Disclaimer : The 100 et ses personnages appartiennent à leurs créateurs, je n'ai pour propriété que le bazar que j'en fais.

Rating : M

Warning : Cette fan-fiction contient des sujets sensibles comme la dépression, le viol, la drogue, la pédophilie, le suicide, ainsi que plusieurs relations LGBT+. Si cela peut d'aucune manière atteindre à votre intégrité mentale, vous êtes libre de ne pas vous imposer ce récit.

Note de l'auteur : Les musiques sont toujours disponibles sous la playlist [SKAIKRU] Murphy. Le Jonty fait enfin officiellement son apparition et le passé de Murphy est déroulé, de sa relation avec Bellamy à sa carrière dans l'ombre. Enjoy !

– Votre chieuse attentionnée


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Willow – Jasmine THOMPSON

« Summers and winters, through snowy Decembers,

Sat by the water, remembering embers,

Missing out the lives that they once had before.»

Elle est jolie la guitare. Tout en courbes et en rondeurs. Appliqué, il dompte les cordes avec frustration, rien ne marche comme il voudrait, c'est faux et maladroit, les notes sonnent dissidentes et butées. Il frappe le bois, à bout de patience et pose la guitare sur la moquette sur laquelle il est assis en tailleur.

« Déjà ? »

Son père apparaît à l'entrée du studio, appuyé contre l'embrasure. Ses cheveux roux en bataille et sa barbe négligée trahissent l'absence de miroir ou de jugement dans la maison. Ils ont pris cette décision à l'initiative de Barbara. Elle dit que son image l'a obsédée pendant tant de temps que maintenant qu'elle n'a plus à en faire son gagne pain, ça n'a plus aucun sens de s'empoisonner la confiance avec son apparence. Il y en a toujours un, dans la salle de bain, il sert à se raser et se laver. Barb' s'y contemple tous les matins pendant un court instant qui leur est précieux, puis sourit et caresse les cheveux de son fils, qui sur la pointe des pieds peine à se discerner dans la glace.

« Je suis beau ?, il demande parfois avec curiosité, et toujours on lui répond :

– Tout le monde est beau. »

On ne lui as jamais dit pourquoi sa mère a raccroché le tablier. Ballerine, puis mannequin et enfin actrice, elle brillait avec la grandeur d'une étoile montante. Elle faisait la une des magazines et même après sa grossesse, n'avait pas perdu de sa beauté légendaire. Un jour elle a tout lâché. Il se rappelle de beaucoup de larmes et de cris, des miroirs brisés sur la moquette et sa mère au sol qui se secouait de pleurs et de gémissements agonisants. Jack avait décroché les centaines de miroirs et de glaces qui envahissaient leur grande maison luxueuse et avait guidé sa femme dans des jours plus paisibles. Depuis Barbara souriait, souvent. Un peu lointaine, et Murphy savait que la gloire et les flashs des papparazzi lui manquaient comme un trou dans sa vie et ses ambitions. Mais avec Jack comme béquille et le soleil de Los Angeles, les nuits étaient moins tortueuses et l'avenir plus prometteur.

Jack s'empare de la guitare et la replace dans ses mains, doucement, accroupi devant lui.

« Tes doigts vont là, il lui indique en les plaçant au bon endroit, et ton bras passe ici. »

Murphy se cache dans le studio de travail de son père quand il n'y est pas pour amadouer l'acoustique qui se refuse à lui dans le secret le plus total. Sa naïveté d'enfant le persuade qu'enfermé dans le sous-sol avec pour seuls compagnons les dizaines et dizaines d'instruments, personne ne l'entend parcourir les cordes et apprendre de travers.

« Il faut de la patience si tu veux apprendre champion, lui sourit son père. Et quelqu'un pour t'enseigner. On n'est pas autodidacte à cinq ans. »

John souffle sur les cheveux qui tombent sur ses yeux et fait la moue. Il voulait réussir tout seul, comme un grand, et montrer fièrement son talent à ses parents. Mais ça fait deux mois et il n'avance pas. Il est calme pour son âge, vif mais silencieux. On l'a élevé dans l'écoute et la compréhension du monde. Chez les Murphy, on traite tout le monde en adulte. Principalement parce qu'ils sont incapable de le traiter comme un enfant.

« Vas-y. »

Il l'encourage du regard et John gratte timidement les cordes. Le son est claironnant et gai, il s'élève dans la pièce avec triomphe.

« C'est un la. »

Dans ses yeux, il y a de la fierté et le reflet de son gamin qui passe ses doigts sur les cordes avec attention pour mémoriser la position.

Jack Murphy est un musicien de talent, il a joué pour de multiples artistes et a composé pour les plus grands. Il a rencontré Barbara quand il ne jouait encore que pour un orchestre dans l'espoir de faire décoller sa carrière. Il jouait de la clarinette avec un enthousiasme médiocre mais n'osait pas quitter le prestigieux groupe pour s'investir dans ce qui le passionnait réellement. Pour l'occasion des cent ans de la statue de la liberté, le ballet français était venu célébrer l'amitié des deux pays par une représentation des Animaux Modèles. Il avait joué machinalement tandis que sur scène elle se lançait dans le célèbre pas de deux avec une grâce envoûtante. Il n'aurait pas du, mais il l'avait contemplé. Il s'était décalé de la mélodie, s'était emmêlé les pinceau et avait récolté des reproches et un savon à la fin de la représentation. Ça n'avait pas eu d'importance, il était allé trouver la danseuse étoile. Il avait quitté l'orchestre en grande pompe et s'était lancé dans une carrière prometteuse. Elle, était restée à Washington et l'avait suivi à Los Angeles pour poursuivre leurs rêves respectifs. Ils étaient un couple de paillettes et de strass, brillant comme des diamants sous les projecteurs. Parfois, quand les nuits d'hiver étaient longues et qu'ils se sentaient nostalgiques, il sortait sa clarinette et elle ses chaussons. Ils dansaient, à leur façon.

Tel un amour de cinéma, ils se rejoignaient sur les notes avec une aisance aérienne, pas de chat et trémolo.

John avait grandit dans une maison brulante de passion et douce d'amour, et peu de place pour des caprices ou des problèmes de gamins. Sa guitare à la main, il rêvait de surpasser son père et de vivre de musique comme ses parents l'avaient fait.

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Green – Ivory LAYNE

« So gimme what I don't got,

Then I'll grab another one 'cause

I'm never gonna get enough.

Do you wanna be like me ? »

« Je porte un toast au premier concert de Skaikru pour la deuxième fois de leur carrière, puisse la suite être tout aussi réussie ! »

Jaha lève son verre avec enthousiasme, un peu de champagne s'en échappe et vient tacher la moquette mais personne ne relève. Le reste du groupe suit le mouvement avec enthousiasme, ils font cliqueter les verres dans un joyeux brouhaha. Ils est trois heures, ils sont épuisé de la représentation, de la foule, des autographes et des photos qu'il a fallu prendre. L'équipe s'est réunie dans la demeure Jaha pour un after arrosé, histoire de célébrer la première étape de leur tournée et de danser jusqu'au lever du jour. Ils n'ont pas besoin d'alcool pour être euphorique, la clameur du public et les applaudissements les ont déjà surexcités. A leurs côtés, Alie épluche les réseaux sociaux et lit tous les retours des spectateurs avec une satisfaction qu'elle ne cache pas. L'attachée de presse arbore un sourire éclatant qui ne cesse de s'élargir à chaque tweet ou story Instagram qu'elle fait défiler. La femme de Jaha - un remariage qui en avait surpris plus d'un - n'a pas trouvé sa place dans son label par favoritisme ; elle est brillante. Grâce à son travail acharné et une promotion splendide, Skaikru a vu leurs concerts se remplirent en l'espace d'un mois dans le monde tout entier, et les reventes atteignent des sommes astronomiques. Ils sont l'évènement de l'année.

Comme visages notoires parmi leur équipe, on compte la brillante Raven Reyes et son partenaire, Kyle Wick, respectivement ingénieur du son et de la lumière, qui ont prouvé leur talent avec un spectacle mémorable. Finn Collins, l'organisateur de leur tournée, est aussi de la soirée, déjà éméché. Il leur a décroché des salles avec brio, a réussi à convaincre l'Amérique toute entière de les accueillir et a respecté la promesse qu'il avait fait à Blake de les faire jouer dans l'opéra de Sidney. Il discute en retrait avec l'agent du groupe, Nathan Miller, qui ricane joyeusement.

Murphy enfile un whisky d'une traite et laisse le glaçon fondre sur la langue.

Enregistrer cet album a drainé toute son énergie pendant près de trois mois. Il a du tout reprendre à zéro, retravailler les même mélodies en boucle jusqu'à un résultat parfait. Le plus dure a été les répétitions. Pousser Monty à jouer, encore et encore, le préparer à réapparaître en public. Le rassurer à chaque fois qu'il craquait. A cet instant, il doute encore qu'il soit prêt à la pression et la foule, les cris et les journaux. Il a peur de le briser, le faire retomber au fond de son gouffre duquel il tant peiné à s'extirper. Tout gâcher avec cette stupide entreprise qu'il ne fait qu'à moitié pour la bonne raison. Dans les coulisses, à contempler les mains en l'air et les ondulations du public, il a retrouvé le frisson d'une époque. A la différence qu'il ne pourra plus jamais rejoindre l'audience; il est désormais à visage découvert. On l'acclame publiquement, c'est aussi son nom qu'on crie quand il vient saluer pour le final. Le goût est différent. Moins secret, moins obscur ; il n'est plus dans l'ombre. Il aimait les ténèbres qui enveloppaient sa gloire, il jubile néanmoins sous les projecteurs.

Devant le regard brillant de Monty et sa bonne humeur, il doit s'admettre que son ami a rarement été aussi rayonnant.

Un deuxième verre de whisky.

Jasper s'est éclipsé après seulement une demie-heure ; il veut profiter de Melody avant leur départ. Murphy les accompagnera pour les quelques premières dates puis retrouvera sa vie paisible de compositeur torturé. Pour lui, c'est bientôt la fin de l'aventure. Après les deux mois de tournée, Blake espère avoir l'opportunité de mettre la main sur le registre. Skaikru aura rempli son but et retournera dans l'oubli. Jaha a signé pour un album et une seule tournée par précaution sans se douter qu'ils ne comptaient pas renouveler derrière. Il ne sera sûrement pas enchanté. Tant pis.

Peut-être qu'ils avaient besoin de ça, tous. Cette opportunité de finir correctement ce qui avait explosé, dis ans plus tard. Il trouve toujours ça dangereux, extrêmement dangereux. Tant pis. Ils se bruleront les ailes, tous, et peut-être que même Blake n'y échappera pas cette fois.

Un troisième verre, pour oublier les paumes du brun contre sa peau dans la loge, oublier comment le monde ne tourne pas rond. Oublier leur échange.

« Le monde à tes pieds», il avait soufflé à son oreille, juste pour le plaisir d'entendre sa respiration s'effriter le temps d'une seconde, et ses gestes se faire plus pressants. Il avait défié sa supériorité, s'arrachant au baiser qui le plaquait contre la porte pour murmurer contre ses lèvres: « Quand auras-tu assez ? », et il n'avait pu retenir un rictus devant les yeux avides de l'australien qui le dévoraient : « Je veux tout Murphy, à commencer par toi, alors ferme-la et laisse-moi t'embrasser. »

Ferme-la et laisse-toi embrasser, ferme-la et laisse le consumer la planète entière sans jamais qu'il n'en soit rassasier. Ferme-la et laisse toi baiser en sachant que tu n'épanchera jamais sa soif.

Un quatrième verre, que Blake aille mourir.

Très vite, il s'enfonce dans l'oubli de l'ivresse et le tournis des verre de whisky qu'il enchaîne indistinctement. Il se déhanche sur la musique qui gronde, il a toujours été un piètre danseur mais excellent quand il s'agit de se laisser onduler, aguicheur. Il n'a pas besoin qu'on lui paye de verres dans les bars, il a assez pour racheter tous ceux de Los Angeles, mais ne rechigne jamais à roules des hanches pour se faire offrir une boisson. Son côté garce, il suppose. Fouteur de merde, charmeur d'homme, sournois, létal. Un serpent à la langue bien pendue. Une vulgaire couleuvre sous les yeux charbonneux de Blake.

Il secoue les pensées et se fond dans les basses. Des artistes de City of Light, des fans dorés aux contacts redoutables, de simples amis de Jaha, la masse s'est épaissie et diversifiée et dans la brume de l'alcool et les fumes de substance plus ou moins licites, on ne distingue plus la chanteuse internationale du fils à papa. Il laisse un gamin de vingt ans se frotter à lui, se détache pour avaler une dose d'éthanol de plus et retourne parmi les infatigables fêtards.

Il sent des mains se poser sur ses hanches, une odeur de transpiration et de Cologne valser avec ses sens, un souffle dans son oreille. Il se laisse aller contre le torse qu'on lui offre, laissant son bassin se balancer avec indécence. Il se retourne pour décrocher un sourire appréciateur à Nathan qui lui répond par un clin d'oeil. Il y a là un passif délicieux et des souvenirs agréables qu'il ne serait pas contre de raviver. Il ne se connaît pas d'amant qu'il puisse réellement conjuguer au passé. Le basané laisse sa bouche accrocher à l'oreille de son partenaire et mordille discrètement le lobe avant de glisser dans un murmure amusé :

« Une autre de tes conquête ? »

Murphy suit son regard moqueur et remarque Blake, assis dans un canapé, une brune sous le bras, un verre dans l'autre main. L'australien le fixe, et il relève avec jubilation une crispation dans sa mâchoire qui ne lui est pas inconnue. Il soutient son regard, refuse de s'excuser pour son comportement. Il finit par briser le contact visuel pour se retourner contre Nathan et répondre :

« Autant lui donner de quoi regarder. »

Il l'embrasse, maladroitement, dérangé par les mouvements autours d'eux et sa tête qui tourne inlassablement, et son compagnon n'en demande pas plus pour quémander l'accès à sa bouche avec avidité. Ils ne couchent plus ensemble depuis un bout de temps maintenant et Murphy se doute que le basané ne compte pas recommencer. Ça ne le dérange pas outre-mesure ; il a appris à apprécier l'agent comme un ami et n'a pas tant envie que ça de gâcher leur relation. Il préfère le laisser à son petit ami - un Bryan - que Nathan aime toujours autant, et cela même s'il enfonce sa langue dans la gorge d'un ami pour l'aider à rendre son propre client jaloux. Rien de tordu à ça. Bryan comprendra.

« Ça marche ? Il chuchote dans son oreille.

– S'il avait des lasers à la place des yeux, je serais si mort que tu serais responsable des fleurs pour mes funérailles. »

Murphy ne peut s'empêcher de ricaner. Nathan le fait rire, naturellement, par son humour décalé et sa simplicité touchante. Miller est un homme de confiance, doux et intelligent, et il est reconnaissant de sa discrétion ; personne n'a jamais su pour lui et Blake si ce n'est Monty et Jasper qui l'ont sûrement deviné, mais le manager ne fait aucune remarque. Un rapide coup d'oeil l'informe que son amant n'a toujours pas quitté leur duo des yeux et semble en effet peu ravi de la situation. Il ne peut s'empêcher de lui en vouloir, furtivement, pour cette jalousie mal placée. Ils ne sont pas exclusifs et ce n'est pas à cause de lui que le brun ne peut pas se tailler un chemin jusqu'eux et prendre la place de Nathan. Murphy n'aurait rien à redire, si ce n'est que le peu de fierté lui restant en partirait sûrement d'admettre publiquement qu'il est tombé sous la coupe du chanteur. Ce n'est que les principes, les peurs, l'orgueil de Blake qui le ligote à ce canapé et le visse à sa place, condamné à ruminer en silence sa hargne. Que ça lui fasse les pieds. Il est certes désespérément addictif à ce foutu australien mais il n'est pas sa propriété. Il l'emmerde, profondément. Nathan descend ses mains sur ses fesses et pose tête sur son épaule pour pouvoir à nouveau susurrer à son oreille :

« Tu veux mettre le coup de grâce ? »

Le compositeur opine avec gourmandise et laisse son partenaire le tirer hors de la foule et l'entraîner jusque qu'aux toilettes où il ferme violemment la porte et tourne le verrou avec impudeur.

« Et maintenant, on attend.», il rajoute, goguenard, et il s'assoit sur la cuvette luxueuse tandis que Murphy se laisse tomber au sol, goûtant avec délice à la froideur du carrelage sur son corps embrumé.

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Almost Heaven – Jeremiah Lloyd HARMON

« Well it was almost heaven,

Choirs singing in robes of white,

Almost heaven,

Lovers saying side by side. »

Dans le sous-sol des Blake, la musique est souveraine. Ils ont pourtant à leur dispositions les salles de musique de l'internat d'Arkadia, ouvertes toute la sainte journée, isolées et fournies en matériel. Mais aussi matelassées que soient les parois, elles ne peuvent contenir le bordel de quatre élèves jouant simultanément des fouillis de mélodies sans rapport les unes avec les autres. Ils finissent inévitablement par s'emmêler les pinceaux en écoutant ce que fait l'autre, se disputent pour que l'un joue moins fort, et la séance se conclue irrévocablement par un adulte leur demandant de quitter l'espace. Aussi quand le brun leur a proposé de déplacer leur capharnaüm dans sa maison le temps des week-ends, ils n'ont pas hésité.

Cela fait maintenant deux ans qu'ils se plaisent à se retrouver pour gratter ensemble des accords, se donner des conseils sur comment jouer tels ou tels morceaux, se rejoignant sur des chansons populaires dans une improvisation brouillonne. A douze ans – quatorze pour leur aîné, ils ont déjà un niveau affolant. Ce sont des passionnés, nés dans la musique et le tempo, le rythme cardiaque directement rattaché aux sons des notes qu'ils produisent. Sur son tabouret, Jasper s'excite sur ses tambours, enchaîne les rythmes dans un désordre confus qui ne manque jamais de leur donner la migraine. Ses séances de cacophonies s'entrecoupent de pauses silencieuses, pendant lesquelles il écoute les mélodie de ses camarades et leur travail intensif. Assis non loin de lui, un casque sur les oreilles pour s'entendre (et ne pas devenir sourd avant ses vingt ans), Monty répète les même notes en boucle jusqu'à les maîtriser, méthodiquement. Ses yeux se plissent sous la concentration, il émet un claquement de langue à chaque échecs. Sur le pouf, dans le coin opposé, Murphy à même le sol gratte sur sa guitare en même temps qu'il pianote sur un clavier électrique, des feuilles étendues autours de lui, notant avec fureur des mots et des croches qui se tirent la bourre sur le blanc du papier. Juste à côté, Bellamy travaille avec acharnement pour rattraper son retard qui ne se perçoit presque plus. Quand quelque chose lui échappe, il pose sa main sur l'épaule de Murphy et celui-ci se retourne pour l'aider. C'est la même scène, chaque samedi et dimanche, qui se jouent entre les quatre murs gris qui sentent le renfermés et la poussières. Ils ont recouvert les pans de bétons de boîtes d'oeufs qu'ils ont récupérés des mois durant à la cantine du pensionnat pour que le son cesse de rebondir et de se distordre.

De temps à autres, Murphy tend une partition à Blake et lui apprend un mélodie qu'il n'a besoin de jouer qu'une fois au piano pour que son partenaire soit capable de la chantonner après. Il l'accompagne, doucement, et tous cessent leur activité pour écouter les premières ébauches d'une composition qui sera ou non élaborées selon les retours qu'ils en feront. Les vocaux de Blake, encore jeune mais déjà prometteur, se superposent au son des cordes que pincent le plus jeune, attentif au résultat. Parfois, quand Murphy ne fait pas mine de s'arrêter avec circonspection, Bellamy reprend l'air avec plus d'assurance, sa voix emplissant l'espace avec bonheur, et le signal est lancé. Jasper commence à donner le rythme, doucement, pour ne pas couvrir le fragile équilibre, mais y donner un élan, et Monty joue quelques notes prudentes, les yeux fermés, se laissant emportés par les instruments qui s'entrelacent lentement pour ne former qu'un ensemble, imparfait et délicat, prêt à se briser aux moindres sons de travers. Sur le visage de Murphy, un sourire discret mais épanoui surgit et tous savent qu'il a les doigts qui le démangent de noter toutes les nuances et les idées qui lui viennent. S'il pouvait, il jouerait à lui seul un orchestre tout entier pour entendre exactement ce qu'ils lui inspirent. Il se contente de lâcher sa guitare et se jeter sur les crayons pour griffonner avec précisions tout ce qui vient de se passer et corriger tout ce qu'il voudrait améliorer. Chaque fois, il revient la semaine prochaine avec une chanson achevée, et tous s'attèlent à la rendre aussi réelle qu'ils puissent pour permettre à Murphy de vivre sa musique.

Aujourd'hui, il est décidé à ce que tout sonne comme il l'entend. Là, rajoute plus d'élan à ton rythme, il indique à Jasper. Ta voix, passe la en voix de tête uniquement au deuxième mot pour plus de texture, il conseille à Bellamy. Monty, tu loupe toujours l'entrée de la coda, il lui fait remarquer. Les conseils et les indications fusent, ils s'ébranlent doucement comme un mécanisme qui se précise, dans un rouage communicatif. Quand enfin le morceau est parfait, Murphy bondit avec excitation. Professionnellement, ça ne vaut pas encore grand chose. C'est médiocre et améliorable. Mais c'est eux, leurs corps, le mélange indiscernable de leurs styles. C'est inimitable. Douze ans et ils ont l'impression d'être des dieux. Murphy se fige, ses mains s'excitent dans le vide, il réfléchit.

« On devrait former un groupe.», il balance de nulle part. Monty hausse les épaules :

« On est déjà un groupe. »

Techniquement parlant, ils jouent ensemble en permanence. Il n'y a pas besoin de plus. Mais Murphy s'excite, il saute presque sur place, sa voix part dans les aigus :

« Un vrai groupe ! Avec un nom et tout, on jouera pour le concert de fin d'année, on deviendra célèbre. Un truc officiel ! »

Ils le regardent, sceptique. Ils ont tous des buts et des rêves très différents, mais tous impliquent la musique et une scène. Tous veulent pouvoir jouer en public ce qu'ils ont sur le coeur. Ce n'est pas si fou, au fond, ce serait juste rendre ce qui se passe chaque soir entre eux plus concret. Ça les occuperait, et ça rendrait leur projets individuel plus simple à rendre à chaque fin de mois. Ils sont doués, ça ils le savent, et avec le talent de Murphy et leur travail ardu, ils pourraient arriver à quelque chose. L'idée germe ainsi, grandit doucement, s'impose à eux, et très vite, c'est l'évidence.

Dans le jargon de leur ville, les élèves d'Arkadia sont surnommés Sky people. Mais ils ne sont plus seuls, ils sont une équipe, prête à conquérir le monde. A Sky Crew. Skaikru. C'était Monty qui a proposé le nom et ils n'ont pas hésité une seconde. Une évidence, tout simplement.

Skaikru.

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Aventine – Agnes OBEL

« You carried my heart in the night,

To bury the wave in the tide.

You carried me onto the field. »

Monty n'a pas besoin de toquer ; il a la clef. Il l'a récupérée il y a longtemps, des années plus tôt, quand il s'est fait béquille de son ami qui tombait et tombait encore sur la moquette. Et quand Jasper est revenu, la barbe rasée et les yeux sans poches pour amasser la fatigue du monde, deux mois plus tard, il avait continué à venir. Toutes les semaines, une visite pour vérifier que Jasper était sobre et clean, que la maison était propre, que Mélodie rigolait. Parce que Murphy était l'ami et le consolateur, il avait pris le mauvais rôle avec indifférence, celui qui l'oblige à se lever, celui qui dit les vérités qui blessent. Il avait passé sa vie à déléguer les méchancetés à ses compagnons honnêtes ; ce qui fait mal dans la bouche de Murphy, la vérité blessante dans celle de Bellamy. Lui les encouragements et les douceurs, ce qui fait sourire et rassérène. Il rembourse sa dette. S'il est honnête, il n'a plus la force d'être gentil avec Jasper. Il l'a abandonné, il ne mérite plus son pardon clément, il mérite ses mots durs et ses yeux qui ne content plus rien. Il voudrait lui donner de l'amour et de la tendresse, lui promettre des jours meilleurs, l'écouter pleurer, avoir les mots qu'il faudrait. Au fond, quelque chose en lui bloque. Quelque chose au goût de rancoeur et de désillusion. Alors il est là comme il peut, pierre et marbre, il l'aime dans les mots acides et l'aide froide.

Quand il rentre dans la maison, tous les volets sont encore fermés. La télé crache des sons et des images édulcorés dont Melody s'abreuve, une odeur douce s'échappe de la cuisine. Il accueille à bras ouverts la petite fille qui vient se nicher contre sa poitrine. Il la soulève aisément, se dirige vers son père qui met la table et contemple les spaghettis et la sauce bolonaise qui trône sur le comptoir.

« C'est grande cuisine aujourd'hui, il fait remarquer, et son ami sourit avec fatigue.

– Je pensais pas que t'arriverais aussi tôt.

– J'ai déjà mangé, c'est pas grave.

– Oh. »

C'est tout ce qu'ils échangent, déjà l'asiatique repose Melody sur une chaise et se dirige vers le reste des pièces pour son inspection habituelle. C'est presque injuste envers Jasper, un peu cruel, de continuer à marquer son échec par cette examen minutieux, mais sadiquement, Monty ne peut s'en empêcher. Il pose sur la commode des vêtements qu'il a acheté pour la brune qui tient plus de son père que de sa mère. Elle a un air vif, parle beaucoup, bouge plus que nécessaire. Elle n'aime pas beaucoup la musique ; son père n'a jamais vraiment cherché à changer ce trait de caractère. Elle préfère les mondes imaginaires et les univers fantastiques qu'elle invente, contant des histoires et griffonnant des créatures et des histoires que son esprit déverse avec facilité. Jasper dit souvent qu'elle deviendra écrivain, et il brandit avec fierté des gribouillis de couleurs indiscernables avec l'étincelles de fierté que seul les parents peuvent avoir. Sa chambre est jonchée de dessins de toutes sortes et de cités entières de Playmobil, châteaux et cirques cohabitant dans le même coin de la pièce, des enfants à bicyclette en direction pour le bateau pirate qui navigue sur une couverture bleue. A deux, Jasper et Melody font la meilleur pair de gamins de l'histoire. Minutieusement, ils passent des heures à installer les divers éléments pour des décors détaillés, envahissant le paquet ocre, avalant l'espace dans des fables animées. Il prend soin à ne rien renverser, évoluant à travers les célibataires échangeant autours d'un barbecue et les chevaux s'élançant dans le désert indien. Les murs sont moelleux et inégaux ; Jasper a décidé de laisser sa fille user de son imagination et de ses feutres sur le papier peint et recolle une couche quand il n'y a plus de place pour une nouvelle oeuvre d'art. Le travail est médiocre et peu précis, on peut voir la délimitation où il a rajouté un nouveau pan, certains morceaux pendouillent discrètement dans les coins. Monty se fait la remarquer d'arracher tout ça et de trouver une solution plus durable quand ils en auront finit avec le tournis des concerts.

La maison est aussi propre qu'elle peut l'être avec un seul parent reprenant le travail et une gamine hyper-active de six ans. Il a beau avoir engagé une nounou pour pouvoir s'investir dans Skaikru, celle-ci n'a pas le temps de jouer les fée du logis. Monty a l'habitude avec le temps, il sort l'aspirateur et la serpillère et se met au travail. Murphy s'occupe des factures et du courrier, il gère la comptabilité avec une patience que lui n'a pas. Il se rabat du ménage, quelques repas à réchauffer quand tout est propre, le strict minimum pour aider le batteur à gérer la vie.

Si Jasper a eu la chance inégalable de ne pas avoir à travailler en même temps qu'il s'occupait de sa fille, il lui a fallut tout de même du temps pour apprendre à gérer une maison et une famille. Sans Maya, il lui avait fallu dompter l'effrayant machine à laver, maîtriser l'art dangereux du repassage. Apprendre à cuisiner des plats plus complexes que des pâtes ou des oeufs, savoir coiffer une enfant. Le nettoyage n'avait pas été un problème ; ils étaient souvent mis à contribution à l'internat.

Quand Monty finit la salle de bain, la table est rangée et Melody s'est laissée convaincre pour une sieste. Jasper, lui, est affalé sur le canapé, les yeux mis-clos. Monty se laisse tomber à ses côtés, ne récoltant aucune réaction. La télé éteinte lui renvoie le reflet de deux hommes épuisés que les vagues ont rejetés sur la berge. Il ne sait pas quoi dire alors il se tait. Il contemple les traits tirés de son ami. Les cernes qui réapparaissent et se creusent avec disgrâce, le nez qui s'est fait plus pointu avec l'âge, son début de barbe, ses cheveux courts qu'il a rasé pour se faciliter la vie. Il n'a plus rien de l'enfant avec qui il a grandit. Il laisse une main glisser sur la ligne de son menton, angulaire. Jasper rouvre les yeux pour le dévisager. Un instant de flottement se prolonge, comme une plume en suspension, et enfin le brun l'embrasse, doucement. Il laisse les lèvres s'entremêler, comme un secret. Son nez vient caresser le sien, Jasper recule pour se nicher dans son cou. Il laisse la chaleur se propager dans son être. Il y a quelque chose d'immensément douloureux dans leur façon de s'aimer. De la rancoeur dans les baisers, de la peine dans les étreintes. Ils n'y comprennent rien, se raccrochent à leur bouées pour ne pas se noyer. Ils se blessent sûrement, au fond. Il y a des choses qu'on ne peut pas réparer ; ils sont brisés à jamais. Leur affection n'a pas de limites, leurs plaies se rouvrent et ils saignent à blanc dans les bras de l'autres. Ils s'en veulent.

« J'ai scruté la foule, tu sais, il murmure contre lui. Je l'ai pas trouvé. »

C'est ça, l'éléphant entre eux. Celle qui a tout fracassé. Ils s'aimaient si bien quand elle était là. Maintenant qu'elle est partie, ils sont seuls et incapable de résister à la tentation de s'aimer dans les gestes. A défaut de pouvoir s'aimer pleinement dans l'âme. Ce qu'ils ressentent, c'est cette affection sans borne, cette facilitée contre le corps qu'ils ont connus toute leur vie. Cette tendresse meurtrie. Mais comme un fantôme, Maya hante leur relation, spectre dans la moindre de leur interaction ; la colère, la peine, le ressentiment. Et l'amour. L'amour qui ne s'efface pas malgré toute la rage, l'amour qui surpasse tout. Qui surpasse ce qu'il ressent pour Monty. Ce n'est pas comparable. Monty et lui c'est pas l'Amour qui fait tourner les têtes et le monde. C'est cet amour plus fort que tout qui ne veut plus rien dire. Ce n'est pas romantique, ce n'est pas amicale. C'est un endroit obscur et incompréhensible, un endroit sans nom qui les arrachent à leur certitudes. Il attend, en silence. Il savait que l'espoir renaîtrait, que Jasper attendrait quelque chose de son exposition international.

« Elle viendra forcément, il entend chuchoter près de son oreille. C'est obligé. »

C'est là que le bas blesse ; Maya ne viendra pas. Monty le sait. Il l'a compris, assimilé. Maya est parti à jamais, et parfois même lui ça lui fait encore mal, parce qu'il l'aimait cette femme douce et intelligente, prête à aider son prochain. Jasper, lui ne l'a pas encore accepté. Ça reste là, dans ses tripes, comme un espoir fou qu'un jour il pourra lui montrer sa fille et elle pourra dire « Qu'elle est belle ». Il y a des choses qui gisent entre eux, mortes et froides, des cadavres sous leurs pieds, des mots qui ne seront jamais prononcés. C'est pour ça que quand il l'embrasse, Monty se sent terriblement seule et que quand Jasper embrasse son cou avec avidité, il n'a rien de plus à lui donner. Il colle sa bouche à la sienne, plus pour le faire taire que pour le goûter. Il connaît son goût par coeur. Encore et toujours, les échardes qui piquent la peau et s'enfoncent là où la respiration est tendre et délicate. Les non-dits. La rancoeur. L'amour qui ne suffit pas.

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Say Amen – AMERICAN AUTHORS

« We could start from the top,

Before we were hopeless,

I'll be lying if I wasn't hoping we could lie,

'cause it's been quite a while

Since I've seen your light,

Since I've held you my friend. »

Il est tard, trop tard, mais il toque tout de même doucement sur le battant, en boucle, litanie contre le bois. Il risque de se faire choper, il s'en fout. Ça fait maintenant deux mois que Blake a rejoint l'internat, malgré le foyer chaleureux et aimant qu'il a encore a disposition à quelques kilomètres seulement. Il dit qu'il peut plus s'investir dans leur nouveau contrat. Ils travaillent avec acharnement, alternant studio, cours et répétition. Ils ont à peine le temps de respirer, vivent leur vie ensemble, passent les quelques minutes qu'on leur donne à rire ensemble sur les aventures de la journée et les rumeurs qui courent à Arkadia. Pourtant, malgré le rythme effréné, Murphy ne dort plus.

Passé les nuits à fixer le plafond, les yeux obstinément secs et l'âme à vide, il remplit maintenant les heures d'insomnies à éplucher les vestiges des années de gloire de sa mère. Tel un spéléologue, il se plonge dans les ténèbres d'une époque qu'il n'a jamais connut, feuilletant les albums photos, voyageur temporel. Le théâtre d'un monde où elle brillait plus fort que le soleil se construit sous ses pupilles épuisées. L'obscurité recueille les songes et les rends plus réels, il se perd dans l'épopée. Cette nuit, ils ouvert une vieille boîte, remplie de lettres. De ses parents, d'amour qui forme une boule dans son ventre. D'admirateurs, des mots à flots qui décrivent et adulent une femme qu'il ne reconnaît qu'à peine. Sur le papier jauni, des gens qui connaissait mieux sa mère que lui même ; lui ne se souvient que de sa silhouette effacée mais douce, puis de son corps à terre et de son haleine alcoolisée. De son cadavre ambulant, peau sur les os, qui tentait en vain des pirouettes qui la mettait à terre, vomissant ses tripes et sa peine sur le dallage luxueux.

S'il cogne doucement à la porte de Blake, ce n'est pas pour lui raconter la danseuse étoile qui tournoie dans son esprit, ni l'actrice qui brille sous les projecteurs. S'il cogne avec le coeur qui crie pour qu'on ne le laisse pas seul, c'est à cause des lettres qu'il serre entre ses doigts. Des échanges, épistolaires, entre elle et des femmes qui ont refusés de la suivre dans sa rébellion. Des femmes qui ont refusés de témoigner les horreurs et les chantages qu'elles avaient vécu. Le nom d'un homme, répétés à l'infini ; Charle Pike. Il le connaît ; tout le monde connaît le réalisateur. Mort, il y a des années. Aucun moyen de lui faire payer. Aucun moyen de lui faire payer les infamies, aucun moyen de lui faire payer ce qu'il a fait à sa famille ; sur la dernière lettre, des mots froids et aseptiques, l'informant qu'elle n'est plus désirée dans le tournage où elle avait pourtant mérité la première place. Du à son comportement. Qui, quand, comment, qu'importe, il a su, une femme qui parlait trop, elle-même, il n'en sait rien. Tout ce qu'il sait, c'est que tout coïncide. L'arrêt de sa carrière, la lettre de refus, et la colère qui avait ébranlé sa maisonnée. Une carrière bloquée par des hommes plus puissants, anéanti pour donner un exemple. C'est ce qu'il devine entre les lignes, la sentence implacable que tout sera fait pour qu'elle n'ait plus sa place à Hollywood. Des dizaines de lettres de refus qui gisent encore dans la boîte ; il n'a eu qu'à les parcourir du regard pour comprendre que toutes déclarent ne pas vouloir travailler avec elle, à mots couverts.

Il a envie de vomir, de crier, casser. Il est 3h du mat', et habituellement il ne se priverait pas de s'échapper discrètement et de mettre le feu à une bagnole. Ce ne serait pas la première fois. Allumer un brasier pour oublier sa poitrine qui crame. Mais il ne peut pas, plus, il ne peut pas risquer leur début de carrière qui se profile.

Début de carrière dans ce monde pourri qui a réduit sa mère en charpie. C'est ça là où il se dirige, dans cette horizon d'homme d'en haut qui pourrissent le monde d'en bas et flottent au-dessus des répercussions ?

La porte s'ouvre, Blake clignent des yeux. Il ouvre la bouche pour protester mais la referme devant l'expression meurtrière de son ami et se contente de s'effacer pour le laisser rentrer. Grâce à leur contrat, ils ont eut le privilège de récupérer des chambres individuels pour avoir la paix. Jasper et Monty ont gardé celle qu'ils partageaient, eux en ont profité pour se débarrasser de leur camarades qui n'auraient sûrement jamais accepté les insomnies bruyantes de Murphy et les visites nocturnes qu'ils se payent. Murphy lui tend les lettres et ouvre la fenêtre pour fumer contre l'embrasure, la tête plus proche des étoiles. Son pied tape inlassablement par terre, Blake pose une main sur son épaule en même temps qu'il commence sa lecture :

« Tu fais trop de bruit, tu vas nous faire choper. »

Il s'efforce de garder sa jambe raide, compense sa frustration en inspirant avec hargne sur la cigarette, soufflant sa rage en fume grisâtre dans l'atmosphère froid.

« Je vais chopper la crève, grommelle Bellamy en même temps qu'il passe à une seconde feuille. Ferme la fenêtre.

– Si je ferme, il mord, ça sentira et tu te feras engueuler.

– Alors arrête de fumer. »

L'australien n'a jamais été du genre à s'aplatir devant la colère - pas si inhabituelle - de son ami. Il l'affronte avec calme, ignore ses regards foudroyants et continue à feuilleter la liasse qu'il lui a presque balancée à la figure. Il ne prend même pas la peine de s'énerver quand Murphy vient lui cracher sa fumée au visage comme réponse. A la place, il s'empare de la cigarette, en tire une bouffée, lentement, comprenant avec difficulté les mots, l'esprit embrumé de sommeil et la lumière de la lune comme seule aide. Il la plante dans les lèvres de son ami qui n'a pas bougé et se replonge dans sa lecture, sans un mot. Murphy reprend sa position, silencieusement, clope au bec, le corps tendu d'une rage qui s'est fait grondante, sa violence éteinte par les iris paisibles de Bellamy.

Quand Bellamy finit enfin de parcourir a masse de lettres, il a compris. Il ne faut pas grand chose de plus que le corps tendu de son ami, les missives claires et nettes et un peu de connaissance dans le monde du show-business pour savoir ce qu'il s'est passé.

« Je suis désolé, il dit, parce qu'il ne sait pas quoi dire d'autre.

– Je vais leur faire payer à ces salops, rétorque Murphy, entre ses dents, en écrasant son mégot pour revenir près du brun. Je vais leur faire avaler leur pourriture par les narines. »

Leurs yeux se trouvent, se cadenassent. A la recherche de réponses, peut-être.

« Je sais pas comment tu pourrais, finit par murmurer Blake. Ils sont intouchables. »

Un silence flotte.

« Je vais les planter. »

Ses traits n'expriment rien, sa voix non plus. Ses mots portent une rage qui sommeille au fond de ses tripes.

« Tous ? réplique son ami, s'appliquant à chuchoter malgré l'importance de la conversation. Tout ceux qui ont abusés d'actrices ? Tout ceux qui les ont couverts ? Tout ceux qui savaient mais n'ont rien dit ? Tout ceux qui s'en doutent ? Où tu la traces ta ligne ? Et après, tu fais quoi ? Tu vas en taule, le monde a pas changé et personne ne sait jamais la réalité. »

Assis sur le lit, Murphy se laisse tomber contre le mur. Son esprit s'embrume, il ne sait plus ce qu'il veut ni ce qu'il vaut. Il voudrait qu'on lui rende son père qui souriait et sa mère qui vivait. Qu'on lui rend leur bonheur. Il voudrait mettre à terre ces connards qui jouent à Dieu du haut de leur piédestal. Il fixe Blake, il ne sait pas quoi répondre. Il n'a jamais été du genre à réfléchir longtemps avant d'user de ses poings, plus depuis que Jack est parti. Plus depuis que Barbara s'est laissée délasser dans les drogues et l'alcool.

« Si tu veux changer tout ça, prononce prudemment le brun, il faut s'y prendre correctement. Les exposer, nettoyer Hollywood, obliger le monde à assumer les horreurs qui se passent derrière. Si tu fais ça, tu les abat et tu change la donne.

– Et je fais ça comment ?

– Je sais pas. »

Blake se rapproche, un peu, juste parce qu'il a l'impression que Murphy va tomber en poussières et se faire emporter par le vent. L'adolescent se laisse aller contre lui, colle sa tête à sa poitrine, poids mort contre roc. Bellamy passe ses bras autours de lui et le maintient, pour l'empêcher de se faire emporter par le courant.

« Je vais les planter, il répète. Tous. »

Son ami ne répond rien. Il n'y a rien à répondre. Il le maintient contre lui, tout la nuit, le temps de quelques heures de sommeil. Murphy se demande depuis combien de temps il n'a pas dormi plus de trente minutes, Blake se demande quand la corps de son ami est devenu si frêle et froid. Et juste comme ça, avec la réalisation que son monde se réduit à John Murphy, il se promet de venger ceux qui ont osé le blesser.

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creature – HALF•ALIVE

« Look inside of me and see that I'm not afraid,

To walk inside the void like a kid inside a cave. »

Blake est en retard. Ils se rejoignent dehors pour se diriger ensemble dans un bar pour fêter le dernier concert en la compagnie du compositeur mais le brun n'a toujours pas pointé son nez. Les minutes s'écoulent, tous se tournent vers Murphy, c'est de lui qu'on attend une réaction. Il soupire, écrase sa cigarette sous son talon et se dirige vers la loge pour s'enquérir de la raison pour laquelle le chanteur ne daigne pas les gratifier de sa présence. Dans les couloirs, quelques techniciens finissent le rangement. Dans l'obscurité, un raie de lumière filtre de la porte de leur camarade, entachant les ténèbres et trahissant sa présence. Il ne toque pas - il ne toque plus - et entre dans la pièce pour faire face à une blonde à l'expression perplexe.

« Murphy, elle déclare, prise au dépourvue.

– Griffin. »

Il se délecte du silence qui suit. La jeune femme a laissé ses cheveux pousser, ils coulent sur ses épaules et ondulent avec délice, elle n'a même pas pris la peine de les attacher. Cascade d'or, il fallait briller pour attirer les yeux du puissant Bellamy Blake. Ses racines trahissent sa réelle teinte, elle triche. Il n'en dit rien. Il détaille son corps, ses hanches, sa poitrine - vulgaire décolleté - et les courbes qu'il n'aura jamais. Instinctivement, il la hait. Il ne lui a jamais parlé, n'en a jamais eu l'occasion, et n'avait pas vraiment pour plan de la voir à cet instant. Il aurait du se douter, pourtant, qu'elle ramènerait sa gueule mordorée pour faire baver les cons et les saints et narguer le monde entier. Blake fume, en silence, assis sur une chaise qu'il use comme trône, le visage fermé.

« Ferme la porte, il ordonne. Clarke, du coup ? »

Il claque le battant, histoire d'exprimer qu'il l'emmerde bien profondément, et jette un coup d'oeil à la jeune femme qui semble inconfortable de la situation. Elle lui envoie une oeillade appuyée puis déclare :

« On continuera une autre fois Blake. Tes amis t'attendent.

– Ils peuvent attendre. »

Il est contrarié, fait comprendre à Murphy d'un regard noir qu'il n'est pas heureux de son interruption, et la blondasse s'assoit à ses côtés avec un soupir et sort son téléphone pour lui montrer l'écran. Lui reste prostrée contre la porte sans rien dire, incapable de distinguer ce qu'elle fait défiler. Il résiste à la tentation de se déplacer pour lever le voile sur le mystère et se garde bien de montrer une quelconque marque d'intérêt. Il grimace, inhale la nicotine qui emplit la pièce pour se calmer les nerfs.

Blake finit par prononcer :

« Elle est hideuse.

– Je sais.

– Ils vont pas sérieusement faire ça.

– Chanel. On peut pas sérieusement protester.

– Clarke, c'est une horreur. Si tu gagne, ce sera avec ça sur le dos, tu te rends compte ?

– Appelle Chanel et dis-leur que tu trouve leur création dégueulasse, je t'en prie.

– Putain.

– Hm. »

Elle range l'appareil et pose une main sur son épaule alors qu'elle se relève. Il peut voir qu'elle garde le visage obstinément détourné de lui. Il transpire le dédain et l'agressivité, elle fuit la désagréable sensation en lui niant son attention. Elle se dirige vers la porte, reste plantée devant lui. Il refuse de se décaler, elle devra lui demander. Blake le fixe, en silence, ils échangent des menaces silencieuse. Il ne cédera pas. Cet air de caïd protégeant sa petite amie lui donne envie de lever la main sur elle juste pour le mettre hors de lui. Son regard d'encre s'envenimerait, il se lèverait d'un bond et lui enverrait son poing à la figure pour que jamais plus il ne touche à un seul cheveux platine de sa précieuse co-star. Il le plaquerait au mur. Entre ses dents, des mots orageux et dans ses yeux, la colère du monde. Et puis la main de Clarke sur son épaule, une voix douce ; il le lâcherait. Lui dirait de se barrer. Il se barrerait. Ce serait une bonne conclusion. La conclusion, dans un final grandiose et tempêtueux, de la hargne et du sang. C'est cela qu'il leur faut. Mais quelque chose lui lie les poignets. Il se contente de soutenir le regard emporté de l'australien et de le défier de s'énerver devant sa dulcinée. Oser montrer les ténèbres qui grondent. Le brun reste obstinément sur sa chaise.

Il faudrait vivre dans une caverne pour ignorer la liaison Blake et Griffin, vedettes de leur show télévisé. De temps à autres, leur couple souriant et lumineux s'affiche sur les pages glacées des tabloïds, à l'occasion d'une remise de prix ou d'un événement publicité. Elle, élégante et somptueuse, rayonnante au côté de Blake, sombre mais souriant, presque tendre dans le regard qu'il pose sur elle. Sous les clichés qui l'agacent sournoisement, toujours la même conclusion ; les tourtereaux refusent de s'exprimer sur la nature de leur relation. Dans un élan brouillard de mystère pas si mystérieux que ça, ils s'affichent et paradent, se moquant des journalistes désespérés, incapable de saisir une image d'eux loin des tapis rouges.

Alors il sait. Malgré lui, il sait que s'il touche à Clarke, il ne survivra pas l'affrontement. Il se contente de se tenir entre elle et la sortie pour se délecter des quelques secondes de gêne qu'elle vit et les ondes noires de Blake qui lui parviennent. Pourtant il ne faut qu'un instant pour qu'elle arbore un sourire aimable et lui déclare sans aucune hésitation :

« J'ai besoin de sortir. »

La tête haute, le menton fière, sans aucun signe de honte ou d'intimidation, presque amusée. Il se décale légèrement, elle s'empare de la poignée et s'engouffre dehors, avant de se retourner dans sa direction et de lui tendre la main ;

« On ne s'est même pas correctement salué. J'adore ton travail. »

Il l'observe, surpris. Elle ne manque pas d'assurance, sa position est déterminée, elle ne recule pas devant sa mine patibulaire. Il lui avoue un cran étonnant mais ne saisit pas pour autant la main qu'elle lui offre, se contentant d'opiner, raide. Elle ne se démonte pas, baisse le bras et sourit à nouveau, lançant un chaleureux ;

« Passez une bonne soirée. »

La porte se referme avec douceur, Blake est immobile, recrachant sa fumée avec agacement.

« T'étais pas obligé d'être un connard, il lui reproche.

– J'aime bien être une connard. », il mord en retour, observant le brun qui se lève et éteint sa cigarette avec lassitude. Il s'empare de son blouson, prêt à quitter la pièce, mais ne bouge pas pour autant ;

– C'est grâce à Clarke que j'ai pu localiser le registre, il l'informe. Ce n'est pas pour que tu l'emmerde derrière sans raison.

– C'est elle qui as trouvé l'info ?

– C'est elle qui m'a trouvé quelqu'un à l'intérieur de City of Light, il précise. C'est pas facile de convaincre les artistes de se mouiller dans ce genre de problème, elle me l'a convaincue de faire partir du réseau.

– Elle doit vraiment bien baiser.», il conclue avec cynisme, prêt à récolter la tempête. Mais Blake se contenta de rouler des yeux et de se diriger vers la sortie en lançant un désinvolte :

« J'en sais rien, j'ai pas tenté. Mais vu comme sa copine a été utile, j'en déduis que sûrement. »

Murphy le suit dans le couloir, pour une fois assez déstabilisé pour ne pas trouver de réponse immédiate. Il l'oblige à s'arrêter en s'emparant de son bras avec plus de sécheresse qu'il ne voudrait.

« Clarke a une meuf, il répète, essayant de digérer les mots.

– Lexa Woods.

– Mais tu sors avec elle.

– C'est ça qui te dérange ? »

Dans la pénombre, impossible de déceler un sourire sur le visage de Blake, impossible de savoir s'il est sérieux, amusé, agacé. Il n'arrive à calculer la distance entre eux qu'à partir de son souffle proche et de sa voix qui parvient comme un murmure rauque jusqu'à ses tympans. Le silence s'étire, trop longtemps, et quand l'australien reprend la parole, il n'a pas besoin de lumière pour entendre un rictus dans sa voix :

« Putain, t'es jaloux. »

Il sent une main se poser sur sa hanche, une brise près de sa tempe, il réprime un frisson.

« Tu sors avec qui tu veux. », il déclare, mais tous les deux savent déjà ce qu'il en est. Il se cognerait volontiers pour avoir laisser les mots s'échapper avec autant de rancoeur. Il trébuche légèrement en arrière, essaye de rester droit et imperturbable au corps de Blake qui se rapproche.

« Je ne sors pas avec Clarke, il l'entend déclarer. Bien que ça ne te regarde pas. »

Ses lèvres viennent agripper aux siennes, il se perd le temps d'une seconde dans son souffle avant de reculer pour répliquer :

« Mais avec elle, tu t'affiche en public. »

Encore une fois, bien trop d'amertume dans son ton qu'il ne voudrait. Un soupir, les mains désertent son corps, le froid reprend ses droits. Il distingue la silhouette de Blake qui lui tourne le dos et ses pas résonnent entre les murs étroits. Il le suit en même temps que le chanteur explique avec un agacement non dissimulé :

« C'est compliqué. Clarke est mon … « plus-one. ». Ça me fait une personne a emmener à chaque évènement sans me poser de question, ça me permet d'éviter d'avoir des fouineurs en permanence dans ma vie parce qu'ils se concentrent à en savoir plus sur nous deux. Pareil pour elle. Et ça fait un paquet de pub gratuite pour la série. C'est tout. C'est un service mutuel. »

Il n'a rien à répliquer. Il n'est pas étonné, à bien y penser, que Blake soit allé jusqu'à proposer à sa partenaire professionnelle de former un item pour se protéger et faire la une plus facilement. Et que la blonde ait acceptée n'était pas surprenant maintenant qu'il sait sa relation à la renommée Lexa Woods, chanteuse pop traversant les scène du monde entier. Si cela venait à se savoir, leur vie privée serait réduit en miettes, les fans se déchaineraient, l'opinion générale se mêlerait de leur couple jusqu'à ne plus laisser de place pour leurs propres sentiments. Il avait déjà vu cela arriver.

Quand ils rejoignent enfin le reste du groupe, le vent de la nuit s'insinue entre leurs os et ils se mettent en direction de leur karaoké préféré pour une nuit d'adieu et de fête.