'enfant martyr laisse retomber son bras avec lassitude, chute assise sur le carrelage glacé, ses longues jambes croisées en tailleur, le dos voûté. Elle contemple, durant de longues minutes, la photo, serrée entre ses doigts gourds, frissonne. Sans sa veste, dans l'humidité du caveau, elle a froid.
Finalement, la jolie tête blonde se redresse. La voix rocailleuse exprime un semblant d'espoir.
- Mais…tu as été terrassée par une overdose de magie… Peut-être que ça n'a pas marché. Peut-être que la vengeance n'a pas été consommée.
Regina cherche à se relever en partie, en s'appuyant sur un bras. Mais elle renonce aussitôt, et répond sans quitter sa position étendue.
- Non, ma chérie…J'ai tout vu, dans mon miroir. C'est pour ça que je suis passée dans cette pièce. Je suis ici depuis un bout de temps… J'ai vu ce qui vient d'arriver à tes bourreaux. J'ai vu ce qui va leur arriver dans les heures, dans les jours qui viennent…
Comme elle voit la bouche rose et fine s'ouvrir sur une objection, elle préfère anticiper. Les deux femmes se connaissent maintenant si bien…même si certaines émotions, certaines aspirations de l'être aimé, restent obscures, pour l'une comme pour l'autre.
- Il n'y a rien à faire, ma chérie…Ces enchantements sont irréversibles.
Emma referme la bouche, regarde encore la photo, puis la retourne et déchiffre péniblement, à voix haute, les mots latins, en commettant toutes sortes de fautes de prononciation, ce qui, chose incroyable, fait sourire Sa Majesté.
- Dis-moi ce qui lui est arrivé…ce qui va lui arriver…
La reine n'hésite qu'une seconde.
- Il y a une demi-heure, elle travaillait dans la cuisine de ce pénitencier de l'Oregon…de manière inexplicable, ses deux mains se sont retrouvées plongées dans l'huile bouillante…Elle a eu le réflexe absurde de les porter à sa bouche, d'essayer de les lécher…Et elle s'est aussi brûlé la langue…Bien entendu, les gardiens sont intervenus mais ils ne sont pas très motivés à l'idée d'aider ce monstre…Ses mains sont brûlées au troisième degré. Et elle a perdu définitivement l'usage de sa langue. Elle ne pourra plus ni rien goûter ni parler…
Un silence abasourdi tombe dans le caveau. Sans regarder sa maîtresse, Emma rapproche le portrait de son visage, lit à nouveau les mots, calligraphiés en langue ancienne.
- « Anus » et « cunnus », ça ne veut pas dire « l'anus et le con » ?
Regina trouve la force de hocher doucement la tête.
- Oui…dans quelques heures, alors qu'elle sera couchée à l'infirmerie, elle se mettra à souffrir de douleurs atroces, dans la région vaginale et dans l'anus, et à saigner abondamment. On lui diagnostiquera un cancer du vagin à un stade très avancé. Il aura déjà métastasé dans le rectum, dans la vessie. Elle souffrira abominablement. Seuls des soins palliatifs seront envisagés mais ils n'apporteront aucun soulagement. Elle mettra un an à mourir…elle finira ses jours en prison.
La sauveuse dévisage sa bien-aimée, comme si elle la voyait pour la première fois.
- Il ne fallait pas, Regina…
La souveraine hoche la tête, aussi énergiquement que le lui permet son état.
- Oh ! Mais si, il le fallait, mon pauvre petit ange…Je sais que tu n'as jamais voulu riposter et châtier tes tortionnaires. Mais songe donc que ce monstre continuait sans aucun doute à abuser de détenues…Elle choisissait certainement les plus jeunes, les plus vulnérables…Elle ne pourra plus jamais faire de mal à personne…
Emma se met à larmoyer, s'essuie les joues avec une étrange rage pleine de lassitude.
- Quoi qu'il en soit, ce n'était pas nécessaire de te montrer si cruelle…
La divine monarque n'a bien sûr rien à répondre.
Soudainement, le shérif se lève, retourne vers le reposoir, y replace le cliché, puis, se ravisant, elle s'en ressaisit et le déchire en quatre morceaux, qu'elle laisse tomber au sol. Au hasard, elle s'empare d'une autre photo, revient s'asseoir en face de la sorcière dolente, observe le portrait…
« C'est…c'est un des garçons de la ferme ? » murmure-t-elle d'une voix cassée. Puis, tendant le bras, elle montre à Madame le Maire un visage d'homme, buriné, ravagé…Comme pour Cassie, un nom, griffonné au feutre indélébile, barre le cliché.
- Oui…c'est Warren Bell…Le deuxième frère…
La sauveuse cligne des yeux, réfléchit quelques instants. « Bell… » chuchote-t-elle, comme pour elle-même.
- Tu…tu les as retrouvés tous les cinq ?
La magicienne avachie esquisse un geste de dénégation.
- Non…malheureusement…Le père, le fils aîné et le fils cadet sont morts. Il ne reste que ces deux-là…Warren et Wyatt…Le deuxième et le troisième frère.
Quelques secondes de silence, puis la voix enrouée de la princesse se refait entendre, absolument bouleversée.
- Comment ils sont morts ?
- Le père, accident. Le fils aîné, maladie. Le fils cadet, suicide…
Regina voit la fine bouche d'églantine former sans bruit le mot « suicide »…puis…
- Quand je me suis pissé dessus, à cause du chien, les garçons ont appelé leur père. Il est arrivé, furibard. Il m'a attrapée. J'étais recroquevillée dans un coin de la cour. Je m'efforçais de me faire aussi petite que possible mais bien sûr ça ne servait à rien. Je portais un vieux pantalon de toile. Ça faisait plusieurs jours que j'étais arrivée mais ils ne m'avaient pas donné de vêtements. C'étaient les fringues de l'assistance. Je me souviens qu'il avait l'air dégoûté en me saisissant par la taille. Il s'est assis sur une caisse et il m'a courbée sur ses genoux. Je pensais que c'était pour me fesser, évidemment, mais c'était pire…
Éberluée, l'enchanteresse se fige, écoute, les yeux écarquillés.
- Il m'a immobilisée de ses deux mains. Comme je me débattais de toutes mes forces…J'avais tout de même onze ans, je n'étais plus un bébé…je me démenais comme une désespérée…Il a ordonné à ses fils de…
Emma s'interrompt, prend une inspiration hoquetante. Son joli visage, déjà très pâle, blêmit. Mais elle se reprend et poursuit son récit.
- …de m'enlever mes chaussures, mon pantalon et ma culotte. Ils ont dû s'y mettre à trois. Ils me tenaient les jambes. Je leur ai décoché des coups de pieds terribles, qui les mettaient en colère, eux et leur père. Mais…seule contre quatre…
Comme la voix gutturale de sa compagne l'interrompt avec douceur, elle sursaute.
- Tu étais une enfant, ma chérie…
La fillette martyrisée, devenue adulte, dévisage la souveraine durant quelques temps, puis son regard se fixe, sur le mur derrière elle.
- Ils ont réussi à me déshabiller en-dessous de la taille. Ils ont demandé à leur père quoi faire de mes vêtements. Il leur a ordonné de les jeter au fumier, sauf les chaussures. Je hurlais. Je…ce n'était pas comme si jamais personne n'avait…je pensais vraiment qu'ils allaient me violer.
Malgré l'horreur de la description, Regina pousse intérieurement un soupir de soulagement. Ce n'est donc pas vers un viol que se dirige l'histoire. Simultanément, la question de la première agression sexuelle s'impose forcément…Les fellations imposées en échange de pain ? Ou y a-t-il eu autre chose, plus tôt encore ? Ce sera pour plus tard.
- Le fermier a déclaré qu'il voulait me flanquer la fessée du siècle, mais que j'étais toute mouillée d'urine et que ça le dégoûtait trop…Alors, il…
Emma doit s'arrêter encore une fois, respirer profondément, avant de poursuivre.
- …il a ordonné à son fils cadet d'aller remplir un seau d'eau, à la pompe…
Captivée, décomposée, à la fois désireuse de savoir et horrifiée d'en apprendre trop, la mairesse reste immobile, toujours très affaiblie, toujours avachie sur le côté. La princesse achève de raconter, très vite, d'une seule traite, comme à son habitude.
- J'ai levé la tête dans la direction vers laquelle il avait aboyé son ordre. Et c'est là que je l'ai vu. Le plus jeune des fils. Je te l'ai dit, il devait avoir environ quatorze ans. D'habitude, il suivait ses frères. Il s'amusait, avec eux, à me pourchasser à coups de pierres, à m'insulter, à me terroriser, à me frapper à coups de verge ou de cordes, à me demander en riant si j'avais faim…mais j'ai compris, ce jour-là, qu'il se forçait en partie, pour ne pas passer pour un faible. Ils ne m'avaient pas encore jeté les biscuits pour chien. Après cette scène, je crois qu'ils n'ont plus eu aucune limite…Bref…le cadet, il se tenait immobile au milieu de la cour, à quelques mètres, les bras ballants. Il avait l'air terrorisé, effaré. Il n'osait visiblement pas s'approcher. Quand son père lui a ordonné d'aller remplir un seau, il a secoué la tête. Alors, le vieux l'a menacé de lui faire la même chose qu'à moi et il a obéi. Il est revenu avec un récipient plein d'eau de pluie. Sur l'ordre de son père, il l'a déposé juste à côté de moi. Le fermier a donné des instructions précises à ses enfants. Deux d'entre eux m'ont tenu les pieds, m'ont écarté les jambes, tandis que le troisième m'a nettoyée à l'eau froide, avec un vieux chiffon sale.
Comme la sorcière semble être prise d'un haut-le-cœur, Emma la défie soudain, d'une voix étonnamment coléreuse.
- Ça te plaît, comme histoire ?
Le noble chef s'ébranle péniblement.
- Non, mon ange…
Le shérif hausse les épaules, continue d'un ton indifférent.
- Comme le plus jeune restait complètement paralysé, juste à côté de moi, il l'a encore menacé. Il a dû prendre un chiffon, lui aussi, et me laver, comme son frère. Les trois autres garçons hurlaient de rire. Il se moquaient autant de lui que de moi. Quand le vieux a estimé que j'étais propre, il m'a flanqué une fessée. Il frappait comme une brute. Par moment, il utilisait même ses poings. Pendant la correction, j'ai entendu le petit frère s'éloigner dans un coin de la cour et vomir. Son père l'a traité de mauviette, de lopette, d'insultes imbéciles du même genre…Ses frères se sont encore moqués de lui.
Le silence revient. Au bout de quelques instants, Regina demande de sa voix cassée.
- Ils t'ont donné d'autres vêtements, après ?
L'enfant martyre réfléchit quelques instants, puis répond :
- Oui…quand il m'a lâchée, je n'avais plus que mon t-shirt. Il a ordonné à ses enfants d'aller faire je ne sais quoi…Il y avait toujours du travail, heureusement. Ça les occupait. Il est entré dans la maison et est ressorti avec une vieille jupe toute rapiécée. Elle était trop longue, trop large. Elle avait dû appartenir à la mère des garçons. Je l'ai raccourcie en la déchirant et j'ai trouvé un vieux bout de corde, pour la faire tenir. Et j'ai pu récupérer mes baskets…
Comme épuisée, Emma baisse la tête.
- Le cadet n'était pas aussi horrible que son père et ses frères, je pense…Il y a eu plusieurs fois où j'ai bien vu qu'il était horrifié par ce qu'ils me faisaient…mais il n'a jamais réussi à s'opposer à eux.
« Ma chérie », intervient Regina, « il a été incarcéré en même temps qu'eux…À une peine moins longue, parce que, comme tu dis, il a plaidé avoir été sous influence, mais…Rien de tout cela n'empêche qu'ils ont abusé sexuellement de petites filles, et que leur cadet les y a aidés… »
La sauveuse cligne deux ou trois fois des yeux, puis commence : « En fait, le père s'est servi de moi pour en faire des… »
« N'achève pas cette phrase, ma poupée, je t'en supplie ! » la coupe la reine d'une voix anormalement aigüe.
La jeune femme obtempère, se tait.
Au bout de quelques secondes, Emma se lève, retourne vers l'autel tout en déchirant distraitement la photo de Warren. Elle y trouve également celle de Wyatt, lui fait subir le même sort. Mais elle garde soigneusement les deux post-it et déchiffre à voix haute, très maladroitement.
- Ab canibus vorati…C'est beaucoup plus court que pour Cassie. Qu'est-ce qui leur est arrivé ?
La magicienne hésite mais sa petite amante, d'ordinaire si soumise, lui ordonne d'une voix autoritaire : « Dis-moi ! » Après s'être raclé la gorge, la souveraine refait une tentative pour se redresser. Elle parvient péniblement à s'asseoir, à prendre appui sur le mur de pierre, sans que son interlocutrice esquisse le moindre geste pour lui venir en aide. Essoufflée, pâle comme un linge, elle s'explique.
- Juste après le sort, un gardien de la prison a été pris de malaise. Il a dû se rendre aux toilettes précipitamment, et il en a oublié de fermer une porte. Un enchaînement de circonstances leur a permis de s'évader…Ils se sont retrouvés en pleine campagne…D'ici…peut-être une heure…ils croiseront une immense propriété, laissée à l'abandon. Les propriétaires sont en vacances. Comme ils ont besoin de vivres, de vêtements, d'argent pour leur cavale, ils en forceront l'entrée. Ce qu'ils n'auront pas prévu, c'est la présence d'une dizaine de Pitt bulls, affamés. Les maîtres des lieux les ont laissés sans nourriture, afin, justement, qu'ils soient particulièrement féroces en cas de cambriolage. L'attaque sera foudroyante. Ils n'auront pas le temps de refranchir la grille. Les chiens ne les tueront pas tout de suite. Ils vont les dévorer vivants. Ils auront beau hurler, il n'y a personne aux alentours. Ils mettront plusieurs jours à mourir, et ils se verront démembrer l'un l'autre…
La sauveuse ouvre une bouche horrifiée, puis propose :
- Regina…il n'est peut-être pas trop tard pour éviter ça…On…on peut les contacter, les avertir…On peut peut-être joindre les propriétaires, leur dire de revenir et d'attacher leurs chiens…
Malgré son état d'extrême faiblesse, la puissante sorcière a un geste véhément, de dénégation.
- Non, ma puce…Je te l'ai dit, le sort est irréversible. Rien n'empêchera ce qui doit arriver…
Le visage de madone, visiblement exténué, se fait dur.
- Et même si tu pouvais l'empêcher, je ne te dirais pas où ils sont. Le Minessota, c'est grand. L'adresse de la prison ne te serait pas d'un grand secours. Rien de ce que tu pourrais dire ou faire ne me ferait parler, tu le sais !
Emma dévisage sa maîtresse durant quelques instants, comme si elle la découvrait, puis elle murmure :
- Tu avais raison…tu es un monstre.
La sorcière a une grimace étrange, à la fois chagrinée et pleine d'assurance. Comme pour confirmer les dires de sa bien-aimée, elle articule posément.
- Il faut bien que quelqu'un fasse le sale boulot ! Te rende justice !
« Ce n'est pas de la justice. » murmure le shérif. Puis elle ajoute, comme une arrière-pensée : « Mais ça ne sert à rien que je t'explique, tu ne comprendrais pas… » Cependant, la reine poursuit son discours, comme si rien ne l'avait interrompue.
- Je voulais aussi les affamer, comme ils t'ont affamée, toi…mais c'est un sort qui demande trop de puissance, et ils étaient trop nombreux, tous ! L'enchantement ne pouvait pas courir sur plus d'une journée…seules les conséquences sont durables. Les faire mourir de faim aurait pris trop de temps…Ou alors, il aurait fallu les frapper de maladie…un cancer à l'estomac ou autre. J'ai dû faire un choix.
Regina baisse la tête, comme par regret de ne pas s'être montrée aussi cruelle qu'elle l'aurait souhaité, puis, la relève brusquement. Ce simple mouvement manque manifestement de lui causer un évanouissement mais elle se reprend, au prix d'un violent effort.
- Tu as regardé la photo d'identité d'Andrew Lambert ? C'est bien lui, n'est-ce pas ?
Le nom suffit manifestement. Le joli visage de la sauveuse se vide de toute couleur et elle a un haut-le-corps si terrible qu'elle doit se rattraper au mur.
- Andrew Lambert…tu…tu l'as retrouvé ?
Une surréaliste tranquillité envahit le faciès de piéta.
- Ah…tu me rassures, ma puce…J'étais presque sûre que c'était lui mais il subsistait un doute. Je ne voulais pas commettre un impair ! Je suis désolée…je n'ai pas encore pu mettre la main sur ses complices. Maintenant que tu sais, tu peux peut-être m'aider…Tu connais leurs noms ? Ça simplifierait tout.
Comme comprenant enfin qu'elle a affaire, depuis le début, à une folle, Emma ouvre des yeux immenses, terrifiés, puis déclare :
- Je ne connais pas leurs noms. Heureusement ! Comme ça, je ne serai jamais tentée de te les dire. Mais comment tu as fait pour retrouver ces gens ? Et comment tu comptais retrouver les autres ?
La magicienne se trouble, baisse les yeux, se racle la gorge, doit s'y reprendre à plusieurs fois, mais finalement avoue :
- Sydney…
La princesse a un sanglot, cache son visage dans ses mains.
- Tu as tout raconté à ce type…
La souveraine secoue la tête, ce qui lui cause un étourdissement. Craignant un instant de vomir, elle respire profondément, se domine à nouveau.
- Non, ma puce…Je ne lui ai dit que le strict nécessaire. Je ne pouvais pas les retrouver toute seule… Glass a des connections, des moyens que je n'ai pas…
« Il est intelligent… » se lamente la sauveuse. « Contrairement à ce que tu as l'air de croire, nous ne sommes pas environnées par un peuple d'abrutis… »
Regina garde le silence quelques instants, puis offre pauvrement :
- Il a compris certaines choses, bien sûr…mais il ne dira rien à personne, je te le garantis…
Lentement, Emma se retourne vers le reposoir, cherche le portrait de son violeur, le trouve, se laisse à nouveau glisser contre le mur, s'assoit à terre, près de l'autel, si bien que près de trois mètres la séparent de sa compagne. Elle examine le visage attrayant, au sourire étincelant d'homme d'affaire, se fait la réflexion qu'il n'a pas changé…à moins que la photo ne soit vieille… Elle retourne le cliché, déchiffre les caractères calligraphiés sur le post-it : erreptus penis.
- Qu'est-ce qui va lui arriver ? Une gangrène de la bite, un truc comme ça ?
La sorcière émet un impensable gloussement, très bref, puis répond de bonne grâce :
- Cet homme est un violeur, ma chérie. Il violait sa malheureuse épouse…Tu n'étais pas la première, et tu n'auras pas été la dernière, malheureusement. Il fait sans doute partie de ces personnes qui donnent si bien le change, grâce à une façade sociale parfaitement maîtrisée. Mais je te garantis que la pauvre jeune fille que j'ai vue dans mon miroir sera sa dernière victime…
« Raconte-moi ! » chuchote la princesse.
- Tu es sûre, ma poupée ?
L'elfe blonde se contente de hocher la tête. Ses yeux sont à présent pleins de larmes, qui commencent à déborder sur ses joues. Alors, l'ensorceleuse s'exécute.
- Ce soir, il ira boire avec des collègues. Ensuite, il arpentera les rues de Boston, à la recherche d'une proie. Il tombera sur une jeune fille ivre, qui aura quitté ses amies un peu trop tôt, pour rentrer chez elle à pieds. La nuit est chaude…Il va lui tomber dessus à l'improviste. Elle a une belle bouche. Il va vouloir la forcer à lui faire une fellation.
Regina a une étrange grimace, pleine de colère et de dégoût, puis elle continue.
- Elle va le mordre. Lui sectionner le gland. En le voyant se tordre à terre, dans une mare de sang, elle sera comme prise d'une folie vengeresse. Elle va achever de le castrer, avec ses ongles, avec ses dents…Un passant entendra les hurlements et appellera la police. Il va enfin être arrêté et jugé. Sa victime sera entendue. On reconnaîtra entièrement la légitime défense. Les analyses ADN permettront de le désigner coupable de plusieurs autres viols. Il mourra en prison, après des mois d'agonie. Sa blessure va s'infecter, s'ulcérer…
« C'est bon, arrête… » l'interrompt Emma.
Un lourd silence s'ensuit, que rompt finalement le shérif.
- Elle aura le plus grand mal à se remettre de ce qu'elle a fait, la pauvre ! Tu as ajouté à ses souffrances…
Cette observation semble ébranler la reine.
- Je…oui, tu as peut-être raison. Je suis désolée. C'est comme pour le sort noir. Je ne maîtrise pas les détails. La malédiction s'exprime elle-même, en quelque sorte…
Cette fois, le silence s'installe, longtemps. Les deux femmes se font face, assises à terre, toutes les deux, le dos au mur, se dévisageant mutuellement, l'une dans la pièce centrale, abritant l'autel, l'autre dans l'alcôve au miroir. La sauveuse respire fort. Par moment, son souffle semble s'affoler de façon dramatique, comme si elle luttait contre une crise de panique. La mairesse, elle, paraît pâlir de minute en minute. De temps à autre, sa noble tête brune se penche en direction de sa poitrine, et elle la redresse péniblement, dans un sursaut, comme si elle bataillait contre un endormissement chronique.
Finalement, Emma déchire la photo de l'homme qu'elle n'a jamais pu livrer à la justice. Elle en jette négligemment les débris sur le sol, se relève difficilement, comme si elle était courbaturée. S'approchant encore une fois du laraire, elle constate qu'il ne reste plus qu'un cliché, s'en empare. « Monsieur Carter… » chuchote-t-elle, comme pour elle-même.
La voix de rogomme de sa terrible concubine s'élève aussitôt.
- Tu le reconnais, mon ange ? Il a dû beaucoup changer, non ?
Sans répondre, la princesse retourne le portrait, examine les mots à l'encre de seiche, tracés en une élégante cursive. Dextra manus. Oculi.
« Les…les mains et les yeux, c'est ça ? » demande-t-elle d'une voix brisée.
« La main droite seulement… » explique, avec un calme inouï, l'impitoyable Circé. « Tu m'as raconté qu'il te fessait de la main droite…Ce matin, il a eu l'idée de tailler sa haie, avec la débroussailleuse. Un accident est si vite arrivé…Il s'est sectionné la main, au niveau du poignet. Sa femme a immédiatement appelé les secours, bien sûr, mais la blessure est si irrégulière, si déchiquetée, que les médecins ne pourront rien faire… »
Le shérif regarde sa maîtresse, qui lui sourit affectueusement. Puis, soudainement, elle se penche sur son côté gauche et vomit son copieux petit-déjeuner.
Regina la regarde avec inquiétude, sans l'ombre d'un dégoût.
La jeune femme rend tripes et boyaux, longtemps. Lorsqu'il semble qu'elle a terminé, lorsqu'elle reprend sa respiration en s'essuyant la bouche, du dos de la main, la voix rauque de sa bien-aimée l'encourage avec chaleur (« Respire ma poupée…C'est fini, n'est-ce pas ? ») et lui provoque un nouveau haut-le-cœur, encore plus violent, jusqu'à ce que son estomac soit entièrement vidé.
Livide, Emma se redresse et scrute le monstre qui lui tient lieu d'amante, d'épouse, de mère-nourricière.
« Pourquoi lui et pas elle ? » demande-t-elle. « Je t'ai pourtant dit que c'était elle qui décidait des punitions. Et elle me fessait aussi. »
La magicienne, visiblement de plus en plus éreintée, semble chercher à rassembler ses idées.
- Tes récits montrent clairement que lui, il y prenait du plaisir, ma puce…même si tu n'en es pas consciente. Et puis, ils ne sont pas riches, semble-t-il…S'ils s'étaient retrouvés éclopés tous les deux, les dieux savent ce qu'ils seraient devenus. Je sais que tu éprouves un reste d'affection pour eux, même si cela m'exaspère, pour être honnête…
La princesse hoche doucement la tête, d'un air absent, puis, fait quelques pas, afin de s'éloigner de ses propres vomissures, et se laisse glisser sur le sol, assise le dos au mur.
- Et les yeux ? Pourquoi les yeux ? Qu'est-ce qui lui est arrivé de ce côté ?
La réponse vient sans détour.
- Une cataracte foudroyante va se déclarer, d'ici quelques heures sans doute. Il deviendra aveugle. Il a péché par les yeux, autant que par la main, en t'exhibant comme il l'a fait. Il est évident qu'il aimait te reluquer, et qu'il aimait te déshabiller pour t'humilier, et t'exposer aux regards des autres enfants…
Les larmes dégoulinent maintenant sur les joues de la sauveuse, qui secoue doucement la tête, en signe de dénégation.
- Il ne méritait pas ça…Il pensait m'aider…Un jour...J'avais encore volé…et j'avais frappé un enfant, parce qu'il m'avait dénoncée. Un coup de pied dans le ventre. J'aurais pu le blesser gravement. Alors, la femme m'a flanqué une fessée vraiment terrible. Et lui…quand il est revenu. Il m'a gardée en travers de ses genoux plus longtemps que jamais…C'était un ou deux jours avant la conversation qu'ils ont eue, au sujet de la ceinture. Comme sa main était fatiguée, qu'elle lui faisait mal, il a fait une pause. Il m'a mise dans mon coin, fesses nues, à côté de la cuisine, en me disant qu'on n'avait pas fini, que j'aurais droit à une troisième correction. Il a attendu que sa paume refroidisse et il m'a reprise. Quand il m'a lâchée, je sautais sur place en me frottant l'arrière-train, comme si mes pieds avaient été montés sur ressort. Impossible de m'empêcher de me frictionner. La femme est sortie dans le jardin. Elle lui a dit que, puisque que je ne pouvais pas obéir, il n'avait qu'à m'en refiler une quatrième. Mais il a refusé. Lui qui ne s'opposait jamais à elle ! Elle a haussé les épaules et est rentrée dans la maison en maugréant. Moi, je continuais à hurler et à sautiller comme une possédée. Des voisins étaient sortis pour assister au spectacle. Une petite fille de quatre ans, à moitié nue, le cul écarlate, qui braillait et bondissait de douleur. Même les autres enfants, qui d'ordinaire adoraient me voir recevoir mes raclées, s'étaient tus. Ils avaient l'air effrayés. Alors, il m'a simplement pris les mains. Il les a maintenues devant moi, pour m'empêcher de me masser le postérieur. Il m'a dit qu'il allait me garder comme ça, pour remplacer mes minutes au coin. Il me disait que c'était fini. Il m'encourageait à me calmer. Je me tortillais désespérément, en essayant d'apaiser la brûlure. Je ne sais plus combien de minutes c'était, mais il m'a tenue comme ça, tout le temps, pendant que je criais, contrairement à la volonté de sa femme…Il regardait sa montre.
Regina manque de vomir, elle aussi. Heureusement, agitée par ses noirs desseins, elle n'a presque rien mangé depuis la veille. L'enfant martyr s'interrompt un instant, sanglote dans ses mains, s'essuie les joues, puis reprend :
- Il avait l'air inquiet. Quand les minutes ont été finies, il s'est levé. Il m'a prise dans ses bras, toujours nue en-dessous de la taille. Il a ordonné aux autres enfants de rester dans le jardin. Et puis il m'a emmenée dans la chambre que je partageais avec cinq autres gosses. J'ai vraiment pensé qu'il allait encore me frapper. Je vociférais, sans pouvoir me dominer. Mais…
La souveraine, dans son état de faiblesse avancé, toujours péniblement appuyée contre le mur, est prise soudain d'une affreuse appréhension.
- Mais…en arrivant dans la chambre, il m'a déposée sur un lit, tout doucement, sur le ventre…
Emma est visiblement partie dans le monde du souvenir. Ses beaux yeux de jade sont lointains, absorbés dans des réminiscences vieilles de plus de trente ans.
- Il est sorti. Je ne savais pas où j'en étais. J'étais incapable de penser à autre chose qu'à la douleur, dans mes fesses. Je beuglais toujours, comme une possédée, sans pouvoir me calmer. Quand il est revenu, il tenait une bouteille de lotion. Il me l'a montrée. Il a dit que, même si c'était contraire au règlement, il allait m'en mettre…Que c'était très efficace contre les coups de soleil, que ça devait donc l'être sur les petites fesses bien punies. Et il m'a fait un clin d'œil…
Les dents de nacre de la belle sorcière s'enfoncent jusqu'au sang, dans sa pulpeuse lèvre inférieure, sans qu'Emma s'en aperçoive. La princesse a un sourire rêveur.
- Il m'a massé l'arrière-train, longtemps…J'ai bien senti qu'il avait envie de s'excuser mais il ne l'a pas fait…Il avait raison, c'était efficace…ça m'a un peu soulagée…Il m'a seulement dit que nous devions nous dépêcher, pour ne pas être en retard au dîner. Il m'a dit de ne pas raconter à sa femme qu'il m'avait mis de la lotion…S'il ne l'avait pas fait, je n'aurais jamais pu m'assoir à table, ce soir-là…
Regina attend quelques minutes, à la fin du récit, afin d'être sûre que l'être aimé a fini de s'exprimer. Après quoi, sa belle voix gutturale, brisée de lassitude, murmure :
- Ma chérie…Je sais que cette effroyable histoire signifie pour toi qu'il n'était pas si mauvais…qu'il ne méritait pas le châtiment que je lui ai infligé… Mais en réalité il ne fait que confirmer ce que je savais déjà.
Les prunelles vertes se reposent sur Madame le Maire, interloquées. Les fins sourcils beiges se froncent, dans une expression interrogatrice.
- Ma chérie…Cet homme était de toute évidence un pédophile, qui profitait de son statut d'éducateur pour déshabiller et pour tripoter des enfants… Et en plus, il semble avoir eu une prédilection pour toi.
Comme, une fois de plus, Emma secoue sa jolie tête blonde, pour protester, pour défendre l'indéfendable, Sa Majesté, malgré son invraisemblable fatigue, se fait magistrat et procureur.
- Ma chérie. Cela ne se fait pas, d'humilier une petite fille en la déshabillant de force. Il n'avait pas le droit de te torturer, puis de soigner les traumatismes qu'il avait lui-même infligés par un nouvel attentat à la pudeur, pour se donner le plaisir de te toucher, de cette manière scandaleuse…Tu le sais, voyons ! J'en suis sûre ! Imagine, en tant que shérif, ta réaction si un enfant te racontait qu'un adulte lui a fait ça…
L'extraordinaire pâleur qui envahit le joli visage de la gardienne de l'ordre public vaut, aux yeux de l'enchanteresse, toutes les confirmations du monde.
La princesse baisse la tête, avale bruyamment sa salive, lutte visiblement contre une nouvelle crise de vomissements. Puis, soudain, elle se ressaisit, regarde sa maîtresse dans les yeux, et lui aboie avec ferveur.
- Et toi, avec ta jolie servante !
« Quoi ? » demande Regina d'une voix faible.
En proie à une fureur croissante, le shérif se lève de toute sa hauteur, rejoint sa concubine en quelques enjambées, vient se placer en face d'elle, les poings sur les hanches, si bien que, l'espace d'un court instant, la pensée qu'elle va dégainer son arme et la mettre en joue vient effleurer l'esprit dérouté de la reine.
- Tu crois vraiment que c'est par pure bonté d'âme qu'elle te tripotait le cul ? Tu es plus intelligente que ça, enfin, Regina !
Un silence fracassant tombe sur le caveau.
La divine monarque peine à regarder sa bien-aimée. Vaincue, elle baisse la tête. Son cou élégant se courbe de plus en plus. Son menton se dirige irrésistiblement vers a poitrine. Et tout à coup, l'épuisement devient incoercible. Le beau corps compact, vêtu d'un pantalon tailleur strict, d'un chemisier noir cintré et de talons relativement plats glisse sur le côté.
Affolée, Emma s'agenouille précipitamment, rattrape à deux mains le crâne de son âme sœur, avant qu'il ne heurte le sol.
« Tu as raison, ma poupée ! » admet la sorcière avant de se mettre doucement à pleurer.
Les deux femmes sanglotent, à présent. Complètement désorientée, l'elfe blonde arrange encore une fois sa veste, de son mieux, sous la tête brune. Et un dialogue surréaliste a lieu.
- Regina…Si tu renonces à ta vengeance, je te pardonnerai, d'accord ?
Manifestement sur le point de s'évanouir, la belle sorcière a un étrange gloussement.
- De quoi parles-tu, ma chérie ? Ma vengeance est déjà consommée…
- Ne fais pas semblant ! Je sais que tu ne veux pas t'arrêter là !
La tête appuyée sur les genoux de son amante, la magicienne regarde le beau visage tourmenté, lève la main, caresse doucement la joue.
- Je ne voulais pas que tu le saches…Je te l'aurais sans doute dit, plus tard…Dans plusieurs années. Quand tu aurais été prête. Pour l'instant, tu ne m'as pas encore tout raconté. Je suis désolée que ça se soit passé comme ça, ma puce…
Les larmes coulent librement, sur les pommettes aigües de la sauveuse.
- Écoute…ce qui est fait est fait, malheureusement.
La belle femme brune, de plus en plus affaiblie, a un rictus attristé et plein d'espoir.
- Tu m'aimes toujours ?
« Oui ! » répond la princesse avec véhémence. Puis, elle élabore.
- Je t'ai ramenée des ténèbres. Plusieurs fois déjà. Laisse-moi le faire encore…
- Qu'est-ce que tu veux dire, ma poupée ?
- Je veux que ce soit terminé, que tu cesses cette vengeance…
L'élégante reine secoue faiblement la tête. Ses cheveux noirs sont à présent trempés de sueur.
- Impossible, ma chérie…Il reste l'épicier…J'ai une piste. Il suffirait que tu l'identifies, maintenant. Et ces gens…les Jones…ils t'ont rendue encore plus malheureuse que les Carter ! Et ces hommes abominables…celui à l'entonnoir…celui qui te forçait à lui faire des fellations… Et les gardiens de la prison. Et ces détenues, à la botte de Cassie…Et les complices de Lambert…D'ailleurs, je suis certaine que ce n'est pas tout.
Après un instant de stupéfaction, Emma réplique :
- Non ! Ça suffit. Tu m'as vengée de cinq d'entre eux déjà…
- Mon ange ! Songe donc que ces gens continuent certainement leurs méfaits ! Ces deux hommes ont violé d'autre femmes après toi, tu peux en être sûre. Et…ce type, quand tu avais dix ans, qui t'affamait pour abuser de toi… Ils violent encore. Peut-être régulièrement. L'épicier, s'il est encore en vie, bat toujours des enfants, à la moindre occasion. Les gardiens torturent les prisonnières qu'ils ont à leur charge. Les détenues aussi, assurément. Et les Jones…
« Ce n'est pas juste, de me culpabiliser de cette façon ! » l'interrompt le shérif, de sa voix enrouée. « Je ne suis pas responsable… Et toi non plus ! »
Cet argument semble faire mouche.
- Je…oui, c'est vrai…tu as raison, ma puce…Mais pense qu'au moins, je pourrais les mettre hors d'état de nuire…Comme ceux dont je me suis occupée aujourd'hui…
- Non ! Ça suffit ! C'est peut-être une raison pour que je te pardonne. Que je ne dise pas à tout le monde que tu as recommencé à pratiquer la magie noire… Mais ce n'est pas une excuse pour que je te laisse continuer.
Regina contemple sa dulcinée, les yeux écarquillés, luttant visiblement contre un évanouissement. Au bout d'une minute entière, la jolie voix rauque résonne dans le caveau, se met à faire d'incroyables promesses.
- Je te permettrai d'évacuer tous tes penchants. Vendredi, tu pourras me faire vraiment…vraiment ! …tout ce que tu veux.
La souveraine doit mettre quelques secondes à comprendre, à faire le lien.
- Ma poupée, ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
« Bien sûr que si ! » la coupe la blonde dryade. « Ce sont tes instincts violents, qui sont en cause. Tu dois pouvoir déverser ta colère sur quelqu'un. Et ce quelqu'un, ça ne peut être que moi… »
La tête brune se fait de plus en plus lourde, sur les genoux de la sauveuse. Pourtant, la reine écoute, visiblement avec une attention morbide. Les lèvres roses se mettent à trembler, les iris vertes à miroiter d'humidité.
- Je t'en supplie ! Je t'aime ! Je veux continuer à vivre avec toi. Je ne peux pas te laisser t'enfoncer dans la malfaisance. Laisse-moi t'aider. Renonce à ta vengeance ! Je ferai ce que tu veux. Tout ce que tu veux. Les scénarios les plus pervers que tu puisses imaginer !
Les dents de nacre mordent les lèvres pulpeuses. Aucune excitation. Son corps amoindri en serait bien incapable. Pourtant, la tentation est là, puissante, irrésistible.
- Mon trésor, ce serait absurde, enfin ! Je ne vais pas te faire du mal pour apaiser ma colère à l'égard de ceux qui t'ont fait du mal !
Emma renifle, s'essuie rageusement le visage, tout en maintenant avec prudence, d'une main, le précieux crâne, qui abrite tant d'aliénations et de vésanies.
- Et pourtant, c'est exactement ce qui va se passer.
Le silence de la sorcière est une capitulation, la sauveuse en est consciente. Aussitôt l'espoir renaît.
« C'est de ma faute… » murmure-t-elle sans cesser de pleurnicher. « Je n'aurais pas dû te raconter tout ça ! Je te connais. J'aurais dû savoir ce que tu allais faire. Je ne te raconterai plus rien. »
Le torse étroit de Regina se soulève soudain, dans une sorte de spasme. Une toux souffreteuse la secoue, ce qui achève d'épouvanter la princesse. Cette dernière redresse le buste frêle, la soutient de son mieux. La voix chaude et profonde, si grave et en même temps si féminine, proteste de tout ce qui lui reste de force.
- Ma chérie, ne dis pas de bêtises ! Rien n'est de ta faute, voyons ! Et tu dois continuer à me raconter ton passé, quand le besoin s'en fait sentir. C'est primordial !
L'ancienne délinquante réfléchit quelques instants, tout en berçant amoureusement sa concubine défaillante. Puis, elle se met à parler, d'une voix claire, à toute vitesse.
- Promets-moi de ne plus chercher à te venger. Ni contre l'épicier, ni contre les pères d'accueil, ni contre les complices de Lambert ou de Cassie, ni contre les Jones, ni contre ceux dont je te parlerai dans l'avenir. C'est fini ! Tu as déjà mis beaucoup de monstres hors d'état de nuire. C'est à la société de se charger du reste ! Tu m'entends ? Promets-le-moi. Je sais que tu tiens toujours tes promesses. Promets-le-moi et je continuerai à te raconter. Et je ne révélerai à personne que tu es retombée dans tes travers.
À bout de forces, Regina ne délibère que quelques secondes. Visiblement à contrecœur, elle a un geste sec, du menton. Clairvoyante, elle verbalise son serment.
- Je te le promets solennellement, mon bébé !
L'ange blond lui décoche un sourire coruscant, qui resplendit comme mille soleils à travers ses larmes.
- Merci ! Je te fais entièrement confiance. Et je te pardonne de tout mon cœur. Tu peux commencer à réfléchir à ce que tu me demanderas vendredi.
La magicienne a un rire extraordinairement las.
- Je ne sais pas si je serai en état de faire quoi que ce soit vendredi, ma puce…
Le beau visage de la sauveuse se contracte d'inquiétude.
- C'est vrai…Il faut te ramener au manoir…Je…je vais te porter… ?
- Impossible, ma chérie. Comme tu l'as dit, nous croiserions toute la ville avant d'arriver à destination, et nous devrions nous expliquer.
- Mais…mais qu'est-ce qu'on peut faire, alors ?
Un profond soupir s'échappe de la poitrine oppressée de l'enchanteresse.
- Je crains qu'il ne nous faille attendre la nuit.
- Quoi ? Non ! On est seulement au milieu de la journée.
Avec une incroyable douceur, les doigts rudes du shérif se posent sur le cou cuivré de sa compagne, tâtant son pouls…
- Regina ! Ton cœur bat beaucoup trop lentement. Il était trop rapide quand je suis arrivée. Maintenant, il ne fait que ralentir. Ça me fait peur. Il faut faire quelque chose.
Sa Majesté ferme les yeux quelques instants, comme pour rassembler ses forces. Puis, les brillantes prunelles de houille replongent dans le regard vert d'eau.
- On ne peut pas aller à l'hôpital…Il nous faut de la magie.
- Mais…mais je ne peux pas ! Je ne connais rien à ces choses-là ! Et puis, ça fait trop longtemps que je n'ai pas pratiqué. Je suis bouleversée. Je n'arriverais même pas à nous téléporter jusqu'au manoir…
Les délicates paupières, frangées de longs cils couleur sable, s'écarquillent.
- Tu ne veux quand même pas demander à Gold !
Madame le Maire sourit faiblement, secoue la tête, puis déclare avec le plus grand calme.
- Non, ma poupée…Bien sûr que non…Est-ce que ton téléphone capte, ici ? Oui, bien sûr, puisque tu as reçu l'appel de ton père.
Interloquée, Emma fouille dans sa poche, extrait son portable, vérifie.
- Oui…pas très bien…Avoir Internet serait sûrement un problème mais je peux passer un coup de fil.
La belle brune pousse un profond soupir, résigné.
- Eh bien…tu dois appeler Zelena…
