Disclaimer : The 100 et ses personnages appartiennent à leurs créateurs, je n'ai pour propriété que le bazar que j'en fais.
Rating : M
Warning : Cette fan-fiction contient des sujets sensibles comme la dépression, le viol, la drogue, la pédophilie, le suicide, ainsi que plusieurs relations LGBT+. Si cela peut d'aucune manière atteindre à votre intégrité mentale, vous êtes libre de ne pas vous imposer ce récit.
Note de l'auteur : Enfin ! À partir de maintenant les publications seront toutes les deux semaines. J'en profite pour vous dire que j'espère que vous écouterez au moins une ou deux des chansons ; en plus d'être magnifiques, elles ont toutes des significations et des lyrics choisis avec soin, pour se répondre tout au long du récit et rajoute une ambiance importante à chaque partie. Si vous avez la possibilité de les écouter en même temps, c'est vivement conseillé. Elles sont disponibles sur Spotify, dans la playlist "[SKAIKRU] Jasper", pour vous faciliter la tâche.
– Votre chieuse attentionnée
2 0 0 1
Hallelujah – unplugged – OH WONDER
« But one day I will show her that I'm a diamond in the rough,
I'll be a superstar.
'Cause there's a crown
Covered in glitter and gold.
I'm gonna wear it, wether you like it or not. »
« Jasper ! »
Pas un regard en arrière, il fend le vent avec cette agilité qu'on seulement les enfants. Il laisse derrière lui son rire cristal qui rebondit et se brise sur le goudron. Ça fait des milliers d'étoiles qui jonchent la cour de récréation. Les enfants n'ont cure de ce qui brillent, ils préfèrent les courses et les bleus. Personne ne s'arrête pour ramasser les débris : on course le coupable qui, boîte de cookies en main, tente la casse du siècle. C'est Dante qui l'attrape par le col alors qu'il passe le portail avec rapidité. Maya les rejoint, elle a abandonné son sourire pour l'angoisse de voir son ami entre les mains sévères de son père adoptif.
« Qu'est-ce qu'on a là ? il demande avec un sourire froid. Un voleur ? »
Le sérieux des adultes n'a jamais touché Jasper, ça vole au-dessus de lui et ça lui fend le visage d'un sourire qui montre ses quenottes ; c'est pas un manque de politesse, c'est son espièglerie qui parle. Le regard froid et imposant ne l'empêche pas de se débattre avec dignité avant de lâcher :
« Je voulais juste l'embêter. J'allais pas les manger tout de seul, il grogne, les cookies c'est meilleur partagés. »
En retrait derrière la grille, Bellamy, Murphy et Monty prient pour qu'il garde bonne figure. 8 ans et il ne s'attire que des ennuis ; une vrai toupie qui envoie tout valdinguer. Enchaînant les bêtises et les réprimandes, l'esprit comme un tourbillon d'idée qu'il ne réfléchit pas deux fois. Dante leur fait peur, il est vieux et menu, distingué ; il a élevé Maya avec une main de fer, et à travers les histoires qu'elle leur racontent, ils se dessinent un monstre sans pitié, effrayant et intransigeant.
Pourtant, il relâche, de ses doigts fins et ridés, le T-shirt froissé par l'hyper-activité enfantine et sourit, plus tendrement cette fois. Il se baisse à sa hauteur, grand comme il est, et demande avec amusement :
« Et qu'est-ce qu'un petit chenapan comme toi fais dans un tel établissement ? »
Un tel établissement, c'est l'institut artistique d'Arkadia, réservé aux élèves surdoués dans le domaine des arts. De la primaire jusqu'au lycée, on payerait des milliers pour y faire rentrer son gosse pour quelques semaines. Une cage dorée pour confier l'exigence du monde tout entier à des gamins qui ne savent même pas compter. On s'y tient à carreau, pas de faux pas pour avoir un chemin tout tracé. Jasper ne sait pas être sage, ça lui attire des problèmes et des regards, ça fait grommeler les professeurs et ça menace sa tutrice tous les mois. Mais Jasper continue à courir sur le bitume, à s'ouvrir les genoux et à grimacer pendant les cours de mathématiques. Pourtant, ce qu'il fait là, il le sait, et ça le rend fier :
« Je fais de la batterie, il se vante avec son menton droit et fière, comme on lui a appris à l'être du rythme qui lui colle à la peau. Je suis bon, il se sent obligé de rajouter.
– Ah bon.»
Dante n'est pas sceptique, il sait que c'est vrai. Si la réputation de l'école ne suffisait pas, Maya passe ses journées à parler de Jasper-qui-tape-sur-les-tambours-trop-bien.
« Et tu vas faire quoi plus tard ? il demande avec malice, prêt à parier que le gamin va répondre rockstar avec un regard qui brille et le monde qui lui promet des trucs que personne ne pourra jamais tâcher.
– J'veux faire entendre ma musique, il déclare avec évidence.
– Ah bon, il répète, mais il y a de la satisfaction dans sa voix. Rien que ça. »
Il fixe le bout de gamin, cheveux aussi brun que sa fillette, ébouriffés par la brise et la course. Son corps frêle de brindille, qu'il met à son avantage pour filer au vent. Son sourire, éclatant, qui charme les adultes et réchauffe les enfants. Il se redresse, attrape sa gamine par la main, avant de serrer celle de Jasper qui se laisse faire avec dignité, l'air solennel, soudainement droit comme un piquet pour se donner de l'âge et du sérieux.
«On verra ça. », il déclare, avec un petit sourire de personne qui a assez vécue pour savoir ce qu'il en est mais n'attend que d'être surpris.
Comme une promesse, ça résonne dans les oreilles de Jasper et ça fait rejoindre les commissures de ses lèvres et ses oreilles. Il va lui montrer à Dante, comme il est bon et comme il deviendra grand. Un Grand.
2 0 1 9
Eustace Scrub– Sarah SPARKS
« I wore his bracelet, bright and golden,
That overnight became a chain.
I was a lonely, wretched soul that
In the dark cried out your Name. »
La première chose qu'il constate quand il ouvre les yeux, c'est l'odeur entêtante d'alcool et d'encre, la sensation de papier sous ses doigts qu'il remue avec difficulté. Sa tête tourne et proteste, douleur aiguë et blanche traversant son front. Il s'est assoupi sur sa table, le nez en plein milieu des croches et des cursives. Il fait tourner son siège à rotation pour faire face son piano à queue qui a donné de lui la nuit toute entière. Il hait la nausée qui remonte le long de sa trachée pour le menacer à tout moment de rendre le peu de nourriture qu'il a engloutit durant sa veillée. Il constate avec écoeurement que la surface glacée est en partie maculée de la blancheur - noirceur ? - des partitions remplies avec fièvre. Il baisse le regard vers les pédales qui sont maintenant accompagnées d'une bouteille de vodka. Remplie.
Il se remémore la soif d'éthanol et l'envie de se noyer dans l'ivresse pour oublier le retour indésiré - si désirable - de Blake. Il se rappelle les mots, les mélodie, ses doigts qui le démangeaient. Il se rappelle la bouteille d'alcool dans sa mains, l'envie d'effacer l'inévitable et nier l'inspiration, il ne veut pas être inspiré. Pas par lui, pas par Skaikru. Il l'a été, il y a si longtemps. Ça ne marche plus. Ça avait marché. Il s'empare d'une feuille volante à portée de main et s'oblige à déchiffrer les mots et les notes. C'est bon. C'est beau. Pathétique.
Elle est venue, la Muse, elle l'a déchiré et souillé, elle l'a cassé un peu plus pour déverser son âme sur le papier avec un peu plus de hargne qu'il n'est habitué habituellement.
Il surprend son reflet, discret, dans la surface obscur de l'instrument, il se contemple. Les mèches un peu trop longues en vrac, les yeux glacés, les traits tranchants. Tout en angles. Il a l'air si vieux. Si triste. Si mort.
Il n'a pas le temps d'y penser plus ; à nouveaux les coups sur sa porte demandent son attention. Il n'a pas besoin de se concentrer pour se rappeler de la promesse : « Je reviens demain » et déjà sa tête le lance un peu plus.
Il se rebute à l'idée de laisser le démon à nouveau obscurcir sa maisonnée, il se demande si le mal n'est pas déjà trop incrusté dans la tapisserie pour laisser Blake condamner à jamais sa vie. Son futur. Une spirale, qu'il faudrait briser maintenant - il pensait déjà l'avoir stoppé.
Mais la porte s'ouvre, consentie ou non, et il doit se rendre à l'évidence ; il aurait eu le luxe de refuser de se prêter au jeu s'il avait un jour pris sa vie en main et cessé de se lancer dans des nuits blanches et endiablées qui le conduisait dans un sommeil forcé et inconscient, laissant la maison ouverte et son quotidien à la merci de n'importe quelle personne mal intentionnée. Quand les pas retentissent jusqu'à porté d'oreilles, il n'a même pas à se retourner pour sentir sa présence et son sourire. Ce sourire. Il déteste ce sourire.
Il tourne la tête pour fixer la fenêtre qui n'a jamais donnée sur des horizons prometteurs et se garde de le regarder quand il prononce :
« Skaikru est la pire chose qui nous soit arrivés à tous.»
Le silence s'installe quelques minutes, seulement le raclement d'un tabouret contre le sol l'informe que Blake en a tiré un jusqu'à lui pour s'asseoir à côté de la table, à côté se lui.
« Je composerais plus jamais pour toi, Blake. C'est fini tout ça. »
Il entends un ricanement et se tend quand enfin le brun prend la parole, grave et narquoise :
« T'as jamais menti aussi mal.
– Donne-moi une seule raison qui justifierais que je cède à tes conneries. »
Murphy s'est retourné pour planter son regard dans le sien, et sa volonté déjà s'est perdue dans les limbes de la fatigue et du désespoir. Il se sent faible, perdu. Blake, qui s'accoude sur la table , glorieux, n'a jamais semblé aussi fort et assuré, certain de sa place. Il se demande comment c'est, de ne pas culpabiliser pour ce qu'on a fait, de ne pas saigner d'avoir fait confiance aux mauvaises personnes, de ne pas regarder le miroir en haïssant chaque traits et rides qu'il renvoie. Il se demande ce que c'est que de dormir la nuit et de ne pas avoir peur du jour. Pourtant Blake détourne le regard, et il pense que peut-être il est inconfortable devant les orbites vides et durcies qu'il a laissés s'éteindre quand il l'a abandonné. A la place, il sort une photo et lui tend, le laissant s'en emparer de ses doigts fins pour mieux la regarder. Le cliché ne montre qu'un carnet, épais et large, de ceux qu'on trouve dans des bureaux ou les accueils d'hôtel. La couverture noire fait pense à du vieux cuir. Il s'apprête à lui demander en quoi un bouquin poussiéreux va changer une opinion construite sur une décennie, mais il est devancé :
« Avec ce bouquin, on peut finir ce qu'on a commencé y a treize ans avec « Em Pleni ». Je sais enfin où le trouver. Mais pour ça, on a besoin de Skaikru. J'ai besoin de toi. »
Il regarde le livre mais ne voit plus rien. La terre tourne, le sol se rapproche, il se demande si c'est ça un séisme. Dramatique. Tragique. Ça ne l'est plus, c'est la réalité qui lui revient de plein fouet.
2 0 0 5
Could have been me – THE STRUTS
«I wanna taste love and pain,
Wanna feel pride ans shame,
Don't wanna take my time,
Don't wanna waste one line.
I wanna live better days,
Never look back and say,
Could have been me.»
Quand ils rejoignent leurs parents et la foule, il est déjà tard et ils ont les yeux remplis d'étoiles. Les applaudissements et les bravos du public retentissant encore dans leurs oreilles. Il n'a pas le temps de faire trois pas que déjà Maya est dans ses bras et l'embrasse avec enthousiasme, et il sent son coeur crépiter. Il pense que la vie ne pourrait pas être plus parfaite qu'avec le monde qui l'acclame et la jeune femme dans ses bras. Il se laisse accoler par des dizaines de personnes qu'il n'a jamais vu, accueille les félicitations avec un sourire poli et cherche les autres du regard pour constater qu'eux aussi sont alpagués de toutes parts par des adultes émerveillés. Ils sont devenus une publicité géante, la crème de l'académie, la preuve vivante qu'Arkadia ne forme que le meilleur. C'est le concert de fin d'année, et malgré leur jeune âge - quatorze, sauf Bellamy qui en a seize - on leur a accordé le final, trente minutes de performance endiablée. Sous les projecteurs, ils ont joués pour la première fois sous leur nom officiel et on goûté au succès. Ils sont des génies, des artistes, on ne se tarit pas d'éloges à leur égard. Il peut voir dans le regard de Maya qu'elle n'a jamais été aussi fière de lui que sous l'éclairage tamisée, les baguettes entre ses doigts et les tambours à sa merci. Il voudrait rejoindre Monty, rire avec lui de leur réussite, et rêver ensemble de leur prochaine performance. Mais la jeune fille s'accroche à sa manche et ils font face avec dignité à Dante qui se dresse, majestueux, devant leur corps frêle et impressionnable d'adolescent.
Ils ne voient pas souvent l'adulte, qui est occupé en permanence, véritable obsédé du travail. L'homme a trouvé la réussite dans la création de son label, « Mount Weather », en 1977 et s'est fait un nom international. Il n'est pas surprenant que sa fille, adoptée par le multi-millionaire excentrique, ait été élevée dans le monde des notes et des arpèges et est été placée dans le prestigieux établissement. Maya n'est pourtant pas une génie, ni très talentueuse. Elle joue du violon avec professionnalisme, mais il n'y a dans ses doigts aucune passion ou flamme qui pourrait évoquer un lien de parenté avec le grand et unique Dante Wallace. Elle répète souvent qu'elle ne comprends pas pourquoi il ne s'est pas contenté de son premier fils, Cage, bien plus compétent et expert des affaires, âgé de neuf ans de plus et déjà investi dans la boîte de production. Jasper pense que Dante se sentait seul, à aimer la musique en silence, et qu'il a sûrement voulu se trouver une descendance qui comprendrait le poids des mélodies. C'est un peu loupé, mais Maya donnerait tout pour que jamais il ne se rende compte qu'elle n'a pas su développer la même facilitée à s'emporter ses des airs de croches et de noirs.
Ce soir il est venu, le concert annuel est sacré, et il félicite sa fille du bout des lèvres, sans que sa déception ne parvienne à être contenu. Ses cheveux grisonnants ont terni, il a perdu de sa vigueur, mais son port est toujours droit, son regard toujours fière et intelligent. Il se tourne avec Jasper avec lenteur, le dévisage, et quand enfin il parle, c'est avec cette voix grave et profonde que le temps à sculpté.
« Tu m'as dis que tu voulais apporter ta musique aux gens, il lui sourit, réservé. Tu le penses toujours ?
– Ouaip. »
Il voudrait ravaler son mot familier et loin de la classe qu'il voudrait se donner mais l'homme ne relève pas et continue :
« Vous êtes talentueux, il déclare. Et j'aime les jeunes talentueux. C'est la musique de demain. »
Jasper le remercie, il sent sa voix trembler. Un compliment de l'adulte, c'est de l'or qui fond dans ses tripes et brille si fort qu'il pense que son ventre va exploser en un chaud rayonnement.
« Je crois qu'on pourrait s'arranger pour que le monde l'entende, ta musique. Vous quatre. Vous avez l'âme pour être des grands.»
Dante a toujours eu des mots un peu grandiloquents, dignes, de ces mots épiques qui ne sonnent gracieux que dans sa bouche. Celle de Jasper essaye en vain d'articuler quelques syllabes, mais il peine à trouver un son qui résume toute sa pensée. A la place, il croasse un « quoi » un peu pathétique, et ça fait rire Wallace. Il prend sa fille sous son bras et l'étreint furtivement.
« On cherche un groupe de jeune de quatorze-quinze ans, il explique calmement. Notre label vieillit, on perd du public. On voudrait lancer des musiciens qui atteignent les adolescents mais ne leur livrent pas de la musique commerciale facile. Vous avez tout ce qu'il nous faut, du charisme, du talent. »
Jasper sent son coeur qui tente de s'échapper de sa poitrine, il sens ses jambes qui perdent leur stabilité, il sent le sol qui se dérobe et sa nuque qui brûle. Il pense que ce n'est pas possible, que ce n'est pas en train d'arriver. Il pense qu'il faut qu'il coure pour aller raconter la nouvelle au reste du groupe, et que le monde va se renverser. Il pense qu'il n'y a rien d'infaisable si Dante Wallace pense qu'il a l'âme d'une star. Il voudrait crier, très fort, hurler à la mort, il voudrait étreindre, le monde tout entier. Il voudrait qu'on sache comme il est fière, il voudrait pouvoir matérialiser son bonheur en étoiles et repeupler l'obscurité à jamais.
Ils vont devenir célèbre. Des grands. Le monde entier les acclamera et écoutera leurs mélodies, et ça n'a pas de prix.
2 0 1 9
Sinner – Andy GRAMMER
« Sculpting me like clay, and I can see you in my face,
And I never thought I live this life without your guiding line.
I've been throwing stones, waiting by the river.
I've been on my own, praying like a sinner,
You've been gone to long. »
« Em Pleni était un rêve d'enfant, il prononce, et il a l'impression d'essayer en vain de cracher le poison qui s'insinue sous sa peau. C'est ce qui nous a brisé.
– C'est pas ce qui nous a brisé ! » le contredit Blake. Les mots ont fusé avec violence, il les as presque crié, et Murphy pense qu'il a appuyer sur un point sensible. Ridicule. Qui aurait cru que Blake avait un point faible ou des remords ? A se déhancher sur les tapis rouges et à sourire aux caméras. Encore une fois, cette impression d'être injuste avec facilitée lui remonte à la gorge et il se hâte à la ravaler. Il n'a pas envie de chercher loin, il n'a pas envie de réfléchir ou de concevoir. Il veut que Blake soit un monstre. Monstre qui se rapproche de lui, pose sa main sur son bras - sa paume est chaude - et se penche vers lui avec un air grave.
« C'est ce qu'on a toujours voulu, il souffle avec acharnement. Nettoyer le monde artistique de ces pourris qui ont tout gâché. On peut le faire. On peut remettre les compteurs à zéro, offrir des boîte de production et des réalisateurs bienveillants aux prochains gamins qui voudront percer. S'assurer que ce qui est arrivé à Monty n'arrivera plus à personne. »
C'est tricher. Le nom de Monty ne devrait jamais être prononcé par Blake, il ne devrait pas être pensé, il ne devrait pas être usé pour convaincre à recréer ce qui a émietté leur ami. Il veut feuler et se cabrer, il se contente de retirer son bras sans ménagement. Sans les doigts de Blake, il a soudainement froid.
« C'est quoi ce bouquin ? »
Il tapote la photo. Bien sûre qu'il veut finir ce qu'ils ont commencés. Ce n'est pas qu'il a cessé de le désirer, c'est qu'il n'y croit plus. A quoi bon ? C'est impossible. C'est une ambition que Blake a utilisée contre lui, chiffonnant leurs plans et leurs longues années de labeur.
« Un registre, lui répond le brun, choisissant ses mots avec précision. Une sorte de jeu entre les grands de la scène internationale. Toutes leurs conquêtes ayant un minimum de célébrité à revendre sont répertoriés ; les cons qui participent sont généralement des crevards qui abusent des stars mal assurés qui leur passe entre les mains. Y a des noms innommables dedans, des preuves de viols et de pédophilie, de chantages. Si c'était rendu public, les victimes auraient une légitimité à prendre la parole et ces salops pourront toujours essayer de se protéger entre eux ; ils seront tous mondialement démasqués.
– Tu me parle d'une chasse aux sorcières géante, réaliste Murphy avec une grimace, en se levant. Un effondrement des boîtes de production, des centaines, milliers ? d'artistes exposés contre leur gré en plein public pour leurs relation sexuels, consentis ou non. Un déchirement de l'opinion public, la remise en cause de centaines d'oeuvres, t'imagine le bordel ? T'imagine toutes les vies dévastées ? »
Trop tard. Il est furieux. Furieux que Blake n'est pas appris de ces erreurs, furieux qu'il se lance à nouveau dans un « la fin justifie les moyens » qui a déjà prouvé son inefficacité.
« Le registre date de 1997, l'informe l'aîné. Il y aura les noms que ta mère avait essayé de faire remonter. On peut lui rendre justice. À combien de personne on peut donner l'occasion d'avoir justice Murphy ? C'est radical, mais c'est nécessaire. On peut dénoncer ces gars qui collectionnent les baises comme les timbres ; avec ça, on fait basculer l'opinion public de notre côté. On peut raser de la surface de la terre toute cette pourriture.»
Là. Dans ses iris boueuses, cette lueur qui l'avait fait tombé amoureux il y a de ça des siècles. Cette flamme dangereuse au fond de ses pupilles qui promet d'engloutir le monde tout entier. Cette haine commune, cette motivation sans faille. Lui s'est coulé dans ce monde qu'il exécrait, mais le brun n'a jamais perdu de vue leur but d'adolescent utopique. Effrayant. Blake n'a peut-être pas tant changé que ça. Et ça, c'est d'autant plus flippant. L'instant d'une minute, il reconnaît les boucles rebelles et le sourire féroce du mec qui l'avait suivi dans l'enfer pour se battre à ses côtés. Pour l'en tirer un jour.
Sûrement qu'ils y sont bloqués maintenant. Sûrement qu'ils n'en ressortiront jamais, et maintenant qu'ils ne suivent plus le même chemin de briques fissurées, il se demande si il y a une seule seconde où tout cela valait la peine.
« Je comprends pas ce que je viens foutre dans cette affaire, il lâche du bout des lèvres, écoeuré.
– Il n'y a que les plus puissants qui écrivent dans ce bouquin, et je suis encore loin d'un tel statut, il explique, et c'est presque une supplication. Avec Skaikru, on marchait sur le monde, on était des rois. Si on recommence, ils me supplieront de rejoindre leur rangs. Avec ton nom, on sera des dieux. C'est une première chose. La deuxième c'est que j'ai besoin d'être au sein même de la boîte de production où il circule pour le moment. Et pour ça, il faut un projet trop alléchant pour refuser ou retarder le lancement ; ce bouquin ne reste jamais plus de quelques années au même endroit.
– Je suis là pour te mettre en valeur ?
– Oui. »
L'honnêteté a le mérite de le désarçonner. Il le veut à ses côtés pour briller plus encore qu'il ne brille à l'écran. Blake a toujours été assoiffé de gloire, au fond. Il ne sait pas quoi en penser. Il n'y croit pas, et il croit encore moins à des motivations honorables, il n'y a plus aucune dignité dans le désir de son aînée à nettoyer Hollywood. Tout n'est devenu qu'obsession et vengeance dans son coeur, tout est devenu noir et blanc, et déjà à l'époque, quelque fois, quand il parlait de ces gens qu'ils voulaient faire payer, quelque chose dans la façon dont il parlait effrayait Murphy. Quelque part sur la route, Blake avait perdu de vue leur but premier, et il l'avait laissé avancer, aveuglé, incapable de remarquer qu'il n'allait plus dans la même direction. Bien sûr qu'il rêve d'accomplir leur entreprise, bien sûr qu'il aimerait rendre justice à sa mère, bien sûr qu'il veut épargner à tout jeune de vivre ce qu'ils ont vécu. Mais à quel prix ? Que deviendra le monde avec une telle arme entre les mains de Blake ?
« Je peux pas, il murmure. Je veux pas. Je veux plus de toi ou de Skaikru. C'est fini ce temps. Ça nous a rien amener de bon. »
Blake pourrait lui démontrer que c'est faux, lui parler de la gloire et des lumières qui cascadaient sur eux. Il pourrait désigner son appartement de luxe qu'il pourrait s'offrir cent fois avec l'argent qu'il s'est fait grâce au groupe. Dénoncer l'hypocrisie dont il fait preuve en reniant ce qui l'a forgé et amené à sa carrière actuelle.
A la place, il s'empare des partitions et des paroles qu'il a craché la nuit durant et lui demande sur un ton détaché :
« Ça fait combien de temps que t'as pas créé comme ça ?
– Je suis acclamé par les critiques, il se braque, parce qu'il ne voit pas quoi répondre d'autre.
– Parce que les critiques ne te connaissent pas comme moi. Ça fait quatre ans que tu nous bâcle des musiques qu'on a entendu mille fois. Ça - et il lui montre une énième feuille remplie avec hâte - c'est toi. Ça c'est à ta hauteur. T'as besoin de Skaikru que tu le veuille ou non. D'inspiration. De moi. Ose me dire que tu es capable de résister à ce qu'on te permet d'écrire et je te lâcherais.»
Il hait ces mots, il hait sa voix, il hait la vérité, il se hait, il hait sa musique, il hait qu'il aime celle qu'il a crachoté en quelques heures, il se hait, il hait Blake, il hait tout ce qui vient de Skaikru et tout ce qui remonte de son passé comme des cadavres qui sont inlassablement, un jour, ramenés à la berge. Il hait la certitude que jamais personne ne lui apportera la musique comme ce foutu mec. Il hait cette impression que tout est plus vivant depuis qu'il est entré dans son salon. Il fixe la main que lui tend le brun, il pense que s'il la serre, c'est un pacte avec le diable qui l'attends. Il pense aussi qu'il l'a déjà fait il y a si longtemps et l'enfer n'en a jamais été que plus terrible sans sa chaleur. Mais il jette la poignée de main et plonge son regard dans le sien pour prononcer, neutre.
« Jasper et Monty n'accepteront jamais.
– Jasper est d'accord. »
Bien évidemment.
« Monty ?
– Tu vas le voir tous les samedis midi non ?»
Jasper ne sait pas la fermer.
« Aujourd'hui tu m'emmène.
– Monty n'a pas envie de te voir.
– Tu n'as pas envie que je vois Monty.
– … Je te hais toujours. Ça ne change rien.
– Je sais. »
2 0 0 6
Cradles – SUB URBAN
« I love everything,
Fire's spreading all around my room.
My world's so bright,
It's hard to breath but that's alright.
Hush! »
« Notez le 17 juillet dans votre agenda les garçons. »
L'apparition de Dante et Cage a interrompu leur séance de travail ; Murphy a pondu une nouvelle chanson qu'il s'efforce de leur faire jouer correctement, en même temps qu'il compose un solo du guitare qu'il enchaînera dans la reprise. Le silence est de rigueur quand les Wallace apparaissaient, Cage est maintenant toujours sur les talons de son père ; il a été désigné comme leur agent, même si son père continue de gérer le plus gros de ce qui les concerne, trop attaché à ses nouveaux chouchous. Ils n'aiment pas beaucoup le trentenaire qui n'inspire guère à la confiance, souvent plus attiré par le gain que les gammes chromatiques. Tous ont les yeux rivés sur les lèvres de Dante qui ne prononcent toujours que des mots joyaux qu'ils adulent.
« Parce que ce sera votre premier concert. »
C'est tout ce qu'il a à dire pour que leur regard se remplissent d'étoiles et que l'excitation s'empare de la pièce. Les quatre adolescents parlant dans tous les sens, la conversation se perdant entre les cris de joie angoissés. Ils sont pourtant réduit au silence quand Cage ordonne d'une voix rêche :
« Murphy, avec nous. »
Aussitôt le silence reprend ses droits et leur ami se lève, hésitant, pour les suivre, leur jetant un regard imperturbable, comme à son habitude. Ils s'éloignent tous les trois sans un mot, laissant les trois musiciens soucieux. Ils ne parlent jamais à un seul membre, ils n'en laissent jamais aucun à part, c'est la règle. Tout ce qu'il y a besoin de savoir, ils l'apprennent ensemble, bonne ou mauvaise nouvelle.
Quand le compositeur revient, il a le visage fermé et des prunelles glacées qui se refusent à croiser les siennes. Son aura même suffit à faire descendre la température de quelques degrés dans la pièce. Jasper s'empresse de lui tendre les bras, enfoncé dans un pouf, et Murphy s'y laisse couler, s'installant entre ses jambes et sortant une clope. Ses cheveux chatouillent le menton du brun qui grimace quand la nicotine s'engouffre dans ses narines. Il déteste la clope, mais au vu des évènements, il n'ose pas gronder son camarade. Il attend patiemment qu'il reprenne la parole, incapable de discerner son visage dans leur position actuelle, guettant une réaction sur l'expression des deux autres. Puis John prend la parole, avec ce timbre narquois qu'il a toujours :
« Vous en faîtes une gueule. Tout va bien, hein. »
Ils n'y croient pas une seconde, mais ils attendent sagement qu'il explique ce qui lui a valu une entrevue personnelle d'une heure.
« On se mettait juste d'accord sur quelques conneries.
– Comme ? »
L'interruption de Bellamy lui vaut un regard de reproche de l'asiatique, et Jasper sent son ami se crisper sur son torse. Les pupilles noires de l'australien semblant retenir toute l'angoisse énervée qu'il a essayé de cacher dans son ton grave.
« Comme le fait que je jouerais pas avec vous, lâche le châtain avec indifférence, mais ils ne sont pas dupe.
– Comment ça tu joueras pas avec nous ? »
Cette fois c'est Jasper qui s'est insurgé, se redressant pour pouvoir rencontrer son regard et obligeant Murphy a se décaler hors du pouf. Il reprends une inspiration, relâche la fumée âcre dans le studio, se moquant des représailles. Fumer dans le bâtiment lui a été interdit dès que l'odeur de tabac a été flairé sur sa veste en cuir. Il a envie d'emmerder le monde. Enfin il recrache une dernière fois les vapes intoxicantes et explique plus calmement qu'il ne le devrait, le visage bien trop impassible pour ne pas dissimuler de la peine :
« Deux guitaristes ça fait trop, ça risque de briser la dynamique. Ils préfèrent en présenter que trois, avec une image impeccable. J'ai pas une image impeccable, je parle mal, j'ai pas votre charisme, j'attire beaucoup moins la sympathie des gens. Ils pensent qu'avec mes parents, on me dira pistonné et on perdra l'image d'un groupe qui s'est battu pour notre place, on fera moins rêver.
– Je comprends pas, t'es viré du groupe ? »
Jasper sent son coeur battre dans ses chaussettes. Il refuse de continuer sans Murphy, ça n'a plus aucun sens sans le génie, c'est lui qui leur a donné tout le leur.
« Pas vraiment. Officiellement, j'existe pas. Officieusement, je compose toujours pour vous.»
Le silence qui accueille la nouvelle les broie au sol, Jasper se lève avec violence, contre la gravité, et s'exclame :
« Sans toi, je joue pas ! »
Les autres le regardent avec un mélange d'approbation et d'embarras, Murphy sourit avec tendresse et écrase le mégot sous son pied comme on a écrasé ses rêves.
« Non, il déclare avec douceur. Vous allez jouer et ça va être géniale. On s'en fout que je les joue pas, tant que le monde les entend mes musiques. C'est tout ce qu'on a toujours voulu, tant pis si c'est comme ça, on s'en fout, Skaikru va devenir célèbre, on va pas se gâcher une telle chance pour ça.
– Mais -
– Jasper, c'est comme ça. »
Il se laisse tomber dans son pouf, fixe ses camarades qui dévisagent leur ami. C'est comme si les mots s'étaient envolés au loin pour qu'on ne puisse plus les prononcer. Ils peinent à trouver un quelconque son qui ferait un peu moins mal. Juste comme ça, un pan d'innocence se décroche et va se perdre dans la mer où plus rien ne peut être retrouvé.
« Allez, faut répéter, vous avez un concert les gars ! »
Murphy se relève avec désinvolture, décoiffe la tignasse brune du batteur qui s'est aplati à terre, comme un ballon vidé d'air et lui tend une main, Il ricane et donne un coup de pied à Monty pour l'obliger à se secouer. Sûrement parce qu'il pense que personne ne le remarquera, il jette un regard suppliant à Bellamy en même temps qu'il se penche pour le tirer par son T-shirt, comme pour le convaincre de jouer le jeu. Jasper a envie de vomir son coeur pour ne plus le sentir tomber et tomber plus bas. Il voudrait que Murphy n'ait pas besoin de ricaner et taper les gens pour ne pas montrer qu'il est brisé en petit morceaux ternes sur la moquette grisâtre.
