Disclaimer : The 100 et ses personnages appartiennent à leurs créateurs, je n'ai pour propriété que le bazar que j'en fais.

Rating : M

Warning : Cette fan-fiction contient des sujets sensibles comme la dépression, le viol, la drogue, la pédophilie, le suicide, ainsi que plusieurs relations LGBT+. Si cela peut d'aucune manière atteindre à votre intégrité mentale, vous êtes libre de ne pas vous imposer ce récit.

Note de l'auteur : Les musiques sont toujours disponibles sous la playlist [SKAIKRU] Jasper. Voilà le deuxième acte du premier chapitre, bonne lecture !

– Votre chieuse attentionnée


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Cristalised – THE XX

« You say I'm foolish,

For pushing this aside,

But burn down our home,

I won't leave alive.»

Il peut voir au regard de Monty qu'il est surpris. Immédiatement, il regrette d'avoir cédé. Ce n'est pas pour sauver le monde et rendre justice qu'il rejoint cette entreprise, c'est pour retrouver ses mots et sa musique, et il n'y a rien de plus égoïste, il le sait. L'idée de sentir à nouveau quelque chose a prit le pas sur sa raison, le morne est si facile à surpasser qu'un rien est attirant. Pendant un court instant, alors que l'asiatique s'est figé sur le pas de la porte et contemple le visage vieilli qu'il a connu jeune et insouciant, le compositeur se demande si le coeur de Monty a cessé de battre. Si la douleur qu'il lui impose est réellement surmontable. Blake lui renvoie son regard, leurs yeux s'accrochent et se cherchent, ils creusent en l'autre comme pour retrouver les adolescents qui remplissaient l'air de rire et d'ambition. Peut-être qu'il va le gifler. Il aurait le droit. Monty ne sait pas, pas vraiment, pourquoi Blake mérite toute sa haine, il n'a aucune idée des trahisons et des pleurs qu'il a laissé derrière lui. Lui ne sait que ce qu'on lui a laissé apprendre ; le chanteur est parti et n'est jamais revenu. Son sourire uniquement visible sur les journaux et les écrans, abandonnant derrière lui des amis brisés et des scandales insurmontables. Ce n'est qu'une partie de l'horreur qu'il leur a fait vivre ; sa disparition prématurée pour briller sous d'autres projecteurs, mais ce serait suffisant pour qu'il claque la porte à leur nez et refuse que l'acteur pose un pied dans sa maison.

Pourtant il n'en fait rien. Il franchit la frontière qui les sépare et étreint Blake avec une ferveur qu'on ne lui voit plus. Les membres de l'australien trouvent leur chemin autours du corps frêle du bassiste, Murphy pense qu'il pourrait le briser entre ses muscles et le laisser en morceaux sur le paillasson. Il recule un peu, gêné d'assister à la scène. Se demande pourquoi le monde entier tombe dans les bras du brun quand celui-ci brise tous ceux sur qui ils posent ses doigts sales. Mais il n'y a que lui. Que lui qui sait vraiment, l'étendu de l'horreur et la vanité derrière ses tâches de rousseur et ses boucles lumineuses. La violence derrière sa voix chaude et posée. Quand le corps maigre et anguleux de Monty commence à se secouer - il a encore gagné un peu de poids, Murphy se rapproche pour les séparer. Mais Monty n'est pas blessé. Quand il lâche son ami, c'est pour essuyer les larmes qui ont coulées et déclarer avec une colère qui déjà s'envole dans les airs:

« T'es vraiment con. »

Blake se contente d'un sourire peiné et pose sa paume sur son épaule. Tout semble pardonné. Murphy voudrait rendre ce qu'il n'a pas mangé sur le pallier. Il ravale sa hargne et sa nausée, décide que le bonheur de Monty prime sur sa rancune et il le laisse les guider jusqu'à la cuisine où l'odeur de canard confit et de nouilles s'élèvent et vient chatouiller les narines. Il a toujours adoré la cuisine de son ami, qui se met toujours en quatre pour ses visites. Les fenêtres sont ouvertes et laissent rentrer le soleil avec joie, et Murphy se rappelle d'une époque où tout n'était qu'obscurité et volets fermés. Où la nourriture faisait profil bas et Monty gisait dans son lit ou sur le canapé, la télé diffusant Bob l'éponge et le temps et la mal-nutrition creusant ses joues, son ventre, ses reins. Une époque où il se faufilait dans son dos et l'enlaçait jusqu'à que les sanglots se tarissent et l'asiatique s'endorme. Une époque où il lui semblait que rien, jamais, ne sauverait son ami du gouffre dans lequel on l'avait laissé tombé, que personne ne pourrait lui rendre la joie. Ça n'avait pas duré. Il s'était relevé, avait laissé le jour filtrer sur son carrelage et avait recommencé à manger. Au nom d'un bébé qui hurlait à la mort et d'un père dépassé qui avait désespérément besoin de son meilleur ami pour se relever à son tour. Monty n'avait pas été sauvé, il avait sauvé. Avait repris goût à la vie avec un courage indescriptible.

Penché sur la casserole, sa colonne vertébrale ne saille plus violemment de sa peau, qui a repris une teinte saine. Monty ne quitte pas beaucoup sa maison, il reste enfermé au maximum et limite ses déplacements à la maison de Jasper et le centre commercial une fois par semaine. Les habitudes ont la vie dure. Ce n'est plus qu'il a peur de l'extérieur ou de se faire reconnaître. Il a tout simplement perdu l'habitude de se montrer en public et ne trouve plus l'intérêt à fouler le béton. Il se contente avec bonheur de son propre jardin, spacieux et fleuri, qu'il entretient avec un soin maniaque et qui fait sa fierté. Cela fait longtemps qu'il s'est émancipé de ses parents pour emménager ici, dans l'espoir de vivre sa vie plus librement, quelques mois avant que tout ne s'effondre, il ne les voit plus que quelques fois par an. S'il était honnête, il admettrait que la compagnie commence à lui manquer, Murphy sait qu'il commence à aspirer à plus de chaleur humaine. Il peut sentir que son coeur se gonfler de joie par la présence de Blake et tente de ne pas s'en sentir jaloux. Ce n'est pas qu'il n'est pas assez, c'est qu'une seule personne ne peut suffire à remplir la vie d'une autre, il en a conscience. Son coeur se fendille tout de même un peu de se rendre compte comment son ami se sentait seul.

Le repas se fait entre les rires et les disputes futiles, animé par les histoires de Blake et ses projets actuels. Tout ce qu'il ne lui a pas dit à lui car lui n'a pas demandé, et ses yeux s'illuminent et se plissent en même temps qu'il raconte une énième anecdote de tournage qui fait s'esclaffer Monty. Il se demande si l'univers s'est renversé, s'il a loupé tout un épisode de leur vie. Comment ils ont pu se retrouver tous les trois accoudés à la même table, Blake avec le même enthousiasme dans la voix qu'avant, faisant rire aux larmes Monty qui n'a sourit que par intermittence ces neuf dernières années. Il se sent rappelé à leurs jours heureux, transporté dans cette ère cocon, douce et brillante. Mais lui est froid et terne. Il n'a pas sa place dans ce retour dans le passé, il ne retrouve pas en lui l'adolescent cynique et dynamique qui ne s'effrayait pas de fondre contre eux et se laisser aspirer contre leur peau. Il ne retrouve pas en lui celui qui interrompait les conversations avec humour et les provoquait seulement pour les faire hausser d'un ton et raviver leur voix. Dans ce monde qui pétille et scintille à nouveau, il est obsolète, anachronique, simple spectateur d'un univers qu'il ne peut rejoindre. Il se consumerait, s'enflammerait, se réduirait en cendre. Les couleurs bruleraient sa rétine et l'aveugleraient à jamais. La joie ferait imploser son coeur, les rires le rendraient sourd, la vie arracherait sa peau et le laisserait à vif sans rien pour se couvrir.

« Bell…»

Blake lève un regard grave vers Monty, il a comprit. L'insouciance ne peut durer à jamais. Leur univers ne le permet plus.

« Qu'est-ce que tu fais là ? »

Les commissures du brun se relèvent avec amertume, il ébauche un sourire chagriné et se lève de sa chaise pour s'accouder au lavabo. Ses yeux se perdent dans la peinture écaillée du mur puis descendent pour s'accrocher à ceux de Murphy. Il lui semble y lire une excuse. Il doit se tromper.

« Tu veux bien nous laisser ? »

Il ravale une réplique bien pensé, se mord la lèvre, aigre. Si Blake veut se démerder seul dans une telle situation et foutre la vie de Monty en l'air à nouveau, il ne peut rien de plus. Il est fatigué de contrecarrer ses plans, fatigué de nettoyer derrière lui et de tenter de protéger le monde entier de ces trahisons quand le monde entier se pâme et coule sous ses doigts. Ça n'a plus de sens, Monty est assez grand. Il sort de la cuisine, se restreint de faire claquer la porte, et se dirige dehors pour griller une cigarette. De là il n'entend rien, et c'est mieux ainsi. Il ne veut pas entendre ce que Blake aura à dire, ni la voix rauque de Monty qui se brisera peut-être. Le plus douloureux serait qu'elle ne se brise pas. Qu'il n'y voit rien de mal. Qu'il accepte, qu'il plonge la tête la première et pardonne à la vie les bassesses et les blessures. Lui n'a rien pardonné. Il hait la vie et le monde, il hait ce qu'ils lui ont fait et ont fait à ces amies. SI Monty pardonne le pire, alors quelle légitimé gardera-t-il, dans sa rancune et sa colère ? Le temps s'écoule avec les vapes de fumée, il va finir son paquet trop vite. Il est incapable de dire si une ou deux éternités ont passées- il se refuse la torture de regarder l'heure qui ne passe pas - quand Blake sort à son tour de la maison et pique sa clope pour en inspirer une bouffée avide et névrosée. Il s'attend à ce qu'il lui raconte ce qui s'est dit mais le brun continue à marcher jusqu'à sa bagnole et ne lui adresse la parole que pour lui demander, rhétorique :

« Tu viens ?

– Où ? »

Il s'est ressorti une cigarette, tente de l'allumer malgré le vent qui se lève. Hollywood se profile vers des jours sombres, il observe les nuages qui jouent et protestent contre la lumière. Voilà de quoi accompagner son humeur maussade.

« City of light, répond l'australien en ouvrant la portière côté conducteur, un pied déjà dans l'habitacle. C'est là où traine le bouquin. C'est là où Skaikru va faire son come-back. »

Pourquoi Monty a accepté, Murphy n'en sait rien. Pourquoi s'impose-t-il les lumières, les articles, le déterrement certain de tout ce qui a réduit sa vie en apocalypse, il ne comprend pas. Mais il est trop tard pour reculer.

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Boy who has everything – Annika BENNETT

« What do you give to the boy who has everything,

Now that you need him more than you knew ?

What do you do when it finally get to him,

And you see he's better off without you ?»

« Dis-moi que c'est faux. »

Le dos de Monty se tend mais il ne se retourne pas. L'asiatique n'a pas la force de faire face au visage défait de son meilleur ami. Il voudrait crier, il voudrait que le monde s'arrête, il n'a pas envie de cette situation, il n'a pas envie des larmes et des blessures. Il y a assez mal ainsi, leur vie est un foutoir sans nom, leur carrière est brisée, il ne veut pas de ce nouveau cataclysme. Il ne veut pas de ce désespoir à nouveau dans la voix de Jasper, ces mêmes mots, exactement, que ce fameux jours.

« Dis-moi que c'est faux ! »

Les mots sont durs, ils s'accrochent à ses tympans et lui donne l'impression de saigner de l'intérieur. Il y a rarement eut autant de colère en Jasper, une telle rage meurtrie, et elle n'a jamais été dirigée vers lui. Aveuglement, Jasper n'est pas en colère contre lui, au fond, il le sait, mais à cet instant il voudrait tout réduire en cendre. Il est en colère contre la vie, contre Maya, il est en colère contre Cage qui emmène sa soeur dans sa chute par pure cruauté. Son meilleur ami se décide à le regarder dans les yeux.

« Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? »

C'est vrai, il veut quoi Jasper, en fait ? Qu'il lui mente ? Qu'il le conforte dans le joli monde qu'il cultive, qu'il protège son couple ? Il n'en peut plus de mentir et de cacher, n'en peut plus de s'aplatir pour le reste du monde, il est fatigué de défendre les intérêts des autres. Le secret est sorti, il n'y a plus aucun sens à nier les faits, aussi douloureux qu'il soit.

« La vérité, je veux la vérité… »

Il lui semble que les yeux de son ami se remplissent de larmes, il lui semble qu'il pourrait s'effondrer comme une poupée de chiffon sur le carrelage. Il voudrait effacer la distance entre eux et le laisser se réfugier dans ses bras jusqu'à que la tempête soit passée. Mais Jasper le supplie de dire les mots qui briseront à jamais leur amitié et plus rien ne pourra combler le fossé qui les séparera. Il garde ses bras ballants et regroupe toutes les bribes de bravoure qui reste en lui pour admettre :

« C'est vrai. »

Un gargouillement inhumain sort de la gorge du brun qui se laisse tomber sur son canapé. Comme le gémissement d'un enfant, agonisant de chagrin contre le cuir foncé.

« Non, non, non, non, non….»

Comme une litanie, le regard hébété, le batteur cherche un repère autours de lui pour empêcher la terre de se dérober sous lui, uniquement capable de répéter les mots pour ne pas se noyer.

« Ils la briseront, il prononce, le regard hagard, la voix violente remplie de trémolo. Ils la traîneront dans la boue, elle sera entraînée dans la chute de Cage, ils la foutront en taule.

– Elle était mineur.

– Elle ne l'est plus ! Putain Monty ils vont me l'enlever, ils vont me la crever avec leurs mots et leur jugement, Monty tu peux pas laisser ça arriver, Monty, tu peux pas. Elle savait pas, elle avait pas idée, elle s'en veut sûrement à la mort, je t'en supplie Monty. »

Ses prunelles lui brulent la peau à le regarder comme un sauveur qu'il n'est pas.

« Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? il murmure du bout des lèvres, certain que la réponse ne lui plaira pas.

– Tu peux nier, il supplie. L'opinion publique est de ton côté, ils croiront tout ce que tu diras, tu peux décrédibiliser Cage, personne n'ira chercher loin, on oubliera. On te croira Monty. »

Il a envie de vomir. De vomir ses tripes et son coeur, de cracher ses poumons sur le parquet impeccable. Comment peut-on en arriver là, un tel regard pour un être si heureux ? Comment peut-on le mettre face à un tel choix, l'obliger à condamner Maya à un sort tout aussi insupportable que le reste de sa famille et trahir en même temps celui qui a accompagné chacun de ses pas ? Il voudrait aider, vraiment, il voudrait la sauver, mais il ne peut plus mentir. Il ne peut plus protéger d'autres et renier cinq ans d'enfer. Il ne peut plus. Il n'a plus la force, il n'y a pas de retour en arrière de la vérité toute entière, il faut assumer. Ils doivent assumer, tous. Il n'a pas de mot, pas de solution, et dans sa bouche obstinément muette il y a déjà sa réponse. Les yeux de Jasper ne sont plus que des fentes, il se redresse, le fixe, comme une dernière chance. Monty voudrait dire pardon, mais rien ne franchit ses lèvres. Il veut mourir. Disparaitre dans les plis du canapé, s'engouffrer dans une faille et ne jamais revenir. La mâchoire de son ami se crispe, il tourne les talons. Le bruit de la porte qui se ferme violemment lui apprend qu'il est parti. Le son qu'elle fait, agressant ses oreilles, les murs qui en tremblent lui apprend qu'il ne reviendra pas de sitôt. Quelque part en chemin, Monty s'est perdu. Il veut pleurer mais il n'a plus de larmes pour s'exprimer. A la place il ferme les yeux et prie pour que tout s'arrête. A jamais.

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still feel – HALF•ALIVE

« 'Cause I still feel alive.»

Le yeux de Jaha ont beau être d'encre, Murphy pourrait jurer qu'il y voit briller des milliers d'étoiles en écoutant Blake lui exposer son plan de recommencer Skaikru sous son label. Son visage reste de marbre, ses mains crispées et jointes. L'homme est loin des faibles ventripotents qui se délassent dans leur nom et leur gloire et laissent le talent se couler sur leur façade jusqu'à tomber à terre et former une flaque poisseuse d'oublis et de gâchis. Il se fait vieux mais reste vif, ses muscles sont tendus, aux aguets de la prochaine opportunité; il s'est battu pour ce siège en cuir, avec vu sur les humains qui rampent dans les rues. Il a du surpasser sa couleur ébène et ses origines peu encourageantes. Il sent l'affaire, il sent l'acclamation et le pognon comme un chien de chasse, mais dans le bruit obstiné de son pied qui tape le sol nerveusement, il y a toute la réserve qu'il garde. Aussi brillants qu'il soient, on ne relance pas des artistes morts depuis une décennie pour leurs beaux yeux et on ne se s'entreprend pas dans un come-back aussi inattendu que risqué avec pour unique assurance leur succès passé.

« Vous êtes sûrs d'être capable de travailler ensemble ? »

Il est vrai que pour une personne extérieur, le concept est farfelu. Peu de gens savent que Murphy était originalement un membre du groupe de musique, et ont encore moins été mis dans le secret de son travail de l'ombre. Seuls quelques élus se réduisant aux Wallace, aux membres du groupe et leur chargé de communication, Kane, était dans la confidence, et jamais le pot aux roses n'avaient été découvert, malgré les investigations et leur exposition à la presse, malgré aux suspicions qui étaient montées en flèche quand le scandale avait éclaté. Murphy était resté dans le fantôme de Skaikru, celui à qui ont devait tout mais ne donnait rien. Derrière les rideaux, où dans la fosse principale, il assistait avec fascination à la foule qui se déchainait et s'animait sous ses mots et ses notes. Il chantait avec le public des refrains qu'il avait travaillé des jours durant, enfermé dans le studio. Il écoutait avec régal des milliers de personnes s'époumoner sur des airs qui renfermaient toute sa vie et ses émotions et quelque chose dans son coeur se gonflait de fierté. Quand les doigts de Blake se mouvaient avec une facilitée désarmante sur les cordes et qu'un solo endiablé se faisait entendre, il contemplait des semaines de travail à le reprendre et l'encourager, il savourait le résultat d'un apprentissage douloureux. Camouflé parmi les milliers de corps, jeunes et vieux, qui venaient partager ce moment de passion et de musique, il pouvait se mêler à des gens qui l'adulaient sans le savoir et s'abeuvrer à la source même de son succès. Il y avait quelque chose de grisant à cet anonymat qui lui permettait de se noyer dans sa création. Pour cela, Murphy estimait qu'il pouvait écrire dans le secret et laisser d'autres récolter le mérite de son talent. S'il était honnête, il aurait avoué que cela flattait son ego d'avoir la certitude d'être supérieur à la foule sans qu'elle le sache. Se savoir au-dessus de toute cette masse grouillante et bruyante, malgré les corps qui se collaient à lui et la chaleur moite du public se déhanchant. Savoir qu'à la fin du concert, il rejoindrait les loges et fêteraient avec ses amis la réussite et le succès. Qu'il sentirait les paumes du brun contre cette hanche, le plaquant dans un recoin sombre, celui dont tous criait le nom avec le désespoir d'en être remarqué. De cette double vie, il puisait une force inexplicable et ses ambitions ne s'atténuaient que moins. Il profitait des joies des projecteurs sans en vivre les inconvénients. Son seul regret, s'il était honnête, était de ne pas performer en public, mais il étanchait sa soif grâce aux descriptions de Bellamy, son amant ne rechignant jamais à lui raconter en détails les moindres sensations qui l'avaient traversées sur scène alors que le monde acclamait son nom.

Alors que Jaha qui n'a aucune idée de leur travaux communs trouvent la soudaine collaboration incongrue, c'est tout à fait compréhensible. Il se demande sûrement même d'où cela vient, et ne s'explique que difficilement qu'ils en aient l'envie. Mais tout ça, ils ne peuvent pas lui dire. À la place, Blake sourit de toute ses dents et déclarent avec assurance :

« Parfaitement.

– Vous avez des morceaux déjà prêts ? »

Le brun se tourne vers lui, lui laissant le luxe de s'exprimer sur la question. Ils n'ont aucun morceaux, pas encore, mais Murphy sait que de toutes les ébauches qu'il a griffonnées, plus d'une seront viables. Il faudra le temps de peaufiner une dizaine d'écrits, faire des répétitions et des changements en fonction de l'avis des membres et du résultat final. Il lui faut tout réapprendre, du timbre et des capacités vocales de Blake qui ont changés avec le temps, aux aptitudes instrumentales de chacun qui a du évoluer depuis neuf ans. Si Murphy était si bon compositeur pour son groupe, c'est parce qu'il connaissait toutes les aptitudes de ses camarades à la perfection ; où il pouvait pousser et là où il devait rester raisonnable. Il pouvait calculer de tête combien de temps un solo de guitare prendrait de temps à être appris par le chanteur et si oui ou non ce changement de rythme en plein morceau risquerait de déstabiliser Jasper. Il savait exactement comment tel ou tel mot sonnerait sur la langue de son ami, si cette note serait en voix de tête ou de poitrine et quel son elle aurait. Il adorait découvrir là où il avait eu tort et là où il avait juste, adorait quand le brun chantait soudainement en voix de poitrine un do mineur qu'il ne passait d'habitude jamais et adorait le sourire victorieux qui s'entendait dans le reste de la mélopée. Tout cela il lui faut à nouveau prendre en main, tout est à refaire, à apprendre. C'en est presque excitant. L'adrénaline coule à nouveau dans ses veines, il se sent plus inspiré que jamais. Comme un drogué avec son premier rail depuis dix ans, l'euphorie s'empare de tout son corps et les idées coulent à flot.

« Des idées. J'aurais des propositions d'ici deux semaines si vous nous laissez le temps. »

Jaha balance doucement sa tête avec enthousiasme, il peut voir la lueur d'avarice qui transparaît de son regard sage. La langue qui pointe entre ses dents lui évoque celle d'un serpent sur le point d'encercler sa victime. Ses yeux mis clos évoquent l'orgasme et le songe épileptique, le producteur est déjà convaincu, vendu corps et âme à la cause. Il ondule sur sa chaise durant quelques milli-secondes avant de hocher, distinctement, son visage dodelinant.

« Vous pouvez m'assurer d'avoir une chanson de prête dans un mois ?

– Deux. »

C'est Blake qui a tranché, d'un ton qui n'appelle pas à la négociation. A bien tendre l'oreille, sa voix est devenue quelque peu caverneuse, rauque et râpeuse, les syllabes s'accrochent à sa gorge dans laquelle les fumes de cigarettes et les vagues d'alcool ont coulées. Il faudra la dompter à nouveau. Monty aura sûrement besoin de temps, Jasper devra trouver quelqu'un pour s'occuper de Melody et se remettre sérieusement à ses baguettes. Deux mois, c'est presque insuffisant pour rattraper les années qui les ont rouillés et anéantis. Le talent s'est égaré, il faudra s'investir corps et âmes, ils devront abandonner la vie et les gens. Il n'y a guère que Blake qui en souffrira, eux trois vivent enfermés et coupés de la société humaine depuis longtemps. Murphy ne sort que par obligation, limite son contact aux créatures de jours et se contente de quelques hommes de nuit pour compenser la solitude et l'ennui. Deux mois, c'est un marathon. Mais Jaha fronce tout de même des sourcils et compose une moue embêtée, à défaut de pouvoir protester.

« Dans ce cas, votre coming-back sera annoncé dans deux mois, je veux un hit de prêt pour la date, pas de retard, ou on annule tout. On aura deux semaines pour le clip, je m'arrange pour avoir une équipe de disponible, des insomniaques acharnés. Je veux quelque chose qui rappelle le bon vieux temps mais soit moderne, plus mature, un truc qui parle à ceux avec qui vous avez grandit mais aussi à ceux qui n'ont jamais entendu parler de vous. Que ça rentre dans la tête, mais rien de facile. Je te demande un chef d'oeuvre Murphy, un truc qui respecte Skaikru sans en oublier ta patte, je veux du légendaire.»

Il lui lance un regard appuyé et feuillette son agenda avec fébrilité.

« Dans un mois, le quinze, je veux une idée concrète de ce que vous voulez comme décor et ambiance pour votre clip. Je vais essayer de chopper le numéro de votre ancien directeur artistique pour qu'il puisse apporter quelques pistes, mais hors de question de travailler directement avec lui. Je vais vous dénicher le meilleur du meilleur. Vous allez devoir être à la hauteur. »

Murphy sent sa tête tourner, il a le vertige. C'est irréel et grisant. Jaha continue ses notes folles, son stylo vole et survole la feuille avec fièvre, il tourne les pages d'un carnet de contact avec fureur. Il relève les yeux pour les plonger dans ceux de Blake avec insistance.

« Je fais pas confiance à n'importe qui Blake, il prononce gravement. Je sais de quoi vous êtes capable, tous, et j'ai conscience du fric et de la renommée qu'i se faire. Je sais pas pourquoi vous avez choisi City of Light pour ce bordel, et je m'en plains pas. Par contre au moindre inconvénient, je lâche tout. Il va falloir me prouver que vous êtes toujours aussi capable de rassembler les foules, que vous n'avez rien perdu de votre détermination. Je veux pas du même foutoir que votre fin de carrière. La moindre merde et je suis out. On est clair ?

– On ne peut plus clair. »

Peut-être que Blake est excité, peut-être qu'il est en colère. Rien ne transparait dans ses yeux sombres et sa mâchoire serrée. Des traits et des lignes sur son visage, silencieux d'émotion. Il s'empare de la main sombre que lui tend le producteur, peau d'ébène contre la sienne miel, et la secoue avec professionnalisme, comme il a du l'apprendre à force de sourire et tailler son chemin dans le show-buisness. Murphy fait de même, mais il se sent tremblotant et stupide, froid et coincé. Sa poigne est toujours frigide et agressive, rien n'y fait, il est de marbre face à tous ces hommes qui attendent des miracles de sa part.

« Voilà qui est réglé. J'ai hâte de voir ce que vous nous réservez. »

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Babys – BON IVER

« Summer comes !

To multiply,

To multiply.

And I'm…

I'm the Carnival of Peace.

I'll probably start a fleet

With no apologies. »

Quand la porte s'entrouvre, Jasper jette un regard désespéré à l'embrasure, l'espoir aux tripes de revoir les cheveux ébènes et la peau blafarde qui ont habité sa vie aussi loin qu'il peut se rappeler. Il tend son coeur se briser à nouveau - des éclats, encore et encore, qui se plantent dans sa cage thoracique - quand seulement un front fière et des mèches blanches comme neige répondent à son appel. Il se recroqueville sur le lit aseptisé, voudrait lui crier de partir mais laisse Dante avancer jusqu'au berceau de plastique et se saisir du bébé, gazouillis et pleurs, qui n'attendait qu'un contact pour se tarir de ses larmes.

L'arrêt des cris et des sanglots frisent le miracle, quelque chose dans les tripes de Jasper se tord étrangement. Quand ils étaient deux à hurler à la mort, tout allait mieux. Si même elle peut babiller, n'est-il pas censé se relever ?

« Jasper. »

La voix grave et sereine s'impose dans la pièce sans faille comme une sentence irréversible. Il se redresse, légèrement, lui offre son attention à regret. Si quelqu'un a une réponse, il est prêt à écouter. À vénérer.

« J'ai parlé aux infirmières, je ne peux plus faire jouer de mes faveurs, il faut que tu rentre chez toi. Tu aurais du quitter cette chambre hier. Ils en ont besoin pour d'autres papas. D'autres mamans. »

Il secoue silencieusement la tête. Le tissu, rêche et désagréable sous sa joue, est trempé. Il ne se souvient pas d'avoir pleuré. Sûrement dans son sommeil. Les yeux grands ouverts, Jasper ne trouve pas en lui l'âme de larmoyer. Son chagrin est sec et aride, violemment inexprimable.

« Jasper. »

C'est presque un ordre, une injection.

« Assis-toi. »

Il n'a pas envie, il a envie de mourir là, sur les draps, mais il obéit. Quelque part, il a besoin de se raccrocher à cette voix qui sait ce qu'il faut faire. Qui dit ce qu'il faut croire.

« Prend-la. »

Il lui tend le bébé, sévèrement. Il fixe les petits pieds qui battent l'air joyeusement, sa frimousse fermée d'humain tout juste né, ses lèvres qui écument. Il n'a pas envie d'y toucher. Il s'empare tout de même du corps frêle et chaud et contemple cet amas de chair et de sang qui se blottit contre sa poitrine comme par évidence.

« Tu as mal, prononce Dante doucement, et il traîne une chaise à lui pour s'asseoir en face du brun. Moi aussi. Mais tu as une vie à élever maintenant. Tu as eu une journée pour pleurer. Elle a besoin du reste de ton temps. C'est ça être parent. »

Il est doux, ses yeux sont aimants et consolateurs, mais il sent le reproche. Elle n'a pas deux jours et déjà son père l'a négligée. Il se demande ce qu'il y a de juste là-dedans, devoir ravaler toute la douleur pour s'occuper de cet enfant alors qu'il n'a rien demandé. Elle hoquette contre son torse, il la trouve jolie. Maya avait dit qu'ils décideraient du nom le lendemain. Qu'elle avait besoin de dormir. Il avait opiné, les joues luisantes de larmes et de sueur, tout confondu, et s'était abandonné au sommeil à ses côtés. Ils étaient dedans depuis douze heures, épuisés. Il avait pensé que c'était sûrement leur dernier moment à deux, avant une bonne éternité. Le matin elle n'était plus là. Le lit vide, une note sur le tabouret, un bébé à côté.

« Il lui faut un nom. »

Il sait déjà comment il veut la nommer.

« Maya. »

Il se dit que c'est de ces moments gravés où tout se fait et se joue, ce moment où il rend honneur à celle qui a fait de sa vie cette magnifique épopée. Où il garde un souvenir, à jamais, de son sourire et sa voix. Il lui doit bien ça. Où qu'elle soit. C'est un pardon qu'il offre.

« Non. »

C'est tranchant. Imposant, ça ne laisse pas place aux protestations. Il relève le menton pour se perdre dans les deux orbes impénétrables de Dante. Une main ridée, parchemin sur des os fatigués, vient se glisser sous la tête de sa fille, la deuxième sous sa taille, et le vieil homme la brandit devant lui.

« Non, il répète. Tu as vu comme elle est belle ? »

Oui, il a vu. Aussi belle que sa maman. Une Blanche-neige miniature, pâle mais rosée, des yeux presque verts, comme elle. Son nez, il vient de son paternel, presque retroussé, rond et vif. Elle sera magnifique la petite, elle fera tourner les têtes, un manège ambulant tout d'or et de beauté. Il en est déjà fière, tout au fond de son être. Il hoche la tête, imperceptiblement.

« Maya était… est une personne fantastique, se reprend son père. Généreuse. Sensible. Brillante. Elle a fait des erreurs. C'est regrettable. J'aimerais comme toi avoir un moyen de montrer au monde entier que je l'aime, profondément, envers et contre tout, leur montrer quelle belle personne elle est. C'est difficile, de faire la part des choses entre l'affection que tu auras toujours pour elle et la colère pour ces actes. Tu te sens coupable de ne pas avoir compris son malêtre, de ne pas avoir remarqué son état. Moi aussi. »

Jasper refuse de le regarder, il regarde ses pieds à la place. Il est papa et ça n'a plus de sens. Sans Maya ça n'a plus de sens, il ne comprend pas ce changement radical de vie. Comment il en est arrivé là, un bout d'humain sur les bras et plus personne pour l'aimer.

« Mais cet enfant ne sera pas un totem au nom d'une femme qui l'a abandonnée, déclare le grand-père. Elle ne grandira pas avec le poids d'être une pseudo preuve de ton pardon ou de ton amour.

– Maya voulait qu'on l'appelle Charlotte, il répond, mais il ne sait pas trop pourquoi il raconte ça.

– Maya n'est pas là. Elle grandira sans sa mère, elle est fille d'un unique parent qui se battra et l'aimera comme elle le mérite. Nomme-la en tant que telle. »

Il dévisage son bébé. Son beau bébé dont il ne veut pas. Il sait qu'il a raison. Que le fantôme de Maya ne peut pas traîner dans leur famille à jamais, pas quand elle n'en a fait parti que pour quelques heures. C'est son choix de s'en être défaite.

« Parfois…, il bute dans les mots. Parfois on disait en rigolant qu'avec le talent de sa mère pour le violon et ma passion du rock, elle deviendrait une joueuse de guitare électrique. J'aimerais bien ça. On pourrait jouer ensemble. Ce serait ma Jimi Hendrix.

– Et si elle joue du triangle ?

– Ce sera la plus grande joueuse de triangle.

– Et si elle déteste la musique ?

– Personne ne déteste la musique. C'est ce qui nous unit tous. Dans nos réussites et nos erreurs. »

Il y a un silence. Il voulait l'appeler Jimi, mais il n'est plus sûre. Qui est-il pour mettre sur ses épaules des ambitions auxquelles elle n'aspirera peut-être pas ? Son papa a été une rockstar, et le résultat est très merdique. Il ne veut pas d'une vie de paillettes et de gloire pour son bout de lui. Il lui veut une vie banale mais resplendissante, une enfance comme il se doit, des aspirations propres à ses envies, comme on l'a laissé avoir les siennes. Il voulait la nommer avec excentricité, qu'elle soit unique et bizarre, se détache du lot. Mais à voir sa frimousse qui bulle, ensommeillée, et ses petits doigts refermés sur la chemise de Dante, il lui veut tout ce qu'il y a de plus simple.

« Je veux qu'elle sache ça, que la musique sera toujours là pour elle. »

Dante passe un doigt sur le nez, sa respiration fragile fait un petit voltige. Et il sait. Jasper sait.

« Melody. Melody Dante Jordan. »

Il y a un petit moment durant lequel le vieil homme pose un regard impénétrable sur lui, comme pour dire merci, et non merci en même temps.

« Tu ne devrais pas, il finit par prononcer doucement avec un sourire triste. Le nom des Wallace n'a jamais apporté rien de bon.

– Vous n'êtes pas responsable des erreurs de vos enfants, tout comme Melody ne le sera pas de ceux de ses parents. Vous m'avez permis de partager ma musique au monde, vous m'avez guidé et conseillé. Je veux qu'elle sache quel grand-père génial elle a la chance d'avoir. »

Si Maya put un jour apprendre le nom de sa fille, ce fut dans la une des journaux rabâchant le meurtre de Dante Wallace, trois coups de feu dans le coeur, par un fan du groupe. Groupe qui n'apparaissait maintenant dans les tabloïds que pour rappeler la sordide affaire d'abus et la disparition des musiciens de la scène. A côté de l'article, un cliché de son père adoptif qui sourit avec patience, ses enfants à ses côtés. Le visage émacié de Cage ne lui renvoie que l'image d'un frère absent et froid. Le sien, celui d'une enfant stupidement naïve, prête à tout pour être à la hauteur de ceux qui l'ont accueillie. Skaikru n'a apporté que la désolation sur sa famille, elle en est la seule survivante. Elle, et le petite fille du producteur, âgée d'à peine quelques semaines, avec laquelle il pose, sur une photo à la fin de l'article, avec pour légende une simple phrase : « Dante Wallace et sa petite fille, Melody Dante Wallace, quelques jours après sa naissance. » Il n'y a qu'une larme. Une goutte pour marquer l'évènement, sur les lettres qui peuplent la page.

Elle voulait l'appeler Charlotte.

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Believer – IMAGINE DRAGONS

« My life, my love, my drive, it came from…

Pain ! You made me a, you made me a believer. »

« Tu fais chier, il peste contre sa peau, et il ne récolte qu'un ricanement amusé.

– Quel romantisme. »

Il ne répond pas, les coups se font butoirs et ses ongles s'enfoncent dans le dos du brun avec reproche. Il agrippe le siège passager pour trouver un repère et mord la peau tendre de sa clavicule dans l'espoir de l'emmerder. Il le hait, pour cette personne qu'il devient à ses côtés, pour cette faim de son contact qu'il voudrait enterrer. Il avait décroché, il replonge dans l'obsession chaque minute un peu plus. Seulement deux semaines qu'il est de retour et déjà il se laisse à nouveau prendre dans une bagnole juste pour la sensation passagère de ses doigts sur sa peau. Blake grogne de douleur et tire violemment sur ses cheveux pour le faire lâcher prise.

« T'es pas croyable.», il grogne et le compositeur se contente d'un rictus mesquin. Il voudrait le blesser. Il laisse son regard s'accrocher, faiblesse qu'il met sur le compte de l'orgasme proche. Ils se regardent rarement quand ils s'envoient en l'air. Il préfère lui offrir son dos et ne pas contempler son visage brulant et ses yeux voilés. Peut-être que ça rendrait tout trop réel, peut-être que ça ferait d'eux quelque chose de plus qu'un et un. Pourtant cette fois, Blake se laisse dévisager. La main de l'australien dans ses cheveux se fait plus douce, pour un instant et vient se saisir de son menton pour l'entraîner dans un baiser étouffant les gémissements et la haine, dévorant ses lèvres avec avidité. Ça c'est moins inhabituel. Murphy l'insulte de tous les mots qu'il peut trouver contre sa bouche qu'il peut sentir sourire. Il voudrait effacer ce putain de sourire. Le réduire à néant.

« Va… te faire… foutre, il parvient à souffler avant d'atteindre l'orgasme et la respiration brulante et sifflante de Blake dans son oreille lui indique que son partenaire aura bien du mal à y répondre. Il a le dernier mot. Haletant et en sueur, sur ses genoux avec l'impression de se noyer à nouveau dans une addiction qu'il ne maitrise pas, il n'a pas vraiment l'impression d'avoir gagné pour autant.

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Run Cried the Crawling – Agnes OBEL

«Falling down,

From high hopes to the ground,

There's no way out. »

Tout est silencieux. Le monde se tait. Il inspire une nouvelle bouffée, il se soulève, il oublie. Il veut oublier. Il lui semble qu'il y a des cris, au loin, des cris de géant, géant bébé, méchant bébé. Il se laisse avaler par le canapé, se fond dans le cuir, il est un caméléon, invisible, heureux. Le pouvoir des caméléons est inqualifiable. Caméléon, pas camé, pas un junkie, ce n'est pas le but, ce n'est pas lui. Juste ce soir, juste un peu plus, juste une fois encore pour ne pas que la réalité le crève. Pour être un père souriant, pour l'aimer comme elle le mérite, il a besoin de sa dose de bonheur. Un papa heureux est un bon papa. Bébé comprendra, un éléphant dans la pièce, chut bébé, plus tard.

« Jasper ! »

Voilà que bébé parle. C'était sûre qu'elle serait précoce, sa maman c'était une maline. Il ignore son nom, tel un chat fière, marcher au loin des humains qui le réclament. S'enfoncer entre les coussins, personne ne le voit.

« JASPER ! »

C'est pas bébé qui agite ces bras devant lui. C'est Monty. Monty. Monty, Monty, Monty. Il aimait bien Monty. Monty le hait, il hait Monty, il ne sait plus trop. Monty a tout brisé, s'est brisé en silence, et maintenant Maya est partie. C'est de sa faute, il se déteste pour la colère qu'il éprouve pour son ami. Son ami, son coeur, sa chaire, qui s'est effrité en mille morceaux de peine dans l'ombre pour que lui soit heureux. Et lui, lui n'est plus heureux et c'est de sa faute, et c'est affreux de penser ça. Il sourit à Monty, il est fâché mais pas trop maintenant, parce que maintenant il est heureux. Mais Monty ne sourit pas. Il est en colère. Des bras le soulèvent, et il reconnaît la voix de Murphy qui s'énerve. Bonjour Murphy ! Il fait beau pas vrai ? Il se fait traîner, il n'a pas la force de protester, il marche bancal sur le sol qui tourne. Dans la douche, et soudainement tout est cru et violent, le froid dans les os et la peau qui mitraille. Ça lui secoue l'être, il atterrit sur le sol qui continue à faire la spirale. Ses pensées cascadent à nouveau, le monde est bruyant, il hait le bruit du monde, il voudrait se boucher les oreilles. Monty n'est plus là, il voudrait crier son nom pour qu'il vienne à son secours mais Murphy l'agrippe et le fait sortir. La serviette est rêche et sèche, Murphy frotte avec colère, il le sent, il n'ose rien dire. Il a honte. C'est nul, il n'est plus assez loin pour échapper à la honte, elle le rattrape et le mortifie. Bébé ne pleure plus trop, il reste debout, pantin, dans le salon, avec Murphy qui parle mais il n'écoute pas. Il parle à Monty, c'est des paroles qui ne lui sont pas destinées, il n'en veut pas. Puis Monty débarque, avec deux gros sacs remplis à ras bord, il les laisse tomber à ses pieds.

« Tu vas aller vivre avec Murphy, il lui dit. Je reste ici avec Melody. »

C'est plus efficace que la douche froide, son cerveau s'entrechoque de milles bouts de verres qui lui saignent l'esprit.

« Je suis pas addict, il déclare, et c'est vrai, il l'est vraiment pas, il a fait attention, il est toujours responsable, il peut arrêter quand il veut. Je suis pas addict. »

Murphy secoue la tête, ça fait des semaines qu'il le voit s'enfoncer dans les songes édulcorées pour échapper à sa fille qui pleure et sa femme qui ne déambule plus dans le salon. Jasper n'est pas dépendant, il est une loque. S'il en a parlé à Monty, c'est qu'il n'avait plus de solution. Alors Monty a décidé de s'imposer dans la vie de Jasper qu'il avait déserté depuis des mois. Parce qu'au fond c'est toujours son meilleur ami. C'est parce qu'il l'aime qu'il lui répond avec une fureur froide qui rend ses mots tranchants :

« Tu vas rester chez Murphy jusqu'à que tu te sois repris en main. Et seulement là, tu reviendras ici et tu t'occuperas de ta fille. »

Il a envie de crier, que c'est injuste, que c'est sa fille, que Monty n'a aucun droit sur ce bébé, que c'est Murphy le parrain et que c'est lui qui devrait la garder, qu'ils n'ont aucun droit sur lui, qu'il se drogue de temps à autres et que c'est pas la mort, mais il se tait. Il se tait parce que la vaisselle sale jonche toute la maison, que bébé pleure tous les jours, toutes les heures, que tout est crade, qu'il a arrêté d'être un bon père. D'être un père tout court. Et ça l'effraie. Alors à la place, ça cascade sur ses joues, comme des rivières qui s'étaient asséchées depuis trop longtemps, et il réussit qu'à balbutier :

« J'en voulais pas moi de ce bébé… j'en voulais pas, c'est elle qui… c'est elle qui voulait et moi… moi j'en veux pas, je l'aime mais j'en veux pas… jamais voulu… je peux pas… sans elle… moi je… –

– Je sais. »

Dans les yeux de Monty, y a de la déception et de la compréhension, tout un nuage de sentiment trop bons pour lui et sa connerie et sa rage. Il ne sait pas quoi lui dire. Tout est brisé, y a pas de colle pour les amitiés qu'on envoie valdinguer.

La vie s'est cassée la gueule et Jasper ne sait plus comment réassembler les morceaux. Il n'aurait jamais du accepter d'avoir cet humain entre les bras, parce qu'il n'était ni prêt ni heureux. Maya aurait avorté et ils auraient du attendre que l'avenir soit plus sûr et que les raisons soient moins bancales. Mais elle l'avait regardé avec ses grands yeux cernés de toute les nuits sans sommeil qu'elle traversait, ces grands yeux qui se remplissaient de larmes, soleil ou pluie, depuis que Cage l'avait poussée sous le bus avec lui et que la presse la harcelait sans répit. Elle l'avait regardé, de ses jolies iris qui lui contaient l'espoir et le chagrin, et lui avait parlé de salut et de rachat, de signe du destin et de promesses. Sa voix chantait si bien, ses mots étaient si lancinants et la peine était si forte que Jasper aurait tout fait pour apaiser les remords et les chagrins. Quitte à se retrouver un bébé entre les mains. Maya sait mieux, toujours, sait mieux que lui ce qui est bon pour eux. Tout seul dans cette grande baraque, bébé qui pleure à tue-tête et le monde sans le sourire de sa brune, il regrette d'avoir abandonné si vite. De ne pas avoir eu la force de dire que lui n'avait pas envie d'un enfant si tôt, et il est trop tard. Trop tard, et plus personne à blâmer ; elle est partie et lui a laissé sur le dos toutes les erreurs qu'ils devaient partager.

Alors il suit Murphy, il se laisse traîner dans la voiture et il laisse derrière lui les débris de sa vie. Pour se reprendre en main, pour être à la hauteur de Dante qui lui a demandé d'être là pour Melody. Ils s'enfoncent dans la nuit et il voudrait mourir. Renaître.

Ne plus entendre le bruit du monde.