Merci pour les mises en alerte et notamment à Siriana2526, Typone Lady, emylou, Lulucyole et Sarahahah pour leurs reviews.

Bonne lecture.


Chapitre 4

Recherche paix intérieure, désespérément

Sanji ouvrit les yeux et grimaça, s'étirant doucement. Il n'avait pas besoin de bouger pour savoir qu'il était temps qu'il se lève, son horloge interne ne le trompait jamais. Il s'extirpa sans un bruit de sa couchette tandis que tous ses compagnons dormaient encore comme des bienheureux. Il se dirigea ensuite vers la salle de bain d'un pas automatique et plongea directement sous la douche. Une douche froide de préférence. Pour se réveiller et pour chasser de sa tête les souvenirs encore trop présents de l'avant-veille.

Le cuisinier délassa son corps sous l'eau fraîche puis augmenta la température pour détendre ses muscles. Il n'était pas habitué au genre d'exercice auquel il s'était prêté avec le sabreur mais c'était finalement un moindre mal.

Il frissonna un peu. Il savourait encore sa victoire mais il était aussi étonné d'en avoir retiré tant de plaisir physique. Ils n'en avaient bien sûr pas reparlé et la journée suivante s'était déroulée la plus normalement du monde. Même les regards en coin de son rival avaient cessé. Sans doute l'escrimeur ruminait-il sa défaite, à la plus grande joie du blond.

L'île où ils avaient débarqué la veille s'était révélée totalement ravagée par un pillage de pirates peu de temps auparavant. Les habitants n'avaient plus rien à leur vendre ni même à leur donner au vu de la terreur que leur inspirait chaque équipage au drapeau noir. Ils étaient donc repartis bredouilles aussitôt que le Log-Pose avait eu fini de recharger, ce qui n'avait pas pris plus de quelques heures.

A cette occasion, Zoro et lui avaient même réussi à s'envoyer quelques coups avant que Nami n'intervienne et le cuisinier avait accueilli avec soulagement cette prise de tête banale. Tout rentrait dans l'ordre.

Son corps un peu moins douloureux grâce à l'eau chaude, Sanji prit le parti de détendre également son esprit. Il avait répondu au défi du bretteur et maintenant qu'il lui avait cloué le bec, il n'avait plus de raison de s'en faire. Il allait pouvoir passer à autre chose.

La prochaine terre se trouvait à plusieurs jours de traversée et il devrait faire attention à leurs réserves puisqu'ils n'avaient pas pu ravitailler la veille. Cela sous-entendait qu'il devrait probablement réduire les rations avant leur arrivée et il imaginait déjà les cris de détresse du capitaine quand il s'en apercevrait…

Il fut soudain tiré de ses réflexions par un intrus qui s'invita littéralement sous sa douche. Estomaqué, le blond constata que Zoro n'avait même pas le bon goût de lui demander son avis alors qu'il commençait déjà à dévorer son cou.

"Bordel mais qu'est-ce que tu fous, face de mousse?! s'étrangla-t-il en le repoussant.

- Ça se voit pas? grogna l'autre, blasé.

- Mais… n'importe qui pourrait rentrer! Et puis, c'est ma douche! Je pensais pas que-

- Que quoi? Ils dorment."

Le cuisinier passa une main mouillée dans ses cheveux, déconcerté.

"D'ailleurs, comment ça se fait que tu dors pas, toi?

- Je t'ai vu te lever.

- Et ça t'as donné l'idée de me rejoindre à poil ici?!

- Ouais", répondit tranquillement le sabreur.

Sanji avala difficilement sa salive. Lui qui était persuadé une minute auparavant qu'il pourrait tranquillement tourner la page…

Il coupa les robinets d'un geste sec et bouscula le sabreur pour sortir de la cabine. Il attrapa ensuite une serviette qu'il noua à ses hanches tandis que Zoro sortait à son tour de la douche. Comme l'épéiste ne faisait pas mine de vouloir se sécher, Sanji lui balança une autre serviette avant de se planter devant lui.

"Faut qu'on se mette d'accord.

- Sur quoi? lui demanda l'autre.

- Mais... sur tout ça!

- C'est pas ce qu'on a fait la dernière fois?

- On n'a pas vraiment parlé, grinça le cuisinier.

- Ah ouais, se souvint le sabreur en haussant les épaules. Bon, c'était clair quand même, non?

- J'suis pas sûr qu'on ait compris la même chose justement! s'irrita le blond.

- Y a pas trente-six trucs à dire! s'impatienta le bretteur. On est là parce que cette activité me plaît plus que prévu et que tu t'es découvert une nouvelle passion pour les corps musclés, point. Tu vois autre chose?"

Sanji le dévisagea, pétrifié. Cette histoire de défi n'était-elle donc qu'un signal de départ pour des parties de jambes en l'air entre deux rivaux selon lui?

"Quoi? Il va falloir que je te provoque des jours entiers à chaque fois pour que tu te rappelles que t'as aimé? s'agaça l'escrimeur. T'es si coincé que ça?"

Le cuisinier rougit avant de serrer furieusement les poings.

"Putain, est-ce que tu te rends bien compte de ce qu'on a fait ou alors ta cervelle est plus écrasée qu'une purée de brocolis?! On a fait match nul sur ce coup-là et maintenant, on passe à autre chose! "

Zoro secoua la tête avant de plonger son regard sombre dans le sien.

"Tu crois vraiment ce que tu dis? On en avait envie. T'en avais envie.

- J'avais envie de prendre ma revanche, c'est tout!"

Le sabreur soupira. S'il avait accepté de ne pas le maintenir sous lui la dernière fois, c'était parce qu'il avait senti que la fierté du blond n'allait pas le supporter. Ils avaient tous les deux besoin de se sentir maîtriser l'autre et avec cet effort, il avait cru que Sanji se rendrait compte qu'il avait fait sa part pour le contenter. Mais apparemment, son déni était le plus fort.

"On est des adultes, cuistot, faut que t'assumes. Tu penses pas que cette histoire de défi est une excuse parfaite pour ta p'tite conscience?

- Arrête, tu racontes n'importe quoi! Je sais très bien ce que je fais!

- Alors tu devrais commencer à te poser des questions parce que pour un simple rôle, t'as sacrément pris ton pied!"

A ces mots, Sanji se sentit acculé dans l'espace trop étroit de la salle de bain face au bretteur et ses émotions se déchaînèrent en lui.

"Et tu veux que j'assume quoi, tête d'algue?! Tu veux que j'te dise que j'aime me faire baiser par un mec que je déteste?! Je peux pas faire ça, bordel!"

Zoro eut un sourire en coin.

"Pourtant, c'est ce que t'as fait.

- C'est pas ce qui s'est passé!

- Tu t'es laissé prendre au jeu.

- Non! Non…"

Le blond refusait d'y penser davantage. Ses pensées tourbillonnaient comme un ouragan dans sa tête. Il n'était pas attiré par un homme. Il n'était pas attiré par Zoro. Il ne pouvait pas. Ce n'était pas lui. Jamais il n'avait fantasmé sur son corps ou celui d'un autre. Jamais!

"C'est bien ce que je pensais, fit soudain l'épéiste. T'as beau avoir une grande gueule, en réalité, t'as aucun cran."

Sanji sortit de ses pensées et le contempla, exaspéré.

"Tu vas me faire croire que ça te pose aucun problème ce qu'on a fait? Que tu trouves ça logique et le plus naturel du monde?!

- Contrairement à toi, j'accepte les défis quelle que soit leur nature.

- C'est des conneries!"

Le cuisinier se détourna mais cette fois-ci, Zoro s'empara de son épaule pour le retourner brutalement face à lui.

"Si t'avais pas aimé, j'aurais compris mais que tu recules parce que tu ressens du désir pour un homme, c'est minable. Et ça te ressemble pas."

Le blond se dégagea de son emprise avant de le fusiller du regard, parfaitement furieux.

"Ca n'a rien à voir, crétin! C'est juste que c'est toi! J'ai tellement l'habitude de vouloir t'en coller une que j'vois pas comment j'pourrais avoir envie d'autre chose!

- On peut baiser et se détester. C'est pas incompatible.

- Si, ça l'est, imbécile! Et puis arrête de trouver des arguments! Pourquoi tu veux pas que ça redevienne comme avant?!

- Parce que c'est pas possible.

- Pourquoi?!

- Parce qu'on a couché ensemble, énonça tranquillement le sabreur tandis que le cuisinier grimaçait. Quoi que tu fasses, tu pourras pas effacer ce qui s'est passé.

- Pourquoi pas? tenta soudain le blond avec espoir. On pourrait faire comme si…

- Tu peux, convint l'escrimeur. Tu peux devenir un lâche et fuir ce que tu ressens, c'est ton choix.

- Un lâche? Non mais t'exagères, là! Et puis, je ressens rien du tout, j'te signale!

- Tu crois? Un type qui préfère tenter d'oublier ce qu'il a fait parce qu'il a pas le courage d'envisager les choses différemment, ça s'appelle comment?"

Sanji ouvrit la bouche avant de la refermer, réduit au silence. Vraiment, il détestait quand la tête d'algue avait autant de répartie.

Finalement, il s'adossa au mur qui glaça sa peau encore humide.

"Je suis pas un lâche mais tout ça me dépasse, admit-il ensuite avec un soupir. J'ai la tête qui va exploser à force d'y penser…

- Alors arrête de penser.

- Mais j'peux pas!

- Comme tu voudras."

Zoro récupéra ses affaires et le dépassa en un éclair. Le blond regarda la porte se refermer derrière lui, surpris. Il avait été sur le point de prolonger sa réflexion, de la partager avec le sabreur mais celui-ci avait disparu, le laissant des interrogations plein la tête.


Depuis deux jours, Sanji se concentrait sur ses préparations pour mieux oublier les paroles dérangeantes de la tête d'algue. Ce matin, il avait expédié le petit-déjeuner et planchait déjà sur le déjeuner alors qu'il était à peine dix heures. Les encas de Luffy étaient prêts, les cocktails pour ses princesses aussi.

Lorsqu'il mit la dernière touche à son dessert une heure plus tard, il envisagea de commencer le dîner avant de se reprendre. Il n'allait pas cuisiner 24h sur 24h tout le reste de sa vie pour échapper à quelques phrases ridicules...

Il rinça ses casseroles d'un air absent tout en tentant de mettre un peu d'ordre dans ses pensées mais c'était peine perdue. Il se sentait sur des charbons ardents depuis leur dernière conversation et l'assurance qu'il avait ressentie suite à sa victoire s'était effritée aussi rapidement qu'un château de sable grignoté par la marée.

Malgré lui, les arguments du sabreur s'étaient insinués dans sa tête et le faisaient douter de sa propre attitude. Il avait tenté de les rejeter mais s'ils revenaient si souvent le perturber au point de l'empêcher de se reposer, c'était bien parce qu'ils résonnaient étrangement en lui. Des mots inconciliables circulaient en boucle dans sa tête.

Zoro. Plaisir. Homme. Haine. Envie.

"Sanji!"

Le cuisinier sursauta, les joues rouges.

"N-Nami-chérie, que puis-je faire pour toi? se reprit-il immédiatement.

- T'étais complètement ailleurs, mon pauvre, lui fit-elle remarquer en secouant la tête. J'ai remarqué que l'aquarium n'est pas plein et je voulais savoir s'il faut demander à Luffy et à Ussop de pêcher un peu.

- Oui, ce serait bien. Mieux vaut avoir des réserves de ce côté-là…

- La viande va bientôt manquer?" comprit la navigatrice.

Le blond hocha la tête.

"Ne dis rien à Luffy. Je vais faire le maximum pour qu'il ne s'en rende compte qu'au dernier moment."

Nami approuva en soupirant avant de laisser son ami à ses préparations. Elle était consciente que le moment viendrait bien trop vite pour leur capitaine de constater qu'il n'y aurait pas assez de viande jusqu'à la prochaine escale.


Le déjeuner se déroula dans un brouhaha monstrueux et le tourbillonnement des pensées du cuisinier de l'équipage s'en trouva redoublé. Luffy et Brook hurlaient de rire après que le capitaine lui ait montré sa technique des baguettes dans le nez, Chopper reniflait bruyamment en constatant qu'on lui avait volé sa part de dessert, Franky et Ussop construisaient des petites tours en braillant à l'aide de bouts de pain, et Nami et Robin conversaient joyeusement. Seule la tête d'algue demeurait silencieuse et Sanji aurait pu remercier le sabreur de ne pas augmenter son mal de tête s'il ne s'agissait pas de lui. Au contraire, le fait qu'il soit le seul à se comporter tranquillement l'énerva au plus haut point.

"Arrête de faire la gueule, face de chou! J'en ai marre que tu tires la tronche à tous les repas!

- Pas ma faute si ta bouffe est dégueulasse, cuistot de pacotille! lui fit remarquer sournoisement le bretteur.

- Putain, cette fois tu vas rejoindre tes congénères dans l'océan!" s'emporta le cuisinier en se préparant à lui envoyer un coup de pied.

Zoro avait déjà sorti ses sabres et se jeta sur le blond qui échappa de peu à son attaque avant de lui balancer son pied dans le torse. Le sabreur l'esquiva à son tour de justesse avant de tournoyer sur lui-même et de relancer ses sabres de chaque côté du cuistot qui choisit de se baisser pour éviter les lames.

"Toujours en train de se battre, ils gâchent tous nos moments tranquilles", s'agaça Nami en entraînant Robin à l'extérieur pour ne plus les entendre.

Les autres membres de l'équipage les imitèrent rapidement avec la fin du repas et les deux rivaux se retrouvèrent bientôt seuls sans s'en rendre compte, s'échangeant des coups sans discontinuer.


Quelques minutes plus tard, Brook repassa le pas de la porte à la recherche de son archet et constata que la querelle n'avait pas pris fin. Il observa alors les deux meilleurs ennemis du Sunny avant de se racler la gorge.

"Pardonnez-moi, chers amis. Auriez-vous besoin de vous détendre? Comme vous le savez, la musique adoucit les mœurs!"

Sanji et Zoro se tournèrent vers lui avant de se fusiller à nouveau du regard, le souffle court.

"Match nul, cuistot.

- Va te reposer, tête d'algue. Je sais que t'as pas l'habitude de bouger autant entre tes siestes."

Le bretteur grogna avant de prendre la porte et le musicien resta planté devant le blond.

"Oh, Brook. C'est gentil de ta part mais tu devrais pas te donner tant de mal pour cette face de gazon. Elle va s'endormir toute seule dans une minute.

- En réalité, je trouvais que c'était surtout toi qui avait l'air stressé, lui répondit le squelette avec empathie.

- Ah bon?"

Le cuisinier soupira. Bien sûr qu'il était nerveux. Il n'arrivait pas à réfléchir normalement depuis des jours mais il pensait avoir géré sa mauvaise humeur de manière plus discrète. A ce niveau-là, sa petite bagarre avec Zoro lui avait au moins permis de se défouler.

"C'est vrai que je suis un peu surmené ces derniers temps, convint-il. T'as quelque chose pour me faire oublier les abrutis à tronche de cactus dans ton répertoire?"

Brook se mit à réfléchir quelques instants.

"Si tu as besoin de dormir, je peux jouer ma berceuse, lui proposa-t-il.

- Pas la peine d'aller jusque-là, j'ai encore pas mal de boulot, lui montra le blond en désignant les assiettes sales empilées.

- D'accord. Je connais une balade que les marins apprécient pour sa douceur. Elle parle de la joie de vivre le moment présent au milieu des vies tourmentées!

- Pourquoi pas", approuva le cuisinier en haussant les épaules.

Le musicien entama les premières notes et Sanji débarrassa la table en se laissant porter par le tempo lent et profond du violon. Il se concentra sur la chanson et tenta d'oublier son agitation. Le rythme était engageant et la musique l'enveloppait agréablement.

Il commença la vaisselle avec entrain et les assiettes, les verres et les couverts défilèrent à bonne allure. Laver, rincer, sécher. Rien de plus simple à comprendre et à appliquer. Pas besoin de réfléchir ou de se poser des questions. Un bonheur.

Satisfait, il s'attaqua ensuite à un plat où la nourriture avait accroché. La tâche avait du mal à partir et le cuisinier fronça les sourcils. Il attrapa le grattoir et y mit plus de force. Cette tâche n'allait pas rester incrustée dans son plat, elle n'allait pas faire comme la tête d'algue et lui gâcher la vie!

Sanji reposa doucement son éponge en soupirant. Il avait réussi à avoir la tâche mais ses pensées reprenaient leur marathon dans son cerveau. La chanson se termina et le blond remercia son ami puis le libéra. Il termina sa vaisselle et s'assura qu'il restait du café pour Robin dans l'après-midi.

Il résolut ensuite de s'asseoir à table pour réfléchir posément. Il évitait depuis trop longtemps d'approfondir ses pensées et il commençait à en devenir malade. En effet, ça ne lui ressemblait pas de ne pas assumer ses actes et il se sentait ridicule de fuir une telle situation dans sa propre tête.

Il plaça une cigarette entre ses lèvres pour s'aider. Il ne s'agissait après tout que de mots, il n'allait pas s'effondrer pour si peu.

Donc… Il avait couché avec Zoro.

Cette simple phrase sonnait terriblement faux mais il fallait s'en tenir aux faits. L'escrimeur avait suggéré qu'il ne s'agissait pas que d'une simple envie de revanche et le blond lui-même avait été le premier à remarquer que la raison qu'il s'était donné pour recommencer n'était pas la plus adaptée alors il devait creuser cette perspective.

Donc… Il avait couché avec Zoro - deux fois - et il n'avait pas détesté. S'il fallait être honnête, il avait même largement apprécié.

Donc… S'il suivait la logique, il avait couché avec Zoro et il avait apprécié alors… il voulait recommencer? Juste pour le plaisir de cet acte et non par réponse à un défi?

Son ventre se contracta douloureusement à cette idée. Non, il ne voulait pas. Parce que c'était Zoro. Parce que c'était un homme. Parce qu'il avait agi pour protéger sa fierté.

Donc… Il avait couché avec Zoro, il avait apprécié mais il ne voulait pas recommencer? Une autre sensation désagréable lui tordit le ventre et le blond soupira. Il n'aimait pas l'idée de recommencer mais il n'appréciait pas non plus celle d'y mettre un terme. Pourquoi? Parce que la possibilité de dominer l'escrimeur de cette manière était enivrante. Parce que le plaisir qu'il y avait pris n'était pas négligeable.

Sanji secoua la tête, désespéré. Il avait couché avec Zoro, il avait apprécié mais il ne savait pas ce qu'il voulait! Parce que c'était Zoro. Parce qu'il était lui. Parce que leur relation était ingérable depuis le début.

Le cuisinier se releva et se dirigea vers le pont, plus perdu que jamais. Il avait pourtant besoin de savoir ce qu'il voulait vraiment pour retrouver la sérénité et être en accord avec lui-même. Il avait besoin d'une réponse, quelle qu'elle soit. Il en allait de sa santé mentale et de ses principes les plus profondément ancrés en lui.

Il descendit le petit escalier et leva instinctivement les yeux vers la vigie. S'il voulait prendre la bonne décision, il devait impérativement faire le point sur ses ressentis au-delà de l'enchaînement des faits qui ne le menait à rien. Mais il en était incapable à l'heure actuelle. Ses pensées l'assaillaient et le déroutaient, il n'arrivait pas à se calmer pour y réfléchir de manière objective.

Pourtant, s'il y avait bien une chose sur laquelle il ne voulait pas revenir, c'était le point d'honneur qu'il mettait à demeurer honnête envers les autres et envers lui-même en toute circonstance. Sa fierté ne lui permettait tout simplement pas de faire autrement.

Sanji inspira intensément et profita de l'air du large pour se concentrer.


L'heure du goûter était passée, Luffy était venu réclamer sa part et Sanji en avait profité pour apporter une petite gourmandise aux autres membres de l'équipage. De retour dans sa cuisine, il tournait en rond. Son esprit l'échauffait, il n'arrivait à rien et il commençait sérieusement à en avoir marre.

Il avisa une bouteille que la tête d'algue n'était pas venue chercher et décida de la lui monter puisqu'il ne lui avait rien apporté. En même temps, il pourrait toujours essayer de lui chercher des noises pour pouvoir lui en coller une et se détendre un peu…

Le cuisinier découvrit l'escrimeur en pleine méditation. Aussi immobile qu'une statue, les yeux clos, il ne bougea pas à son approche et Sanji perdit rapidement l'espoir d'arriver à initier une bagarre. Ses traits décontractés et sereins contrastaient avec son propre combat intérieur et il soupira longuement.

"Tu fais une tête d'enterrement, cuistot."

Sanji braqua son regard dans ses yeux à présents grand ouverts et il haussa les épaules d'un air las. Il lui lança ensuite sa bouteille et le bretteur l'attrapa au vol.

Le blond resta quelques secondes à le contempler sans le voir. Il se sentait fébrile, perdu et terriblement affaibli. Il ne parvenait même pas à savoir ce qu'il se passait dans sa propre tête et l'abattement s'empara de lui à l'idée de ne jamais en voir la fin.

"Comment j'peux savoir ce que j'veux? demanda-t-il brutalement à l'épéiste. Ça m'fait chier de l'admettre mais j'suis pas foutu de réfléchir calmement au problème pour prendre la meilleure décision..."

Zoro cessa de boire. Il le fixa une seconde et Sanji crut qu'il allait lui rire au nez. D'ailleurs, c'est probablement ce que lui aurait fait à sa place.

"T'as essayé la relaxation?

- Tu te fous de moi? s'agaça le cuisinier. Bien sûr que j'ai essayé de me détendre et de faire le vide dans ma tête mais ça n'a pas marché!

- La relaxation par les sens est une pratique simple de la méditation.

- Par les sens? C'est à dire?

- Tu te concentres sur ce que tu ressens et tu t'en sers pour détendre ton corps qui apaisera ton esprit."

Comme le blond ne répliquait pas, l'escrimeur lui indiqua de s'asseoir par terre face à lui et Sanji obtempéra. Faire appel à Zoro ne lui plaisait pas vraiment mais il le faisait pour en avoir le coeur net et faire un choix qui contenterait à la fois sa conscience et ses principes alors il n'allait pas reculer. Il en avait marre de sentir ses entrailles le culpabiliser que ce soit à la perspective d'expérimenter ce nouveau jeu avec le sabreur ou à la pensée de le refuser. Et puis surtout, il n'en pouvait plus d'être pris dans un tel tourbillon de pensées depuis que tout avait basculé entre eux. Il avait besoin de retrouver la paix de l'esprit.

"Ferme les yeux.

- Quoi? Pourquoi?"

Zoro ferma les siens et soupira.

"Tu vas t'opposer à tout ce que je vais dire? C'est toi qui m'as posé une question, j'te rappelle.

- Ça va. J'ai juste été un peu surpris, c'est tout, marmonna le blond en fermant les yeux, mal à l'aise.

- Respire profondément. Concentre-toi uniquement sur ton corps…"

La consigne était bizarre mais Sanji tenta de l'appliquer. Il se focalisa sur ses jambes, ses mains, ses bras. Il ne savait pas comment faire ni combien de temps y passer alors il essaya d'enchaîner toutes les parties de son organisme. Peut-être que s'il se concentrait sur l'ensemble de son corps en même temps, il obtiendrait plus de résultat?

"Arrête de réfléchir, lui intima alors le sabreur. Tu dois te débarrasser de tes pensées si tu veux trouver ta réponse.

- Et comment j'peux avoir une réponse si j'pense pas? rétorqua le blond, irrité que Zoro l'ait percé à jour.

- Tu n'auras pas de réponse si tu ne passes pas par ton corps.

- Hein?

- Détends-toi, bon sang. Relâche tes muscles. Un endroit à la fois."

Le cuisinier fit la moue mais se concentra malgré tout sur sa main droite. Son outil le plus précieux. Ses jambes étaient à l'origine de sa force mais il chérissait bien davantage ses mains qui lui permettaient d'exercer son art. Le mouvement souple du poignet quand il montait des oeufs en neige, ferme quand il fallait ramollir la viande, précis quand il coupait ses légumes. De ses doigts agiles à la puissance de son bras, tout convergeait vers la juste mesure, celle qui rendait son plat unique et inégalable.

Sanji fut brutalement tiré de sa réflexion quand il entendit un bruit sourd provenant de la chute d'un de ses camarades sur le pont. Surpris, il ouvrit les yeux mais la voix de Zoro le ramena immédiatement à son exercice.

"Oublie ton environnement. Tu dois te focaliser sur ton monde intérieur."

Sanji le dévisagea. Le sabreur n'avait même pas ouvert les yeux face à lui et pourtant, il avait su que le cuisinier n'était plus concentré. Il referma les paupières en tentant de calquer sa respiration sur celle de son compagnon, ample et profonde. Une aura de calme l'entourait et il en profita pour s'y bercer jusqu'à se détendre progressivement.

"Ne te concentre que sur les sensations de ton corps. Ecoute-le. Ressens-le."

Obéissant à la voix suave du bretteur, Sanji laissa son esprit se tendre vers ses perceptions. Au fil des minutes, il prit pleinement conscience de son propre corps, de la pointe sèche de ses orteils jusqu'à la pulpe sensible de ses doigts en passant par son ventre qui se gonflait lors de chaque inspiration.

Il ordonna à ses muscles de se relâcher un par un, commençant par son pied gauche, puis son pied droit, ses mollets, ses cuisses, et remontant ainsi jusqu'à la racine de ses cheveux. Parvenu au bout, il constata qu'il se sentait étonnamment serein. Le bouillonnement qui l'agitait depuis des jours avait reflué face à l'intensité tranquille que lui imposait ses propres respirations.

Sanji sentit qu'il se relâchait mentalement. Une tension qu'il n'avait pas conscience de contenir s'écoula, laissant tous ses sens se répandre pour capter la moindre information présente en lui et autour de lui. Il se sentait bien. Il se sentait totalement connecté avec lui-même.

Une main se posa alors doucement sur son bras, le sortant de sa torpeur.

"Je… j'ai pas encore ma réponse, tête d'algue, grogna-t-il au perturbateur en papillonnant des yeux.

- Tu l'auras mais avant ça, tu dois nourrir Luffy."

Sanji tendit l'oreille et remarqua effectivement que son capitaine hurlait à la mort en cherchant son cuisinier. Il s'était vraiment concentré s'il ne l'avait même pas entendu!

Il soupira et se releva avant de quitter la vigie. Sa sensation de bien-être s'estompait déjà et il menaça mentalement Luffy de représailles douloureuses s'il ne parvenait pas par sa faute à se débarrasser rapidement de son dilemme.


Après le repas du soir, Sanji avait rapidement fait la vaisselle, pressé de retrouver un environnement calme pour poursuivre ses réflexions. Lorsqu'il regagna sa couchette, ses compagnons dormaient déjà autour de lui. Seul le lit de Zoro était vide.

Le cuisinier se glissa dans les draps et ferma les yeux. Il batailla quelques minutes pour se remettre en condition en essayant de se souvenir des consignes du sabreur et il parvint assez rapidement à retrouver son état précédent. Il reconnut bientôt l'espèce de bouclier protecteur et de distance salvatrice caractéristiques de cette sensation qui l'isolaient du monde extérieur. Ses pensées s'écoulaient tranquillement autour de lui, bruissant sans pour autant le rendre sourd à leur cacophonie.

Il se laissa envelopper par celle qui le préoccupait tout en conservant sa précieuse distance pour ne pas replonger dans l'agitation. Zoro lui avait dit que la réponse viendrait de son corps. Peut-être par l'apaisement qu'il lui procurait à cet instant?

Que répondait son corps à cette idée si dérangeante? A l'idée de se laisser emporter par la folie de ses sens avec un autre homme? A l'idée qu'il s'agisse d'un être qu'il détestait si facilement? Qu'il adorait détester.

Une douce chaleur l'envahit. Celle de l'envie et du désir mais aussi celle qui réchauffait l'âme, qui faisait que tout corps aspire à en toucher un autre, à se sentir important, à se sentir exister.

C'était l'appel d'un toucher, d'une caresse, d'un effleurement sur sa peau qui prenait de l'ampleur, renforcé par un vent ascendant. C'était un feu qui brûlait l'oxygène de la raison jusqu'à ce que l'être soit totalement consumé par le brasier des sens. C'était l'envie d'un corps à corps.

Sanji s'aperçut rapidement qu'il ne s'agissait pas de l'affaire du corps d'un homme ou d'une femme. C'était juste l'appel d'un être qui se tendait vers un autre dans l'espoir de partager sa chaleur.

Néanmoins, il savait qu'il adorait toujours le corps des femmes, leurs courbes et leur douceur. C'était ancré en lui. Mais il découvrait aussi celui des hommes, puissant et rêche sous ses doigts, si différent mais tout aussi attrayant dans son propre domaine. L'appel de la curiosité face à cette nouvelle sensibilité était bien présente en lui, alimentant son envie et son désir.

Et enfin, Zoro. Un être qui le connaissait bien plus qu'il ne voulait l'admettre. Un corps qui pouvait lui renvoyer sa propre violence et ses désirs enfouis. Un homme qui avait le don de faire naître en lui des émotions totalement paradoxales et qui le défiait par sa simple existence. Une douce ivresse d'incertitude et de provocation à l'idée qu'un rival soit à l'origine de tant de sensations contradictoires le submergea alors.

Le blond ouvrit doucement les yeux, le souffle lent et profond. Il jeta un coup d'oeil à la couchette du sabreur toujours vide alors qu'autour d'eux, le calme régnait.

La marée rugissante en lui s'estompait. Elle était présente, elle existait, mais elle ne l'étouffait plus au point de l'empêcher de penser.

Sanji prit une grande inspiration, presque troublé par ce qu'il venait de vivre et qui était pourtant issu de sa propre personne.

Il relâcha sa respiration.

Peut-être.

Peut-être qu'ils pouvaient à la fois baiser et se détester.

Peut-être que ce n'était pas si incompatible.

Peut-être...


J'espère que ce chapitre vous aura convaincu sur le cheminement de Sanji.

Dans le prochain, vous aurez enfin le point de vue de Zoro, la fin du raisonnement de Sanji et ce sera surtout un chapitre plus léger et humoristique où nous retrouverons l'équipage.

A bientôt!