Merci à Akilie, Wado21, deryous50, Avelannaa et Mikashita98 pour vos reviews.
Bienvenue à ceux qui rejoignent l'histoire.
Bonne lecture.
Chapitre 53
Parle-moi
Sanji releva lentement les yeux pour observer le sabreur à ses côtés.
Zoro était entré depuis plusieurs minutes déjà dans leur chambre. Le cuisinier s'y était lui-même installé une petite heure auparavant et il n'avait pas voulu ressortir. Le temps était à la pluie depuis quelques jours et le vent froid qui s'était ajouté ce matin ne l'incitait pas à retourner à l'extérieur avant qu'il ne soit tenu de préparer le déjeuner. Il s'était donc assis contre le montant du lit et avait passé en revue ses dernières recettes dans son petit cahier. Ensuite, Zoro avait ouvert la porte.
Tout d'abord étonné, Sanji avait vite constaté que ce dernier ne le prenait pas davantage en considération que les deux semaines précédentes. Il avait donc replongé obstinément dans ses notes et avait entendu malgré lui le bretteur fouiller dans ses affaires avant de retrouver son kit de nettoyage. Zoro s'était ensuite assis sur le lit non loin du cuisinier pour essuyer ses lames ruisselantes de pluie mais il ne lui avait pas adressé la parole pour autant.
C'est ainsi que depuis une dizaine de minutes, Sanji faisait de son mieux pour ignorer à son tour la présence de l'escrimeur. Il aurait voulu se concentrer sur ses recettes mais il devait se rendre à l'évidence: il fixait la même page depuis son arrivée.
Deux semaines. Cela faisait deux longues semaines qu'ils avaient repris la mer et qu'il avait compris que Zoro se comportait différemment envers lui. Mais cela faisait aussi deux semaines qu'il n'avait pas avancé d'un iota concernant le sujet.
Agacé, Sanji se redressa sur le matelas et ferma son cahier. Cette situation était stupide, il fallait qu'il fasse quelque chose. Il jeta alors un regard au bretteur qui continuait méthodiquement son travail et ne semblait pas avoir remarqué que son compagnon voulait engager la conversation.
Cette vision coupa le cuisinier dans son élan et il se laissa mollement retomber contre le montant du lit, défait. Il voulait en parler avec Zoro mais pour lui dire quoi? Qu'il se posait des questions? Qu'il ne comprenait plus ses réactions? Qu'il s'était mis à imaginer des choses plus affreuses les unes que les autres?
Il avait tout tenté pendant ces deux dernières semaines. Il lui avait proposé d'en parler et le sabreur l'avait rassuré d'une voix sans émotion. Il avait arrêté de poser des questions et Zoro l'avait récompensé en laissant le silence s'étendre à l'infini entre eux. Il s'était demandé s'il était malade et avait discrètement consulté Chopper, sans succès. Il avait préparé ses plats préférés dans l'espoir de susciter une réaction quelconque. Il l'avait provoqué à la limite du harcèlement pour qu'il se mette en colère. Mais rien. Absolument rien.
Il avait même envisagé être passé complètement paranoïaque mais malgré ses efforts pour s'en convaincre, il ne pouvait nier que leur relation avait changé. Ce malaise indescriptible était palpable, leurs silences réels et une distance sournoise s'était immiscée entre eux.
Sanji ouvrit la bouche pour prendre tout de même la parole avant de se raviser à nouveau. Il avait exprimé son inquiétude au-delà du raisonnable et laissé de côté sa fierté pour tenter de trouver une solution. De son côté, Zoro ne donnait aucun signe de vouloir changer d'attitude ou même de signifier qu'il avait remarqué que quelque chose n'allait pas.
Le blond sortit nerveusement une cigarette de sa poche et la laissa pendre entre ses lèvres. Comment continuer à faire vivre une relation qui s'effritait sous ses doigts sans même qu'il n'en connaisse la raison? Si au moins l'escrimeur sortait de son silence, le cuisinier aurait pu améliorer ce qui lui déplaisait mais il ne disait rien.
Sanji sentait sa propre envie s'émousser. Il se sentait humilié de se faire traiter de la sorte. Il s'en voulait d'être faible et de dépendre autant de ce que Zoro voulait bien lui donner puisqu'il passait son temps à quémander un mot ou un regard de sa part.
A présent, l'épéiste n'était plus qu'une machine à son égard. Il le voyait, le reconnaissait, mais ne lui portait aucune attention particulière. Son comportement avec les autres avait légèrement infléchi lui aussi mais de manière tellement fine qu'il doute que ses compagnons aient remarqué quoi que ce soit. Zoro était juste encore un peu plus taciturne que d'habitude mais ses airs d'ours mal léché qu'il arborait en permanence pouvaient facilement camoufler ce léger changement. Lui avait remarqué la différence car il était habitué à percevoir une autre facette du sabreur que ce dernier ne réservait qu'à lui. Mais plus maintenant.
Assis côte à côte sans même se voir, Sanji resserra ses dents autour de son mégot. Les mots rebondissaient dans sa tête à toute allure mais il ne voulait plus être le seul qui s'en souciait. Si leur distance ne perturbait pas l'escrimeur, c'est qu'il n'en avait probablement rien à faire.
Le cuisinier se releva et quitta la chambre sans qu'un seul mot n'ait été prononcé. Zoro ne fit pas un geste pour le retenir. Peut-être ne s'était-il même pas aperçu qu'il était désormais seul.
Sanji dégagea l'espace de la table et installa ses quatre cuisiniers en herbe chacun à l'une des extrémités afin qu'ils ne se gênent pas.
Le blond n'aimait pas que son antre serve de garderie en temps normal mais les longs cils enjôleurs de Nami lui avaient rapidement fait changer d'avis. En effet, la navigatrice ne voulait pas voir l'équipage prendre la pluie pour ensuite salir tout le bateau et elle avait donc demandé au cuisinier d'occuper Luffy, Chopper, Ussop et Brook après le déjeuner. De leurs côtés, Franky avait préféré aller bricoler dans son atelier et Zoro avait foncé à la vigie tandis que les filles s'étaient installées tranquillement à la bibliothèque.
"Alors vous avez décidé ce que vous voulez faire?"
Sanji avait proposé à ses amis de préparer le prochain repas sous la forme d'un cocktail dinatoire où chacun pourrait piocher ce qui lui ferait envie. Ils avaient ensuite eu le droit de feuilleter les différentes recettes apéritives à disposition pour choisir leur préféré.
"Les bouchées au parmesan ont l'air fameuses! s'enthousiasma le squelette.
- Excellent choix, Brook, approuva le cuisinier en lui apportant les ingrédients nécessaires. Nami et Robin apprécient le raffinement du parmesan et je complèterai avec une salade de mesclun.
- Je veux faire ça!" s'écria alors Luffy.
Sanji se pencha par-dessus son épaule et haussa les épaules.
"D'accord, je vais t'apporter les feuilles de brick."
Le garçon au chapeau de paille se lécha ensuite les lèvres en contemplant l'illustration des cornets d'agneau aux pommes et raisins secs.
"Par contre, j'te préviens. Si tu les bouffes avant ce soir, je m'assurerais personnellement que tu n'aies rien à manger jusqu'à la prochaine île", ajouta nonchalamment le blond en lui tendant les pommes.
Luffy hocha vivement la tête, le sourire jusqu'aux oreilles, et Sanji passa à Chopper.
"Je voudrais faire des tapas pour que chacun en ait au goût qu'il préfère! lui montra le petit renne.
- C'est vraiment gentil de ta part, fit le cuisinier en souriant. Je t'aiderai pour finaliser les garnitures si tu en as besoin.
- Merci!"
Le blond se tourna enfin vers Ussop qui lui désigna des verrines d'oeufs brouillés au saumon fumé.
"Ca n'a pas l'air trop compliqué, je vais essayer.
- C'est impossible à rater", confirma son ami.
Après avoir distribué ingrédients et instructions, le cuisinier observa les quatre membres de l'équipage se mettre au travail d'un air concentré. Il s'assura ensuite régulièrement auprès d'eux du bon déroulement des recettes tout en préparant un plateau supplémentaire composé de roulades de jambon cru, de tomates-cerises farcies et de bouchées de poisson à la noix de coco.
De longues minutes s'écoulèrent ainsi parmi le bruit studieux des préparations. Ussop s'appliquait de toutes ses forces à découper le saumon en lanières symétriques depuis que Sanji avait viré les précédentes, pas assez esthétiques à son goût. Brook quant à lui tournait sans relâche le contenu de sa casserole pour que son parmesan n'accroche pas.
"Tu t'en sors, Chopper? s'enquit le blond en s'approchant de lui. Ca te fait beaucoup de travail…"
Le petit renne secoua la tête et essuya ses mains recouvertes de sauce sur son tablier.
"J'ai fait des tartelettes aux artichauts violets pour Nami, des toasts aux sardines pour Ussop et des brochettes au chorizo pour Luffy! lui montra-t-il fièrement. Ensuite, il me restera les brochettes aux crevettes pour Robin, les allumettes aux anchois pour Zoro, les moules persillées pour Brook, les mini-quiches aux lardons et au comté pour Franky et pour toi, je pensais faire des bouchées aux olives!"
Il s'arrêta subitement et posa de grands yeux inquiets sur le cuisinier.
"Tu crois que ça ira? Peut-être que Franky préfèrerait quelque chose au cola…
- Ce sera parfait, Chopper, le rassura son ami avec un sourire attendri. Mais dis-moi, tu n'oublies pas quelqu'un?"
Celui-ci fronça les sourcils et Sanji lui tapota la tête.
"Je crois que le médecin de bord apprécierait des tapas aux abricots et fromage de chèvre, qu'en penses-tu?
- Oh, oui! Ca a l'air délicieux!"
Chopper se remit au travail de plus belle et Sanji allait se diriger vers la cuisinière pour surveiller son poisson qui frémissait dans le lait de coco lorsqu'un énorme reniflement se fit entendre derrière lui. Il tourna la tête et vit d'immenses larmes dévaler les joues de son capitaine jusque sur la table.
"Luffy? s'enquit-il, les yeux ronds.
- Est-ce que tout va bien? lui demanda Brook qui avait également relevé la tête.
- C-ça va, répondit ce dernier tant bien que mal.
- Qu'est-ce qui te prend? insista Ussop en déposant son couteau, les sourcils froncés.
- Tu t'es fait mal? s'alarma Chopper. Tu veux que je regarde?"
A leur grande surprise, ils entendirent alors le cuisinier éclater de rire et ils braquèrent tous un regard étonné vers lui.
"Mon pauvre Luffy, tu as épluché combien d'oignons? lui demanda finalement le blond.
- Je… Je sais pas, j'ai juste… fait tout ce que tu m'as donné", répondit bravement le capitaine.
Un sourire compatissant aux lèvres, Sanji secoua doucement la tête et s'approcha. Le garçon au chapeau de paille en avait découpé plus de deux kilos tout de même...
"Tu en as largement assez pour ta recette."
Luffy reposa son couteau et leva des yeux rouges, gonflés et larmoyants vers son cuisinier.
"Ca pique, Sanji", renifla-t-il.
Celui-ci lui pressa l'épaule pour le réconforter.
"Je sais. Pour la peine que tu t'es donnée, je vais te faire une tarte aux oignons avec ce que tu as épluché. Qu'est-ce que tu en dis?
- Pour moi tout seul? voulut savoir le capitaine avec espoir.
- Pour toi tout seul.
- Génial!"
A ces mots, il attaqua l'épluchage des pommes avec une énergie redoutable et Sanji prit soin de ne lui laisser que le nombre exact afin qu'il ne prenne pas ce prétexte pour réclamer les pommes ensuite.
"Robin! Chopper!"
La voix excitée de la navigatrice fit relever la tête aux apprentis cuisiniers ainsi qu'à leur professeur. Ils tournèrent un regard interrogateur vers le petit renne qui s'empressa de déposer ses ustensiles et de s'élancer vers la porte.
"J'arrive, Nami!"
Intrigués, Ussop, Brook et Luffy le suivirent prestement et Sanji s'assura qu'ils ne laissaient rien sur le feu avant de les suivre.
Dehors, tout le monde s'était déjà rassemblé autour de la navigatrice assise auprès du mât légèrement épargné par le vent. La pluie avait cessé en cette fin d'après-midi mais le temps demeurait gris et l'eau ruisselait lentement sur tout le navire.
"Regardez!" montra-t-elle aux deux concernés qui s'étaient approchés.
Elle ouvrit un épais magazine et leur désigna une page, visiblement ravie.
"Ils l'ont fait, ils nous ont publié!
- C'est vrai?!"
Chopper parcourut l'article avec avidité, des étoiles dans les yeux.
"On est dans l'édition mensuelle! s'extasia-t-il
- Il ne s'agit pas des pages principales mais c'est encourageant pour une première publication!" approuva Nami avec excitation.
Les deux amis se mirent à commenter joyeusement la nouvelle tandis que Robin s'emparait du magazine, Franky et Sanji se penchant par-dessus son épaule.
"C'est quand même une pleine double page! s'exclama le cuisinier, admiratif.
- Vous avez pas signé avec vos vrais noms, s'étonna alors le cyborg.
- Ils n'auraient probablement pas pris la peine de nous publier en sachant qui nous étions réellement, expliqua l'archéologue en étudiant l'article à son tour.
- Est-ce que ça ne va pas vous gêner pour la suite? Tout le monde pourra revendiquer vos articles! lui fit remarquer Ussop.
- L'approche transversale de nos trois disciplines sera difficilement imitable, répondit la jeune femme.
- Vous allez être payés? voulut savoir Brook.
- Très peu. C'est surtout un moyen de nous faire connaître de la communauté scientifique.
- Nami avait essayé de négocier quelque chose quand elle les a appelés, non? se rappela Zoro.
- Oui, elle voulait que l'article soit dans l'édition de ce mois-ci car les interviews des spécialistes de Grand Line attirent plus de lecteurs, approuva-t-elle. Il semblerait que cela ait fonctionné.
- Il faut fêter ça! s'enthousiasma Luffy en se tournant vers son cuisinier. Si on faisait une super bouffe?!"
Sanji hocha la tête et sortit une cigarette de son paquet.
"Dans ce cas, il va falloir mettre les bouchées doubles. Il vous reste plus de la moitié des plats à faire.
- On y va!"
Les bras élastiques du capitaine arrachèrent Chopper à sa conversation avec la navigatrice tandis que Brook et Ussop se faisaient à leur tour entraîner de force vers le premier étage. Sanji prit quant à lui le temps d'allumer sa cigarette et d'en tirer une longue bouffée avant de se diriger vers la cuisine, laissant le reste de l'équipage poursuivre leur discussion. Malgré l'angoisse du capitaine, il savait que tout serait prêt à temps. Il y veillerait.
Le cuisinier et ses disciples d'un jour avaient dressé le buffet dans l'aquarium pour une soirée festive et réconfortante puisque la pluie se déversait à nouveau sans discontinuer depuis plus d'une heure. Les plateaux étaient donc déposés un peu partout dans la pièce et le bar qu'avait récemment construit le charpentier du navire débordait de cocktails colorés. Les reflets bleutés de l'aquarium apportait une touche intimiste et la lumière tamisée qu'avait ajoutée Ussop pour l'occasion garantissait l'ambiance chaleureuse.
Tout le monde piochaient maintenant avec engouement dans les multiples assiettes à disposition et Chopper n'en finissait plus d'insulter ses amis qui le complimentaient à chaque occasion pour ses tapas personnalisées. De son côté, Sanji avait assuré la préparation des boissons et avait ensuite supervisé les derniers détails pour réchauffer les plats au fur et à mesure.
Voyant soudain le verre de la navigatrice presque vide, le blond s'empara de la bouteille de vin blanc et s'approcha du petit groupe qu'elle formait avec Robin, Franky et Ussop.
"A quoi ressemblera la prochaine île? demandait le sniper à la navigatrice.
- Rien de particulier, répondit la jeune femme en haussant les épaules. C'est une petite île commerçante de climat printanier et il faudra encore une bonne semaine pour l'atteindre. J'espère y trouver un bureau d'échanges et des experts pour évaluer la valeur de nos pierres."
A cet instant, le cuisinier lui remplit son verre et elle le remercia d'un hochement de tête.
"Tu crois qu'on pourra en tirer combien? s'enquit Franky.
- Un paquet, lui affirma Nami, un sourire assuré aux lèvres. Fais-moi confiance, tu pourras acheter ton nouveau bois pour la charpente du Sunny sans aucun problème.
- Super!"
Les quatre amis levèrent leurs verres pour trinquer à cette perspective et Sanji s'éloigna en direction de Brook, Zoro et Chopper après avoir attrapé de nouvelles bouteilles.
"Et alors, Luffy n'arrêtait pas de pleurer! raconta le petit renne au sabreur, assis sur le divan aux côtés de ses amis.
- Il a pleuré? répéta l'escrimeur, clairement étonné. Mais qu'est-ce qui lui a pris?
- Nous avons tout de suite imaginé le pire, poursuivit Brook. Peut-être était-il blessé ou regrettait-il d'avoir promis de ne pas manger son plat!
- En fait, c'est Sanji qui a compris, reprit Chopper en avalant un abricot au chèvre. Luffy pleurait à cause des oignons!
- Le pauvre était en train d'éplucher la réserve entière de notre cuisinier! ajouta le squelette d'un air désolé.
- Oh."
Le bretteur releva les yeux au moment où le dit cuisinier arrivait à leur hauteur.
"J'ai presque cru à une allergie au début, précisa ce dernier en servant Brook et Chopper en lait.
- C'est vrai, ses yeux étaient tellement rouges!" se rappela le médecin en secouant la tête.
Sanji balança ensuite une bouteille de saké au sabreur qui la rattrapa sans un mot puis il fit un tour sur lui-même avant de froncer les sourcils.
"D'ailleurs, où il est ce glouton au bide élastique?
- Il est parti chercher ses derniers cornets à l'agneau, répondit Brook en buvant une gorgée de sa boisson.
- Je lui ai dit de les laisser réchauffer encore cinq minutes! grogna Sanji.
- Il ne pouvait pas attendre", soupira Chopper.
Le petit renne présenta alors une allumette aux anchois à l'épéiste qui l'accepta avec un sourire.
"S'il revient avec une assiette vide, il va m'entendre", maugréa finalement le blond en s'éloignant pour réorganiser le buffet.
Quelques instants plus tard, le cuisinier s'autorisa une pause et s'assit un peu à l'écart sur l'un des fauteuils rouges. Il vérifia cependant à nouveau du coin de l'oeil que personne ne manquait de rien avant de se laisser aller contre la banquette.
Il observa alors Luffy et Brook déambuler fièrement auprès de leurs amis pour proposer leurs plats. Le capitaine avait entraîné son musicien sitôt qu'il était revenu de la cuisine et si Sanji n'avait pas manqué de remarquer qu'il manquait deux cornets, le plat de Brook était intact et il avait décidé de passer l'éponge devant son sourire radieux.
Sanji eut ensuite un sourire en se remémorant ses propres débuts, lorsqu'il avait débarqué en cuisine les yeux brillants d'orgueil pour annoncer à Zeff que des clients avaient aimé son plat pour la première fois. Ca ne l'avait pas empêché de se faire rembarrer à coups de pieds pour la médiocrité de ses préparations suivantes mais le sentiment de joie qu'il avait éprouvé à l'idée d'avoir satisfait quelqu'un ne l'avait jamais quitté depuis.
Le blond sortit de ses réflexions lorsque Franky s'assit à ses côtés, un verre de cola dans une main et une mini-quiche dans l'autre.
"Ah, c'est super ces petites bouffes! nota le cyborg en soupirant d'aise. On peut dire qu'on est gâté."
Sanji hocha la tête et but une gorgée de vin.
"Regarde ça, continua le charpentier après avoir avalé sa quiche. Des repas délicieux, des aventures délirantes en super compagnie et un toit au-dessus de nos têtes qui nous protégera quoi qu'il arrive. Que demander de plus?
- Tu as raison, approuva le cuisinier. Que peut-on vouloir de plus dans ces conditions? On peut seulement se montrer reconnaissant envers notre bonne étoile.
- Amen, applaudit le cyborg en vidant son verre. Ah, je vais m'en chercher un autre!"
Sanji le suivit distraitement des yeux jusqu'au comptoir et son regard fut ensuite attiré par la silhouette du sabreur qui discutait avec Ussop à l'autre bout de la pièce. Tandis qu'il se perdait dans sa contemplation, les mots de Franky résonnèrent douloureusement en lui. Pourquoi voulait-il toujours plus? Il possédait déjà tellement de trésors inestimables et inespérés en voyageant sur le Sunny avec ses amis. Pourtant, il lui manquait bien quelque chose à présent. Il avait goûté à un fruit aussi délicieux qu'addictif avec Zoro et il ne s'était jamais rendu compte de sa chance avant qu'on ne la lui retire.
Le cuisinier de l'équipage soupira, bercé par le bruit des conversations ambiantes et de la pluie contre la charpente du bateau. Peut-être devait-il simplement laisser le temps faire son oeuvre. Peut-être devait-il attendre que Zoro le remarque à nouveau. Dans tous les cas, il allait espérer. C'était la seule chose qui lui restait.
Sanji renversa une nouvelle assiette tout juste lavée qui alla se briser avec fracas sur le sol. C'était la deuxième de la soirée.
"Bordel!"
Pestant contre sa maladresse, le blond ramassa précautionneusement les débris et entreprit de balayer le sol avec force jurons.
"Un problème, maître cuisinier? s'enquit l'archéologue en passant la tête dans la cuisine par la porte entrebâillée.
- Je te remercie, Robin d'amour. Elle m'a simplement échappée des mains."
La jeune femme n'ajouta rien mais malgré ses sourires en coeur, il vit qu'il ne l'avait pas totalement convaincue. Elle referma cependant la porte derrière elle et Sanji soupira. Il savait que Robin avait remarqué son humeur morose des derniers jours mais il lui était aussi reconnaissant de ne pas l'interroger à ce sujet. Il n'aurait pas su quoi lui dire. Il ne savait même plus que penser.
Depuis leur dernier face à face silencieux dans la chambre six jours auparavant, rien n'avait changé entre lui et Zoro. L'escrimeur continuait à réclamer à boire, à lui répondre, à venir manger aux heures des repas et à s'entraîner. Mais ses provocations avaient définitivement perdu de leur arrogance, leurs combats se terminaient à peine commencés et ses regards sur le cuisinier demeuraient désespérément éteints. Zoro devenait une coquille vide et Sanji avait la désagréable impression qu'il n'était pas étranger à ce changement malgré ce que le sabreur lui avait affirmé sur la dernière île.
Cela faisait donc six jours depuis le cocktail dinatoire dans l'aquarium et six jours que Sanji avait pris le parti de ne plus rien faire non plus pour que le sabreur réagisse enfin. Il avait voulu tester jusqu'où l'épéiste était prêt à aller dans ce jeu malsain mais cette idée s'était retournée contre lui lorsque Zoro n'y avait pas répondu et le blond était maintenant en passe d'exploser. Ses espoirs avaient fondu comme neige au soleil et sa déception s'était diluée progressivement dans sa colère.
Il avait compris ce que le bretteur était en train de faire : Zoro le traitait de plus en plus avec indifférence, comme si le cuisinier était redevenu un membre de l'équipage comme un autre. Pire encore, il se comportait avec lui comme s'il était n'importe quelle personne lambda dans sa vie, rejetant même leur relation passée avant qu'ils ne se rapprochent. Ce lien si particulier fait d'hostilité et de rivalité exagérée qui servait en même temps à marquer leur profonde estime de l'un pour l'autre avait en effet lui aussi disparu. Zoro et lui ne partageaient plus rien hormis le fait d'arpenter le même bateau aujourd'hui.
Le fait que l'escrimeur ait le culot de nier tout ce qu'ils avaient vécu ces derniers mois rendait fou le cuisinier de l'équipage. Fou de rage.
Il comprenait encore que la tête d'algue l'ignore devant les autres pour une obscure raison d'orgueil mais qu'il le fasse aussi lorsqu'ils n'étaient que tous les deux n'avait jamais fait partie de leur accord. Zoro ne lui faisait pas encore l'affront de ne pas s'arrêter dans leur chambre mais il sentait que ce n'était plus qu'une question de temps. De toute manière, le voir se coucher auprès de lui depuis tous ces jours sans qu'il n'arrive à lui faire décrocher plus de trois mots était devenu insupportable et le cuisinier enrageait littéralement à l'approche d'une nouvelle nuit.
Sanji se mordit les lèvres encore une fois et balança son torchon sur l'évier, furieux. Il fallait que cette situation cesse. Il avait rempli sa part du marché et le sabreur avait intérêt à en faire autant rapidement.
Ce soir, il perdait patience.
Sa cuisine aussitôt nettoyée et rangée, le blond sortit sur le pont fumer une cigarette sous la lumière de la lune. Le temps était toujours humide mais il ne pleuvait plus au moins. Le climat printanier de la prochaine île commençait à se faire ressentir.
Sanji avait pris une décision. Il allait guetter la fin du tour de garde de son compagnon vers minuit pour exiger de lui une explication qu'il n'avait que trop attendue.
Il ne pouvait plus vivre de cette façon. Bien malgré lui, il ne respirait plus. Il passait une trop grande partie de son temps à se demander ce qu'il avait bien pu faire de mal. Il alternait entre les phases d'abattement où il avait envie de se recroqueviller dans son lit et celles de colère où il brûlait de tout saccager.
Il était fatigué. Fatigué de son comportement et de celui du bretteur. Fatigué d'attendre. Fatigué d'espérer. Fatigué de cette relation qui n'en était plus une.
Arrivé dans leur chambre, Sanji se cala donc contre le mur opposé dans le noir et tritura son paquet de cigarettes. Peu importe ce qu'il en résulterait ou ce que Zoro lui dirait, il ferait en sorte qu'il se passe enfin quelque chose cette fois.
A peu près à l'heure dite, le sabreur fit son apparition d'un pas égal. Il ne prit pas la peine d'allumer la lumière et Sanji le regarda s'asseoir sur le lit sans même lui jeter un coup d'oeil alors qu'il était appuyé contre le mur dans l'attente évidente de le voir. Il sentit alors sa colère brusquement enflée en lui et il se planta devant l'imbécile qui jouait avec ses nerfs depuis trop longtemps.
"Très bien, maintenant ça suffit. J'ai été suffisamment patient alors t'as intérêt à me dire ce qu'il t'arrive."
Zoro fronça les sourcils et lui jeta un regard neutre à travers les ombres mouvantes de la chambre.
"Il n'y a rien."
Le cuisinier eut envie de lui exploser la tête contre le mur pour avoir répondu d'une voix si tranquille. Comme si effectivement, il ne se passait rien de particulier.
"Tu es sûr?" gronda-t-il, broyant son mégot entre ses dents.
Sa voix tremblait de fureur contenue et il espéra que l'intensité qu'il avait mise dans sa voix cachait également son malaise grandissant.
"J'en suis sûr."
A ces mots, Sanji prit une grande inspiration et retira la cigarette du coin de sa bouche. Relevant les yeux vers l'escrimeur, il le contempla longuement.
"D'accord, j'en ai marre. Soit tu parles, soit tu te tires d'ici et tu ne reviens pas."
Le silence se fit quelques instants dans la petite pièce où les deux hommes s'affrontèrent du regard, l'un surpris et l'autre déterminé. Sanji s'était résolu à parvenir à une décision ce soir et il comptait bien s'y tenir. Il ne cilla donc pas. D'une manière ou d'une autre, il avait besoin d'une réponse.
Zoro se leva et ses sabres tintèrent à sa taille lorsqu'il marcha vers la porte. Sanji le suivit alors du regard, incrédule, avant de sentir une douleur sourde le déchirer de l'intérieur.
"Espèce d'enfoiré. En réalité, t'as aucun sens de l'honneur," cracha-t-il d'une voix amère.
L'escrimeur se retourna et sembla vouloir lui répondre mais finalement, aucun son ne sortit de sa bouche et il passa le pas de la porte avant de la refermer doucement derrière lui.
Les secondes suivantes semblèrent s'être figées hors du temps jusqu'à ce que le cuisinier n'allume sa cigarette d'une main tremblante.
Oui, ça s'était plus mal passé que ce qu'il avait envisagé mais au moins, il savait à quoi s'en tenir désormais. Qu'est-ce qui lui avait pris de faire confiance à cet homme? Il avait cru comprendre quelque chose au sabreur de l'équipage du chapeau de paille mais apparemment, il s'était trompé.
Soudain épuisé, Sanji se laissa tomber sur le lit et ferma les yeux. Il voulait dormir.
Dormir et oublier.
Bon ben voilà, c'est fait…
Je ne sais pas si vous vous y attendiez mais de mon côté, cette scène était prévue de longue date.
J'ai fait de mon mieux pour que l'on puisse s'identifier à Sanji, le raisonnement de Zoro viendra au fur et à mesure dans les prochains chapitres.
Accrochez-vous à vos sièges et bouclez vos ceintures, les montagnes russes émotionnelles ne sont pas finies!
